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L’ÉGLISE : UNE ESQUISSE DE SON HISTOIRE PENDANT VINGT SIÈCLES

 

Adrien Ladrierre

 

 

Table des matières abrégée :

1     Les Témoins de la vérité pendant les siècles de ténèbres

2     La Réforme dans les pays de langue Allemande

 

 

Table des matières complète :

1     Les Témoins de la vérité pendant les siècles de ténèbres

1.1      Les témoins de la vérité au Moyen Âge

1.2      Les Pauliciens

1.3      Les Témoins de la vérité en Occident

1.3.1       Pierre Valdo

1.3.2       Les Albigeois — Pierre de Brueys et Henri de Lausanne

1.4      Les Précurseurs de la Réformation

1.4.1       Wiclef

1.4.2       Les Lollards

1.4.3       Jean Huss

1.4.4       Les Indulgences en Bohême

1.4.5       Huss devant le Concile de Constance

1.4.6       Jean Huss, sa condamnation et sa mort

1.4.7       Jérôme de Prague

1.4.8       Les Hussites

1.4.9       La guerre des Taborites

1.4.10      L’unité des frères

1.4.11      L’unité des frères à l’époque de la Réformation

1.4.12      Ruine des églises des Frères de Bohême

1.5      Quelques détails sur les descendants des Frères de Bohême et de Moravie jusqu’à la fondation de Herrnhut

2     La Réforme dans les pays de langue Allemande

2.1      Martin Luther

2.1.1       Préparation à la lutte

2.1.2       La lutte

2.1.3       Détente après la lutte

2.1.4       Conclusion

2.2      L’Allemagne au 17° et au 18° siècle — Les Piétistes et les Moraves

2.3      La Réforme en Suisse Allemande — Ulrich Zwingli

2.4      La Réforme dans les autres cantons de la Suisse Allemande

2.4.1       Bâle

2.4.2       Berne

2.4.3       Saint Gall

 

 

 

1                        Les Témoins de la vérité pendant les siècles de ténèbres

1.1   Les témoins de la vérité au Moyen Âge

Il était nécessaire de présenter les erreurs fatales qui caractérisent l’Église de Rome, parce que nous vivons au milieu d’elle, et qu’il importe pour nous de voir combien, tout en assumant le nom de chrétienne, elle s’est écartée des enseignements de Christ et des apôtres. Elle a annulé, par son idolâtrie, le culte qui ne doit être rendu qu’à Dieu et à son Fils, et a mis à la place du salut par la grâce de Dieu, le salut par des œuvres qui ne peuvent justifier le pécheur. Et il est non moins important d’être mis en garde contre elle, par le fait qu’elle a beaucoup d’attraits pour le cœur naturel par une apparence religieuse qui répond à certains besoins de l’âme, par son culte pompeux qui parle aux sens, et par une certaine piété et souvent un grand dévouement chez plusieurs de ses membres. Mais, dit l’apôtre, « la pensée de la chair est inimitié contre Dieu » (Rom. 8:7), et les ordonnances selon les enseignements et les commandements des hommes n’ont qu’une apparence de sagesse en dévotion volontaire et en humilité, en ce qu’elles n’épargnent pas le corps ; mais c’est pour la satisfaction de la chair (Colossiens 2:21-23). De plus, cette Église se présente comme revêtue d’une autorité qu’elle assume faussement, il est vrai, mais qui convient à la paresse de beaucoup d’âmes. Et c’est ainsi qu’elle « séduit, entraîne et égare ».

Nous n’avons parlé que très peu de cette autre grande fraction de la chrétienté qui s’appelle l’église orthodoxe grecque. Les patriarches (c’est-à-dire les principaux prélats) des églises de l’Orient, et spécialement celui de Constantinople, ne voulurent jamais reconnaître la suprématie du pape de Rome. De là vint une séparation qu’on appelle « le schisme oriental », et qui fut consommée en 1054. Au 19° siècle, la plus nombreuse partie de l’Église grecque se trouvait en Russie, soumise au tsar qui la gouvernait par un synode dont il nommait les membres. Mais l’Église grecque est aussi idolâtre que l’Église romaine. Si elle rejette les images sculptées, elle a ses icônes ou images peintes des saints, de la Vierge, du Seigneur, et même de Dieu le Père ! Elles sont répandues partout, depuis la hutte du pauvre paysan, jusqu’aux palais des grands, et malheur à qui ne les révère pas ! Les fausses doctrines de la transsubstantiation, des prières pour les morts et d’autres, existent là comme dans l’Église romaine, et là aussi c’est le clergé qui domine sur les consciences.

Il faut reconnaître que soit l’une, soit l’autre, de ces deux grandes églises rivales, envoyèrent des missionnaires dans les contrées encore païennes de l’Europe du centre et du nord, et en d’autres pays. C’étaient en général des moines, hommes pieux, dont on ne peut méconnaître le courage et le dévouement, et dont plusieurs aimaient vraiment le Seigneur. Nous avons mentionné quelques-uns d’entre eux. Le nom de Jésus Christ fut ainsi peu à peu porté chez tous les peuples de l’Europe qui ne le connaissaient pas encore. Mais Rome imposa aux nations qu’elle évangélisa ainsi, son autorité avec sa hiérarchie, ses formes religieuses et ses superstitions, et l’Église grecque ne fit pas autrement. De plus, on ne chercha pas la conversion du cœur chez ceux qu’on évangélisait. Ceux qui y consentaient étaient baptisés, et ils étaient chrétiens ! Souvent c’était par la force des armes qu’on forçait les peuples à se faire chrétiens par le baptême. D’autres fois, c’était le roi d’un pays qui, par politique, abandonnait le paganisme, et persuadait ou obligeait son peuple à le suivre. Les païens laissaient leurs idoles et leur culte pour d’autres idoles et d’autres cérémonies. L’Europe fut ainsi christianisée, c’est-à-dire devint chrétienne de nom. L’Église devint ce grand arbre dont parle le Seigneur en Matthieu 13, d’une grande apparence, mais abritant dans son opulent feuillage toutes sortes de choses mauvaises. Et c’est ce que nous voyons actuellement. Et dans ce monde ainsi christianisé, si quelqu’un veut être sauvé, il faut qu’il soit vraiment converti, tout comme s’il eût été païen, et qu’il quitte le chemin large de la simple profession chrétienne, pour entrer par la porte étroite du salut, la foi au Seigneur Jésus Christ.

Il faut encore dire qu’outre ces missionnaires dont nous parlions, il y eut dans l’Église romaine, durant les siècles d’obscurcissement du Moyen Âge, des hommes vraiment pieux. Nous en citerons deux des plus remarquables. L’un fut Anselme, qui vécut dans la seconde moitié du 11° siècle, et fut archevêque de Canterbury en Angleterre. Il écrivit, entre autres, un traité sur la Rédemption avec ce titre : « Pourquoi Dieu s’est-il fait homme ? ». Il y enseigne que le Fils de Dieu est devenu un homme, afin de souffrir à la place du pécheur pour satisfaire à la justice de Dieu. « Par sa mort », dit-il, « le Fils de Dieu offrit une satisfaction d’un prix infini, et par là même suffisante pour couvrir les péchés de toute l’humanité ». Et il exhortait les mourants à regarder uniquement aux mérites de Jésus Christ.

Le second de ces hommes distingués est Bernard de Clairvaux, ainsi nommé parce qu’il fut abbé du monastère de ce nom. Il vivait dans la première moitié du 12° siècle, et avait été élevé par une mère pieuse, dont les enseignements le gardèrent loin des plaisirs du monde. Dès l’âge de vingt-deux ans, il entra dans la vie monastique et devint bientôt célèbre par sa puissante éloquence et son activité infatigable. Il acquit ainsi une grande influence dans l’Église, parlant avec hardiesse aux grands de la terre comme aux petits. Il était d’ailleurs d’une charité inépuisable envers les pauvres. Il aimait la Bible et en faisait sa lecture favorite, et, pour lui, ni jeûnes, ni pénitences, ne sauvaient le pécheur, mais Christ seul. Il était aussi poète, et composa plusieurs hymnes latines. L’une d’elle en particulier nous montre l’amour qu’il avait pour Jésus. On l’a traduite, mais bien imparfaitement, en français ; en voici deux strophes :

 

Chef (*) couvert de blessures,

Tout meurtri, tout en sang,

Chef accablé d’injures,

D’opprobres, de tourments ;

Chef, des gloires divines

Autrefois couronné,

C’est maintenant d’épines

Que ton front est orné.

 

Ah ! pour ton agonie,

Pour tes grandes douleurs,

Je veux toute ma vie

Te bénir, mon Sauveur !

Ta grâce est éternelle,

Et rien, jusqu’à la fin,

Ne pourra, cœur fidèle,

Me ravir de ta main.

 

(*) Chef signifie ici tête

 

Mais avec leur piété, leur charité, leur dévouement, ces hommes, et d’autres tels qu’eux, ne soutenaient pas moins l’Église romaine, ses erreurs et ses superstitions. On se rappelle ce que saint Bernard disait relativement à la Vierge : « Si tu es effrayé de la majesté de Jésus, recours à Marie ! » Et il sévissait avec rigueur contre de prétendus hérétiques, car c’est ainsi qu’il nommait ceux qui, s’attachant à la parole de Dieu, se séparaient de Rome.

Il est vrai que bien des hommes pieux de l’Église romaine déploraient et dénonçaient les vices du clergé, des moines et des papes, et cherchaient à les réformer. Ils s’efforçaient de corriger les mœurs dissolues des moines en introduisant dans les couvents des règles sévères, et en fondant de nouveaux ordres. Mais ce n’était pas couper le mal à la racine. Les nouveaux ordres monacaux, tels que les franciscains et les dominicains, ne firent que fortifier, par l’appui qu’ils lui prêtèrent, l’autorité de l’Église de Rome, et, sous différents noms, les diverses congrégations, en une certaine mesure, dominèrent et dominent encore le chef même de l’église, le pape.

Dans ces ténèbres d’erreur et de superstition, et sous cette domination du clergé, que devenait la vérité de Dieu, qu’il avait donnée aux hommes ? Cette vérité ne peut jamais périr, et Dieu eut toujours des témoins pour la maintenir. Mais ce fut au milieu et au prix de beaucoup de souffrances, car l’Église romaine les poursuivait partout, ne pouvant supporter qu’on se dérobât à son autorité. Dans l’état de choses représenté par l’assemblée de Thyatire, ils étaient ceux dont le Seigneur reconnaissait les œuvres, la foi, l’amour, le service et la patience, le résidu qui ne suivait pas la doctrine de Jésabel et ne connaissait pas les profondeurs de Satan (Apocalypse 2:19, 24).

Il y avait bien, dans quelque cellule d’un couvent, un moine ou une nonne qui déplorait la corruption de l’église, et se réfugiait comme consolation auprès du Sauveur qu’il aimait. Tel, par exemple, ce pauvre chartreux qui écrit sa confession en ces termes. « Ô Dieu très charitable ! Je sais que je ne puis être sauvé et satisfaire ta justice autrement que par le mérite, la passion très innocente et la mort de ton Fils bien-aimé. — Pieux Jésus ! tout mon salut est dans tes mains. Tu ne peux détourner de moi les mains de ton amour, car elles m’ont créé, formé et racheté. Tu as inscrit mon nom d’un style de fer, avec une grande miséricorde et d’une manière ineffaçable, etc ». Et il ajouta : « Si je ne puis confesser ces choses de la langue, je les confesse du moins de la plume et du cœur ». Puis il plaça sa confession dans une boîte de bois qu’il renferma dans un trou fait à la muraille de sa cellule. Plusieurs siècles après, en 1776, on abattit un corps de logis qui avait fait partie de ce couvent, et on trouva la confession du frère Martin. Un autre adressait chaque jour au Seigneur cette prière : « Ô mon Seigneur Jésus Christ ! Je crois que tu es seul ma rédemption et ma justice ». N’est-il pas doux de penser que le Seigneur, dans ces temps ténébreux, avait des âmes cachées pour qui il était leur trésor ? Mais elles demeuraient silencieuses et soumises, et gardaient pour elles-mêmes la lumière intérieure qui illuminait et réjouissait leur cœur.

Mais il y eut d’autres fidèles qui ne craignirent pas de confesser hautement leur foi, rompant avec l’erreur et s’attachant uniquement à la parole de Dieu. Ils forment une ligne non interrompue de témoins jusqu’aux jours de la Réformation. C’est d’eux que nous avons à nous occuper maintenant.

 

 

1.2   Les Pauliciens

Voici quelle fut l’origine de la secte à laquelle on donna ce nom. Vers l’an 660, vivait près de Samosate, ville sur l’Euphrate en Arménie, dans un bourg nommé Mananalis, un homme respectable du nom de Constantin. Les écrivains catholiques romains le représentent comme ayant adopté certaines doctrines manichéennes, mais d’autres disent qu’il appartenait à l’Église grecque. C’était au temps où les sectateurs de Mahomet s’étaient emparés de la Syrie. Un jour se présenta chez Constantin un diacre de l’église arménienne qui avait été fait prisonnier par les Sarrasins (*), mais qui avait réussi à recouvrer sa liberté. Constantin l’accueillit, le garda quelques jours chez lui, et le diacre, en le quittant, lui donna en retour de son hospitalité, deux manuscrits contenant l’un, les quatre évangiles, et l’autre, les quatorze épîtres de Paul. C’était pour ces temps où les manuscrits des Écritures étaient rares et chers, un riche et précieux présent. Par ce don nous pouvons juger de la nature des conversations que Constantin avait eues avec son hôte. Constantin lut et étudia les saints livres, et la lumière de la vérité pénétra dans son âme. Il brûla ses mauvais livres, et ne voulut plus en étudier d’autres que les évangiles et les épîtres. Ses principes religieux et sa vie tout entière furent changés. « De l’abondance du cœur la bouche parle » : Constantin commença à communiquer à d’autres ce que Dieu lui avait appris par sa Parole, et des disciples se réunirent autour de lui. Il avait vu dans les Actes et dans les Épîtres ce qu’étaient les églises au commencement, et il désirait y revenir. Par là il rejetait nécessairement et la hiérarchie qui dominait l’Église grecque aussi bien que la romaine (**), et les erreurs de ces deux églises, surtout l’adoration des saints et de la Vierge.

 

(*) Ce mot vient de Saraceni, tribu nomade de l’Arabie, une des premières à embrasser l’islam, et qui faisait la principale force des armées arabes musulmanes.

(**) À cette époque, du reste, le schisme entre l’Église grecque orthodoxe et l’Église romaine n’était pas consommé (il le sera seulement en 1054), mais les Églises avaient leur particularités, et ne supportaient pas l’autorité du pape romain.

 

Constantin alla se fixer à Cibossa, autre ville d’Arménie, et de là il travailla avec ses disciples à répandre les vérités que Dieu lui avait fait connaître. Ses ennemis l’ont accusé de rejeter l’Ancien Testament et certaines parties du Nouveau. Cette calomnie a eu sans doute son fondement dans le fait qu’il ne possédait, comme nous l’avons vu, qu’une partie du Nouveau Testament. Peut-être à cause de cela et de ses primitives croyances, se mêla-t-il quelques erreurs à son enseignement.

Constantin prit le nom de Silvain, le compagnon de Paul (1 Thessaloniciens 1:1), et ses disciples, associés à son œuvre, empruntèrent à leur tour de nouveaux noms aux autres compagnons de l’apôtre, tels que Timothée, Tite et Tychique. Ils prenaient ces noms, parce qu’ils s’attachaient à répandre la doctrine contenue dans les écrits de Paul, et c’est aussi probablement d’après lui qu’ils reçurent le nom de Pauliciens.

Silvain, comme nous l’avons dit, s’était établi à Cibossa. En y arrivant, il avait dit aux habitants : « Je suis Silvain et vous êtes les Macédoniens », faisant allusion aux travaux de Silvain (ou Silas), en Macédoine, à Philippes et à Thessalonique (Actes 15:40 ; 16:19, 25 ; 17:1-4, etc. ; 18:5). Pendant vingt sept ans, Silvain travailla avec un zèle infatigable à annoncer ce qu’il avait appris dans les Écritures. Un grand nombre de personnes, soit de l’Église grecque, soit des sectateurs de Zoroastre (*), furent converties par son moyen, et des congrégations furent établies en divers endroits tant par lui que par ses disciples.

 

(*) Zoroastre, fondateur ou réformateur de l’ancienne religion des Perses, que l’on nomme Mazdéisme. Elle enseigne la co-existence de deux principes éternels : l’un est Ormuzd, le bien, le vrai, la lumière, représenté par le soleil ; l’autre Ahriman, le mal et les ténèbres, en guerre avec Ormuzd qui finira par le vaincre. C’est au soleil comme représentant Ormuzd, que les sectateurs de Zoroastre rendaient leurs hommages. Partout ils élevaient des autels sur lesquels brûlait le feu sacré. Sous le nom de Guèbres ou de Parsis, se trouvent encore dans l’Inde un certain nombre d’adorateurs du soleil.

Les progrès de la nouvelle secte furent tels qu’elle attira sur elle l’attention des autorités ecclésiastiques, et ce fut sans doute le clergé qui porta la chose devant l’empereur. Celui-ci rendit en l’an 684 un édit contre Constantin et les assemblées pauliciennes. L’exécution en fut confiée à un officier de la cour nommé Siméon, qui reçut en même temps l’ordre de faire mettre à mort le chef de la secte, et de reléguer ses partisans dans des cloîtres et sous les soins du clergé, afin de les ramener dans le bon chemin. Arrivé à Cibossa, Siméon fit comparaître devant lui Constantin et un grand nombre de ses disciples. Puis il ordonna à ceux-ci, sous peine de la vie, de lapider leur maître. Mais tous, à l’exception d’un seul, nommé Justus, refusèrent d’obéir à cet ordre cruel, et laissèrent tomber les pierres dont on les avait armés. Ce Justus avait été adopté et élevé par Constantin, et l’ingrat, d’un coup de pierre, tua son bienfaiteur. Les autres furent mis à mort, mais Justus fut loué par les ennemis des Pauliciens comme un second David, parce que d’un seul coup de pierre, il avait abattu le nouveau Goliath, le géant hérétique.

Mais le Seigneur est au-dessus de tout ; il peut faire que la colère de l’homme tourne à sa louange (Psaume 76:10). Autrefois, après « Étienne eut été lapidé, le Seigneur suscita Paul qui avait été un témoin contre lui, et de même le supplice de Constantin et de ses amis fit naître en Siméon même un successeur à Constantin Silvain dans l’œuvre du Seigneur. La vue de la grâce divine qui avait soutenu les martyrs avait frappé Siméon. Il eut des entretiens avec quelques Pauliciens, et le résultat en fut pour lui la conviction qu’ils étaient dans le vrai chemin. Il retourna cependant à Constantinople où il resta encore trois ans, réfléchissant sérieusement sur ce qu’il avait vu et entendu, et, nous pouvons le supposer, demandant à Dieu de l’éclairer et le guider. Enfin, quittant la cour et abandonnant sa position et tous ses biens, il retourna en Arménie. Là il devint, sous le nom de Tite, le zélé successeur de Constantin Silvain. Les voies de Dieu ne sont-elles pas merveilleuses ?

Cinq ans après la mort de Constantin, Justus, son meurtrier, dans sa haine contre eux, se porta comme dénonciateur des Pauliciens. Il se rendit auprès de l’évêque de Colonia et lui dit que l’hérésie des Pauliciens s’était relevée et s’étendait de plus en plus. L’évêque envoya à l’empereur Justinien II un rapport sur ce qui lui avait été dit par Justus. Siméon, par ordre du cruel empereur, fut saisi avec un grand nombre de Pauliciens. Un immense bûcher fut dressé, et tous périrent dans les flammes. Nous voyons par là, que l’Église grecque ne se montrait pas moins impitoyable que l’Église romaine envers ceux qui condamnaient ses erreurs et se séparaient d’elle.

Mais le sang des martyrs sembla augmenter la force et le nombre des Pauliciens. D’autres apôtres et de nouvelles assemblées surgirent, pour ainsi dire, des cendres du bûcher où avaient péri Siméon et ses compagnons. La secte s’étendit dans toute l’Asie mineure, dans le Pont, dans une partie de l’Arménie et dans les contrées à l’ouest de l’Euphrate. Pendant de longues années, les Pauliciens endurèrent avec patience les persécutions que les gouverneurs civils, excités par le clergé, leur firent subir. Trois hommes d’entre eux qui avaient été pris avec Siméon avaient été épargnés et envoyés à Constantinople pour être interrogés. Ils réussirent à s’échapper et revinrent à Mananalis, où durant trente ans ils vécurent, avec d’autres Pauliciens, sous la protection des Sarrasins.

Vers l’an 777, Dieu suscita un nouvel aide aux Pauliciens dans la personne de Sergius. Avant de vous parler de ce serviteur de Dieu, je vous ferai remarquer que ce qui caractérisait les Pauliciens, c’était leur attachement aux Écritures. Leurs ennemis les accusaient de beaucoup d’erreurs condamnables, et il est possible que quelques-uns d’entre eux, de leurs docteurs surtout, n’en fussent pas exempts. Mais ils tenaient à la parole de Dieu, et c’était elle qui les soutenait et qui, par leur moyen, opérait des conversions. C’est ce que montre l’histoire de Sergius. Lorsqu’il était encore jeune, une femme âgée de la secte des Pauliciens lui donna une Bible. Il la lut et l’étudia soigneusement, fut converti, et, prenant le nom de Tychique, il se mit à enseigner. Nous voyons que, de même que Constantin, il fut amené à la foi par la simple lecture de la parole de Dieu. Et il en est souvent de même de nos jours.

Pendant trente-quatre ans, Sergius s’occupa à répandre les vérités qu’il avait apprises, dans toutes les villes et les provinces qu’il visitait, tout en travaillant de son métier de charpentier pour gagner sa vie. C’est ainsi que l’apôtre Paul travaillait aussi de son métier de faiseur de tentes (Actes 18:3), et pouvait dire : « Vous savez vous-mêmes que ces mains ont été employées pour mes besoins et pour les personnes qui étaient avec moi » (Actes 20:34). Sergius ne se contentait pas de prêcher. Il disait : « De l’Orient à l’Occident, du Nord au Midi, j’ai annoncé l’Évangile, en travaillant à genoux ». Il voulait dire avec beaucoup de prières. C’est ce que font les vrais serviteurs du Seigneur (voir Éphésiens 1:16 ; Philippiens 1:4 ; Colossiens 1:9 ; 4:12 ; etc.). Sergius était un homme doux, d’une piété intime et profonde. Sa prédication pratique et sa vie pure furent des moyens dans la main de Dieu pour gagner beaucoup d’âmes. Aussi de nouvelles persécutions eurent lieu. Beaucoup de Pauliciens s’enfuirent et Sergius avec eux. Ils trouvèrent un asile chez les Sarrasins, et Sergius mourut là en l’an 811.

Haïs de l’Église grecque, parce que, disaient leurs ennemis, ils reniaient la foi orthodoxe, qu’ils n’adoraient pas la Mère de Dieu, qu’ils n’admettaient pas que le pain de la Cène fût changé dans le corps de Christ, et qu’ils avaient abandonné l’Église d’Orient, les Pauliciens n’étaient pas moins haïs de l’Église romaine. Les succès qu’avait obtenus Sergius par ses travaux, le firent stigmatiser par Rome comme étant l’Antichrist annoncé, le chef de la grande apostasie.

La persécution contre les Pauliciens atteignit sa plus grande intensité sous la régence de la cruelle Théodora, mère de l’empereur Michel III (de 842 à 857). Elle était protectrice fanatique du culte des images, et résolut d’exterminer les Pauliciens « racines et branches », à moins qu’ils ne revinssent à la vraie foi, celle de l’Église grecque. Les écrivains, tant ecclésiastiques que profanes, rapportent qu’elle en fit périr au moins cent mille, qui furent décapités, crucifiés, pendus, brûlés ou noyés et leurs biens confisqués. Quand on compare ces sanglantes exécutions avec ce que nous avons dit de l’Inquisition, nous voyons que l’Église d’Orient n’a rien à envier à celle d’Occident. Les persécutions, d’ailleurs, reçurent l’approbation du pape Nicolas I, qui écrivit à Théodora pour la féliciter de son zèle à extirper l’hérésie.

Mais, chose triste à dire, une partie des Pauliciens, au lieu d’endurer patiemment la persécution, se souleva contre l’empire. Un officier impérial supérieur, nommé Karbéas, ayant appris que par l’ordre de Théodora, son père avait été mis à mort par la main du bourreau, se mit à la tête de cinq mille Pauliciens, et se rendit chez les Sarrasins où se trouvaient un grand nombre de leurs frères. Les Sarrasins, toujours en guerre avec l’empire grec, les accueillirent volontiers et leur donnèrent la ville de Téphrice où ils bâtirent une citadelle, et de là livrèrent de nombreux combats aux troupes de l’empereur. Cette guerre dura trente ans avec des alternatives de succès et de revers. Mais ce fut une faute. Dieu ne veut pas que les siens prennent les armes pour se défendre contre les persécuteurs. Le Seigneur a dit : « Tous ceux qui auront pris l’épée périront par l’épée » (Matthieu 26:52). Aussi ne poursuivrons-nous pas l’histoire de ces Pauliciens. Nous en suivrons d’autres qui, en plusieurs contrées, portèrent la lumière qu’ils avaient reçue. Il y en eut qui se répandirent en Arabie, où ils continuèrent à faire des prosélytes.

Mais ce qui est plus intéressant et plus important pour la suite de notre sujet, c’est de connaître l’influence que les Pauliciens eurent en Occident. Avant Théodora, il y avait eu, comme nous l’avons vu, des persécutions contre eux. L’empereur Constantin Copronyme, vers le milieu du 8° siècle, en avait transporté un grand nombre dans la Thrace, et leur avait assigné comme résidence la ville de Philippopolis, un des postes avancés de l’empire. C’est de là que leurs doctrines pénétrèrent et se répandirent en Europe. Ils semblent surtout avoir travaillé avec succès parmi les Bulgares, peuple barbare venu des rives de la Volga et qui s’était établi sur les bords du Danube. Les Bulgares furent convertis en partie au christianisme dans le 9° siècle ; d’autres s’étaient faits mahométans. C’est chez les premiers que les Pauliciens portèrent leur doctrine (*). Aussi un auteur romain, Pierre de Sicile, écrivit-il à l’archevêque de Bulgarie pour le mettre en garde contre la contagion des Pauliciens. Ils étaient donc partout un peuple méprisé et poursuivi, mais Dieu les gardait. Dans le 10° siècle, un autre empereur grec envoya de nouveau comme colons un grand nombre de Pauliciens dans les vallées de l’Hémus (nommé aujourd’hui les Balkans). De là, ils se répandirent peu à peu dans l’Europe occiden tale où leurs congrégations connues sous différents noms, furent haïes et persécutées par l’Église de Rome.

 

(*) Ils prirent le nom de Bogomiles (amis de Dieu).

 

1.3   Les Témoins de la vérité en Occident

Nous avons vu comment, en Orient, les Pauliciens, s’appuyant sur les Écritures, rejetaient les superstitions et les rites de l’Église grecque, et enseignaient la voie du salut selon les lumières qu’ils avaient. Transportons-nous maintenant en Occident ; là aussi de nombreux témoins surent maintenir, au prix même de leur vie, ce qu’ils connaissaient de la vérité.

Comme nous l’avons vu, depuis que Constantin avait embrassé le christianisme, la mondanité et la corruption, des superstitions et des mauvaises doctrines s’étaient introduites dans l’Église, et en même temps la prétention de l’évêque de Rome et du clergé de dominer sur tous les laïques, et d’imposer des enseignements fondés sur des traditions, au lieu de s’en tenir à la parole de Dieu. Mais dès lors aussi, il y eut des fidèles qui ne voulurent pas abandonner les enseignements des apôtres, et qui à cause de cela eurent à souffrir des persécutions et la mort.

Ce ne furent pas seulement de simples chrétiens qui protestèrent ainsi contre Rome et ses abus. Au 5° siècle, un prêtre du midi de la France, nommé Vigilantius, s’élevait avec véhémence contre le culte des reliques, les pèlerinages, les prières adressées aux saints, les jeûnes et les mortifications, et aussi contre le célibat des prêtres. Au 9° siècle, Claude, évêque de Turin, protesta contre les mêmes erreurs. Il trouva les églises pleines d’images qu’il fit enlever et brûler, ainsi que les croix. Il disait au peuple qu’autant valait adorer Jupiter et Saturne, que les images et les statues de Pierre et de Paul. « Faut-il adorer la croix, ou la porter ? » disait-il. « Si l’on adore tout bois taillé en forme de croix, parce que Christ a été suspendu à la croix, pourquoi pas aussi les crèches, les langes, les bateaux, les ânes ? ». Et quant aux reliques, autant valait, disait-il, révérer un os de bête qu’un os de saint. Mais Claude ne se contentait pas de combattre les superstitions romaines. Versé dans les Écritures qu’il étudiait avec zèle, il maintenait que nous sommes sauvés par la foi seule, et que tous les autres apôtres étaient égaux à Pierre. Dans le même siècle, mais un peu plus tard, un moine saxon, nommé Gottschalk, rejetait la doctrine du salut par les œuvres et soutenait la vérité du salut gratuit par la foi, ainsi que d’autres doctrines scripturaires. Il fut condamné par un concile, battu de verges publiquement et jeté en prison. Il y mourut après dix-neuf ans de captivité.

Revenons aux chrétiens dont nous parlions d’abord. Nous ne pouvons pas tracer leur histoire dès les temps apostoliques, car elle ne nous a pas été conservée. Nous savons seulement que, malgré les persécutions, ils subsistèrent à travers les siècles dans beaucoup de contrées, connus sous différents noms tels que ceux de Cathares, ou purs, d’Albigeois, nom tiré de la ville d’Albi où ils étaient nombreux, de Vaudois, nom dont l’origine est incertaine, de pauvres de Lyon : nous verrons d’où vient cette dernière dénomination. Dès le milieu du 12° siècle, on trouve dans plusieurs parties du continent, en France, en Italie, en Espagne, en Allemagne, de petites congrégations composées en grande partie de pauvres artisans, distinctes de l’Église de Rome et qui possèdent les Saintes Écritures. Mais déjà dans le 11° siècle, on en trouve des traces. À cette époque, des missionnaires orientaux qualifiés de poblicans (corruption probablement de pauliciens) vinrent d’Italie en France, dans le Périgord et l’évêché de Limoges. Ils gagnèrent là un certain nombre de disciples, non seulement parmi les pauvres, mais aussi parmi les seigneurs. Ils cherchèrent ensuite à s’étendre en d’autres contrées. Ainsi, vers l’an 1022, arrivèrent à Orléans un paysan du Périgord et une femme italienne. Ils enseignèrent leurs vues et se firent un certain nombre d’adhérents parmi les gens du peuple ; ils persuadèrent même quelques nobles et plusieurs chanoines. Ils se réunissaient en secret et de nuit, crainte, sans doute des persécutions. Dans ces réunions, les Écritures étaient lues et expliquées. Les Poblicans enseignaient qu’elles restaient une lettre morte, si l’Esprit Saint ne venait illuminer le cœur. Ils disaient que le baptême n’a aucune valeur pour le salut, rejetaient l’invocation des saints, et la présence réelle de Christ dans l’eucharistie. On les signala comme hérétiques au roi de France Robert, surnommé le pieux, qui les fit examiner par l’archevêque de Sens. Ils furent condamnés à mort. Deux seulement se rétractèrent. Comme les autres, parmi lesquels se trouvaient dix chanoines et plusieurs religieuses, se rendaient au supplice, ils passèrent devant le roi et la reine Constance. Celle-ci, voyant parmi les condamnés son ancien confesseur, saisie de colère, le frappa avec une canne et lui creva un œil. Les martyrs, près de mourir, disaient : « Faites-nous ce que vous voudrez ; déjà nous voyons notre Roi qui est dans les cieux, nous tendre les mains pour nous conduire en triomphe ».

Plus tard, la persécution sévissant en France, un grand nombre se réfugièrent à Cologne. Mais là aussi, ils furent persécutés et plusieurs périrent par le feu. En 1163, un certain nombre furent saisis dans une grange où ils tenaient leur réunion, et furent condamnés à être brûlés. Du milieu des flammes, un de leurs chefs, nommé Arnold, imposa les mains à ses compagnons de souffrances en leur disant : « Frères, soyez constants dans votre foi, dès aujourd’hui vous serez réunis aux martyrs du Christ ». On raconte qu’il y avait parmi ces condamnés une jeune fille qui n’avait pas abjuré, mais que quelques personnes avaient sauvée, étant touchées de sa jeunesse et de sa beauté. Voyant les flammes dévorer les condamnés, elle s’écria : « Où est Arnold, mon maître vénéré ? ». Et comme on le lui montrait expirant, elle s’arracha des mains qui la retenaient, et se voilant le visage, elle s’élança au milieu des flammes. Cela était beau et touchant, humainement parlant, mais était-ce tout à fait selon Dieu ?

Ainsi partout l’Église de Rome poursuivait et mettait à mort comme hérétiques, ces humbles chrétiens qui s’attachaient à la parole de Dieu. Ils n’avaient sans doute pas les lumières que nous avons, et peut-être des erreurs se mêlaient-elles à leurs enseignements, mais ils protestaient contre l’idolâtrie de Rome et ses pratiques, et attendaient le salut de Christ seul. En 1212, cinq cents de ces croyants, hommes et femmes, furent saisis à Strasbourg. Parmi eux se trouvaient des nobles, des prêtres, des riches aussi bien que des pauvres. Ils déclarèrent que leurs frères étaient fort nombreux en Piémont, en France, tant au nord qu’au midi, à Naples, en Sicile, en Italie, en Flandre. Sur ces cinq cents prisonniers, quatre-vingts, dont douze prêtres et vingt-trois femmes, furent brûlés vifs. L’un d’eux, nommé Jean, s’adressa à la foule et termina par ces paroles : « Nous sommes tous des pécheurs, mais ce n’est pas pour fausse doctrine, ni pour mauvaise conduite, que nous sommes condamnés à mourir. Nous avons le pardon de nos péchés, mais ce n’est pas par le moyen des prêtres, ni grâce au mérite de nos œuvres ».

Il est hors de doute que parmi ceux qui se séparaient de l’Église de Rome, il y avait de vrais hérétiques, mais Rome mettait dans la même masse tous ceux qui ne se soumettaient pas à son autorité, et elle avait intérêt à confondre les vrais croyants avec les hérétiques, afin de pouvoir tous les condamner. Mais sans nous arrêter davantage sur les persécutions qu’eurent à souffrir ces témoins de Dieu, nous donnerons quelques détails sur eux (*). Comme nous l’avons vu, on les désignait sous différents noms, mais eux se disaient chrétiens, et entre eux ils se nommaient « frères ». Suivant les endroits, on les appelait frères apostoliques, frères suisses ou italiens. Un de leurs persécuteurs, Rainerio Sacchoni, leur rend un témoignage remarquable. Il les connaissait bien et son témoignage n’est pas suspect, car après avoir été avec eux, il était rentré dans l’Église de Rome, s’était fait dominicain et était devenu inquisiteur : « De toutes les sectes », dit-il, « il n’en est point d’aussi fatale à l’Église que les Léonistes (**), et cela pour trois raisons : d’abord, parce qu’ils datent d’un temps fort reculé, quelques-uns les faisant contemporains du pape Sylvestre (l’an 315). De plus, c’est la secte la plus nombreuse ; il y a à peine une contrée où ils ne se trouvent. Enfin, tandis que les autres sectes inspirent l’horreur par leurs blasphèmes contre Dieu, les Léonistes ont une grande apparence de piété et surtout ils mènent une vie honnête devant les hommes. Ils professent d’ailleurs toute la vérité quant à Dieu et toutes les doctrines contenues dans le symbole des apôtres. Mais en même temps ils abhorrent l’Église de Rome et les prêtres romains ». C’était là leur grand crime. On pouvait mener une vie mondaine et même dissolue ; pourvu que l’on restât soumis au pape, tout allait bien. La parole de l’apôtre se vérifiait : « Tous ceux aussi qui veulent vivre pieusement dans le Christ Jésus, seront persécutés » (2 Timothée 3:12).

 

(*) Nous puisons quelques-uns de ces détails dans l’ouvrage de F. Bevan, intitulé : « Trois amis de Dieu ».

(**) Un des noms par lesquels on désignait ces chrétiens. Il vient probablement d’un certain Jean de Lyon, un des disciples de Valdo. Nous parlerons plus loin de ce dernier.

L’inquisiteur Rainerio Sacchoni continue à décrire ainsi les Vaudois, afin, dit-il, que chaque bon catholique puisse les reconnaître et se saisir d’eux : « Vous les reconnaîtrez à leur conduite et à leur langage. Ce sont des gens graves et modestes. Il n’y a ni luxe ni désordre dans leurs vêtements. Ils sont sûrs en affaires et évitent les faux serments et les tromperies. Ils ne recherchent point les richesses, mais se contentent du nécessaire. Ils sont chastes et tempérants, et fuient les tavernes et les lieux de divertissements. Ils s’abstiennent de la colère. Ils sont toujours à leur travail ou bien occupés à enseigner et à s’instruire mutuellement, ce qui fait qu’ils sont absents des prières et instructions de l’Église. On les reconnaît aussi à leur langage simple et sobre, exempt de paroles oiseuses. Ils ne se permettent ni conversations légères, ni mensonges, ni jurements ».

Voilà certes un beau témoignage. Plût à Dieu qu’on pût le rendre maintenant à tous ceux qui se disent chrétiens ! Pourquoi donc poursuivre les Vaudois comme des êtres malfaisants et les persécuter jusqu’à la mort ? Le même inquisiteur nous en donne les raisons et énumère ainsi les griefs de l’Église de Rome contre les Vaudois : « Ils prétendent être la vraie église et disent que celle de Rome est la femme impure d’Apocalypse 17. Ils nient qu’aucun vrai miracle ait jamais été opéré dans cette Église. Ils tiennent de nulle valeur les ordonnances que l’église a introduites depuis le temps des apôtres, et disent qu’il ne faut pas les observer. Ainsi ils rejettent les fêtes, les jeûnes, les ordres monastiques et les choses bénites de l’Église romaine. Ils s’élèvent contre la consécration des églises et des cimetières, comme étant des inventions des prêtres pour augmenter leurs gains. Quelques-uns d’entre eux disent que le baptême des enfants ne sert à rien, puisqu’ils ne peuvent pas croire. Ils rejettent le sacrement de confirmation, et, à sa place, ceux qui les enseignent imposent les mains aux disciples. Ils ne croient pas que le corps et le sang de Christ soient dans le sacrement de la Cène ; selon eux le pain est appelé figurément le corps de Christ. Ils disent que le prêtre, qui est un pécheur, ne peut lier ni délier personne, étant lié lui-même, et que tout laïque pieux et intelligent peut absoudre un autre et imposer des pénitences. Ils rejettent l’extrême onction, et disent qu’il n’y a point de purgatoire, et que les prières pour les morts ne servent à rien. Les offrandes pour les morts, ajoutent-ils, vont seulement au clergé. Ils se moquent des fêtes célébrées en l’honneur des saints, et travaillent aux jours fériés. Ils ne gardent ni le carême, ni les autres fêtes. Ils ne reçoivent pas l’Ancien Testament. Ils disent que ceux d’entre eux qui en sont capables doivent confier à leur mémoire les paroles des Écritures, afin de pouvoir enseigner les autres. Non seulement ce sont les hommes qui enseignent parmi eux, mais aussi les femmes — non en public toutefois, mais en particulier ». Enfin l’inquisiteur prétend qu’au lieu du mariage, ils pratiquaient l’impureté ; mais c’est sans doute parce qu’ils ne recouraient pas à un prêtre pour être mariés. Et quant à rejeter l’Ancien Testament, les propres documents des Vaudois prouvent le contraire. Il est probable aussi que la plupart ne possédaient que le Nouveau Testament en langue vulgaire, l’Ancien n’ayant pas été traduit. Il est vrai que certains hérétiques que l’on confondait volontiers avec eux, n’admettaient pas cette portion des Écritures comme venant de Dieu. Nous voyons donc que les choses que disaient les Vaudois, sont celles que toute personne soumise à la parole de Dieu affirme de nos jours contre l’Église de Rome. Mais leur grand crime était de juger que l’Église de Rome était impure et qu’il ne fallait pas écouter ses prêtres.

Parmi le peuple, les Vaudois passaient pour des espèces de sorciers qui se rassemblaient dans des caves obscures pour invoquer le diable qui venait au milieu d’eux sous une figure effrayante. On disait aussi que des démons leur apparaissaient sous forme de chats et de grenouilles ; mais le chroniqueur qui rapporte ces dires populaires, et qui était cependant leur ennemi, dit que ce sont des fables. « Ce qui les rend dangereux », ajoute-t-il, « c’est leur grande apparence de piété ».

Pour condamner, comme ils le faisaient, les enseignements et les prétentions de l’Église de Rome, les Vaudois s’appuyaient sur la Bible. C’est dans ce saint Livre également qu’ils puisaient leurs croyances. Ils professaient la nécessité de la nouvelle naissance, et la justification et le salut des pécheurs par la foi au Seigneur Jésus. Ils disaient aussi que la Bible est un livre fermé, si l’Esprit Saint n’illumine l’âme pour la faire comprendre. Leur attachement à la parole de Dieu était grand. Dès l’an 1203, plusieurs portions en avaient été traduites en langue vulgaire et répandues parmi le peuple. C’est ce qui donna lieu au décret du concile de Toulouse en 1229, défendant que ces écrits fussent mis entre les mains des laïques. Mais les Vaudois disaient que, pour comprendre la pensée du Seigneur, il fallait retourner à l’enseignement de Christ et de ses apôtres. C’était un des griefs de l’Église de Rome contre eux. « Ces hérétiques », dit un inquisiteur, « prétendent que les enseignements de Christ et de ses apôtres sont tout ce dont nous avons besoin pour le salut, sans les statuts de l’Église ». D’après leurs ennemis mêmes, l’étude de l’Écriture sainte était leur grande occupation. « Tous », dit un de leurs juges, « hommes et femmes, grands et petits, de jour et de nuit, ne font qu’étudier ou enseigner la Bible. L’ouvrier qui n’a pas de loisirs dans la journée, la lit de nuit, aussi négligent-ils leurs prières » (il veut dire la messe). Quel exemple pour nous ! Avons-nous cette soif salutaire de la divine Parole, nous chez qui elle est si abondamment répandue, qu’il n’est presque pas un enfant qui ne la possède ?

Les édits rendus contre eux par Rome et ses conciles n’empêchèrent pas les Vaudois de prescrire à toute personne âgée de vingt ans l’étude journalière de la Bible. Aussi partout dans l’Europe où ils étaient dispersés, leur foi et leurs enseignements étaient-ils les mêmes. Un de leurs ennemis qui, au 12° siècle, en avait vu quelques-uns dans les montagnes reculées où ils avaient cherché un refuge, dit ceci : « Ils sont vêtus de peaux de moutons, et ignorent l’usage du linge. Ils habitent, mêlés avec leur bétail, des huttes bâties en pierres de silex avec un toit plat recouvert de terre. Ils ont en outre deux grandes cavernes où ils se cachent quand ils sont poursuivis comme hérétiques. Mais pauvres comme ils le sont, ils se montrent contents, et bien qu’extérieurement rudes et sauvages, ils savent lire et écrire, et connaissent assez le français pour comprendre la Bible. On trouverait à peine parmi eux un jeune garçon qui ne pût rendre compte d’une manière intelligente de la foi qu’ils professent ».

Les Vaudois étaient remarquables par les portions étendues des Écritures qu’ils avaient apprises par cœur. Cela était bien nécessaire dans un temps où il fallait près d’une année pour copier un exemplaire de la Bible, et où un tel manuscrit était donc d’un prix très élevé. D’ailleurs les prêtres romains brûlaient toutes les portions des Écritures qui tombaient entre leurs mains, mais ils ne pouvaient pas toucher à ce qui était écrit dans la mémoire et dans le cœur. Les Vaudois du Piémont avaient des pasteurs nommés barbes, ce qui veut dire oncle, terme de respect et d’affection à la fois. La préparation des barbes au ministère de la Parole consistait à apprendre par cœur les évangiles de Matthieu et de Jean, toutes les épîtres, et la plus grande partie des Psaumes, des Proverbes et des prophètes. Des jeunes gens dans les vallées formaient des espèces de sociétés dont chaque membre devait apprendre par cœur un certain nombre de chapitres. Lorsqu’on s’assemblait pour le culte, souvent dans quelque coin écarté des montagnes, ces nouveaux Lévites, se tenant devant le pasteur, récitaient l’un après l’autre les chapitres du précieux volume. Qu’elle leur était chère cette Parole divine ! Ils payaient souvent de leur vie la gloire de la posséder et de la connaître ! L’inquisiteur Rainerio dit qu’il connaissait parmi eux un simple paysan qui pouvait réciter tout le livre de Job, et plusieurs qui savaient par cœur presque tout le Nouveau Testament. C’est cette connaissance des saintes lettres qui les rendait capables de résister à ceux qui voulaient les attirer dans l’Église romaine. Ils confondaient leurs ennemis. Un moine envoyé vers eux pour les convaincre de leurs erreurs, s’en retourna tout confus, disant que dans toute sa vie il n’avait appris autant des Écritures que dans les quelques jours qu’il avait passés avec ces hérétiques. Et les enfants étaient les dignes émules de leurs parents. Un des docteurs de la Sorbonne qui furent envoyés de Paris auprès des Vaudois, reconnaît qu’il avait plus appris et compris des doctrines du salut par les réponses des jeunes enfants, que dans toutes les disputes et discussions entre docteurs qu’il avait entendues. Jeunes lecteurs, êtes-vous comme ces enfants des Vaudois, connaissant dans votre intelligence et votre cœur les vérités du salut ? Bernard de Clairvaux, que l’on nomme saint Ber nard et qui avait combattu les Vaudois, dit aussi qu’ils défendaient leurs hérésies par les paroles de Christ et des apôtres.

Les Vaudois ne gardaient pas pour eux le trésor de la vérité que les Écritures leur avaient enseignée. Ils étaient infatigables dans leur zèle à la répandre. Et s’ils étaient persécutés et chassés dans d’autres contrées, ils y annonçaient la Parole, comme ceux de Jérusalem « dispersés par la tribulation … à l’occasion d’Étienne » (Actes 11:19-20). Leurs évangélistes qu’ils appelaient apôtres, c’est-à-dire envoyés, allaient ordinairement deux à deux, un vieillard et un jeune homme. Pour ne pas être reconnus, ils se déguisaient en colporteurs ou marchands ambulants portant des balles contenant de menus articles de toilettes, des voiles, des bagues, ou encore des couteaux, des épingles, des perles de verre. En échange, ils acceptaient des œufs, du fromage, des vêtements, car il leur était interdit de recevoir de l’argent. Arrivaient-ils chez un frère, ils étaient accueillis avec joie, et l’on s’empressait de leur donner l’hospitalité, car on pensait être agréable à Dieu en recevant ses messagers. Lisez sur ce sujet, Matthieu 10:40. Plusieurs de ces missionnaires étaient des étudiants en médecine ; en voyageant ils utilisaient leurs connaissances médicales. Mais leur grand but était le salut des pécheurs. Dans les châteaux comme dans les chaumières, aux riches et aux pauvres, partout où une porte leur était ouverte, ils annonçaient Jésus Christ.

Rainerio Sacchoni rapporte combien les Vaudois étaient ingénieux pour répandre leurs doctrines et nous dit comment ils procédaient. Ils se présentaient, par exemple, dans un château comme colporteurs, et montraient leurs marchandises au châtelain et à la châtelaine. « Messire », disaient-ils, « ne voudriez-vous pas acheter cette bague ou ce cachet ? Madame, qu’il vous plaise de jeter un coup d’œil sur ces mouchoirs, sur ces dentelles pour voiles. Je les vends bon marché ». Si après un achat, on demandait au marchand, s’il n’avait pas d’autres objets à offrir, il disait : « Oh ! oui ; j’ai des bijoux beaucoup plus précieux que ceux-ci, et je vous en ferai présent si vous me promettez de ne point me trahir ». La promesse étant donnée, il continuait : « J’ai une pierre précieuse venant de Dieu, un joyau d’un prix inestimable qui allume l’amour de Dieu dans le cœur de celui qui le possède. C’est la parole de Dieu par laquelle il communique aux hommes sa pensée ». Et alors le colporteur leur lisait ou leur récitait des portions des évangiles dont sa mémoire était bien fournie. S’il était encouragé à continuer, après avoir lu par exemple tout le premier chapitre de Luc, il répétait des passages tels que celui-ci : « Malheur à vous, car vous fermez le royaume des cieux aux hommes. Vous n’y entrez pas vous-mêmes, et vous ne leur permettez pas d’entrer. Malheur à vous qui dévorez les maisons des veuves, etc »., et il montrait que cela s’appliquait aux prêtres et aux moines. Souvent il laissait le manuscrit entre les mains de ses auditeurs. Mais le but de ces évangélistes était bien plus de faire connaître aux âmes l’amour de Dieu et de Christ et d’allumer cet amour dans les cœurs, que de parler contre le clergé.

Ceux qui, instruits par le Seigneur, avaient à cœur le bien de leurs frères, mais qui ne pouvaient pas voyager, écrivaient des lettres aux différentes assemblées, et les apôtres itinérants ou d’autres frères les portaient à leur destination. Il aurait été dangereux d’y mettre des adresses ; la suscription portait : « Aux frères chrétiens ». Les messagers savaient bien à qui les remettre. Partout où ils le pouvaient, les apôtres prêchaient, souvent en plein air. Les frères avaient aussi des réunions de prières et d’étude de la Parole, ainsi que des écoles pour les enfants. Ils avaient aussi tous l’habitude de rendre grâces avant les repas, et avaient un culte de famille. Les frères construisaient des asiles pour les pauvres et de modestes salles de prières attenantes, car ils n’estimaient pas qu’il fût nécessaire d’élever à grands frais de splendides églises pour y adorer Dieu. Ils savaient que le Seigneur Jésus se trouve là où deux trois sont réunis en son nom. Ils prenaient la cène en souvenir du Seigneur qui a donné sa vie pour nous, et pensaient que comme Christ nous a aimés, nous devons nous aimer les uns les autres.

En général, les Vaudois étaient haïs par le clergé romain et par ceux qui le suivaient aveuglément, il y avait cependant des catholiques qui, tout en restant attachés aux formes et aux cérémonies de l’Église, sympathisaient avec les frères et étaient en communion d’esprit avec eux. Une autre chose à remarquer, c’est que les frères et les évangélistes de ce temps-là n’avaient pas, sur plusieurs points de la parole de Dieu la lumière que nous avons, et qu’ainsi ils erraient en différentes choses ; mais ils aimaient le Seigneur, trouvaient leur bonheur dans la communion avec Dieu, et donnaient leur vie pour la vérité qu’ils connaissaient. Un homme que Dieu suscita, leur fut utile pour les éclairer : c’est Pierre Valdo, de Lyon, dont nous dirons quelques mots.

 

1.3.1        Pierre Valdo

Pierre Valdo était un riche marchand de la ville de Lyon et vivait dans la seconde moitié du 12° siècle. Nous avons raconté comment l’Évangile avait été porté au IIe siècle dans cette grande cité et quelle cruelle persécution les fidèles y subirent. Dans la suite, de même que le reste de la chrétienté, l’Église de Lyon était tombée dans l’erreur et la superstition ; cependant des traditions évangéliques s’y étaient conservées, grâce au zèle et à la fidélité de quelques évêques qui avaient été à sa tête.

À l’époque où vivait Valdo, la masse du peuple était presque complètement ignorante, et les nobles, les plus illustres chevaliers même, ne savaient souvent ni lire, ni écrire. Avec le clergé, les marchands faisaient exception ; les nécessités de leur commerce exigeaient certaines connaissances. Pierre Valdo était donc lettré jusqu’à un certain point ; de plus, il était intelligent, de bonnes mœurs, pieux et bienfaisant, et honoré de tous. Quelques écrits des anciens pères de l’Église (*) étant tombés entre ses mains, il fut frappé de voir combien l’Église romaine s’était écartée du christianisme primitif. Le dogme de la transsubstantiation s’établissait alors, accompagné de l’adoration de l’hostie. Valdo ne put s’empêcher de voir dans l’un une chose contraire au simple bon sens, et dans l’autre une grossière idolâtrie. De plus, il avait remarqué que les Pères en appelaient constamment aux Écritures, les citant pour appuyer ce qu’ils enseignaient. Il conçut dès lors un grand désir de les connaître.

 

(*) Le lecteur se souvient que l’on nomme ainsi les hommes éminents par leur science et leur piété, tels que Justin, Irénée, Tertullien, Augustin, etc., qui enseignèrent dans l’Église par leurs prédications et leurs écrits. Mais ils étaient des hommes faillibles, errèrent sur plusieurs points et se contredirent souvent.

 

Jusque-là on ne peut pas dire que la conscience de Valdo eût été réveillée. Sans doute que, comme bon catholique, il comptait sur ses bonnes œuvres pour être sauvé. Mais Dieu lui adressa un sérieux et puissant appel. Un soir qu’il était à table quelques amis, l’un d’eux tomba mort subitement. Valdo fut saisi à la pensée de l’incertitude de la vie. Ne pouvait-il pas, lui aussi, être appelé tout à coup à paraître devant Dieu ? Était-il prêt à rencontrer la mort ? Que lui fallait-il faire pour être sauvé ? Dans son anxiété il consulta son confesseur, lui dit que le meilleur moyen pour assurer son salut était de faire ce que le Seigneur avait dit au jeune homme riche : « Vends tout ce que tu as, et donne aux pauvres ». Valdo n’hésita pas. Il donna à sa femme et à sa fille ce qui leur était nécessaire, paya ce qu’il devait, et distribua le reste. Cela était-il vraiment le remède pour apaiser la conscience et procurer la paix à l’âme ? Donner tous ses biens peut-il expier les péchés ? Non, assurément. Valdo le sentit et chercha dans les Écritures la réponse aux besoins de son âme. Mais à cette époque, la Bible n’avait pas été traduite dans les langues vulgaires de l’Europe occidentale. On n’en avait que la version latine appelée la Vulgate qui avait suffi aussi longtemps que l’empire romain avait subsisté et que le latin avait été la langue dominante en Occident. Valdo ne se découragea pas. Aidé par deux prêtres, il traduisit la Bible dans la langue courante, et là, dans la parole de Dieu, il apprit où se trouvait le salut, dans la foi au Seigneur Jésus, mort pour nos péchés et ressuscité pour notre justification.

Ayant ainsi trouvé la paix de son âme, il se sentit pressé d’annoncer à d’autres la bonne nouvelle de la grâce de Dieu. Comme nous l’avons dit, il distribuait ses biens aux pauvres ; mais en nourrissant leurs corps, il leur parlait des richesses impérissables de Christ. « Sa maison », dit un historien, « devint une florissante école et comme un hôpital public pour héberger et nourrir spécialement les pauvres qui venaient de dehors pour être instruits ».

À mesure que les Écritures devenaient plus familières à Valdo, il voyait plus clairement qu’elles condamnent bien des choses que l’Église de Rome enseigne, et qu’elles en renferment d’autres dont cette Église ne parle pas. Il avait donc deux choses à faire : premièrement, à apprendre et à faire connaître ce que l’Écriture enseigne, et secondement, à montrer que tout ce qui ne s’accorde pas avec elle est condamné. C’est ce qu’il faisait dans ses instructions à ceux qui venaient à lui, ou bien en allant de maison en maison pour annoncer la vérité. Il eut bientôt un grand nombre d’adhérents. Pour répandre la vérité qu’il avait apprise, il fit faire des copies des Écritures, et ayant formé un certain nombre de disciples, il les envoya deux à deux pour colporter et expliquer les saints écrits. Ils allaient donc prêchant l’Évangile dans les chemins et sur les places publiques, écoutés avec attention par les foules et gagnant des âmes.

Mais il n’était pas possible que ce mouvement demeurât caché au clergé qui ne pouvait non plus y être indifférent, puisque de fait Valdo et ses disciples condamnaient Rome, ses erreurs et les pratiques de ses prêtres. L’archevêque de Lyon leur enjoignit de ne plus se mêler de la lecture et de l’enseignement de la Bible, sous peine d’être excommuniés et poursuivis comme hérétiques. Mais ils répondirent par ces paroles de l’Écriture : « Le Seigneur a dit : Allez et instruisez toutes les nations », et : Il vaut mieux obéir à Dieu qu’aux hommes ». L’archevêque avait dit à Valdo : « Si tu enseignes encore, tu seras condamné et brûlé comme hérétique ». — « Comment tairais-je ce qui concerne le salut éternel des hommes ? » répondit avec hardiesse le pieux serviteur de Christ. L’archevêque irrité voulait le faire saisir, mais il craignit le peuple. Valdo d’ailleurs avait tant d’amis à Lyon, aussi bien parmi les riches que parmi les pauvres, tant d’âmes qui avaient été amenées au Sauveur par son moyen, qu’il put rester caché dans la ville pendant trois ans, enseignant, encourageant et fortifiant les fidèles.

Le pape Alexandre III apprit ce qui se passait à Lyon. Il excommunia Valdo et ordonna à l’archevêque de procéder avec la dernière rigueur contre lui et ses adhérents. Valdo se vit ainsi forcé de quitter Lyon avec un certain nombre de ses disciples, hommes et femmes, afin d’échapper aux persécutions. Dans la main de Dieu, ce fut un moyen de répandre au loin l’Évangile et la parole de Dieu dans toutes les contrées où ces fugitifs, qu’on appela « les pauvres de Lyon », portèrent leurs pas. Ils contribuèrent aussi à éclairer les nombreuses petites communautés qui n’acceptaient pas les erreurs de Rome, mais qui elles-mêmes n’étaient pas entièrement pures dans la foi. Elles étaient nombreuses et unies entre elles, puisque l’on dit qu’un de leurs membres pouvait voyager du sud de l’Italie au nord de l’Allemagne en logeant chaque soir chez un frère. En certaines contrées, comme aux environs de Trèves et dans le nord de l’Italie, ces communautés avaient des écoles publiques en plus grand nombre que les catholiques, et elles convoquaient les assemblées au son des cloches. Les persécutions exercées avec persévérance et cruauté par l’inquisition et le clergé eurent raison finalement de ces chrétiens qui refusaient de se soumettre à Rome ; il n’y eut que les vallées du Piémont où ils subsistèrent malgré tous les efforts de leurs ennemis, et où ils subirent les plus terribles persécutions, comme nous aurons l’occasion de le voir.

Pour revenir à Valdo, il se rendit, accompagné d’un grand nombre des siens, d’abord en Dauphiné dans les vallées de Freissinière, de Vallouise et de Valcluson, où se trouvaient d’anciennes communautés chrétiennes. De là plusieurs passèrent dans les vallées du Piémont où ils rencontrèrent les anciens Vaudois auxquels ils apportèrent leur traduction de la Bible. La persécution força Valdo à fuir de nouveau ; il alla en Picardie, puis en Allemagne et enfin en Bohême, travaillant toujours à l’œuvre du Seigneur. C’est dans cette dernière contrée qu’il termina paisiblement ses jours.

Quant aux disciples de Valdo, confondus sous le nom de Vaudois avec ceux que l’on nommait déjà ainsi, ils ne s’étaient pas, non plus que leur chef, séparés de l’Église. Ils réclamaient seulement l’autorisation de prêcher. Nécessairement Rome ne pouvait pas l’accorder. « Si nous le faisions », disait un prélat dans un concile, « on nous chasserait ». Malgré cela, ils continuèrent à évangéliser, et on les excommunia. Plusieurs se répandirent en Provence et en Espagne où ils eurent d’abord quelque succès, mais sous le règne d’Alphonse II, roi d’Aragon, ils furent aussi persécutés et chassés à l’instigation du clergé.

Pour terminer ce qui concerne les disciples de Valdo et les Vaudois, il faut ajouter qu’ils insistaient sur la doctrine capitale de l’Évangile, la justification par la foi, et qu’ils repoussaient toutes les cérémonies, les erreurs et les superstitions de l’Église romaine. Comme nous l’avons vu précédemment, ils étaient fermement attachés à la Bible, et se montraient recommandables par une vie pure qui contrastait avec celle que menait en général le clergé romain. N’est-ce pas une chose profondément intéressante de voir la puissance divine conserver, à travers les siècles et au milieu des efforts incessants d’adversaires acharnés, une lignée de témoins de la vérité évangélique, à part des souillures de la soi-disant vraie Église ? Ils formaient ce résidu dont parle le Seigneur dans sa lettre à Thyatire, et qui n’avait pas connu les profondeurs de Satan (Apocalypse 2:24).

 

1.3.2        Les Albigeois — Pierre de Brueys et Henri de Lausanne

Comme nous l’avons vu, dès la fin du 10° siècle et le commencement du 11°, des missionnaires bulgares étaient venus dans la Haute Italie, puis étaient descendus jusqu’en Calabre. D’autres s’étaient dirigés vers la France, dans les Flandres et sur les bords du Rhin. Mais c’est surtout dans le sud-ouest de la France qu’ils gagnèrent le plus d’adhérents. L’avidité et la corruption du clergé qui attiraient sur lui le mépris et la haine du peuple, furent une des causes de leurs succès, et comme les nobles ne se pliaient qu’avec répugnance aux exigences et aux prétentions de domination des prêtres, les « sectaires » trouvaient près d’eux un appui.

On leur donnait, ou ils se donnaient à eux-mêmes, le nom de cathares, d’un mot grec qui veut dire pur. Ils se tenaient à part de l’Église de Rome et de ses cérémonies, niaient son autorité, enseignaient la simplicité apostolique, et rejetaient les doctrines des sacrements, du purgatoire, de la messe, etc. Quelques-uns d’entre leurs chefs, que l’on désignait sous le nom de bons hommes, semblent avoir tenu certaines graves erreurs manichéennes ; mais on ne les connaît guère que par les récits de leurs adversaires. Ce que l’on sait sûrement, c’est que leur vie austère et pure formait un contraste frappant avec celle des prêtres et des moines, et leur donnait un grand ascendant sur le peuple. Nous ne pouvons douter que parmi les cathares ne se trouvassent de vrais enfants de Dieu qui firent pour leur foi le sacrifice de leur vie. D’ailleurs nous avons vu que ceux des disciples de Valdo dispersés, qui vinrent parmi eux, leur apportèrent des lumières qui contribuèrent à épurer leurs croyances. Comme les cathares étaient surtout nombreux dans la ville d’Albi et la contrée environnante, on les désigna sous le nom d’Albigeois.

Avant de nous occuper plus spécialement des Albigeois, nous dirons quelques mots de deux hommes remarquables qui, dans la première moitié du 12° siècle, s’étaient mis en opposition avec l’Église de Rome, et vinrent prêcher dans les provinces méridionales de la France. C’étaient Pierre de Brueys et Henri de Lausanne.

Le premier était un prêtre qui, éclairé sans doute par les Écritures, commença vers l’an 1110 à s’élever contre la corruption de l’Église dominante et les vices du clergé. Son activité s’exerça surtout dans la Provence et le Languedoc. Il put, chose bien frappante, prêcher impunément durant l’espace de vingt ans. L’ennemi n’eut pas le pouvoir d’arrêter ce courageux témoin, jusqu’à ce qu’il eût achevé de rendre son témoignage. Pierre de Brueys disait que le baptême appliqué aux enfants ne les sauve pas ; il niait le mérite des œuvres pour le salut, et rejetait la transsubstantiation, les prières pour les morts, l’invocation des saints et le célibat des prêtres. Il combattait la suprématie de Rome et l’organisation ecclésiastique. « Ce sont les croyants », disait-il, « qui composent l’Église ». Il voulait dire que ce n’était pas le clergé, comme le prétend l’Église de Rome. Il prêchait la repentance et la réforme des mœurs, surtout celle des prêtres et des moines. Mais le zèle de Pierre de Brueys l’entraîna plus loin. Il aurait voulu qu’on démolît les églises, que l’on brûlât les croix et les objets d’un culte idolâtre. Il mit à exécution ce qu’il exhortait à faire, et à Saint-Gilles en Languedoc, il brûla un certain nombre de croix portant l’image de Christ (*). C’était trop. La multitude, excitée par les prêtres, se saisit de lui ; il fut traîné au bûcher et brûlé vif. C’était en l’année 1130. Mais les doctrines qu’il avait prêchées, ne pouvaient être si aisément extirpées. Il avait laissé des disciples, nommés d’après lui Pétrobusiens et que les flammes de son bûcher enhardirent plutôt qu’elles ne les découragèrent. Ils continuèrent à dévoiler hautement les misères de l’Église et du clergé.

 

(*) Des scènes analogues eurent lieu, en différents endroits, dans les premiers temps de la Réformation.

Henri de Lausanne fut un de ces courageux prédicateurs dont nous parlions. Il avait été moine à l’abbaye de Cluny. Dans la solitude du cloître, il s’était beaucoup occupé de l’étude du Nouveau Testament, et la parole infaillible de Dieu lui avait révélé la vraie nature du christianisme. Dès lors il brûla du désir de faire connaître aux autres la vérité telle qu’il l’avait puisée à sa divine source. Il commença à prêcher. Son apparence extérieure était bien propre à donner du poids et de l’autorité à sa parole. De haute taille, marchant nu-pieds, négligé sur sa personne, doué d’une voix puissante, jetant sur ses auditeurs des regards pleins de feu, précédé d’ailleurs partout où il allait par une grande réputation de science et de sainteté, tout en lui commandait l’attention de la multitude ; tandis que son éloquence entraînante, ses paroles profondes, son apparition extraordinaire frappaient d’effroi les prêtres, et lui attiraient l’approbation du peuple. Dans l’esprit de Jean le Baptiseur, il appelait les âmes à la repentance et exhortait le peuple à se tourner vers le Seigneur. En même temps il exposait les vices du clergé. Cela provoquait nécessairement l’opposition et la haine des prêtres et des moines, mais la multitude n’en était que plus fortement attirée vers lui. Les gens des basses classes aussi bien que les principaux bourgeois, tous se laissaient diriger par lui et le suivaient comme leur conducteur spirituel.

Pour autant que nous le savons, c’est à Lausanne qu’il commença sa mission, et de là lui vint son surnom. Il prêcha aussi la repentance dans la vallée du Léman, puis il se rendit au Mans, en France, vers l’an 1116. Il avait auparavant envoyé deux messages à Hildebert, évêque de cette ville, lequel l’accueillit favorablement. Henri fut encore mieux reçu par le peuple. Il exhortait, comme nous l’avons dit, à la repentance, et ainsi que Pierre de Brueys, il niait le mérite des œuvres pour le salut, s’élevait contre les superstitions romaines et la suprématie du pape. « Bientôt », dit un écrivain, « le résultat de sa prédication fut que les gens, comme enchaînés à sa personne, furent remplis de mépris et de haine envers le haut clergé, au point qu’ils ne voulurent plus avoir rien à faire avec lui. Ils ne suivaient plus les offices de l’Église romaine ; et même les prêtres se virent les objets de mauvais traitements de la part de la populace et durent recourir à la protection des magistrats ». Cela assurément était un mal, et nous aimons à penser qu’Henri n’approuvait pas ces excès. L’évêque Hildebert était allé à Rome ; à son retour le peuple du Mans refusa de recevoir sa bénédiction. Lorsque Hildebert s’aperçut de la grande influence qu’Henri exerçait dans son diocèse sur les jeunes prêtres et sur la multitude, au lieu de sévir contre lui il se contenta de lui assigner un autre champ de travail. L’évêque agit en cela en homme intelligent, et Dieu se servit de lui pour que son serviteur portât la lumière en d’autres endroits.

Henri s’éloigna tranquillement et alla rejoindre Pierre de Brueys en Provence. Là il poursuivit sa mission contre les abus et les erreurs de Rome d’une manière encore plus ouverte et plus décidée, s’attirant ainsi toute l’inimitié du clergé. La mort de Pierre de Brueys ne ralentit pas son zèle. Dieu lui accorda encore quelques années durant lesquelles il put poursuivre sans empêchement son œuvre. Mais enfin l’archevêque d’Arles le fit saisir, et le concile de Pise, en l’an 1134, le condamna à être enfermé en prison comme hérétique. Peu après cependant il fut relâché à condition d’aller dans une autre province. Henri se rendit en Languedoc, et là ses prédications eurent un effet si puissant que partout où il allait les églises se vidaient et que les ecclésiastiques étaient délaissés et même traités avec mépris.

Pour réprimer ce mouvement, le pape Eugène III, en 1147, envoya à Toulouse un légat. Celui-ci sentant toute la difficulté de sa mission, demanda à saint Bernard de Clairvaux de l’accompagner. Le vénérable abbé y consentit et annonça par écrit sa venue et le but de son voyage aux seigneurs du midi de la France : « Les églises », dit-il, « sont abandonnées ; le peuple est sans prêtres ; les prêtres sont sans honneur, et les chrétiens sans Christ. Les églises ne sont plus respectées comme des lieux consacrés ; les sacrements ne sont plus regardés comme saints ; les fêtes ne sont plus célébrées. Les hommes meurent dans leurs péchés — sans pénitence et sans viatique — et les âmes, sans y être préparées, entrent en présence du terrible tribunal. On refuse aux enfants le baptême, et ainsi ils sont exclus du salut ». On voit par ses paroles les progrès qu’avaient faits les doctrines antiromaines, et aussi quel était l’attachement de saint Bernard à la papauté dont il connaissait cependant tous les vices. Il parcourut les contrées troublées par ce que lui-même et les prêtres appelaient l’erreur ; il accomplit, prétendit-on, des miracles et purifia les églises souillées par l’hérésie. Le peuple crédule et entraîné par son éloquence, l’admira et un grand nombre retournèrent dans les églises abandonnées. Ainsi étant venu à Albi, où les disciples des cathares étaient plus nombreux, il prêcha dans l’église principale devant une grande multitude. Après son éloquente prédication, il dit : « Revenez, revenez à l’Église, et afin que nous sachions qui sont ceux qui se repentent, qu’ils lèvent la main au ciel ». Tous levèrent leur main droite. Il en fut de même à Toulouse. Mais là les tisserands et les principaux de la ville étaient seuls attachés aux doctrines cathares ; la masse du peuple y était étrangère. Une sentence fut rendue contre les hérétiques, et les seigneurs promirent de la faire exécuter. Quant à Henri il dut fuir. Poursuivi de lieu en lieu, il fut enfin saisi et incarcéré dans les cachots de l’archevêque de Toulouse. En 1148, la mort le délivra de ses persécuteurs et l’introduisit dans le repos éternel.

L’influence exercée par le zèle et l’éloquence de Bernard de Clairvaux fut de courte durée. Les doctrines cathares reprirent le dessus, épurées, comme nous l’avons dit, par l’action des Vaudois de Lyon, chassés par la persécution, et qui apportaient avec eux les Écritures. Pour combattre ce mouvement, une conférence fut convoquée en 1165 par l’évêque d’Albi. On y invita quelques « bonshommes », ou chefs des cathares. Après qu’on les eut interrogés, on les déclara hérétiques, mais on n’osa rien décréter contre eux. L’un d’entre eux rendit un témoignage remarquable de leur foi. Après avoir hardiment affirmé qu’il était prêt à prouver par le Nouveau Testament que les prêtres, leurs ennemis, au lieu d’être de bons pasteurs n’étaient que des mercenaires, il ajouta : « Écoutez, ô bonnes gens, écoutez cette profession de foi : Nous croyons à un seul Dieu, à son Fils Jésus Christ, à la communication du Saint Esprit aux apôtres, à la résurrection, à la nécessité du baptême et de l’eucharistie ».

Le pape Innocent III (de l’an 1198 à 1216), homme plein d’énergie, résolut d’en finir avec cette hérésie sans cesse renaissante et qui s’étendait toujours plus. Il envoya d’abord en Languedoc comme légats, l’inquisiteur Rainerio Sacchoni et un autre. Leur mission était de chercher à convertir les Cathares. Douze abbés de Cîteaux (*) les accompagnaient. Le pape chargea ensuite deux autres légats, dont l’un était Pierre de Castelnau, de poursuivre cette œuvre. Diégo, évêque d’Ossuna, et Dominique, son sous-prieur, le fondateur de l’ordre des Dominicains et de l’inquisition, se joignirent à eux. Dominique, voyant que ses efforts et ceux de ses compagnons étaient infructueux, leur conseilla d’aller nu-pieds, pauvrement vêtus, sans argent, imitant dans tout leur extérieur les « parfaits », ou chefs des cathares. Ils s’insinuaient ainsi auprès des soi-disant hérétiques, et tout en cherchant à les ramener dans l’Église romaine, ils s’informaient de leurs croyances et de tout ce dont plus tard ils pourraient se faire une arme contre eux. Leurs efforts furent sans résultat, et le pape vit qu’il fallait prendre d’autres mesures et se servir d’autres armes.

 

(*) Cîteaux est un village de la Côte-d’Or, près duquel était une abbaye de religieux nommés Cisterciens, du nom latin du village (Cistercium). Cet ordre de moines prit dans le Moyen Âge une très grande extension.

Les Albigeois croyant aux intentions pacifiques du pape, demandèrent une conférence publique. Pour gagner du temps, Innocent l’accorda. Les évêques et les moines acceptèrent le débat, et l’on se réunit à Montréal, près de Carcassone. Des arbitres furent nommés des deux parts. Les Albigeois avaient désigné un de leurs diacres, Arnaud Hot, pour soutenir leurs croyances par la parole de Dieu. Il entreprit de prouver :

1° Que la messe avec la transsubstantiation était d’invention humaine et non de l’ordonnance de Jésus Christ et des apôtres.

2° Que l’Église romaine n’était pas l’Épouse de Christ, mais plutôt une église de trouble, enivrée du sang des martyrs.

3° Que la police de l’Église romaine n’est ni bonne, ni sainte, ni établie par Jésus Christ.

On voit avec quelle hardiesse les Albigeois se présentaient devant leurs ennemis, et quelle confiance ils avaient dans la vérité des doctrines qu’ils soutenaient. La conférence dura quatre jours. Arnaud Hot provoqua l’admiration des assistants par son éloquence. Quant aux prêtres, ils ne purent prouver leurs thèses ni par Jésus Christ, ni par les apôtres. La question principale qui fut traitée était celle de l’eucharistie. Arnaud démontra sans peine que « selon la doctrine de la transsubstantiation, le pain n’existe plus, puis qu’il est changé dans le corps de Christ. La messe est donc sans le pain, et en conséquence n’est pas la Cène du Seigneur, où il y a du pain. Le prêtre rompt le corps, puisque l’hostie est devenue le corps de Christ ; il ne rompt donc pas le pain, et ainsi il ne fait pas ce qu’ont fait Jésus Christ et Paul ». Les légats, les évêques, les prêtres et les moines, pleins de honte et de déplaisir, ne voulurent pas en entendre davantage et se retirèrent.

Pendant ce temps, le pape avait envoyé dans toute l’Europe des prédicateurs chargés d’annoncer une croisade pour écraser l’hérésie dans le sud de la France. « Nous vous exhortons », disaient-ils, « à vous efforcer de détruire la méchante hérésie des Albigeois, et de les traiter avec plus de rigueur que les Sarrasins même. Poursuivez-les avec une main forte ; privez-les de leurs terres et de leurs possessions ; chassez-les et mettez des catholiques à leur place ». Tel était le langage de ceux qui se disaient les ministres de Jésus, de Celui qui ne voulait pas que ses disciples fissent descendre le feu du ciel sur ceux qui refusaient de le recevoir (Luc 9:51-56). À ceux qui s’engageaient à prendre les armes pendant quarante jours contre les hérétiques, on promettait la rémission de tous leurs péchés et le paradis. Cette prédication de sang fut entendue, comme nous le verrons.

Toulouse et son comté étaient un des principaux centres des Albigeois, et avaient alors pour seigneur Raymond, sixième comte de Toulouse. C’était un prince sage, humain et paisible. Bien que catholique, et regrettant que les Albigeois ne fussent pas attachés à l’Église romaine, il les tolérait et les protégeait, voyant en eux des sujets loyaux, fidèles, qui s’appliquaient au travail et contribuaient à la prospérité de la contrée. En 1207, le pape lui envoya, comme légat, Pierre de Castelnau pour le sommer d’exterminer par le fer et le feu ses sujets hérétiques, s’ils ne voulaient pas abjurer leurs erreurs et rentrer dans le giron de l’Église. Deux fois Raymond refusa et deux fois il fut excommunié par le légat, et son pays placé sous l’interdit. Le pape approuva les faits de son légat et écrivit à Raymond une lettre où ressort tout l’orgueil et l’arrogance de celui qui se nommait le serviteur des serviteurs du Seigneur, mais qui en même temps fut le premier à s’intituler « Vicaire de Dieu sur la terre ». « Homme pire que la peste », disait-il, « tyran ambitieux, cruel et horrible ! Quel orgueil s’est emparé de ton cœur et combien grande est ta folie, que tu troubles la paix de ton prochain, et que tu braves les saints commandements de Dieu, en protégeant les ennemis de la foi ! Si tu ne crains pas les flammes éternelles, tu dois redouter les châtiments temporels que tu as mérités par tant de méfaits. Car en vérité l’Église ne peut être en paix avec le chef d’aventuriers et de brigands, avec le protecteur des hérétiques, le contempteur des saints commandements, l’ami des Juifs et des usuriers, l’ennemi des prélats, et le persécuteur de Jésus Christ et de son Église. Le bras du Seigneur restera étendu contre toi jusqu’à ce que tu sois réduit en poussière. En vérité, il te fera sentir combien il est difficile d’échapper à la colère que tu as amassée sur ta tête ! »

Contre qui et pourquoi le pape lançait-il de si terribles menaces ? Contre un prince qui ne voulait pas servir de bourreau aux prêtres et verser le sang innocent de ses fidèles et laborieux sujets. Et cependant si grande était la puissance et l’autorité de ce chef de la chrétienté, et telle la crainte qu’inspiraient ses anathèmes, que Raymond s’inclina devant sa volonté. Il signa un écrit par lequel il s’engageait à détruire tous les hérétiques qui se trouvaient dans ses domaines. Mais il ne pressa la persécution qu’avec mollesse et hésitation. Le légat s’en aperçut, et brûlant d’indignation, il se répandit en invectives violentes contre le comte, le traitant de lâche et de parjure, et l’excommuniant de nouveau. Devant cette insolence, comment s’étonner que Raymond, profondément blessé, se soit laissé aller à la colère ? Dans un moment à déplorer, il se serait écrié, dit-on, que Pierre de Castelnau paierait de sa vie son impudence. Quoi qu’il en soit, un de ses chevaliers, jaloux de l’honneur de son seigneur, se rendit auprès du légat, et lui adressa des remontrances au sujet de sa conduite vis-à-vis de Raymond. Comme le légat lui répondait avec la même hauteur, le chevalier irrité le perça de son poignard et le blessa mortellement.

Le meurtre de Pierre de Castelnau fournit à Innocent III une occasion favorable pour faire sentir au comte Raymond le poids de sa colère. Pierre de Castelnau fut exalté comme martyr, Raymond fut déclaré coupable d’avoir été le premier auteur du crime, et mis au ban de l’Église. Les fidèles furent sommés de venir aider à sa destruction, et une croisade fut prêchée contre les Albigeois. « Debout ! soldats du Christ », écrivit Innocent III à Philippe Auguste, roi de France, « debout, roi très chrétien, écoute le cri du sang. Aide-nous à tirer vengeance de ces malfaiteurs ! Debout ! nobles et chevaliers de France ! Les riches campagnes du midi seront le prix de votre vaillance ! » La prédication de la croisade fut confiée aux Cisterciens sous la direction de leur fanatique abbé Arnoult, « homme », écrit un historien, « dont le cœur était renfermé sous la triple cuirasse de l’orgueil, de la cruauté et de la superstition ». Dominique, le fondateur de l’inquisition, lui fut adjoint. Toutes les indulgences promises à ceux qui prenaient la croix (*) pour la délivrance du saint sépulcre, furent assurées à ceux qui prendraient part à la croisade contre Raymond et les Albigeois. Les prêtres faisaient partout valoir cette occasion facile d’obtenir le pardon de tous les péchés et la vie éternelle.

(*) Ceux qui s’engageaient dans ces expéditions portaient une croix rouge sur l’épaule droite.

À l’appel du pape, une armée de 300000 hommes se rassembla sur les frontières des malheureuses provinces que gouvernaient Raymond et d’autres seigneurs. Trois corps de troupes furent formés. À la tête de chacun se trouvaient un archevêque, un évêque et un abbé. Le commandement en chef fut donné au fameux Simon de Montfort, homme vaillant, mais ambitieux, avide de possessions et d’honneurs, et entièrement dévoué au pape et à son Église.

Raymond, incapable de résister à des forces aussi considérables, se soumit aux exigences du pape. Celui-ci promit de lever l’interdit sous certaines conditions. Raymond devait se laver de toute participation au meurtre de Pierre de Castelnau ; livrer sept de ses meilleurs châteaux forts comme preuve de la réalité de sa repentance ; faire pénitence publique pour ses fautes passées, et enfin se joindre aux croisés contre ses propres sujets et en particulier contre son neveu Roger, comte de Béziers. Raymond se récria contre la rigueur de ces conditions, mais en vain ; elles devaient être exécutées à la lettre. Il subit la pénitence publique. Il reçut l’absolution dans l’église de Saint-Égidius, en présence de trois archevêques et de dix-neuf évêques. Ensuite on le conduisit à la cathédrale où Castelnau avait été enterré. Le dos nu, portant autour du cou une corde dont deux évêques tenaient les bouts, il arriva à la porte de l’église et là dut jurer sur l’hostie qu’il obéirait à la sainte Église romaine. Puis sur la tombe de Castelnau il s’agenouilla, et sur ses épaules nues tombèrent des coups de fouet avec une telle violence et qui le mirent dans un tel état que, lorsqu’il put échapper à ses bourreaux et aux regards de la foule qui contemplait l’incroyable humiliation de son souverain, il dut sortir par une porte de derrière. Telle était la douceur de l’Église romaine, cette sainte mère, comme elle s’appelle. Il restait à Raymond à accomplir la partie la plus douloureuse de sa pénitence, celle de prendre les armes contre ses sujets et son neveu.

L’armée des croisés se mit alors en mouvement excitée par les prêtres et les moines fanatiques. « En avant », disaient ceux-ci. « Mettez à mort les hérétiques ; dévastez tout, n’épargnez rien. La mesure de leur iniquité est comble et la bénédiction de l’Église repose sur vous ». Était-ce là l’esprit de Christ qui, lorsque ses disciples lui demandaient que le feu du ciel descendît sur ceux qui ne le recevaient pas, leur disait : « Vous ne savez de quel esprit vous êtes animés. Le fils de l’homme n’est pas venu pour détruire les vies des hommes, mais pour les sauver » ? L’armée se répandit comme un torrent sur les campagnes fertiles du Languedoc et mit tout à feu et à sang, dévastant, pillant et tuant ou brûlant les habitants sans défense.

Roger, comte de Béziers, neveu de Raymond, résolut de protéger ses sujets contre la violence des Croisés. Ses deux villes fortes étaient Béziers et Carcassonne. Bientôt parurent, sous les murs de la première de ces villes, ceux qui se nommaient « les défenseurs de la croix, les prêtres du Seigneur ». Raymond n’était resté que quelques jours avec eux ; il était allé à Rome s’humilier devant le pape. Roger se rendit d’abord auprès du légat du pape, lui disant qu’il y avait dans la ville plusieurs habitants fidèles à la foi catholique et qu’il le suppliait de ne pas faire périr les innocents avec les coupables. Il lui fut répondu que pour sauver la ville, les Albigeois devaient renoncer à leur foi et promettre qu’ils se soumettraient à l’Église romaine.

Cette réponse fut rapportée aux habitants, et les Albigeois furent pressés d’accepter les conditions proposées ; ainsi ils sauveraient eux-mêmes et les catholiques. C’était une pénible position pour les Albigeois, mais ils déclarèrent à leurs concitoyens qu’ils ne pouvaient renoncer à leur foi et qu’ils préféraient mourir. Ils laissaient aux catholiques et à Roger de faire pour eux-mêmes les meilleures conditions qu’ils pourraient.

Voyant qu’ils ne pouvaient ébranler la résolution des Albigeois, les catholiques eurent recours à leur évêque qui était auprès du légat. L’évêque supplia celui-ci de les épargner, en lui représentant qu’ils étaient toujours restés fidèles à l’Église, et qu’ils ne devaient pas être massacrés avec les Albigeois, et même que ceux-ci pourraient être gagnés par la bonté. La réponse du légat fut brève et sévère ; la ville devait se rendre, et à moins que tous ne confessassent leur péché et ne revinssent à l’Église, tous partageraient le même sort. Les Albigeois persistèrent dans leur résolution de ne point abandonner une foi qui leur avait acquis le royaume de Dieu et sa justice. Les habitants catholiques eux-mêmes, comprenant qu’il n’y avait rien à espérer, même pour eux, déclarèrent qu’ils aimaient mieux mourir que de livrer leur ville à l’ennemi. Quand le légat apprit cette réponse, il s’écria avec fureur : « Qu’il ne reste donc pas pierre sur pierre de cette ville ; que l’épée et le feu dévorent hommes, femmes et enfants ! ».

Après un siège de courte durée, la ville dut se rendre à discrétion, et la menace d’Arnoult fut exécutée de la manière la plus effroyable. On lui avait demandé comment distinguer les catholiques des Albigeois, afin d’épargner les premiers : « Tuez-les tous », répondit-il ; « le Seigneur connaît ceux qui sont siens ». Le massacre commença sans distinction de rang, d’âge ou de sexe. Les prêtres même et les religieux, reconnaissables les uns et les autres à leur costume, ne furent pas épargnés. Des femmes et des enfants s’étaient réfugiés dans les églises, pensant trouver un asile dans ces enceintes sacrées, mais en vain ; la main des serviteurs de la sainte Mère Église les y égorgeait. Personne n’échappa des 23000 habitants de Béziers ; puis la ville fut pillée et brûlée.

Roger s’était retiré dans Carcassone, ville mieux fortifiée que Béziers. Les croisés l’y suivirent. Partout sur leur passage le pays restait dévasté, car frappés de terreur, les habitants de la campagne avaient fui abandonnant leurs maisons et leurs terres. Roger avait rassemblé les habitants de Carcassonne, catholiques et Albigeois. Il leur avait dit l’horrible massacre de Béziers qui avait eu lieu sans distinction de religion, et leur avait montré que les croisés, sous un voile religieux, n’avaient en vue que le pillage. Il enflamma ainsi leur courage, et tous se préparèrent à défendre leur ville. Maints assauts furent livrés par l’ennemi et toujours repoussés. Les croisés avaient éprouvé de grandes pertes, soit dans les combats, soit par suite de maladies amenées par la chaleur brûlante, par le manque d’eau et l’air empesté par la multitude des cadavres laissés sans sépulture. La disette de vivres se faisait aussi sentir parmi eux. Le terme de quarante jours pour lesquels ils s’étaient engagés, expirait pour un grand nombre, ils avaient gagné le pardon de leurs péchés, et des milliers avec leurs chefs, ne voulant rester sous aucune condition, regagnèrent leurs foyers.

Le légat alarmé, voyant que la ville ne serait pas réduite si aisément qu’il le pensait, eut recours à une ruse diabolique. Il persuada à l’un des officiers de l’armée d’essayer d’attirer le comte Roger hors de la ville, promettant à cet officier, outre les récompenses terrestres, celles qui lui seraient réservées dans le ciel, s’il réussissait. Il ne réussit que trop bien. Sous le prétexte de négociations de paix, et sur la promesse et le serment solennel de ramener Roger sain et sauf dans la ville, celui-ci se rendit auprès du légat avec quelques-uns de ses chevaliers. À peine avait-il commencé à présenter quelques propositions au légat et à parler en faveur des habitants de la ville, qu’Amoult se leva et déclara que les habitants feraient à leur bon plaisir, mais que Roger était prisonnier. En vain celui-ci protesta contre une telle perfidie ; n’était-ce pas sur la foi d’un serment solennel qu’il était venu ? Arnoult dit que l’on n’était pas tenu de garder la foi à un homme qui avait été infidèle à Dieu. En un clin d’œil Roger et ses compagnons furent chargés de chaînes, et bientôt on apprit que le noble comte était mort en prison, non sans de forts soupçons qu’il avait été empoisonné.

Les habitants de Carcassonne ayant appris le sort de leur jeune et courageux chef, perdirent tout espoir de défendre leur ville. Échapper semblait impossible, parce que l’ennemi les entourait de toutes parts. Le désespoir s’emparait d’eux, lorsque le bruit se répandit que quelques-uns des plus vieux habitants se souvenaient que quelque part dans la ville s’ouvrait un passage souterrain conduisant au château de Caberet, à une distance d’environ trois lieues ; mais personne n’en connaissait l’entrée. Excepté les hommes qui défendaient les remparts, tous se mirent à chercher diligemment, et enfin on entendit répéter : « L’entrée est trouvée ». Aussitôt on fit des préparatifs pour l’exode ; on rassembla des vivres pour plusieurs jours, mais sauf les quelques objets qu’ils pouvaient emporter avec eux, tout le reste devait être laissé. Mais cela valait infiniment mieux que de tomber entre les mains de meurtriers sans merci. Nous pouvons être sûrs que bien des actions de grâces montèrent à Dieu pour cette perspective de délivrance, et que bien des prières lui furent adressées pour que leur entreprise fût couronnée de succès.

Ce n’était pas moins très douloureux. « C’était une vue triste et affligeante », dit leur historien, « que ce départ accompagné de soupirs, de larmes et de lamentations, tandis qu’ils s’avançaient avec l’espoir incertain de sauver leurs vies par leur fuite ; les parents conduisant leurs jeunes enfants, et les plus robustes soutenant les vieillards décrépis. Et surtout combien il était navrant d’entendre les gémissements des femmes ! »

Dieu les protégea ; le jour suivant ils atteignirent sains et saufs le château, d’où ils se dispersèrent partout où Dieu leur ouvrit une porte de refuge. Au matin, l’armée assiégeante fut étonnée de n’entendre aucun bruit dans la ville. On craignit quelque stratagème, mais les murailles ayant été escaladées, un cri se fit entendre : « Les Albigeois ont fui ». Le butin, par l’ordre du légat, fut partagé entre les croisés, et les prêtres se vengèrent de la fuite des Albigeois en faisant brûler quatre cents habitants qui avaient été faits prisonniers !

Simon de Montfort avec son armée continua à s’avancer dans le pays. Il assiégea le château de Minerve, près de Saint-Pons. On disait de cette place que depuis trente ans aucune messe n’y avait été dite, preuve de l’extension des doctrines vaudoises. Raymond, comte de Termes, défendait la place, mais le manque d’eau l’obligea à se rendre. Le légat avait décidé de laisser la vie sauve aux catholiques et à ceux qui se convertiraient. Les chevaliers se récrièrent disant qu’ils étaient venus pour exterminer les hérétiques et non pour les absoudre. Le légat les rassura en disant : « Je les connais ; pas un ne se convertira ». En effet, Raymond étant exhorté à revenir à la foi catholique, refusa et fut jeté en prison, où bientôt il mourut. Sa femme, sa sœur, sa fille et d’autres femmes de qualité, repoussèrent les efforts faits pour les convertir, et furent brûlées ensemble. Restaient les habitants. Sommés de reconnaître le pape et l’Église romaine, ils s’écrièrent tous ensemble : « Nous ne voulons pas renoncer à notre foi, et nous rejetons la vôtre. Vous travaillez pour le néant ; ni mort, ni vie, ne nous fera abandonner notre croyance ». Sur cette réponse, le comte Simon et le légat firent allumer un grand feu où furent jetés cent quarante hommes et femmes. Un historien qui rapporte ce fait dit que « ce fut une chose merveilleuse de les voir monter au bûcher avec allégresse, et comme de vrais martyrs de Jésus Christ ».

En maints autres endroits, les Albigeois montrèrent la fermeté de leur foi, tandis que Montfort, son armée et les prêtres déployaient contre eux la cruauté la plus grande. Nous ne poursuivrons pas cette histoire de meurtre et de carnage. Qu’il suffise de dire que Montfort, ayant mis le siège devant Toulouse, y expia ses cruautés. Il fut frappé d’une pierre lancée par une machine, et mourut. Cela n’arrêta pas la persécution contre les Albigeois. Les inquisiteurs achevèrent l’œuvre de leur destruction. Il périt, dit-on, un million de victimes dans les provinces méridionales de la France. Un grand nombre d’Albigeois se réfugièrent dans les forêts et les montagnes ; d’autres passèrent dans les vallées des Alpes, en Italie et en Lombardie.

 

1.4   Les Précurseurs de la Réformation

Comme nous l’avons vu, la main impitoyable de l’Église de Rome — cette sainte Mère, comme elle se nommait — s’appesantissait partout et sur tous ceux qui ne pliaient pas le genou devant elle, et qui rejetaient sa suprématie et ses doctrines antichrétiennes. « Hors d’elle, point de salut », affirmait-elle ; et ce salut n’était pas le salut par grâce, mais un salut acheté par des œuvres, dispensé par les prêtres, intermédiaires soi-disant entre Dieu et les hommes, dominant les consciences et assumant, pour maintenir leur prestige et leur autorité, la prétention blasphématoire de transformer, par des paroles consacrées, le pain et le vin de la Cène dans la personne de Christ, chair, sang, âme et divinité ! À la tête de ce système d’iniquité, qui enlaçait les âmes et les maintenait dans les ténèbres, le pape étendait sa domination non seulement sur le clergé, archevêques, évêques et prêtres, et sur les laïques, mais prétendait régenter les princes, les rois et les empereurs. La prison, le fer et le feu, avaient bientôt raison de ceux qui ne pliaient pas sous ce pouvoir redoutable, les hérétiques, comme Rome les nommait, et nomme tous ceux qui, s’attachant à la parole de Dieu, rejettent ses erreurs.

Toutefois, en dépit de toutes les rigueurs, de toutes les persécutions, il y eut toujours, comme nous l’avons vu, un témoignage pour la vérité, une lumière plus ou moins brillante au milieu des ténèbres, plus ou moins pure au sein de la corruption, des témoins fidèles, bravant tout pour Christ, et souffrant et mourant pour maintenir ce qu’ils avaient appris de cette parole de Dieu que le clergé cachait au peuple. C’était le petit résidu de Thyatire, protestant contre les abominations de Jésabel (Apocalypse 2:24).

Mais Dieu ne voulait pas que les ténèbres continuassent à peser sur le monde. Il allait susciter des hommes, ses serviteurs, qu’il soutiendrait par sa puissance contre Rome et les grands de la terre, qui remettraient en lumière pour tous sa Parole, la Bible, sur laquelle ils s’appuieraient, et qui annonceraient l’Évangile du salut par la foi en Jésus.

C’est le temps de cette œuvre puissante de l’Esprit de Dieu que l’on nomme la Réformation. Mais comme l’aube précède et annonce le jour, il y eut avant les grands réformateurs que Dieu suscita, tels que Luther, Calvin, et autres, les précurseurs qui préparèrent la voie. Parmi eux se trouvent surtout Wiclef en Angleterre et Jean Huss en Bohême. Nous dirons quelques mots de ce que Dieu opéra par leur moyen.

 

1.4.1        Wiclef

Nous avons vu comment l’Église de Rome réussit à se soumettre peu à peu l’Angleterre. Elle y domina longtemps, non sans qu’il y eût des protestations contre sa suprématie, et des efforts faits contre l’autorité qu’elle s’attribuait même sur les rois. Plus d’un conflit eut lieu entre le pouvoir royal et la papauté ; le premier résistant à la prétention du pape d’être le suzerain du roi qui n’aurait été que son vassal ; mais l’Église n’avait rien perdu de son ascendant sur le peuple.

Avant que Wiclef parût sur la scène, il y avait eu en Angleterre des évêques même qui s’élevèrent contre la tyrannie de Rome. Parmi eux un des plus remarquables fut un évêque de la ville de Lincoln, Robert Grosse-Teste, qui vivait dans la première moitié du 13° siècle. Il était un homme pieux et énergique ; mais en même temps très humble. Il était savant et lisait les Écritures dans les langues originales. Il reconnaissait leur souveraine autorité et la mettait au-dessus de celle du pape. C’était dans le temps où le pape Innocent III venait de se proclamer « vicaire de Dieu sur la terre », que Grosse-Teste écrivait : « Suivre un pape rebelle à la volonté de Christ, c’est se séparer de Christ et de son corps, et s’il vient un temps où tous suivent un pontife égaré, ce sera la grande apostasie. Les vrais chrétiens refuseront alors d’obéir, et Rome sera la cause d’un grand schisme ». Ne semble-t-il pas annoncer la Réformation près de trois siècles à l’avance ?

Grosse-Teste désirait sérieusement la réforme des abus qu’il voyait dans l’Église, mais la tâche était trop grande ; pour réformer il aurait fallu se séparer, et le temps n’était pas venu. Deux grands ordres de moines mendiants venaient de se former, les Dominicains et les Franciscains. D’abord Grosse-Teste les avait favorisés, mais il vit bientôt quels abus il y avait parmi eux, et le besoin qu’ils avaient aussi de réformes. Il s’en occupa et les serra de près. Alors ils en appelèrent au pape. Celui-ci qui était alors à Lyon, obligea l’évêque à se présenter devant lui. Mais le pape, gagné par l’argent que les moines lui avaient donné, décida en leur faveur contre Grosse-Teste. En vain l’évêque rappela-t-il au pape ses lettres et ses promesses ; Innocent IV lui répondit : « Nous sommes disposés à les favoriser : ton œil est-il mauvais parce que je suis bon ? » (*). Combien cette citation profane de l’Écriture dut choquer le pieux évêque ! « Ô argent », dit-il en soupirant, « combien ton pouvoir est grand, surtout à la cour de Rome ! » N’est-il pas étrange que cette scène n’ait pas ouvert complètement les yeux de l’évêque sur l’apostasie de Rome ?

 

(*) Le pape s’appliquait le passage de Matthieu 20:15.

Peu de temps après, le pape envoya en Angleterre, pour remplir des places vacantes, des prêtres italiens qui ne savaient pas un mot d’anglais. En même temps il commanda à Grosse-Teste de donner à un jeune garçon, son neveu, un riche canonicat à la cathédrale de Lincoln. L’évêque refusa énergiquement, en disant : « Après le péché du diable, il n’y en a pas de plus opposé à l’Écriture que celui qui perd les âmes en leur donnant un ministère infidèle. Ce sont les mauvais pasteurs qui sont la cause de l’incrédulité, des hérésies et des désordres. Quand le premier des anges m’ordonnerait un tel péché, je devrais m’y refuser. Mon obéissance me défend d’obéir, c’est pourquoi je me rebelle ». Son obéissance à la parole de Dieu lui défendait d’obéir au pape. Ce fut le grand principe de la Réformation ; c’est celui qui doit nous guider — obéir à la parole de Dieu.

Le pape fut indigné. « Quel est ce vieux radoteur », dit-il, « qui ose juger mes actions ? Par saint Pierre et saint Paul, si ma générosité ne me retenait pas, je ferais de lui un exemple et un spectacle à toute l’humanité. Le roi d’Angleterre n’est-il pas mon vassal et mon esclave ? Et si je lui disais un mot, ne le jetterait-il pas en prison, chargé de honte et d’infamie ? ». Les cardinaux cherchèrent à l’apaiser. Ils lui firent remarquer que l’évêque était un saint homme et que sa lettre était vraie, et que le persécuter ferait appeler le mépris sur lui-même. Innocent ne les écouta pas, excommunia l’évêque et en nomma un autre à sa place. Mais comme les cardinaux le lui avaient dit, on ne tint nul compte de ses actes, et Grosse-Teste conserva son siège épiscopal jusqu’à sa mort en 1253.

Innocent voulut se venger sur les restes du pieux évêque et pensait à le faire exhumer, lorsqu’une nuit, raconte le chroniqueur Matthieu Pâris, Grosse-Teste lui apparut, s’approcha de son lit, le frappa de sa crosse, et lui dit d’une voix terrible et avec un regard menaçant : « Misérable ! le Seigneur ne permet pas que tu aies quelque pouvoir sur moi. Malheur à toi ! ». Le pape poussa un cri et resta à demi mort. Dès lors il n’eut plus une nuit tranquille, et mourut un an après Grosse-Teste, en faisant retentir son palais de ses gémissements.

Quelle manière d’agir, en vérité ! Traiter le roi d’Angleterre comme étant son vassal et son esclave ! Mais c’était depuis Grégoire VII la prétention des chefs de l’Église de Rome de dominer sur le pouvoir temporel. Quant à Grosse-Teste, sur son lit de mort, il déclarait encore qu’une « hérésie était une opinion conçue par des motifs charnels et contraire à l’Écriture, ouvertement enseignée et obstinément défendue », tandis que Rome traite d’hérésie tout ce qui est contraire à ses enseignements, quand bien même ceux-ci sont en opposition avec la parole de Dieu. Grosse-Teste fut une lumière dans ce temps de ténèbres. Son attachement à la parole de Dieu et son opposition à l’erreur furent remarquables ; il était capable de montrer à d’autres le chemin du salut, et bien que nous ignorions jusqu’où s’étendit son influence, sa trace ne fut certainement pas perdue pour les siècles suivants.

Dans la première moitié du 14° siècle vécut en Angleterre un autre pieux prélat, nommé Bradwardine. C’était un homme savant dans les sciences, particulièrement dans les mathématiques, mais il était aussi versé dans les Écritures. Il avait d’abord enseigné comme docteur à l’université d’Oxford, puis avait accompagné comme chapelain le roi d’Angleterre Édouard III, dans les guerres de celui-ci contre la France. Très humble et simple dans ses manières et dans sa vie, il avait d’abord été orgueilleux de sa science, et par elle éloigné de la croix de Christ. Il se confiait dans sa raison pour connaître la vérité, et pensait que l’homme, par sa propre force, pouvait faire quelque chose pour son salut. C’est ce que Pélage (*) autrefois avait enseigné, et sa doctrine, d’abord combattue, s’était glissée et prévalait dans l’Église romaine. Un jour qu’à genoux dans l’église, il écoutait la lecture des saintes Écritures, il fut frappé par ce passage : « Ce n’est pas de celui qui veut, ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde » (Romains 9:16). Le salut ne vient ni de la volonté, ni des efforts de l’homme, mais de la miséricorde de Dieu, de sa pure et souveraine grâce. Il ne voulut pas d’abord se soumettre à cette vérité qui humilie l’orgueil de l’homme en lui montrant qu’il ne peut rien et qu’il n’est rien. Mais il ne put pas résister à la puissance de la parole de Dieu, et il fut converti à la grande et précieuse doctrine de la grâce qui seule sauve le pécheur. Il se mit aussitôt à enseigner ce qu’il avait reçu. Il s’occupait peu des traditions des hommes, mais il était pénétré de l’Écriture et s’affligeait de voir l’Église romaine mettre à la place de la pure grâce de Dieu pour le salut les efforts et les œuvres de l’homme.

(*) Nous avons parlé de Pélage à propos d’Augustin. Il vivait à la fin du 4° et au commencement du 5° siècle.

« Comme autrefois quatre cent cinquante prophètes de Baal s’élevaient contre un seul prophète de Dieu », disait-il, « qu’ils sont nombreux ceux qui, aujourd’hui, combattent avec Pélage contre ta grâce gratuite ! Ils prétendent non recevoir gratuitement la grâce, mais l’acheter. La volonté de l’homme doit précéder, disent-ils, et la tienne doit suivre. La leur est la maîtresse, et la tienne la servante. Le monde presque entier marche dans l’erreur de Pélage. Lève-toi donc, Seigneur, et juge enfin ta cause ! » On voit que Bradwardine avait compris les paroles de l’apôtre Paul : « Vous êtes sauvés par la grâce, par la foi, et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu » (Éphésiens 2:8) et encore : « Étant justifiés gratuitement par sa grâce, par la rédemption qui est dans le Christ Jésus » (Romains 3:24). Le Seigneur devait se lever, en suscitant d’abord Wiclef et ses disciples, et plus tard Luther et les autres réformateurs, dont la doctrine fondamentale serait, d’après les Écritures, le salut gratuit par la grâce et non acheté par des œuvres. Quant au pieux Bradwardine, qui avait combattu pour cette précieuse vérité, il venait d’être nommé archevêque de Canterbury, lorsqu’il mourut en 1349.

Occupons-nous maintenant de Wiclef. Il était né en 1324, dans un village du comté d’York, nommé Wycliffe. C’est de là qu’il tira son nom. Il était Jean de Wycliffe. Il étudia à Oxford au collège de Merton, et avait pu y entendre les enseignements de Bradwardine et en profiter. Pendant qu’il était encore étudiant en 1345, une peste terrible ravagea l’Asie, l’Europe, et sévit aussi fortement en Angleterre. Ce jugement de Dieu saisit profondément Wiclef. Effrayé à la pensée de l’éternité, troublé dans son âme à la vue de ses péchés et dans l’attente du jugement, il demandait à Dieu ce qu’il fallait faire, et Dieu lui répondit par sa sainte Parole. Il trouva la paix, et ce qu’il avait appris, il résolut de le faire connaître à d’autres, mais il commença avec prudence.

En 1361, ayant été choisi comme chef ou directeur du collège de Balliol, il se mit à exposer plus énergiquement la parole de Dieu et les doctrines de la foi. Dans la semaine, il les expliquait et les démontrait aux étudiants, et le dimanche il les prêchait au peuple dans un langage simple. Sa piété et sa droiture, aussi bien que sa science, donnaient un grand poids à sa parole. Il accusait le clergé d’avoir mis de côté les saintes Écritures, et demandait que l’autorité de la parole de Dieu fût rétablie dans l’Église.

À cette époque aussi, Wiclef s’élevait avec force contre les différents ordres de moines mendiants (*) et surtout contre les franciscains, tout dévoués au pape. Il les représente s’efforçant, par des fraudes pieuses, d’accaparer les richesses du pays en dépouillant riches et pauvres. « Chaque année », disaient-ils, « saint François descend du ciel au purgatoire, et délivre les âmes de tous ceux qui ont été ensevelis sous l’habit de son ordre ». Évidemment pour obtenir une si grande faveur, il fallait payer. Nous avons là un exemple des mensonges qui se débitaient pour abuser de la crédulité du peuple. Ces moines, franciscains et autres, enlevaient les enfants à leurs parents et les enfermaient dans leurs cloîtres. Ils faisaient semblant d’être pauvres, et, la besace sur l’épaule, s’en allaient mendiant d’un air piteux, auprès des grands et des petits. Mais, en même temps, ils vivaient dans des demeures somptueuses où ils amassaient des richesses, se vêtant d’habits précieux, et passant leur temps dans des festins. Remplis d’orgueil, les moindres d’entre eux se tenaient pour des seigneurs et, s’il y en avait de plus instruits, ils s’estimaient autant que des rois. Tandis qu’ils se divertissaient et s’enivraient à leurs tables richement servies, ils envoyaient n’importe qui prêcher à leur place des fables et des légendes pour amuser et dépouiller le peuple. Si quelque seigneur parlait de donner ses aumônes aux pauvres et non aux moines, ceux-ci poussaient des cris contre une telle impiété et menaçaient le pays de toutes sortes de calamités. C’est Wiclef qui trace ainsi le tableau de la vie de ces moines mendiants et de la tyrannie qu’ils exerçaient sur la nation. Quoi d’étonnant à ce qu’il les stigmatisât et déclarât hautement leurs vices et les abus qu’ils se permettaient ! Ils entraînaient à leur perte les âmes que lui, éclairé par la parole de Dieu, désirait sauver.

 

(*) Les deux principaux ordres de moines mendiants étaient les franciscains et les dominicains. Le premier fut fondé par saint François d’Assise, appelé ainsi du nom de sa ville natale. Après une jeunesse dissipée, il fut saisi un jour en entendant lire ces paroles de Jésus au jeune homme riche : « Va, vends ce que tu as et donne aux pauvres ». François se voua à la pauvreté ; vêtu de haillons, mendiant pour vivre, il se mit à prêcher la pauvreté et la pénitence. Il avait de la piété, mais sans connaissance, et en même temps un esprit bizarre, rempli d’idées étranges. Il saluait les oiseaux et toutes les bêtes de la création comme des frères et des sœurs et leur adressait des discours. Son ascendant sur les foules était très grand, et ce qui l’augmentait encore, c’étaient les stigmates des cinq plaies de Jésus mort que l’on prétendait avoir été imprimées sur son corps par un séraphin.