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L’ÉGLISE : UNE ESQUISSE DE SON HISTOIRE PENDANT VINGT SIÈCLES
Adrien Ladrierre
Table des matières abrégée :
1 L’Église au 19° siècle et dans le premier tiers du 20° siècle
2 Quelques aspects de la chrétienté du Réveil au premier tiers du 20° siècle
3 Quelques documents relatifs aux débuts des « Frères »
4 Appendice — Bref regard sur la chrétienté actuelle
Table des matières complète :
1 L’Église au 19° siècle et dans le premier tiers du 20° siècle
1.1.1 Ce qui demeura méconnu par les Réformateurs
1.2.1 Le Retour à la foi de l’Évangile dans les pays Anglo-Saxons
1.2.2.1 À Genève — Les Amis — Les Dissidences
1.2.2.4 L’Église du Bourg de Four
1.2.2.5 César Malan et l’Église du témoignage
1.2.2.6 La Chapelle de l’Oratoire
1.2.3 Extension en Suisse Romande
1.2.3.3 Influence du Réveil sur l’Église d’État.
1.2.4.4 Les obstacles à l’évangélisation
1.2.7.2 L’extension du Réveil suisse
1.2.7.5 Attitudes des Églises — L’hostilité
1.3 Le Réveil : L’Église selon l’Écriture
1.3.1 L’attente du retour de Christ
1.3.2 Prise de conscience de la vocation de l’Église
1.3.2.3 L’Assemblée d’Aungier Street
1.3.3.1 Caractères du mouvement
1.3.4.2 Extension en Angleterre et opposition
1.3.4.3.1 Les débuts des frères à Genève
1.3.5 Les fondements mis en cause
1.3.6 À travers les temps fâcheux
2 Quelques aspects de la chrétienté du Réveil au premier tiers du 20° siècle
2.1.1 Perte de son autorité temporelle
2.1.2 Affermissement de son pouvoir spirituel
2.2 Protestantisme et Ritualisme
2.5 Quelques rayons de lumière
2.5.4 La mission intérieure de Chine
3 Quelques documents relatifs aux débuts des « Frères »
3.1 Une lettre de J.G. Bellett sur le commencement de l’histoire des frères
3.2 Lettre du Dr. Edward Cronin (de juillet 1871)
3.3 Quelques souvenirs de J. B. Stoney
3.5 Deux lettres de J.N.D. dans les premiers temps de l’œuvre en Irlande
3.6 Lettre des frères de l’ « Église de Bourg du Four » à leurs pasteurs
3.8 À propos de la formation des Églises libres
3.9 Fragment de lettre de G.V.Wigram
3.10 Quelques lettres de la fin de J.N.D.
4 Appendice — Bref regard sur la chrétienté actuelle
4.3 Liberté religieuse et déchristianisation
4.4 Diffusion de la Bible et évangélisation
4.5 Mondanisation du christianisme
L’histoire de l’Église responsable nous l’a montrée se détournant graduellement du Seigneur et de l’obéissance à sa Parole. L’ Église de Dieu n’est pas de la terre, mais y est laissée pour un temps afin que, dans ce lieu ténébreux où son Seigneur a été mis à mort, elle fasse briller la lumière tout en l’attendant, Lui, des cieux « comme Sauveur » (Phil. 3:20). Or elle a failli à sa mission, jusqu’à devenir la « grande maison » dans laquelle la profession générale du christianisme embrasse à la fois de vrais croyants, nés de nouveau, quoique leur marche soit très inégalement fidèle — et des multitudes qui portent le nom de chrétiens sans posséder la vie nouvelle. Ils sont souvent mêlés de telle sorte que seul « le Seigneur connaît ceux qui sont siens » (2 Tim. 2:19-21 ; 3:5).
Mais nous avons aussi constaté la fidélité de Dieu envers son Église, et vu comment dans sa grâce il lui a adressé des appels toujours plus pressants, par des instruments divers. Le vrai croyant qui étudie cette histoire si sombre trouve toujours du rafraîchissement à y suivre ce qu’on a appelé le fil d’argent de la grâce, et à discerner les opérations de l’Esprit de Dieu en ceux qui ont rendu témoignage au Seigneur pendant son absence. Ce fut le privilège d’un petit nombre, opprimé et persécuté, au Moyen Âge. Puis cette action de l’Esprit Saint s’affirma avec puissance dans l’œuvre de la Réformation, quand la Parole de Dieu remise en valeur devint la charte unique de la foi, ayant seule autorité pour tout ce qui concerne le salut et la marche des croyants. Devant la simple vérité de la justification par la foi, pierre angulaire de l’œuvre des réformateurs, la pesante tyrannie de la papauté s’effondra dans une grande partie de l’Occident.
Toutefois les conducteurs de ce puissant mouvement de réveil du 16° siècle, fruit d’un travail de la grâce de Dieu qui nous remplit de reconnaissance et d’admiration, ignorèrent plusieurs grandes vérités de la Parole de Dieu concernant l’appel, la formation, le témoignage et l’espérance de l’Assemblée.
L’Écriture enseigne en effet que tous les croyants sont membres de ce « seul corps » formé par le Saint Esprit et dont la tête, Christ glorifié, est dans le ciel. C’est cette union qui donne à l’Église un caractère purement céleste (1 Cor. 12:12, 27 ; Éph. 1:22, 23). Ici-bas, le seul centre de rassemblement des croyants, membres du corps de Christ, est le Seigneur lui-même, présent au milieu des siens assemblés à son nom (Matt. 18:20). Enfin, le Chef de l’Assemblée assure à celle-ci les « dons » nécessaires à sa formation et à son fonctionnement, et il lui a fourni des instructions concernant son administration, pour qu’elle serve de témoignage à son Seigneur absent.
L’écueil des réformateurs fut leur incompréhension de ces vérités relatives à l’Assemblée de Dieu. En réalité, depuis le temps des apôtres jusqu’au 19° siècle, aucun théologien ne les a clairement présentées. Au 16° siècle le principe vital du salut par la foi en Christ et en son sacrifice parut si prodigieux à des hommes élevés dans les erreurs du romanisme, qu’ils ne sondèrent pas plus avant dans le trésor des pensées divines. Ils s’en tinrent là, et il se fonda des systèmes ecclésiastiques humains — on parle quelquefois dans ce sens de « systèmes » tout court — sans qu’on vît combien les principes de ces systèmes étaient contraires à ce que ces mêmes ouvriers suscités par le Seigneur proclamaient pour amener individuellement les âmes à la connaissance du salut.
L’un des plus fâcheux résultats fut le développement de multiples Église d’État fermées les unes aux autres.
La base de ces systèmes est en effet d’admettre, dans des Églises particulières, tous les habitants d’un pays à un âge déterminé, après une instruction religieuse qui n’implique nullement la nouvelle naissance : on n’imaginait guère à cette époque que les ressortissants d’un même État pussent ne pas avoir tous la même forme de culte. Ces Églises placées plus ou moins étroitement sous la tutelle du pouvoir politique jusqu’à n’être parfois qu’un avec lui, ne faisaient que continuer l’état de choses inauguré sous Constantin, et que le Seigneur juge en ces termes quand il parle à l’assemblée de Pergame : « Je sais où tu habites, là où est le trône de Satan » (Apoc. 2:13).
Ainsi aussi continuait le sommeil de l’Église, vierges folles et vierges sages mêlées, pareillement indifférentes à la venue de l’Époux. Peu à peu, même les vérités propres au salut et à la marche individuelle des chrétiens perdirent de leur prix pour les âmes, passèrent à l’état de froides doctrines sans vie, la religion devint de la morale, et le retour à l’Écriture se mua en libre examen au nom de la raison proclamée souveraine. Le travail de Satan, à l’extérieur comme à l’intérieur, se poursuivit de telle manière que, deux siècles après la Réformation, il pouvait sembler que le christianisme allât sombrer. L’esprit antichrétien se développa au 18° siècle au point que, si l’Église n’eût été qu’une œuvre humaine, elle aurait certainement disparu.
À l’avant-garde de ce qu’on appela dès ce moment-là « la libre pensée » fut l’Angleterre, pays protestant dont le souverain était le chef officiel de la religion. Mais aux grands raisonneurs de ce pays, négateurs de fait du christianisme qu’ils protestaient vouloir défendre, du déiste Locke mort en 1702, à l’athée déguisé Collins (1799) et au sceptique D. Hume (1776), firent tapageusement écho, dans la France très catholique, Voltaire (qui était venu s’inspirer à Londres) et derrière lui les « philosophes » ouvertement athées, puis toute l’Europe gagnée à leurs « lumières » mensongères.
Les formes religieuses demeuraient, charpente de la société et soutien du pouvoir politique. Si les États catholiques subissaient la sujétion de Rome, chaque État protestant se prévalait de son Église liée au prince (et quand on pense au nombre de petits souverains que comptait l’Allemagne on juge du morcellement ecclésiastique !). Aussi les minorités religieuses, catholiques et non conformistes en Grande-Bretagne et en Irlande, protestants en France, étaient-elles opprimées, parfois durement persécutées (*).
(*) Voir plus haut, le chapitre : Les Réformés en France au 17° et au 18° siècle.
Derrière les apparences, un effrayant vide spirituel. En pays catholiques l’ignorance et les superstitions sont générales parmi le peuple, et dans le haut clergé la mondanité et la libre pensée (« Il faudrait au moins, aurait dit Louis XVI, que l’archevêque de Paris crût en Dieu ».). Dans les Églises protestantes, les vérités fondamentales sont le plus souvent remplacées par un déisme profondément rationaliste et une morale fondée sur la « religion naturelle » qui exclut la foi. On pouvait bien en dire : « Tu as le nom de vivre, et tu es mort » (Apoc. 3:1).
Certes, il y avait au milieu de tout cela, comme il y a eu toujours, par la grâce de Dieu, des âmes croyantes, nées de nouveau et pieuses, connues du Seigneur, échappant à la routine et au scepticisme qui envahissaient tout, mais elles-mêmes pour la plupart très peu éclairées.
Nous savons aussi que Dieu ne se laissait pas sans des témoins du travail constant de son Esprit non seulement pour sauver au nom de Jésus, mais encore pour rassembler en ce nom.
On a pu voir dans les chapitres précédents comment en France « une Église sous la croix » a survécu clandestinement, quoique sans conducteurs officiels, ou presque, aux rigueurs qui précédèrent et suivirent la Révocation de l’Édit de Nantes ; mais il faut le dire, elle s’affaiblit et déclina dès que ces rigueurs se ralentirent, à partir de 1764, puis cessèrent avec l’Édit de tolérance de 1787 en attendant l’égalité des droits reconnue en 1791, sous la Révolution.
On a vu également comment en Allemagne les « piétistes » ont, dès le 17° siècle, fortement réagi contre l’assoupissement : bien que marqués ensuite par les courants rationalistes, ils forment cependant de petites communautés indépendantes, en Souabe entre autres, à la fin du 18°. Surtout, les « frères moraves », qui, rappelons-le, se rattachent aux Hussites séparés de Rome bien avant la Réforme, et que le comte Zinzendorf aide si efficacement au 18° siècle, répandent par le monde des semences de mission et de réveil qui se montreront fécondes. Ils s’appellent eux-mêmes du nom caractéristique de « Frères de l’unité chrétienne », et ont un peu partout d’humbles mais vivantes communautés.
En Angleterre, les « dissidents » ou « non-conformistes » divers n’ont jamais manqué. L’action des « Amis » (ou Quakers) dès le milieu du 17° siècle, a, concurremment avec celle des Baptistes, détachés comme eux des Indépendants, précédé le très grand mouvement dont John Wesley est l’âme, après 1730. Tout le monde anglo-saxon en est profondément secoué.
Dans les pays de langue française, l’esprit général reste assez étranger à ces mouvements spirituels, malgré une pénétration limitée d’évangélistes méthodistes en Normandie, laquelle sera reprise sous l’Empire, et malgré quelques contacts établis entre les frères moraves et le pasteur Rabaut, le réorganisateur du culte protestant en France. Si les excès des philosophes athées cèdent, peu avant la Révolution, sous l’influence de J.-J. Rousseau, à un sentimentalisme religieux, celui-ci en réalité n’a rien de Christ.
Quoi qu’il en soit, les signes ne manquent pas du fil d’argent de la grâce. Mais si large que doive être faite la place à l’œuvre de Wesley et des autres témoins de la vraie foi, nulle part les vérités propres à l’Église selon la Parole de Dieu n’étaient clairement perçues. Elles allaient être remises en lumière au sein d’une action spirituelle d’ensemble qui marque la chrétienté en Occident dans la première moitié du 19° siècle, et qu’on appelle le Réveil.
Nous n’avons pas à rappeler l’ébranlement général produit par la Révolution française et les guerres qui la suivirent, ni l’édification de l’empire napoléonien qui, si bref qu’il ait été, a changé la face de l’Europe pour ne pas dire du monde. On aurait pu penser que des coups fatals étaient portés au christianisme avec le triomphe éphémère du culte de la Raison en 1793, puis celui plus éphémère encore du culte de l’Être suprême l’année suivante, et plus dangereusement, malgré les apparences, quand Bonaparte asservit la religion en affectant de la rétablir.
Or tout au contraire une reprise religieuse suivit à peu près partout ce grand ébranlement. En même temps qu’avec la Restauration se manifestait un renouveau catholique en France, en Italie, en Espagne, des mouvements d’un caractère nouveau remuaient les pays protestants et se propageaient ailleurs. Le vrai chrétien ne peut manquer de reconnaître tout un puissant travail de Dieu à cette époque. La réalité profonde est que la fin de l’ère de la grâce n’était pas encore arrivée — elle dure encore — aussi Dieu arrêtait-il les progrès de l’apostasie, et suscitait-il un dernier témoignage à l’appel céleste et à l’espérance de l’Église avant le retour du Seigneur. Un salutaire vent de réveil souffla sur cette Église endormie. C’était le « cri de minuit » rappelant aux Vierges sorties au commencement pour aller à la rencontre de l’Époux, qu’il était temps de se lever et d’apprêter leurs lampes pour sa venue prochaine.
Dieu avait déjà préparé bien des cœurs, par les malheurs des guerres entre autres, à se tourner vers lui, et il lui plut, dans les richesses de sa grâce, d’éveiller chez beaucoup un profond besoin d’étudier l’Écriture en reconnaissant l’autorité de celle-ci. Cela se produisit simultanément, de façon non concertée, dans des pays divers : Dieu dirigea lui-même des serviteurs qualifiés par lui pour répondre au besoin là où il le fallait ; mais souvent des personnes s’étaient réunies d’elles-mêmes, en dehors de toute autorité humaine, pour lire et étudier la Bible avec le secours du Saint Esprit. Il en était ainsi dans des milieux très différents : d’humbles artisans, des paysans, des ouvriers, aussi bien que des intellectuels, étudiants, universitaires, des hommes de loi, des hommes d’affaires, des habitués des salons bourgeois ou aristocratiques et même princiers.
Les grandes vérités de la Réformation furent retrouvées : la justice de Dieu révélée sur le principe de la foi, la consécration des croyants nés de nouveau, les œuvres fruit et preuve de la foi. De plus, la parole prophétique devint un objet d’étude pour beaucoup de chrétiens ; puis des croyants furent amenés à comprendre l’importance et le prix de ce que Dieu révèle dans sa Parole au sujet de l’Église ou Assemblée. Des ouvrages furent publiés sur ces divers sujets, des périodiques furent fondés, des traités et brochures répandus, et les saintes Écritures largement diffusées grâce surtout aux sociétés bibliques qui naquirent alors, à Londres (Société biblique britannique et étrangère, fondée en 1804), à Bâle (dans la même année), à Paris (1818).
Il résulte de ce que nous venons de dire qu’on peut distinguer dans ce grand travail de l’Esprit de Dieu deux aspects, en deux phases. La première est marquée par le retour à l’évangile du Christ, la remise en évidence de ce qui a trait au salut individuel, à l’affranchissement, à la marche par l’Esprit, à la piété personnelle, et à l’attente du chrétien. La seconde voit s’y joindre la mise en lumière des enseignements de l’Écriture quant à l’Église, corps de Christ et maison de Dieu, et c’est là particulièrement notre propos, mais il nous faut d’abord considérer le premier aspect, ce que l’on peut appeler le Réveil évangélique.
Le Réveil avait eu, dans les îles Britanniques et en Amérique, un prélude remarquable dans l’œuvre dont Wesley et ses compagnons avaient été les instruments. Il en était né le méthodisme, détaché ensuite de l’Église anglicane, et divisé, après la mort de son fondateur en 1791, en petites Églises diverses. Mais ce n’était qu’un prélude. Un mouvement bien distinct, quoique issu de l’impulsion donnée par Wesley, développa son action morale dans une Angleterre considérablement transformée après l’émancipation de l’Amérique, la Révolution française, les luttes épuisantes contre Napoléon, et le passage de l’ancienne vie agricole à la vie industrielle. Il s’agit de l « évangélisme ». Les Évangéliques tenaient une doctrine plus pure que celle de Wesley ; ils présentaient, en même temps que l’autorité absolue de l’Écriture et le salut par grâce et par la foi, l’état de ruine complète de la nature humaine irrégénérée et l’assurance d’un salut parfait en Christ. Parmi eux, un bon nombre de ministres anglicans, réveillés spirituellement, s’efforcèrent de porter le souci d’une foi vivante, puisée directement dans l’Écriture, au sein de la froide Église établie, l’Establishment. Alors que Wesley touchait surtout les masses populaires, ils gagnèrent davantage les classes aisées, tant l’ancienne aristocratie que les nouvelles couches dirigeantes.
Leur influence fut considérable. Toute une floraison d’activités, évangélistes, missionnaires et charitables, vit le jour, sans parler de campagnes d’opinion comme celle de Wilberforce, évangélique notoire, pour l’abolition de l’esclavage. Il ne nous appartient pas de démêler ce qui dans ces efforts avait aux yeux de Dieu le caractère de « bonnes œuvres » et ce qui était de l’homme, mais il est incontestable que le point de départ était l’évangile. Des écoles du dimanche s’ouvrirent, on forma des société bibliques, des sociétés missionnaires, d’autres pour les visites aux malades, on organisa des réunions privées pour lire la Bible ; des prédications libres, dont beaucoup en plein air, se multiplièrent. Nombreux en effet furent des laïques, aussi bien que des pasteurs, à se vouer à l’évangélisation. Ils répandirent la Parole dans toute l’Angleterre, « allant ça et là » (Actes 8:4), passant les mers vers les païens, mais allant aussi sillonner l’Europe. Une activité parallèle se développait en Écosse, où le « parti évangélique » mettait sur pied la Mission intérieure pour l’évangélisation ; l’initiative en revenait à un ancien officier de marine converti, James Haldane, dont nous retrouverons sur le continent le frère, Robert (1764-1842), qui lui aussi avait abandonné pour Christ la carrière navale.
En Amérique se poursuivait un travail analogue. C’était l’époque des énergiques et pieux « revivalistes » mêlés aux pionniers qui progressaient vers l’Ouest, rudes comme eux, parfois excentriques mais dévorés par l’amour des âmes. Ils rassemblaient dans des « camp meetings » des centaines et des milliers de personnes, et les tenaient des heures sous leur voix puissante et pressante. Les noms d’Axley, de Burke, de Cartwright sont restés dans la mémoire des hommes, à côté de ceux plus connus encore de Finley, de C. G. Finney (1792-1875), dont l’action se situait dans les villes de l’Est et qui devait plus tard travailler en Angleterre.
De véritable, flambées de réveil, avec des conversions massives, parfois de surprenantes et émouvantes manifestations spirituelles, se produisirent au début du siècle, les plus connues étant celles du pays de Galles et celles des hautes régions du Cumberland aux États-Unis.
L’Église établie n’acceptait pas aisément ces nouveautés, surtout la High Church (Haute Église), qui gardait, avec une orthodoxie formaliste, un esprit autoritaire et mondain suscitant bien des mécontentements. La Low Church (basse Église), était plus ouverte aux souffles du réveil, et en tout cas, sous l’influence des Sydney Smith, des Wilberforce et autres « évangéliques », elle répudiait peu à peu le déisme et le rationalisme qui avaient régné chez elle.
Il faut mentionner aussi que, sous la poussée des changements opérés dans l’esprit public, fut aboli en 1828 le Bill du Test, qui depuis 1673 excluait de toute fonction publique tous les gens en dehors de l’Église établie, c’est-à-dire les catholiques et les divers non-conformistes. Ils eurent désormais l’égalité des droits. De cette liberté religieuse complète les uns et les autres allaient grandement profiter au cours du 19° siècle. Nous aurons à dire plus loin un mot des progrès du catholicisme, obligeant du reste la High Church à se réveiller. Quant aux non-conformistes, leurs Églises, systèmes et dénominations diverses, chacun avec son organisation et ses œuvres propres, allaient accroître leur nombre. D’où une très grande activité religieuse. L’Angleterre, sous le long règne de Victoria (1837-1901) devait représenter le type même de la nation christianisée, mais Dieu sait la mesure dans laquelle pouvait lui être appliquée la parole du Seigneur à Sardes : « Tu as le nom de vivre, et tu es mort ». Lui-même, qu’il en soit béni, connaît ceux qui sont siens.
Mais revenons au Réveil proprement dit, pour souligner sa part prépondérante dans cet extraordinaire morcellement ecclésiastique. Aux indépendants, quakers, baptistes, méthodistes, s’ajoutèrent quantité de petites congrégations formées à mesure que des croyants se groupaient autour de la Bible, éprouvaient ensemble l’action de l’Esprit et la puissance du Seigneur, et sortaient de fait de l’Église officielle.
C’est dans cette atmosphère d’âmes réveillées et dispersées qu’allait se manifester, dans les années de 1825 à 1830 une puissance propre à rassembler autour du seul Berger. Avant de considérer ce grand fait, il nous faut voir le Réveil sur le Continent.
C’est à Genève que le Réveil prit véritablement naissance, pour se propager ensuite dans tous les pays de langue française et plus loin. Pourtant le sommeil spirituel était grand an début du 19° siècle dans la cité de Calvin. « La Bible était inconnue dans les auditoires », devait dire un étudiant de l’Académie où se formaient les pasteurs. C’est précisément parmi quelques étudiants en théologie, mécontents de l’enseignement rationaliste qu’ils recevaient et préoccupés par la tiédeur de l’Église, que, au cours de l’occupation française (1798-1814) les premiers indices de renouveau apparurent. Ces étudiants se trouvèrent providentiellement mis en contact avec des Frères moraves, dont il y avait quelques petits groupes fidèles dans la ville depuis le milieu du siècle précédent. Ils furent éclairés par eux quant au salut par la foi en Jésus Christ et à la valeur de l’Écriture. L’un de ces jeunes gens, E. Guers, écrivait plus tard : « J’aime encore me rappeler de quelle manière le bon Mettetal s’y prit pour m’annoncer le salut gratuit. Sans entrer dans beaucoup de raisonnements, sans user de beaucoup de paroles, il ouvrit le Livre de Dieu et me lut, dans l’évangile de saint Jean, ces nombreuses déclarations où Jésus atteste solennellement que celui qui croit en Lui ne périra pas, mais qu’il aura la vie éternelle. Puis il me demanda, sans autre préambule, si je recevais la parole du Seigneur avec une entière soumission. Ayant répondu que oui : Alors, ajouta-t-il, pourquoi douteriez-vous de votre salut et n’en jouiriez-vous pas dès cette heure ?
Des réunions avaient lieu pour s’édifier et prier, du reste sans aucune idée de séparation. Mais les étudiants, avec la ferveur de nouveaux convertis, désirèrent bientôt agir au-dehors, et ils formèrent dans cette intention, en 1810, une Société des Amis : elle groupait Ami Bost, Henri Empaytaz, Guillaume Gonthier, Lhuillier, Louis Gaussen, Émile Guers, Henri Pyt. Les pasteurs en prirent ombrage, et la Société dut se dissoudre en 1814. C’est alors que des visites d’étrangers pieux fortifièrent les sentiments et affermirent les principes éclos dans ce milieu.
Une dame de l’aristocratie russe, convertie à Vienne par le moyen d’une humble croyante morave, après une vie de dissipation, la fervente mais fort mystique baronne de Krüdener — qui devait peu après exercer une grande influence sur le tsar Alexandre 1er et, semble-t-il, l’amener au Seigneur — séjourna à Genève entre 1813 et 1815. Elle organisait des réunions où elle priait et parlait ; plusieurs y trouvèrent de la bénédiction, entre autres Empaytaz, lequel, après avoir été interrogé par une commission consistoriale et exhorté en vain à abandonner ces réunions non autorisées, se vit interdire la consécration pastorale à laquelle il aspirait. Il rejoignit Mme de Krüdener en Allemagne, la suivit à Paris où, comme à Genève, elle organisa chez elle des réunions religieuses que suivirent des personnes de haut rang. C’est de là qu’Empaytaz fit paraître en 1816 une brochure qui fit grand bruit à Genève, intitulée « Considérations sur la Divinité de Jésus Christ » ; il y accusait la Compagnie pastorale genevoise d’abandonner cette vérité et de ne pas respecter la Bible. Il déclarait que dans aucun des 197 sermons imprimés à Genève depuis 1774, il n’avait trouvé une seule mention de la divinité de Jésus.
Au même moment arrivait à Genève — après un méthodiste anglais, Wilcox, qui avait prêché la vérité au cours de 1816 — le pieux et dévoué calviniste écossais Robert Haldane. Il se mit à donner des cours privés à l’intention des étudiants en théologie, et il y exposa magistralement l’épître aux Romains. Les ex-Amis se trouvaient là, avec beaucoup d’autres jeunes gens dont certains, qui avaient d’abord désavoué Empaytaz furent convaincus par Haldane, tels Frédéric Monod et Henri Merle d’Aubigné. Ce fut là la pépinière des prédicateurs du Réveil, bien que Haldane enseignât en anglais et devait être traduit. La Compagnie des pasteurs réagit, exigea des candidats au pastorat l’engagement de ne prêcher ni sur la divinité de Jésus Christ, ni sur le péché originel, ni sur la manière dont la grâce opère, ni sur la prédestination. Beaucoup reculèrent, quelques-uns, dont Pyt et Guers devaient aller se faire consacrer en Angleterre, d’autres se vouèrent à l’évangélisation sans consécration officielle.
L’opposition grandissante de l’Église nationale aux jeunes prédicateurs formés par l’Esprit de Dieu amena une rupture complète. Haldane ayant quitté Genève fut remplacé par Henry Drummond, un riche banquier de Londres dévoué pour l’Évangile, qui les encouragea fortement. Ainsi se constitua, dès le 17 mai 1817, une « Société » de chrétiens séparés, qui se réunirent à partir du mois d’août dans le quartier du Bourg de Four, d’où le nom d’« Église dissidente du Bourg de Four » ou « petite Église de Genève », avec ses « frères pasteurs » indépendants. N’étaient admis en son sein que de vrais enfants de Dieu ou reconnus tels. Ils tenaient que la foi en Christ suffit pour posséder le salut, mais que la vraie foi s’accompagne nécessairement de la régénération opérée par l’Esprit Saint et la Parole de Dieu. C’est du milieu d’elle que partirent des évangélistes et prédicants pour le reste de la Suisse, la France, les missions lointaines, la plupart soutenus par « la Société continentale pour la diffusion de la connaissance chrétienne » fondée grâce à Drummond.
Les premiers pas de la nouvelle communauté furent difficiles. Elle entrait dans une voie inconnue et avait à décider une marche ecclésiastique encore sans exemple sur le continent européen. L’opposition fut extrêmement vive. Les frères furent tournés en ridicule dans les journaux, et il y eut aussi des violences : le 2 juillet 1818, à l’occasion d’un changement de salle, les frères dissidents furent assaillis par une populace irritée. Mais leur zèle selon Dieu brava les passions soulevées contre le Réveil, et porta ses fruits. Des conversions furent opérées, dont celle d’un sergent d’artillerie, qui, envoyé pour parer aux troubles que pouvait susciter une de ces réunions, fut saisi en entendant la prédication : il s’appelait Félix Neff … C’est là aussi qu’Adolphe Monod, alors étudiant, reçut de fortes impressions d’un autre chrétien écossais, Thomas Erskine.
À la même époque s’était levé à Genève un autre grand héraut du Réveil, le pasteur César Malan (1787-1864). Il était déjà consacré depuis six ans quand il fut amené à l’assurance de son salut, et se lia à Haldane. Le jour de Pâques 1817, il prononça un sermon retentissant sur « le salut par la foi en Jésus Christ ». Irritée, la Compagnie des pasteurs l’exclut de sa chaire genevoise ! Il commença peu après à tenir des réunions de prières que fréquentèrent de nombreux fidèles, et où l’explication des Écritures alternait avec des prières et des cantiques. Ce témoignage naissant ne manqua pas de donner lieu comme ailleurs à une opposition implacable. Malan vit un jour une foule excitée par les calomnies odieuses dont il était l’objet, lui et ses réunions, renverser la clôture de son jardin et envahir sa maison. Il semble que ce fut à lui que fut appliquée pour la première fois en 1819, dans la banlieue de Genève, l’épithète de « mômier » étendue ensuite à tous les gens du Réveil et si répandue dès lors partout où Dieu a mis un témoignage.
Malan, calviniste convaincu, plus dogmatique que le groupe piétiste des Amis avec lequel il avait commencé de marcher, poursuivit son action à part. Il fonda une chapelle dans sa propriété, pour ce qu’il nomma l’« Église du témoignage » et celle-ci subsista pendant près de 50 ans. Esprit ardent, courageux, dominateur, il conduisait seul le petit troupeau rassemblé auprès de lui. Il tint ferme, jusqu’au bout, avec une foi inébranlable, le drapeau qu’il avait arboré aux jours du Réveil. C’était un poète délicat, dont les Cantiques de Sion ont réjoui et consolé bien des croyants. Il refusa en 1849 de fondre sa petite congrégation dans l’Église libre naissante et son œuvre prit fin avec lui. Réellement bénie pour tant d’âmes, elle avait trop reçu l’empreinte d’une seule personnalité pour qu’elle pût lui survivre. Il faut que le serviteur laisse le Maître prendre toute la place dans les cœurs, et la Parole avoir son autorité souveraine, sinon son travail s’en ressent et ceux qu’il a habitués à ne pouvoir se passer de lui se dispersent quand il n’est plus là.
Enfin une troisième dissidence se produisit avec un des promoteurs du Réveil, le pasteur Louis Gaussen (1790-1863). Il était resté tant qu’il l’avait pu au sein de l’Église nationale, mais il fut finalement révoqué en 1834, après avoir fondé en 1831 une Société évangélique, et une École de théologie où vint enseigner, entre autres, H. Merle d’Aubigné. Cette société prit après cette révocation le nom de la Chapelle de l’Oratoire, construite en 1834. La belle première période du Réveil aboutissait ainsi, à Genève, comme en Angleterre, à un démembrement ecclésiastique.
Mais les mouvements que nous venons de résumer s’étendirent, et d’abord dans les cantons de Vaud et de Neuchâtel. Une œuvre y avait déjà commencé avant 1820, sans relation directe avec celle de Genève. On relève l’action d’une chrétienne anglaise, Miss Greaves, qui avait des réunions bibliques chez elle en 1815, et qui fut expulsée de Lausanne. Mais l’impulsion initiale vint de la prédication du doyen Curtat et de ses leçons aux étudiants en théologie, depuis 1810. Là aussi de jeunes hommes se destinant au pastorat se trouvèrent remués, eurent à cœur d’approfondir pour eux-mêmes et pour leur entourage l’étude de l’Écriture, et tinrent des réunions d’évangélisation et d’édification en dehors des heures et lieux de culte de l’Église nationale ; ils continuèrent dans leurs paroisses une fois consacrés, et cela en divers endroits du pays de Vaud. Alors vinrent aussi des évangélistes de Genève, dont Ami Bost qui prêcha à Yverdon, puis à Sainte-Croix ; un frère Coulin, de Genève, y avait déjà eu des réunions de 300 et 400 personnes. Henri Pyt (né à Sainte-Croix), A. Porchat, E. Guers parcoururent le canton de Vaud, en 1818-1819, ainsi que Félix Neff qui écrit de Lausanne en 1820 : « Le Seigneur paraît ouvrir une large porte à la prédication de son Évangile dans ce canton, et elle ne se fermera pas de sitôt, pourvu que l’on se conduise avec prudence ».
L’autorité ecclésiastique avait d’abord marqué de l’intérêt pour ce zèle nouveau, et même témoigné sa désapprobation de l’attitude de la Compagnie pastorale de Genève s’opposant aux prédicateurs évangéliques. Mais elle s’émut à son tour, le doyen Curtat en tête. Elle se prononça contre ces réunions, et refusa de consacrer, ou cassa, les ministres qui persistèrent à en tenir. La population fut très vite dressée contre les « mômiers », les « sectaires » et leurs « conventicules », au nom de l’unité nationale qu’on prétendait menacée, mais de fait le monde était irrité comme il l’est toujours, par les fruits de la prédication de l’Évangile. Les choses en vinrent à des persécutions. À Aubonne il y eut une véritable émeute, avec coups de bâton, jets de pierres, cris injurieux et blasphématoires, placards portant que « si ces assemblées de mômiers continuaient, le feu serait mis aux quatre coins de la ville ». Il en fut de même à Orbe à la suite de conversions produites par le moyen d’un jeune suffragant, Marc Fivaz. Il serait trop long d’énumérer tous les endroits de la Suisse romande visités par la pluie bienfaisante et où l’opposition se montrait plus vive à mesure. Dans la paroisse de l’Isle et Montricher, où un réveil avait eu lieu avec Henri Juvet, un pasteur de haute valeur relevé de ses fonctions, une foule hurlante, au sortir d’une réunion, lapida les assistants. L’un d’eux écrivait ensuite : « Lorsque j’adressai mes prières à mon Dieu sauveur, ils me crachèrent au visage et, me tenant par les cheveux, me frappaient tête contre terre et me disaient : Prie maintenant ton Sauveur, il ne vient point te délivrer ». Juvet, maltraité, jeté en prison, y contracta les germes d’une maladie de poitrine dont il mourut, à Nîmes, en 1825.
Devant cette situation plusieurs pasteurs pieux firent part aux autorités cantonales de l’impossibilité pour eux de rester dans l’Église d’État : « Comme nous savons, écrivirent-ils, que nous prêchons la vérité telle qu’elle est dans la Bible, et que nous le faisons avec sincérité de la part de Dieu, devant Dieu et en Christ, quelle que soit la manière dont on nous envisage, nous n’avons pas cessé d’annoncer l’Évangile à tous ceux qui ont voulu l’entendre, et nous ne pouvons cesser de le faire, car malheur à nous si nous n’évangélisons pas... Un assez grand nombre de personnes, soit à Lausanne soit en divers lieux de notre pays, ont reconnu que nous prêchions la Parole du salut, l’ont embrassée avec joie par la foi et reçoivent comme nous, de la Parole même de Dieu, l’ordre de ne pas participer à l’infidélité d’autrui, de se séparer des assemblées qui ne sont dirigées, ni pour l’enseignement ni pour la discipline, d’après l’Écriture sainte, et de se constituer en congrégation indépendante, comme l’ont fait des frères dans divers pays et notamment dans un canton voisin ».
Cette déclaration exaspéra les passions déjà déchaînées. Les courageux défenseurs de la vérité assimilaient au monde l’Église établie, de laquelle, du moment qu’ils ne lui reconnaissaient pas les caractères de l’Église de Christ, la Parole de Dieu leur commandait de se retirer. Ils proclamaient ainsi le principe de la séparation des chrétiens qui voulaient être fidèles, d’avec un système religieux mondain et déchu dans sa foi et ses œuvres.
Parmi les jeunes pasteurs qui affirmaient ainsi leur dissidence il y avait Charles Rochat, suffragant à Vevey, où il avait été pleinement affranchi dans son âme. Sa démission, le 11 janvier 1824, fit déborder la coupe pour les conducteurs religieux et politiques. Quatre jours après, le Conseil d’État vaudois promulguait un arrêté interdisant formellement les assemblées religieuses en dehors de l’Église nationale, décision arbitraire qui souleva des protestations nombreuses en Suisse et à l’étranger, même dans des journaux catholiques. Les résultats escomptés par les adversaires de l’Évangile ne furent pas atteints. Voyant leurs efforts inutiles ils s’obstinèrent et firent voter par le Grand Conseil une loi qui punissait de fortes amendes, de prison, de « confination » dans leur commune de domicile, ou de bannissement, ceux qui continueraient à se réunir (loi du 20 mai 1824).
C’était inaugurer l’ère des persécutions légales, avec leur résultat ordinaire : stimuler les persécutés. Les réunions se multiplièrent, les violences populaires reprirent contre les « mômiers » (à Moudon, Vevey, Bex, Yverdon, etc. ; une véritable émeute eut lieu à Lausanne le 22 août 1822), à la suite desquelles ce furent les victimes qui furent poursuivies et condamnées ! À Vevey, Ch. Rochat fut condamné au bannissement, avec plusieurs autres, comme les frères H. et F. Olivier.
Mais c’était, d’autre part, pousser à une séparation plus nette encore, et provoquer l’organisation des réunions non officielles en congrégations indépendantes caractérisées. La première Église dissidente vaudoise se constitue à Vevey en septembre 1824, avec Marc Fivaz et A. Henriquet. En 1828 on en dénombrera une quinzaine dans le canton de Vaud, et il s’en formera autant dans les années suivantes. Ces « troupeaux », qui se donnèrent des « disciplines » ou règlements particuliers à chacun, se nommaient tantôt « Églises disciplinées », tantôt « Églises des élus », ou « Églises de Dieu », chacun ayant son pasteur et ses anciens. Des ministres restés dans l’Église officielle la quittèrent après la loi de mai 1824. Le plus marquant fut Auguste Rochat (mort en 1847), alors pasteur à Bière : il avait été l’un des premiers et des plus zélés promoteurs du Réveil, et participé entre autres à une campagne en faveur des missions en pays païens, d’où étaient nées des Sociétés de mission, la première à Yverdon en 1821 ; démissionnaire en 1824, il quitta le pays pour un bref séjour à Nice, revint en 1825 et se fixa à Rolle, où il devait rester jusqu’à sa mort, à la tête d’un troupeau prospère tant qu’il fut là. Sa mémoire, et ses écrits, sont encore en bénédiction. Il fut vers 1830 le doctrinaire le plus déterminé de la Dissidence.
La loi de 1824, appliquée avec une vigueur inégale selon les moments, fut abrogée dix ans plus tard. Mais à diverses reprises, en 1833 à Romainmôtier, Épalinges, Vevey, plus tard (1845 à 1859) en divers endroits, des molestations violentes eurent encore lieu pour empêcher les réunions hors des temples.
On ne saurait passer sous silence le plus remarquable des opposants à cette loi contre la liberté du culte, le célèbre Alexandre Vinet (1797-1847), pasteur et professeur à la Faculté de théologie de Lausanne. Il avait été amené à l’Évangile par le Réveil. Il ne cessa jusqu’à sa mort de lutter par la plume en faveur de cette liberté et de la séparation du spirituel et du temporel. Mais lui-même, tout en renonçant en 1840 à sa qualité de pasteur en exercice, ne quitta point l’Église nationale, travaillant à la libérer de toute sujétion à l’État. Il contribua ainsi à la formation d’une Église indépendante qui prit corps après sa mort, en 1847, l’Église libre de Vaud.
Il est juste de dire que l’esprit évangélique du Réveil avait quelque peu pénétré l’Église d’État après 1825, pour ouvrir des yeux à ce qu’il y avait d’inconséquent à soumettre ce qui veut porter le nom du Seigneur à un pouvoir politique. Ce sont surtout des pasteurs nationaux « réveillés » qui contribuèrent à la formation de sociétés évangéliques en diverses villes, pour l’évangélisation et la diffusion de la Bible. Ainsi à Morges, Vevey, Yverdon, entre 1826 et 1829.
Un travail analogue se poursuivait parallèlement dans le canton de Neuchâtel. Il y existait de petits groupements moraves, entre autres au Locle. Des influences venues de Genève et du canton de Vaud y pénétrèrent de bonne heure. En 1823 un instituteur d’origine neuchâteloise, exerçant près d’Orbe, fut chassé parce qu’il adhérait au Réveil, rentra chez lui où il réunit un groupe de personnes réveillées par son moyen ; d’où conflit avec le pasteur puis l’autorité civile, et après diverses péripéties il fut banni pour dix ans. Mais d’autres évangélistes, ministres consacrés ou non, répandirent la Parole, réunirent des chrétiens, grâce à des Genevois, déjà F. Neff, puis Lhuillier, A. Bost, un peu plus tard A. Jaquet, puis le Français F. Vernier. L’Église nationale reçut quelque chose du Réveil par le moyen de chrétiens pieux comme le pasteur F. Clottu.
En Allemagne, et d’une manière générale dans les pays de langue allemande, le Réveil trouvait des éléments préparés par l’Esprit de Dieu, au sein d’un rigorisme légal étouffant. Dans les milieux piétistes, officiels et autres, bien des âmes en souffraient et priaient pour un souffle vivificateur. Les nombreuses petites communautés moraves avaient fort à faire pour se défendre contre l’accaparement par les Églises luthériennes, contre les mystiques catholiques (en Bavière) et protestants, et contre la philosophie des Universités : elles rendaient souvent un simple et pieux témoignage. Enfin un certain mouvement tournait des esprits vers un spiritualisme chrétien, cherchant sa nourriture dans la Bible, avec le penseur Herder (1744-1803) en qui on a pu voir un précurseur du Réveil.
Ce réveil n’a pas eu tout à fait les mêmes traits qu’en Suisse romande. Il s’est traduit par un renouveau du piétisme qui retrouva de la ferveur, mais davantage encore par un intérêt général pour les études bibliques.
La première tendance, représentée par Frédéric Schleiermacher (1768-1834), converti chez les Moraves, pasteur à Berlin et prédicateur de la Cour, tombe fâcheusement dans un sentimentalisme qui s’éloigne de la révélation et de la foi chrétienne. « Ma religion est tout entière de cœur, disait Schleiermacher, elle est le sens et le goût de l’infini ». Hélas, qu’est-ce que le cœur naturel (Jér. 17:9), et comment connaître les choses de Dieu si ce n’est par l’Esprit de Dieu et par sa Parole (1 Cor. 2:11 ; 1 Thess. 2:13 ; 1 Pierre 1:23) ?
La seconde tendance a donné le grand développement de l’exégèse (c’est-à-dire de l’étude des textes de l’Écriture en vue de les restituer, de les traduire et de les interpréter le plus exactement possible) dans les milieux intellectuels. Elle fut rénovée entre autres par Guillaume de Wette (1780-1849). Mais l’exégèse donne trop rapidement place au rationalisme, et elle devint plus que jamais la critique des Écritures à la lumière de la pauvre raison humaine, au lieu de leur soumettre celle-ci. L’« école de Tubingue », avec Baur (1792-1860) sape le christianisme en prétendant le défendre contre le grand négateur David Strauss. En face d’eux, il est vrai, s’élevèrent des savants pieux qui défendirent l’inspiration des Écritures : déjà Claus Harms au début du siècle, et après lui des hommes comme le professeur Frédéric Tholuck (1790-1877) qui réfuta Strauss, et Neander (1789-1859), un Juif converti, à la foi humble et vivante.
Il est plus heureux encore de constater que la lecture de la Bible fit des progrès dans les masses populaires, grâce à la fondation de sociétés bibliques, à Bâle (1804), Berlin (1805), Stuttgart (1812). Cette action s’accentua plus tard, quand, grâce à Wichern, s’organisa en 1849 la Mission intérieure en Prusse pour la distribution de Bibles et de traités évangéliques, accompagnée de la prédication de la bonne nouvelle.
La libre prédication de l’Évangile n’alla cependant pas sans rencontrer des obstacles de la part des Églises nationales, principalement luthériennes, intégrées à l’État plus fortement encore qu’en Suisse calviniste, dans les divers royaumes et principautés de l’Allemagne de cette époque. Des tentatives de dissidence devaient en résulter, mais généralement empêchées d’aboutir, par l’action tantôt énergique tantôt accommodante de l’État. En Prusse, le roi Frédéric-Guillaume III (celui qu’on a appelé le pape-roi, qui régna de 1797 à 1840), et son successeur Frédéric-Guillaume IV (1840-1859) croyant sincère, préoccupé de réformer « son » Église (on l’a surnommé l’Ézéchias prussien), s’efforcèrent d’unir calvinistes et luthériens en une Église nationale évangélique, et le second pensa restaurer la foi évangélique par une réglementation religieuse qui n’était que la négation de cette foi. Ce fut évidemment en vain. Il dut reconnaître une Église autonome en Silésie, et il s’en fonda d’autres en diverses parties de l’Allemagne, en attendant l’organisation de vastes Églises libres.
Les pays scandinaves, foncièrement traditionalistes et ritualistes dans leur luthéranisme imposé par l’État, eurent eux aussi leurs courants de réveil. En Norvège un paysan, Hans Nielsen Hauge, saisi par l’Esprit de Dieu alors qu’il travaillait son champ, en 1796, parcourut pendant près de huit ans tout le pays, prêchant la conversion, à la manière des « revivalistes » anglais ; emprisonné onze ans pour avoir, lui laïque, ainsi évangélisé, puis condamné à deux ans de travaux forcés, il mourut épuisé en 1824 ; les fruits de son travail seront connus au jour de Christ. En Suède il y avait des groupes de chrétiens réveillés se réunissant dans les maisons pour étudier la Bible, les « laesares » (lecteurs), qui eux aussi furent inquiétés, et plus tard s’y montrèrent les « ropares » (crieurs) prêchant la repentance. Au Danemark, l’orthodoxie sans vie de l’Église officielle fut dénoncée par le célèbre écrivain Grundtvig, (1783-1872), un pasteur, élevé par une mère pieuse, qui trouva la paix à 23 ans après une très grave crise morale, et qui se détacha de l’Église d’État pour soutenir des prédicateurs non consacrés et tenir lui-même des réunions illégales. Cette même Église devait être ensuite prise à partie d’une façon plus véhémente, quoique en apparence peu efficace sur le moment, par les écrits de Sören Kierkegaard (1813-1855), esprit tourmenté, aux accents émouvants mais troubles, dénonçant impitoyablement les inconséquences d’un christianisme mondanisé — le sel devenu insipide — mais sans ouvrir le chemin aux âmes simples et humbles. Lui-même n’a connu la paix de l’âme qu’à ses derniers jours. Son père, pasteur pieux, lui avait donné comme précepte : « Aime Jésus », et il devait rappeler souvent ce trait. Peu avant sa fin, sur son lit de mort, un ami lui demandait : « Peux-tu prier en paix ? » — « Oui, je le peux… » — « Tu crois à la grâce de Dieu en Christ et tu y recours ? » — « Oui, bien sûr, qu’y a-t-il d’autre ? »
Aux Pays-Bas, le Réveil fut représenté par des prédicateurs décidés, défendant vigoureusement la vraie foi, particulièrement au sein de l’Église officielle où des conversions furent produites de telle sorte qu’il s’en détacha en 1834 une « Église chrétienne réformée ». Parmi les noms qui s’attachent à ce travail d’évangélisation, deux Juifs convertis, Da Costa et Cappadose, baptisés en 1822, et Henri de Cock.
Le Réveil s’étendit en France où, depuis le Concordat (1802) tout ce qui était Église officielle s’assoupissait plus que jamais. D’après le pasteur S. Vincent, « les prédicateurs prêchaient, le peuple écoutait, le culte conservait ses formes. Hors de cela, personne ne s’en occupait... La religion était hors de la vie de tous ». Dieu n’en préparait pas moins des cœurs, et les vérités essentielles de l’Évangile, le salut personnel par la foi en Christ, l’autorité souveraine de la Bible, l’action du Saint Esprit, étaient reconnues çà et là. Autant de points d’appui pour le réveil demandé par les âmes pieuses : ainsi quelques foyers méthodistes en Normandie, ravivés à la fin de l’Empire avec Pontavice, de petits groupes de Frères moraves à Bordeaux et dans le Gard (Saint-Hippolyte-du-Fort), des Quakers également dans le Midi (les « boufaïres », ou « gounflaïres »), des pasteurs évangéliques ayant à cœur le salut des âmes, comme un Lissignol à Montpellier, un Gonthier à Nîmes, un André Blanc à Mens (Isère), d’autres dans le Nord : à Nomain à Quiévy, où le vénérable pasteur Devisme avait eu les yeux ouverts grâce à un traité envoyé de Londres par un ami puis avait lui-même éclairé Antoine Colani à Lemé (Aisne).
Mais c’est de Suisse surtout que vint le grand courant bienfaisant, apporté par des hommes jeunes, doués, pleins de zèle. Il s’agissait surtout de ces ministres que nous avons vus, écartés de leurs chaires ou même bannis par les autorités civiles, et d’étudiants ou de proposants non consacrés, ou d’instituteurs (régents) destitués, tous brûlant de servir. Le Seigneur n’oubliera aucun de ceux qui sont partis inconnus, ne comptant que sur Lui. Des particuliers aisés en aidèrent d’autres. La plupart furent envoyés et soutenus par des associations, généralement indépendantes de toute Église particulière. Des pasteurs ou des communautés « réveillés », ressentant le besoin de secours spirituels, s’adressaient à elles pour engager des prédicateurs, des pasteurs non « confirmés » par l’État, des instituteurs. Ces sociétés envoyaient aussi d’elles-mêmes des « missionnaires » itinérants. Ils prêchaient où ils le pouvaient, le plus souvent en dehors des lieux de culte officiel, et avaient des réunions privées pour étudier la Parole. Un comité vaudois-genevois prit une part active à cette évangélisation en France à partir de 1827, en attendant la Société évangélique de France, fondée en 1833. Il y eut des initiatives de sociétés britanniques. Mais le rôle principal dans le Réveil français fut tenu par la « Société continentale », mise sur pied par H. Drummond, à Genève, en 1819, et dont le siège était à Londres. Les frères Haldane, d’Écosse, aidèrent à l’instruction des « pasteurs du réveil » à Paris, dans un Institut dirigé par F. Olivier. H. Jaquet, originaire de Vevey, fonda à Glay, près de Montbéliard, en 1822, un établissement pour former des évangélistes qui seraient en même temps instituteurs ou artisans. Enfin quelques-uns des pasteurs venus de Suisse, hommes capables, furent conduits à former sur place, dans les régions où ils séjournaient eux-mêmes temporairement, des prédicateurs et des colporteurs. On ne peut douter que la plupart de ceux-ci aient été réellement appelés par le Seigneur, pour être, par sa grâce, les pionniers humbles mais efficaces de son œuvre. Ils apportaient dans les maisons bibles et traités, repassaient pour s’assurer que la Parole de Dieu avait été lue, conversaient, apprenaient aux familles les chants chrétiens de Malan (qu’il appellera en 1836 Chants de Sion), plus tard ceux de Lutteroth, et rassemblaient les gens pour la prière. Les traités d’évangélisation et d’édification simple se multiplièrent, grâce aux sociétés fondées dès 1815 à Montpellier, en 1820 à Toulouse, à Paris en 1822 (Société des Traités religieux, qui publia entre autres, à partir de 1826, son populaire Almanach des bons Conseils, et cela pendant plus d’un siècle).
Parmi les plus actifs des serviteurs que Dieu envoya se trouvaient Henri Pyt et son beau-frère Ami Bost, que nous avons vus à Genève et qui dès 1820 préludent à toute une œuvre de colportage, l’un dans le Nord, en contact avec Colani, l’autre en Alsace, avec la collaboration de chrétiens dévoués comme Vierne, évangéliste à Montbéliard. Mais Pyt et Bost devaient beaucoup voyager en France et y être en maints endroits des allumeurs de flamme. Surtout Pyt, passant de l’Ariège, en 1818, à Valenciennes et Nomain (1819-1820), dans la région d’Orléans ensuite, pour séjourner longuement à Bayonne et à Orthez (jusqu’en 1829), y travailler fructueusement (entre autres, éditant le Nouveau Testament en basque), et revenir dans le Nord, puis à Boulogne, passer en Irlande, enfin à Paris, où il mourut de bonne heure, en 1835. Ami Bost, après l’Alsace rentre en Suisse en 1822, revient plus tard en France, où il est pasteur de l’Église réformée à Asnières-les-Bourges, en 1843-1846, puis à Melun, et il meurt en 1874 à La Force (Dordogne) où son fils John a fondé les célèbres asiles. Comme les deux précédents, c’est de la Société continentale que dépendirent les deux Petitpierre, l’un, Édouard, Neuchâtelois, que nous trouvons en Haute-Loire en 1827, après Lyon, et avant qu’il ne se fixe à Tullins (Isère), l’autre un Vaudois, Gustave, banni en 1826 et qui travailla à Paris et à Annonay. Un autre Vaudois qui devait avoir une activité remarquable, même dévorante et assez dispersée, est Louis Barbey, né à Begnins en 1796, mort à Pau en 1855 ; il fit de nombreuses tournées en Haute-Loire comme envoyé de la Société continentale, eut maille à partir avec le consistoire de Saint-Voy (1823-1824), parcourut l’Ardèche, le Gard, le Béarn, se rendit à Londres, et de nouveau en Béarn où il collabora avec Pyt, à nouveau dans la Haute-Loire (1834-1835), pour revenir en Béarn. Des Français aussi se mirent à l’œuvre, Méjanel, qui avait été élevé à Genève, André Moureton, parti d’Annonay comme évangéliste itinérant, portant de l’Ardèche aux Pyrénées la ferveur de son dévouement ; et encore Napoléon Roussel (né en 1805, à Sauve, Gard), pasteur à Saint-Étienne, démissionnaire en 1835 et puissant évangéliste en Algérie, à Marseille, puis dans l’Ouest, mais voyageant partout (mort en 1878).
Dieu employa aussi des instruments venus directement du Réveil britannique. Robert Haldane, quittant Genève en 1817, séjourna deux ans à Montauban, où il se heurta à la défiance du doyen de la Faculté de théologie, Encontre, mais noua bien des relations dans tout le Midi et répandit ouvrages et brochures ; rentré en Écosse il ne cessa de s’intéresser à l’œuvre en France. Le méthodiste anglais Charles Cook, prodigieusement actif, fixé un moment en Normandie (1818-1820), vint ensuite dans le Gard (on y appellera en certains endroits les dissidents de son nom les « couques », et très généralement on les désignera, lors du Réveil, sous celui de méthodistes, avant de leur appliquer le sobriquet venu de Genève, les « mômiers », ou mômiens) ; il se rend ensuite dans l’Ouest (Niort 1828-1829), à Paris, et regagne le Languedoc en 1833, laissant partout des traces dont beaucoup furent bénies et durables. Il pensait réveiller l’Église nationale ; en fait, un peu partout des Églises dissidentes méthodistes furent le résultat de ses passages, de même que des Églises indépendantes étaient résultées du séjour de Pyt dans le Nord.
Il n’est nullement dans notre propos de faire une histoire suivie et détaillée de ce Réveil, laquelle ne serait guère possible, d’ailleurs, faute de documents. Il nous suffit d’avoir donné une idée de l’activité diverse qui se déploya alors. Mais nous devons présenter quelques figures particulièrement attachantes de ce temps-là.
Le Genevois Félix Neff (1797-1829), dont nous avons dit la conversion et les premiers travaux en Suisse, déploya une ardeur inlassable en France de 1820 à sa mort en 1829. Il fut soutenu par la Société continentale, mais n’eut pas de grandes ressources. Consacré à Londres, il ne fut jamais « confirmé » et c’est à titre auxiliaire qu’il exerça un ministère pastoral à Grenoble, puis à Mens, et enfin dans un district particulièrement âpre au cœur des montagnes alpestres. On l’a surnommé l’apôtre des Hautes-Alpes en raison de l’œuvre admirable d’évangélisation qu’il lui fut donné d’y faire et qui fut abondamment bénie du Seigneur. Il y joignait des tâches de toutes sortes, pour organiser l’instruction et améliorer les conditions d’existence d’une population très ignorante et pauvre. Il fit une courte visite aux vallées vaudoises du Piémont, en 1825, et y fut l’instrument de conversions. Son activité sans mesure épuisa rapidement sa santé, mais sa courte carrière a été féconde, et après plus d’un siècle on parle encore de lui avec autour et respect dans les hautes vallées de Freissinières et de Dormillouse. Un évangéliste méthodiste, Rostan, continua son œuvre dans une certaine mesure, avant d’être l’instrument d’un réveil dans le Gard en 1832.
Jean-Frédéric Vernier était, lui, du Jura français. Né à Pierrefontaine (Doubs) en 1796, converti en 1822 à cet Institut de Glay que H. Jaquet venait d’ouvrir, il en partit en 1826, sans consécration aucune, pour annoncer l’évangile, et il ne devait avoir pour toute ressource qu’une très maigre rétribution comme maître d’école des protestants de Roybon, jusqu’à ce que la Société continentale le prît comme évangéliste (1828). Il passa d’abord trois mois dans le Jura suisse, prêchant, visitant à domicile, puis se rendit en France. Il allait y travailler exclusivement, d’abord dans l’Isère, à Roybon puis à Mens, ensuite dans la Drôme, tant dans les montagnes du Diois (Valdrôme, Aucelon), que dans les environs de Valence (Montmeyran, Barcelonne, Romans). Il prêchait le simple et pur Évangile, avec tout à la fois une solennité et une affabilité qui touchait les cœurs. Son message était droit et vrai. « Vous êtes un déserteur, Monsieur ? lui demandait une femme en patois un jour qu’il cheminait dans les campagnes de la Drôme ». — « Je voyage, répondit Vernier, pour avertir les pécheurs de fuir la colère qui vient ». Un soir, à La Peyre, près de Mens, il ne cessa de parler de sept heures du soir à deux heures du matin : l’effet dans les cœurs était si puissant que personne ne voulait partir, et l’évangéliste épuisé quitta la salle. Il fut l’âme d’un beau réveil dans la Drôme (Romans, Montmeyran, Crest, Étoile) en 1835-1836, et 16 ans plus tard l’instrument d’un second (Montmeyran, La Baume-Cornillane). Après une réunion où plus de 25 personnes s’entretinrent avec lui jusqu’à une heure très avancée, plusieurs s’écriant en pleurant : « Que faut-il que je fasse pour être sauvé ? » et recevant la paix, il écrivait : « Plus je vois ce qui se passe, plus je suis saisi... Je me sens indigne d’être ouvrier avec Dieu dans une œuvre si belle. Hier, bien des prières sont montées devant Dieu. C’était comme la lutte de Jacob avec l’ange, pour demander la délivrance des âmes travaillées ». Au terme d’une vie de labeur incessant au service du Maître, il fut recueilli dans son repos en 1872, à 76 ans.
Jean-Albert Dentan, né en 1805 à Lutry (Vaud), orphelin à douze ans, converti à seize, abandonne ses études de médecine pour servir le Seigneur, est chassé par son grand-père à cause de cette décision, fait des études à Paris grâce à R. Haldane, à l’Institut fondé par celui-ci, et est consacré en 1826. La Société continentale d’Édimbourg l’envoie comme « ministre de l’Évangile » à Lyon (il passera au service de la Société évangélique de France en 1833). Là il s’occupe d’un petit groupe de dissidents, mais rencontre A. Monod et, s’effaçant devant lui, décide de se consacrer à une région rurale difficile, le haut Plateau de Haute-Loire — Ardèche, où Louis Barbey avait déjà travaillé avec zèle et fruits, mais s’était heurté aux pasteurs et était parti en 1824. A. Dentan s’y établit, pour y rester toute sa vie (il est mort à Saint-Agrève en 1873), sauf quelques années à Combovin dans la Drôme (1845-1851) et au Vigan (Gard), (1852-1855). Sa carrière fut toute de dévouement. Sa haute valeur intellectuelle, au service d’une foi simple et d’une piété irréprochable, s’alliait à une humilité rare. Il réunissait inlassablement les personnes intéressées à l’Évangile dans les maisons particulières, comme dans les locaux qu’il put avoir successivement au Riou, à la Pireyre, plus tard à Saint-Agrève. Il visitait et soignait malades et isolés. Il eut dès le début les mêmes démêlés avec les pasteurs officiels qu’avait eus Barbet, et ensuite Vigier, autre évangéliste, originaire du pays, qui avait déjà constitué une Église indépendante dès 1829. Dentan se trouvait d’emblée séparé de l’Église nationale, mais il quitta la Société évangélique elle-même en 1842. Nous le retrouverons plus loin.
Effectivement, sans parler de l’hostilité inévitable de l’Église catholique, le travail des évangélistes du Réveil rencontra bien des oppositions au sein de l’Église protestante officielle, profondément remuée, quoi qu’il en soit. Le travail s’est fait en marge d’elle pour la plus grande part, mais l’a pénétrée, et l’action s’est prolongée sur place ; les fruits durables ont été le fait de pasteurs et de laïques touchés, grâce au Saint Esprit, par l’enseignement nouveau. Le corps pastoral s’est trouvé fort divisé. Les uns étaient favorables, même enthousiastes : ainsi les pasteurs Bonifas à Grenoble et André Blanc à Mens, vis-à-vis d’un Neff ou d’un Vernier ; dans l’Ardèche le pasteur Chabal, à Saint-Agrève, est sympathique aux évangélistes et apprécie beaucoup A. Dentan. Mais d’autres ont pris une attitude résolument et même violemment hostile, et cherché à tourner les autorités civiles contre ces intrus, sans y réussir sauf quelques cas isolés et sans gravité, surtout sous la Restauration (le règne de Louis-Philippe fut un peu moins favorable, à cause des passions politiques, mais on ne peut parler nulle part de véritables persécutions).
D’un côté les orthodoxes formalistes, peu soucieux des problèmes de la foi, étaient dérangés dans leur quiétude et dans leurs privilèges ecclésiastiques : Vernier eut à se débattre plus d’une fois contre des pasteurs prévenus ou jaloux (il n’en resta pas moins dans l’Église nationale). D’un autre côté il y avait les libéraux, aux tendances rationalistes et sentimentalistes à la fois, avec des hommes de haute valeur, comme Samuel Vincent et Athanase Coquerel, sensibles à l’esprit du Réveil, mais qui en jugeaient les doctrines excessives, les méthodes sectaires, et qui étaient inquiets des dissidences à prévoir.
Il ne pouvait manquer de s’en produire. Des conflits sérieux, avec schisme, eurent lieu à Lourmarin (Vaucluse) en 1828, la même année à Sainte-Foy (Gironde) où le pasteur vaudois Henriquet, devant l’attitude du consistoire, sépare une petite Église indépendante. Le même fait, on l’a vu plus haut, s’était produit en Haute-Loire : le conflit y avait éclaté quand L. Barbey avait refusé la Cène à ceux qu’il n’estimait pas en état de la prendre, et les pasteurs avaient exigé son départ ; ses amis s’étaient alors réunis entre eux, des pasteurs du Bourg de Four étaient venus les encourager, et un chrétien du pays, Vigier, avait pris la tête du mouvement, établissant une Église indépendante. Des faits analogues eurent lieu à Saint-Quentin avec Guillaume Monod. À Orthez, une dissidence, préparée par le travail de Pyt mais empêchée par lui, se produisit après son départ en 1831. Divers petits groupes se forment en Ardèche entre 1830 et 1840. Au total, il y avait plusieurs dizaines de ces communautés dans les diverses régions de France, surtout dans les campagnes du Midi et de l’Ouest, les montagnes cévenoles et vivaroises, la Saône-et-Loire (La Chapelle-Thècle et région de Chalon).
Dans les grandes villes, le Réveil toucha également des milieux populaires, mais plus encore des intellectuels, des gens d’affaires, la haute bourgeoisie. On est réjoui de penser au miracle de la grâce à l’égard des riches et des grands de ce monde (Matt. 19:23-26), mais la difficulté existait, pour les gens réellement pieux de ce rang, de conserver en même temps leur vie mondaine. Quoi qu’il en soit, à Paris, outre les réunions tenues dans des salons aristocratiques, la Chapelle de la rue Taitbout, fondée en 1830, réunissait, pour un culte non reconnu par l’État, un auditoire choisi ; les plus grands noms étaient là pour entendre le neuchâtelois Grandpierre, à l’occasion César Malan, etc. Le groupe, avec Agénor de Gasparin, Victor de Pressensé, Mme de Broglie, fille de Mme de Staël, l’amiral Verhuell, prendra une position indépendante, et demeurera dissident, jusqu’à la constitution d’une Église libre en 1849.
Le cas le plus marquant fut celui d’Adolphe Monod (1802-1856) ; Fils de pasteur, étudiant à Genève en 1819, d’abord défiant à l’égard de ce Réveil dont son nom devait devenir inséparable, il fut touché par le moyen de l’Écossais Thomas Erskine dès cette année-là, sans jouir cependant du salut ; même consacré, en 1824, il resta travaillé encore trois ans dans son âme, et ne fut délivré qu’à Naples, où il exerçait déjà un ministère, le 21 juillet 1827. « Une vie intérieure nouvelle commença pour moi, disait-il en évoquant ce moment sur son lit de mort. Oh ! si ces lignes pouvaient être pour vous ce que fut pour moi le soleil du 21 juillet 1827 ! ». Nommé pasteur à Lyon, en décembre de cette année-là, il y trouva A. Dentan déjà à la tête d’une communauté dissidente ; mais celui-ci laissa le champ libre au nouveau venu, de peu son aîné, lorsqu’il l’entendit prêcher le pur Évangile avec une singulière éloquence et une foi intrépide, réveillant la conscience aussi bien que touchant le cœur. « J’expose, disait-il, non mes pensées mais les pensées de Dieu, et je les expose revêtues non de mon langage, mais du langage de la Bible... J’exhorte à se convertir aujourd’hui ». Beaucoup de ses auditeurs furent amenés au Sauveur, mais il ne tarda pas à rencontrer l’opposition croissante de ceux qu’il dérangeait dans leur quiétude et qui demandaient qu’on leur enseignât non la repentance à salut mais ce qui était à leurs yeux « la plus belle, la plus difficile, la plus sainte des religions, celle des bonnes œuvres ». La bourgeoisie en voie d’enrichissement était plus disposée à donner pour des œuvres qu’à se « donner premièrement au Seigneur ». A. Monod entra en conflit avec le reste du corps pastoral qui lui reprochait de semer le trouble, et avec le libéralisme duquel il ne pouvait s’accorder. Comme, lui non plus, il ne voulait pas consentir à donner la Cène à des non-croyants, il fut révoqué en 1832. Il demeura quelque temps à Lyon, y fonda une « Église évangélique » indépendante. Mais, appelé à professer à la Faculté de Montauban, en 1836, il renoue avec l’Église réformée, et il ira onze ans plus tard comme pasteur à Paris, où sa prédication ardente émouvra bien des âmes. Il y mourra à 54 ans, épuisé, après avoir rendu un poignant témoignage au cours de longs mois de souffrances, et laissant un grand souvenir. Le Seigneur en son jour montrera les fruits de son ministère.
C’est bien par devers Dieu que sont, en définitive, les résultats éternels de toute l’action du Réveil.
Dans l’ensemble, il a redonné une grande apparence de vitalité à toute la chrétienté occidentale ; il s’est accompagné, d’ailleurs, d’un admirable élan missionnaire en pays païens. Il a comporté une vivification réelle par la nouvelle naissance, d’un grand nombre d’âmes tirées tant du catholicisme que du protestantisme. Au point de vue ecclésiastique, on verrait, en suivant l’histoire de l’Église romaine, quels remous il y a provoqués ; dans les Églises protestantes de tous pays nous avons pu voir qu’il y a produit des dissidences multiples. Elles devaient aboutir à la formation d’Églises affranchies de la tutelle plus ou moins forte de l’État, et, pour beaucoup, d’une hiérarchie ecclésiastique. Des « Églises libres » virent effectivement le jour, après 1840, tant en Suisse qu’en France, en Allemagne, etc. à l’exemple de l’Écosse et de l’Angleterre. Nous n’avons pas à en faire l’historique. Actuellement on peut estimer que les quelque 250 millions de protestants dans le monde se répartissent en plus de 250 Églises, dénominations ou sectes, d’importance numérique très inégale. Cet « éclatement des Églises » avait commencé dès la Réformation, mais il est indéniable que le Réveil l’a considérablement aggravé.
Un tel émiettement de la chrétienté en compartiments séparés est de toute évidence la négation de l’unité effective de l’Église de Christ formée de tous les croyants. Or il y avait un tout autre chemin offert à l’Église appelée à se réveiller, et elle ne l’a pas pris. « Les enfants de Dieu, conviés à se rassembler sur la base de l’unité du corps de Christ, dont ils sont membres, ont refusé de le faire. Pas plus qu’Israël (Ésaïe 49:5), l’Église ne s’est rassemblée » (H. R). Mais ce chemin qu’ouvrait le Réveil évangélique — se rassembler vers Christ seul, en dehors du monde, de toute Église organisée par les hommes, de tout « système » humain — n’en était pas moins celui qui s’imposait et qui continue à s’imposer à quiconque a compris la vocation céleste de l’Église et la présence du Saint Esprit ici-bas.
Le travail que Dieu a opéré pour que cela fût mis en lumière constitue cette autre face de Réveil sur laquelle nous avons maintenant à nous arrêter.
Le renouveau d’intérêt pour l’Écriture amena un grand nombre de croyants à prendre conscience de l’importance de ce que Dieu a révélé au sujet de l’Assemblée, corps de Christ, de son appartenance céleste et de la position qui en résulte pour elle dans le monde. Par là même la parole prophétique, qui occupe une si grande place dans l’Écriture, fit l’objet d’une attention particulière de la part de chrétiens désireux de connaître l’espérance de l’Église ainsi que ce qui concerne le peuple d’Israël, sa restauration dans le pays de ses pères et la gloire du règne du Messie qui en résultera. Les prophéties non encore accomplies, en rapport avec la seconde venue de Christ, avaient déjà été considérées, en particulier un siècle plus tôt soit en Angleterre par D. Whitby, soit en Suisse par Crinsoz de Bionnens dans son Essai sur l’Apocalypse (1729) ; l’intérêt s’en ralluma avec les bouleversements du tournant du siècle. Un des ouvrages qui devaient susciter l’intérêt le plus intense dans divers milieux chrétiens s’intitulait La venue du Messie en gloire et en majesté : il parut en 1812, et son auteur était un Jésuite né au Chili mais qui vécut en ermite en Italie centrale, Manuel de Lacunza (1731-1801), connu aussi sous son pseudonyme Jean-Joseph Ben-Ézra. Publié en espagnol, il fut traduit en anglais en 1826 et produisit dans les pays anglo-saxons une sensation profonde. Il affirmait, entre autres, d’après l’Écriture, deux résurrections, celle des saints avant le millénium, celle des méchants ensuite. Il contribua à réveiller les chrétiens pour attendre le retour personnel du Seigneur Jésus Christ.
La traduction anglaise était de E. Irving (1792-1834), et précédée d’une préface rédigée par lui : c’était un Écossais, éloquent prédicateur de l’Évangile, qui se consacra dès lors à proclamer le retour de Christ. Ses appels puissants tirèrent bien des indifférents du sommeil de la mort. Irving tomba malheureusement dans de graves erreurs relativement à la Personne du Fils de Dieu et à l’action du Saint Esprit, et le ministère que le Seigneur lui avait confié s’en trouva gravement compromis. Il est à l’origine d’une secte, la Communauté néo-apostolique. Plus d’un serviteur doué a comme lui, par manque de vigilance, ruiné son activité dans l’Église.
Tandis que se multipliaient les publications sur la prophétie (on a compté plus de cent ouvrages et au moins dix périodiques publiés en anglais, traitant spécialement du second avènement de Christ), s’organisaient des « réunions prophétiques » où l’on approfondissait ces vérités bibliques ; beaucoup de chrétiens propageaient les découvertes qui se faisaient dans l’Écriture, et ainsi fut stimulé le zèle des enfants de Dieu pour attendre des cieux le Fils de Dieu. Certaines, comme celles qui se tinrent à Albury (Sussex) chez Henry Drummond, de 1826 à 1830, devaient malheureusement favoriser l’irvingisme. D’autres furent organisées par les soins de Lady Powerscourt, de 1831 à 1833, dans son domaine de Powerscourt au sein d’un district montagneux de l’Irlande : là devait être décisivement mis en relief le devoir des chrétiens fidèles, d’attendre Christ et de prendre position vis-à-vis d’un monde christianisé mais en voie d’apostasie, sur lequel le jugement allait s’exécuter.
« Voici l’Époux ; sortez à sa rencontre ! ». Depuis lors le nombre de ceux qui attendent le retour du Seigneur n’a fait que s’accroître dans toute la chrétienté, Église catholique comprise. Mais sa parole « aux autres qui sont à Thyatire » : Ce que vous avez, tenez-le ferme jusqu’à ce que je vienne », demeure, aussi bien que sa promesse et son avertissement à Philadelphie : « Je viens bientôt ; tiens ferme ce que tu as, afin que personne ne prenne ta couronne » (Apoc. 2:25 ; 3:11).
« L’Esprit et l’Épouse disent : Viens. Et que celui qui entend dise : Viens... Celui qui rend témoignage de ces choses dit : Oui, je viens bientôt. — Amen ; viens, Seigneur Jésus » (Id. 22:17:20).
On comprend ainsi que conjointement à cette redécouverte de la promesse de Christ, une autre fût faite dans les Écritures : celle de l’appel, de la position et de l’espérance propres à l’Église. Formée de tous ceux qui, « retirés du présent siècle mauvais », sont des enfants de Dieu unis à Christ, l’homme glorifié dans le ciel, elle est un corps étranger à ce monde, où elle est laissée pour rendre témoignage à son Époux céleste, en L’attendant.
Cette découverte eut pour effet d’opérer, par le Saint Esprit, chez beaucoup d’hommes pieux une profonde humiliation devant le Seigneur, en considérant que ce qui po