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Introduction à l’étude des Évangiles

 

 

Évangile de Matthieu

 

par William Kelly

 

1° édition Lausanne, 1883 ; les sous-titres entre crochets ont été ajoutés par Bibliquest

 

Table des matières :

1       [Introduction]

2     Chapitres 1 à 7

2.1          [Chapitre 1]

2.2          [Chapitre 2]

2.3          [Chapitre 3]

2.4          [Chapitre 4]

2.5          [Chapitre 5]

2.6          [Chapitre 6]

2.7          [Chapitre 7]

3     Chapitres 8 à ch. 20 v. 28

3.1          [Chapitre 8]

3.2          [Chapitre 9]

3.3          [Chapitre 10]

3.4          [Chapitre 11]

3.5          [Chapitre 12]

3.6          [Chapitre 13]

3.7          [Chapitre 14]

3.8          [Chapitre 15]

3.9          [Chapitre 16]

3.10          [Chapitre 17]

3.11          [Chapitre 18]

3.12          [Chapitre 19]

3.13          [Chapitre 20 v. 1-28]

4     Chapitres 20 v. 29 à ch. 28

4.1          [Chapitre 20 v. 29-34]

4.2          [Chapitre 21]

4.3          [Chapitre 22]

4.4          [Chapitre 23]

4.5          [Chapitre 24 v. 1-44]

4.6          [Chapitre 24 v. 45-51 et Chapitre 25 v. 1-30]

4.7          [Chapitre 25 v. 31-46]

4.8          [Chapitre 26]

4.9          [Chapitre 27]

4.10          [Chapitre 28]

 

 

1                    [Introduction]

Dieu dans les quatre narrations qu’il nous a données de la vie du Seigneur Jésus-Christ, a manifesté non seulement sa grâce et sa sagesse, mais aussi la perfection de son Fils. Notre sagesse consiste dans le désir de profiter de toute la lumière qu’il nous a communiquée et à recevoir implicitement ce qu’il a dicté pour notre instruction. En comparant ces quatre Évangiles au point de vue particulier que Dieu nous révèle en chacun d’entre eux, nous apprendrons, à connaître les lignes variées de la vérité éternelle qui convergent vers un même point, Jésus-Christ.

J’ai pensé, avec l’aide du Seigneur, parcourir d’abord le livre de Matthieu, en relevant dans une esquisse rapide les traits qui le caractérisent et les principaux événements qu’il a plu au Saint Esprit de révéler. Rappelons-nous, en étudiant les Évangiles, qu’il n’entrait pas dans les desseins de Dieu de nous faire connaître chaque détail de l’histoire de Jésus Christ, mais seulement quelques discours et quelques faits marquants de sa vie ; chose d’autant plus frappante, que les quatre écrivains inspirés rapportent souvent les mêmes miracles, les mêmes paroles et les mêmes incidents. Ces récits sont courts, rédigés avec une grande sobriété. Mais quelles richesses de grâce ils contiennent, que de rayons lumineux de la gloire insondable de Christ ! Les omissions et les répétitions que je viens de signaler, manifestent bien clairement, à mon avis, le dessein qu’avait Dieu de montrer en chaque Évangile la gloire de son Fils sous un aspect différent et particulier. Avant de considérer en détail celui de Matthieu, jetons un coup d’oeil sur son ensemble et pénétrons-nous de la pensée dominante du Saint Esprit. La foi simple cherche l’intention de Dieu ; quand nous l’aurons saisie, ne la perdons plus de vue, car elle nous sera d’un secours plein d’intérêt à mesure que nous avancerons.

2                    Chapitres 1 à 7

2.1   [Chapitre 1]

Quelle est donc cette pensée dominante que l’on retrouve dans toutes les parties de l’Évangile de Matthieu ? Les premiers versets nous l’annoncent. C’est le Seigneur Jésus, Fils de David, Fils d’Abraham, le Messie, et non seulement l’Oint de l’Éternel, mais aussi celui qui se prouve Lui-même et que Dieu déclare être l’Éternel. Les autres Évangiles contiennent assurément la preuve que Jésus-Christ est l’Éternel et Emmanuel, mais nulle part nous n’en trouvons une attestation aussi positive et complète. La notion généralement adoptée que Matthieu a écrit particulièrement en vue des Juifs est fort juste. On découvre des preuves internes irrécusables qu’il s’adresse spécialement à des Juifs convertis, afin de les amener à une connaissance plus approfondie de la gloire du Seigneur Jésus. Aussi abonde-t-il en témoignages propres à convaincre l’esprit d’un Juif, à renverser ses objections, et à élargir le cercle de ses idées. De là, cette exactitude dans les citations tirées de l’Ancien Testament touchant le Messie, ces déclarations prophétiques concentrées sur sa personne, l’ordre enfin dans lequel les miracles de Christ et les principaux événements de sa vie sont classés et réunis. Tout cela est en rapport avec les difficultés qui se présentent naturellement à l’idée d’un Juif, et avec une telle profusion de preuves, que l’intention de Dieu en devient évidente, si nous comparons cet Évangile avec les autres. Matthieu commence par établir un fait d’une importance capitale au point de vue juif, la généalogie de Jésus : «Le livre de la généalogie de Jésus-Christ, Fils de David, Fils d’Abraham» ; deux indications essentielles pour un Juif ; car la grâce de Dieu avait donné la royauté à David, tandis qu’Abraham avait été le premier dépositaire de la promesse. En outre, nous trouvons ici, par le moyen de cet arbre généalogique, de précieux enseignements touchant le péché de l’homme et la grâce de Dieu. Les noms de quatre femmes y sont mentionnés, qu’aucun historien n’eut songé, bien certainement, à inscrire en cet endroit. Qui, sinon Dieu lui-même, en sa sagesse et sa miséricorde, eût jugé convenable de nous rappeler que «Juda engendra Pharès et Sara de Thamar». L’homme aurait caché avec soin ces tristes faits ; il aurait retracé l’histoire d’ancêtres augustes, ou concentré exclusivement l’attention sur celui qui, par son génie et sa renommée, dépassait tous les autres. La mention faite de ces quatre femmes est rendue plus frappante encore par le silence gardé sur d’autres noms qui nous semblent plus dignes d’être rappelés : il n’est question ni de Sara, ni de Rébecca, ni de tant d’autres personnes remarquables dans l’ascendance féminine de Jésus ; mais Thamar est nommée déjà au verset 3, et plus loin Rahab, une païenne dont la réputation n’avait rien d’honorable. C’est en vain qu’on a cherché à atténuer ces faits ; on ne parviendra ni à donner le change sur le caractère de Rahab, ni à affaiblir la grâce que le Seigneur lui a témoignée. Des quatre femmes inscrites sur l’arbre généalogique, la figure de Ruth est la plus douce et la plus pure ; toutefois elle appartenait à une race maudite, celle de Moab, à laquelle le Seigneur avait interdit l’entrée dans la congrégation d’Israël, jusqu’à la dixième génération. Que dire enfin de Salomon, «que le roi engendra de celle qui avait été femme d’Urie ?» Quelle humiliation pour ceux qui s’appuyaient sur la justice humaine ! Quel renversement des idées des Juifs à l’égard de leur Messie ! Christ n’était pas un Messie selon le coeur de l’homme, mais selon le coeur de Dieu, un Messie qui pouvait entrer en relation avec des pécheurs, et dont la grâce incommensurable savait atteindre une Moabite, les gentils, les gens de mauvaise vie, les péagers et les pécheurs.

On pouvait se révolter contre la largeur de ces vues, mais il était impossible de retrancher les noms méprisés de la généalogie du vrai Messie, puisqu’il devait descendre de David par Salomon. Dieu, dans ses desseins de sagesse et d’amour, a jugé bon de nous révéler ces choses, afin que nous prenions part à la joie qu’il éprouve en nous retraçant, selon sa propre grâce, la généalogie de Jésus-Christ.

Celui-ci devait remplir deux conditions. Il fallait qu’il naquît réellement de la Vierge, et qu’il héritât, selon la promesse, des droits royaux de la maison de David par la branche de Salomon. Il était indispensable aussi que le fils de la Vierge et le fils légitime d’un descendant de Salomon, fût, dans le sens le plus littéral et le plus étendu, l’Éternel d’Israël, Emmanuel, Dieu avec nous. Le récit de Matthieu, seul, malgré sa brièveté, nous satisfait pleinement sur ces points capitaux : «La naissance de Jésus-Christ arriva en cette manière : c’est que Marie, sa mère, étant fiancée à Joseph, avant qu’ils fussent ensemble, se trouva enceinte du Saint Esprit». L’immense portée de ce dernier fait, l’action du Saint Esprit, nous est présentée d’une manière encore plus complète dans l’Évangile de Luc, qui nous entretient de l’homme Jésus-Christ ; j’y reviendrai en parlant du troisième Évangile. Mais en Matthieu il s’agit avant tout d’établir la parenté du Messie avec Joseph, c’est pourquoi l’ange lui apparaît, tandis qu’en Luc il se fait voir à Marie. Cette différence ne saurait être accidentelle. Les deux récits sont également vrais, mais chacun a un but distinct. C’est par la sagesse divine que Matthieu parle de la visite de l’ange à Joseph, et c’est par la même direction d’en haut que Luc raconte l’apparition de l’ange à Marie. Matthieu, tout en attestant que Marie était réellement la mère de notre Seigneur, était appelé surtout à établir la paternité légale de Joseph, puisque, par le fait seul qu’il était né de Marie, Jésus n’héritait nullement d’un droit indiscutable au trône de David. La divinité même de Jésus-Christ, quoique bien plus importante, n’était pas le fondement de ses droits à la royauté. Indépendamment de sa gloire éternelle, il s’agissait d’établir un titre messianique qu’aucun Juif ne pût contester ; la grâce infinie de Jésus le porta à s’abaisser ainsi, et la sagesse divine sut mettre d’accord des conditions qui, à vues humaines, semblaient inconciliables. Dieu parle et les choses s’accomplissent. Le Saint Esprit fixe donc notre attention sur ces points. Il était indispensable que le Messie fût légalement le fils de Joseph, descendant en ligne directe du roi David par Salomon ; et cependant, s’il eût été réellement fils de Joseph selon la chair, tout changeait d’aspect. Il y avait là pour la sagesse de l’homme une contradiction irrémédiable, car il semblait que pour devenir le Messie, Jésus dût à la fois être et ne pas être le fils de Joseph. Mais à Dieu rien n’est impossible, et la foi peut recevoir avec assurance la vérité qui nous a été révélée. Christ était légalement fils de Joseph, les Juifs eux-mêmes ne pouvaient le nier, mais en réalité fils de Marie : «la semence de la femme». «Avant que le mari et la femme fussent ensemble, Marie se trouva enceinte par le Saint Esprit». Christ était donc aussi l’Éternel, son nom même le prouve : «Il sera appelé Jésus, car il sauvera son peuple de leurs péchés» ; ainsi le peuple de l’Éternel Lui appartenait. Cette vérité se trouve confirmée ici par la citation d’une prophétie d’Ésaïe, et par l’application du nom d’Emmanuel, Dieu avec nous, qui ne se trouve que dans l’Évangile de Matthieu.

Le fait que la généalogie de Jésus-Christ est ici retracée selon la manière juive, devait précisément convaincre non seulement les Juifs, mais aussi tout homme intelligent et droit de coeur. Cependant elle a été vivement attaquée par des critiques modernes qui n’ont pas hésité à soulever des objections que les Israélites les plus hostiles n’ont jamais formulées. Or, s’il avait existé dans la généalogie du Seigneur Jésus la plus légère inexactitude, ce sont ceux-là, les tout premiers, qui se seraient empressés de la faire ressortir. Cette triste tâche était réservée à la chrétienté. On a découvert qu’il existait une lacune dans la généalogie de Jésus-Christ, sans s’inquiéter du fait que les omissions de noms abondent dans l’Ancien Testament, et qu’on n’exigeait sur les tables généalogiques que les indications, ou points de repère, indispensables pour en établir la validité.

Prenez, par exemple, la généalogie d’Esdras. Il omet, non pas trois, mais sept anneaux dans la chaîne, et quel qu’ait été le motif de cette suppression, il est de toute évidence qu’un sacrificateur ne publierait pas sa propre généalogie sous une forme défectueuse, c’est-à-dire illégale. Si ces omissions étaient permises dans le cas d’un sacrificateur, lorsque la plus petite inexactitude eût annulé toutes ses prétentions au sacerdoce, la même liberté était évidemment autorisée dans la généalogie de Jésus-Christ. Remarquez en outre que la lacune qu’on signale ne se trouve pas dans la portion de la généalogie juive qui est en dehors des livres inspirés de l’Ancien Testament, mais bien dans le centre des récits historiques de l’Écriture, de sorte qu’un enfant même peut ajouter les noms qui ont été retranchés. Cette exclusion ne provient donc ni d’inadvertance, ni d’ignorance ; elle est intentionnelle. Ne serait-elle pas un jugement de Dieu sur l’alliance de Joram avec Athalie ; la fille du coupable Achab ? (comparez le verset 8 avec 2 Chron. 21 à 26). Achazia, Joas et Amatsia disparaissent, et la généalogie est reprise avec Ozias, sans tenir compte ni de ces trois rois, ni de cette femme impie.

Il y avait encore une autre raison purement extérieure pour la suppression de certains noms dans la généalogie de Jésus-Christ. Il a plu à l’Esprit de Dieu d’indiquer dans chacune des trois divisions de cette généalogie, c’est-à-dire d’Abraham à David, de David à la captivité, et de la captivité à Christ, quatorze générations ; il fallait donc retrancher de la chaîne généalogique les anneaux surnuméraires. S’il y avait, de par l’Esprit de Dieu, une nécessité pour l’écrivain inspiré de se renfermer dans certaines limites quant au nombre des générations mentionnées, la sagesse divine pouvait seule aussi déterminer le choix des noms qui devaient être maintenus.

Ce chapitre nous présente la ligne ascendante de Jésus-Christ, et aussi la Personne elle-même du Fils de David, si longtemps attendu, qui nous y est désigné d’une manière précise et absolue comme le Messie. De plus, la gloire inhérente à sa personne, une gloire intrinsèque et supérieure, nous est révélée. Il avait droit au titre de Fils de David, de Fils d’Abraham ; mais il était, il est, il ne pouvait être que l’Éternel, Emmanuel. C’était là un point capital à établir pour des Juifs ; car leur incrédulité ne savait pas discerner dans le Messie d’Israël une gloire plus excellente que la royauté messianique, ni une origine plus élevée que la descendance de la maison de David. Aussi, dès le début de l’Évangile de Matthieu, l’attention est dirigée vers la gloire éternelle, divine, de Celui qui daigna venir comme le Messie. Assurément, si l’Éternel s’abaissa jusqu’à naître de la Vierge, c’est qu’il avait devant Lui un dessein à accomplir bien autrement grand encore que la prise de possession du trône de David. La plus simple perception de sa gloire personnelle renverse de prime abord toutes les conclusions que se permettait de faire l’incrédulité juive, puisque Celui dont la gloire est infinie devait nécessairement faire une oeuvre en rapport avec cette gloire ; voilà ce que comprirent les Israélites croyants, et en même temps la pierre d’achoppement à laquelle Israël incrédule se heurta et par laquelle il fut broyé.

2.2   [Chapitre 2]

Si le but du premier chapitre est de manifester la gloire éternelle et par conséquent, le vrai caractère du Messie, en contraste avec les idées mesquines des Juifs à son égard, le second chapitre établit le contraste entre l’accueil qu’il reçut des sages de l’Orient, et celui qui l’attendait à Jérusalem. Sa descendance directe du roi David était légalement prouvée ; sa gloire dépassait toute gloire humaine ; mais quelle faveur trouva-t-il au milieu des siens ? Il fut, dès le début, le Messie rejeté, et rejeté par ceux qui avaient mission de lui rendre hommage, tels que les scribes, les pharisiens, les sacrificateurs. Tout Jérusalem fut troublé à la pensée de la naissance du Messie.

Toutefois Dieu voulait qu’un si grand Roi reçût le témoignage qui Lui était dû. Les Juifs n’étaient pas préparés à le recevoir ; Dieu fait venir des bouts de la terre ceux qui souhaiteront la bienvenue au Messie d’Israël, à Jésus-l’Éternel ; des gentils partent de l’Orient, conduits par une étoile qui avait pour leur coeur un attrait mystérieux. Quelques traces de la prédiction de Balaam au sujet de «l’étoile procédant de Jacob» persistaient encore comme tradition à cette époque dans les pays orientaux, et il plut à Dieu de donner à cette prophétie un accomplissement littéral, outre sa signification symbolique. Il prépara les coeurs des sages à désirer la venue du Messie ; et quand ils virent l’étoile, ils partirent à la recherche de Celui dont elle leur annonçait, pensaient-ils, l’apparition ; non que l’étoile marchât devant eux pour les guider le long du chemin, mais attendant et cherchant «l’étoile de Jacob», ils remarquèrent le phénomène, et instinctivement, pour ainsi dire, bien que mus par l’Esprit de Dieu, ils réunirent les deux choses dans leur pensée. Ils se dirigèrent donc vers Jérusalem qui, selon l’attente générale, était devenu le point de mire de tous les regards. Arrivés à leur lointaine destination, trouvèrent-ils des âmes fidèles attendant la manifestation du Messie ? Ils rencontrèrent certainement bien des personnes qui connaissaient assez les Écritures pour leur indiquer la ville où le Messie devait naître, quoiqu’elles fissent peu de cas des prophéties et de Celui que les prophètes avaient annoncé. Sur la route de Bethléem, à la très grande joie des voyageurs, l’étoile reparaît, confirmant ainsi les instructions qu’ils venaient de recevoir, et s’arrête au-dessus de la demeure du «petit Enfant». Les Orientaux, divinement enseignés, ne songent pas à se prosterner devant les parents de Jésus ; mais ils déposent les offrandes de leur foi et de leur amour aux pieds de l’Enfant, unique objet de leur adoration. Il semble que la chrétienté eût dû profiter d’un pareil enseignement. Ce fait est d’autant plus instructif que l’Évangile de Luc nous présente une scène analogue : nous voici au temple de Jérusalem, Siméon tient l’enfant Jésus dans ses bras. Rien n’eût été plus naturel pour un vieillard que de bénir cet enfant ; mais sachant que Jésus était le salut de Dieu, le Fils du Très-Haut, son âme s’inclina devant Lui. Ces deux récits, dont l’un nous montre les Mages adorant Jésus, et non ses parents ; l’autre, Siméon bénissant les parents et non le petit enfant, prouvent que le Saint Esprit, en les dictant à Matthieu et à Luc, avait en vue un objet spécial.

Les Mages, «divinement avertis», retournèrent en Orient par un autre chemin, et ce fut ainsi que, malgré les massacres des innocents, le cruel dessein d’Hérode à l’égard de Jésus fut déjoué.

Nous arrivons maintenant à la citation tirée des prophéties d’Osée : Jésus est transporté en Égypte, et mis à l’abri de l’orage qui semblait le menacer. Telle est l’histoire de sa vie terrestre ; toujours la persécution, la douleur, l’opprobre ; jamais une nuée pour le couvrir ; jamais une colonne de feu pour le protéger. Il était, selon les apparences, de tous les enfants des hommes le plus exposé, et dès le berceau il connut l’humiliation et les persécutions. Cependant c’était Dieu même qui, dans la personne de ce «petit Enfant», ballotté par la tempête, avait pris la plus humble place dans un monde plein d’ambition, de haine et de mépris. Les parents de Jésus l’emmenèrent en Égypte, où jadis son peuple avait été éprouvé dans la fournaise ardente de l’affliction. Ce ne fut donc pas Israël seulement que Dieu appela hors d’Égypte, mais son propre Fils aussi, le véritable Israël de Dieu, le vrai cep ; ainsi se trouve accomplie la prophétie d’Osée dans son sens le plus profond.

Quand Joseph et Marie revinrent dans leur pays, après la mort du successeur d’Hérode le Grand, ils furent, par une direction divine, conduits à s’établir à Nazareth en Galilée ; de sorte que, même quant au lieu de sa demeure, la déclaration des prophètes touchant Jésus se trouva réalisée. De plus, ce nom de Nazaréen était un terme d’opprobre, Nazareth étant le lieu le plus obscur de cette province méprisée ; et ainsi fut encore accomplie la parole des prophètes : «Il sera méprisé et rejeté des hommes.

2.3   [Chapitre 3]

Un long espace de temps s’écoule, puis l’appel de Jean-Baptiste se fait entendre : «Repentez-vous ; car le royaume des cieux est proche». Cette expression : «le royaume des cieux», mérite notre sérieuse attention ; il est de toute importance d’en saisir la signification, pour comprendre l’Évangile de Matthieu. Jean-Baptiste annonce, dans les déserts de la Judée, la venue prochaine de ce royaume. Il était évident, d’après les prophéties de l’Ancien Testament, et plus particulièrement celles de Daniel, que le Dieu du ciel devait établir un royaume et que c’était le Fils de l’homme qui l’administrerait : «Et il lui donnera la seigneurie et l’honneur et le règne, et tous les peuples, toutes les nations et toutes les langues le serviront ; sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera point dissipé» (Dan. 7:14). Tel est le «royaume des cieux». Ce n’est ni simplement un royaume terrestre, ni un royaume dans le ciel, mais la terre placée éternellement sous le gouvernement du ciel. Il n’y a aucune raison de supposer que lorsque Jean annonçait la venue du royaume, ni lui ni d’autres comprissent la forme que devait prendre ce royaume par suite du rejet de Jésus et de son ascension, puisque ce mystère fut révélé plus tard par le Seigneur, dans le treizième chapitre de notre Évangile. Pour Jean-Baptiste, le royaume avait sans doute la signification qu’on pouvait lui attribuer d’après les prophéties de l’Ancien Testament ; et il s’attendait à le voir établi de cette manière. Depuis longtemps on attendait le jour où la terre ne serait plus livrée à elle-même, mais affranchie de la puissance de l’enfer, et mise en relation avec le ciel, qui la gouvernerait directement par le moyen et en la personne à la fois du Fils de l’homme et du roi d’Israël rétabli dans la terre de Canaan. Telle était, je le suppose, l’attente de Jean-Baptiste.

Ce dernier proclame aussi la repentance, non pas ici dans sa signification plus étendue que nous indique l’Évangile de Luc, mais comme une préparation spirituelle pour la réception du Messie et du «royaume des cieux». Il exhorte l’homme à confesser sa ruine en vue de l’établissement de ce royaume. La vie austère de Jean-Baptiste était comme l’expression de sa pensée à l’égard de l’état moral du peuple d’Israël ; il se retire dans le désert et s’applique à lui-même la parole prophétique d’Ésaïe : «La voix de celui qui crie dans le désert» ; mais il n’était que le messager du Roi qui allait paraître en personne. Tout Jérusalem s’émut, et les multitudes qui vinrent se faire baptiser par lui dans le Jourdain lui fournirent l’occasion de prononcer une sentence sévère sur ce qu’était leur état aux yeux de Dieu.

Au milieu de cette foule, spectacle étrange ! Jésus lui-même apparaît. Lui, Emmanuel, l’Éternel, en devenant le Messie, il veut prendre cette place dans l’abaissement. Toutes choses étant dévoyées, il fallait qu’il montrât par sa vie entière, du commencement à la fin, quelle était la condition de son peuple. Or ici même, à la fois jugement moral sur Israël et nouveau trait de sa grâce infinie, il s’associe avec ceux d’Israël qui reconnaissent leur déchéance devant Dieu. Si nous glissons sur ce détail, sans y prendre garde, nous nous ferons une idée très incomplète des voies du Seigneur. Jésus regardait ceux qui venaient aux eaux du Jourdain, et voyant des coeurs touchés, à quelque degré que ce fût, du sentiment de leur péché devant Dieu, son coeur s’unissait à eux. Ce que nous avons ici, ce n’est pas encore le Seigneur se choisissant un peuple afin de le faire sortir d’Israël, et de le placer en relation avec Lui-même, comme il le fit plus tard, mais s’identifiant avec le résidu pieux, et se plaçant avec tous ceux d’Israël chez qui il discernait la moindre influence de l’Esprit de Dieu en grâce.

Saisi d’étonnement, Jean se refuse à baptiser Jésus, mais celui-ci lui dit : «Laisse faire maintenant, car ainsi il nous est convenable d’accomplir toute justice». Le mot nous se rapporte, je suppose, à Jean aussi bien qu’au Seigneur. Il n’était point question ici de se remettre en présence de la Loi, chose toujours désastreuse pour le pécheur ; d’ailleurs c’était trop tard, et il s’agissait d’un autre ordre de justice. Les Israélites pieux n’avaient peut-être qu’une bien faible idée de l’état de ruine de l’homme devant Dieu ; mais du moins ils reconnaissaient la vérité en ce qui les concernait ; et Jésus sympathisant avec eux, se plaçait avec eux sur ce terrain de la déchéance d’Israël. Est-ce à dire qu’il eût besoin pour Lui-même de confesser cet état de ruine ? Non, assurément ; mais ce n’est qu’un coeur complètement séparé des choses terrestres, et placé au-dessus du péché, qui peut ainsi s’abaisser et répondre à ce qui dans le coeur d’un homme quelconque y a été mis par l’Esprit de Dieu. C’est là ce que Jésus a toujours fait. Associé ainsi publiquement aux «excellents de la terre», il fut baptisé dans le Jourdain, acte incompréhensible pour tous ceux qui, tant alors qu’aujourd’hui, tiennent à la gloire de Jésus sans avoir compris la grâce dont son coeur était plein. Ce baptême ne pouvait-il pas donner lieu à d’inquiétantes suppositions ? Christ avait-il quelque chose à confesser ? Non, certes, mais bien qu’il fût Lui-même sans tache ni défaut, il s’abaissa jusqu’à confesser le mal qui existait chez les autres ; il connaissait seul toute l’étendue de la misère d’Israël, et il l’avouait devant Dieu et devant les hommes, s’unissant à ceux qui avaient compris en quelque mesure la gravité de leur état. Mais à ce moment même, et comme pour répondre à tous ceux qui, auraient pu interpréter faussement le baptême de Jésus, le ciel s’ouvre, et un double témoignage Lui est rendu : la voix du Père le proclame comme son Fils, annonce qu’il prend son bon plaisir en Lui, puis, comme homme, Jésus est oint du Saint Esprit.

2.4   [Chapitre 4]

Le Seigneur quitte les bords du Jourdain pour se rendre au désert : «Il fut emmené par l’Esprit au désert pour être tenté par le diable». Il avait été publiquement reconnu par le Père, et le Saint Esprit était descendu sur Lui. Mais la grâce excite l’ennemi, et Satan attaque surtout les âmes lorsqu’elles ont reçu les plus précieuses bénédictions. Ce n’est que dans une bien faible mesure que nous pouvons parler d’expériences pareilles ; mais cela était strictement vrai à l’égard de Jésus, «plein de grâce et de vérité, et en qui toute la plénitude de la divinité habitait corporellement».

L’évangéliste Matthieu nous raconte la tentation selon l’ordre dans lequel elle a eu lieu. Toutefois, en agissant ainsi, le Saint Esprit avait en vue de nous présenter ici, la personne de Jésus en sa qualité d’homme, de Messie et de Fils de l’homme, plutôt que l’exactitude historique de la tentation elle-même ; et c’est principalement à cause de cela, je le pense, que la Parole du Seigneur : «Arrière de moi, Satan !» n’est placée qu’après la troisième tentation (voyez étude sur Luc 4). Mais de cette manière nous trouvons aussi dans toute cette scène une leçon de sagesse et de support en présence même de l’ennemi. Le fait que le tentateur était Satan, était de nature à suggérer une conduite bien différente ; mais le Sauveur, dans sa patience ineffable au milieu de l’épreuve, ne prononce le mot de «Satan» qu’après la dernière et insolente tentative du méchant de se faire rendre l’hommage qui appartenait à Dieu. C’est alors seulement que le Seigneur lui dit : «Va, arrière de moi, Satan !»

Dans l’introduction à l’étude de l’Évangile de Luc, où ces dernières paroles ne sont pas mentionnées, nous considérerons l’importance morale de chacune des trois tentations. Je me bornerai présentement à indiquer la raison pour laquelle il me semble que l’Esprit de Dieu nous les rapporte dans leur ordre historique. Il est bon toutefois d’observer que le fait même d’une interversion de l’ordre historique est une preuve irrécusable de l’inspiration et de la sagesse divine ; car si les écrivains sacrés eussent appris d’une manière purement humaine les événements qu’ils racontent, quoi de plus naturel que de les transcrire exactement comme ils étaient arrivés ? Il a fallu, au contraire, des motifs importants pour que l’ordre observé dans le premier Évangile ait été modifié dans le troisième. Lorsqu’un auteur veut simplement retracer les événements qui ont eu lieu pendant une période quelconque, il se garde d’en intervertir les dates ; mais pour peu qu’il entreprenne la tâche plus élevée d’en faire ressortir la portée morale, ce même auteur est souvent dans l’impossibilité absolue de s’astreindre à l’ordre chronologique. Voilà précisément ce qui nous explique la différence entre le récit de Luc et celui de Matthieu. Luc est surtout moraliste, c’est-à-dire qu’il envisage les événements dans leurs causes aussi bien que dans leurs effets. Il n’a pas été appelé à considérer spécialement la gloire divine de Christ, ni à s’occuper, comme le fait Marc, de la vie de Jésus comme Témoin et comme Serviteur. Cependant, si Matthieu s’attache quelquefois, comme ici, par exemple, à l’ordre rigoureusement chronologique des faits, ce n’est pas qu’il s’en fasse une règle ; car aucun des évangélistes, au contraire, ne s’en écarte avec plus de hardiesse que lui, lorsque cela est nécessaire. Mais dans ce cas, me dira-t-on, fournissez-nous l’explication d’un pareil phénomène.

Voici donc comment je crois que les choses se sont passées. Il a plu à Dieu de donner dans un des Évangiles, celui de Marc, un récit historique exact du ministère de Christ. Mais ce seul récit eût été bien insuffisant à nous le révéler ; c’est pourquoi, à côté de l’ordre chronologique des événements, le plus élémentaire de tous, bien qu’important en son lieu, il était nécessaire que la vie de Christ nous fût présentée sous d’autres aspects, suivant les points de vue spirituels et variés auxquels il a plu à la sagesse divine de se placer, et que nous sommes capables d’apprécier dans notre faible mesure. En admettant ceci, nous ne saurions douter qu’il n’y eût des motifs importants pour conduire Matthieu, lui qui, en général, n’observe pas un ordre scrupuleux, à nous apprendre ici que notre Seigneur traversa la tentation tout entière, et que ce ne fut qu’au dernier moment, quand une attaque ouverte fut dirigée contre la gloire divine, que Jésus la repoussa avec cette parole : «Arrière de moi, Satan !» Luc, également guidé du Saint Esprit, mais qui, par d’autres motifs, change l’ordre dans lequel les tentations ont eu lieu, laisse nécessairement de côté ces dernières paroles. Il est vrai qu’elles se trouvent dans plusieurs des versions traduites, mais elles sont omises dans les meilleurs manuscrits auxquels, sauf Matthieu, les critiques les plus compétents s’accordent à donner raison, bien que presque aucun d’eux ne paraisse se rendre compte du motif de cette lacune. Car, outre l’évidence externe, le témoignage des meilleurs manuscrits, il y a une raison interne qui empêchait que Luc ne mentionnât les paroles citées plus haut : dans son Évangile, la troisième tentation suit immédiatement la première ; or ces paroles : «Arrière de moi» maintenues, donnaient à penser que Satan peut tenir ferme et renouveler ses efforts même après que le Seigneur lui a ordonné de se retirer.

En résumé, Luc fut conduit, par la sagesse de Dieu, à raconter la seconde tentation en dernier lieu, et la troisième à la place de la seconde. Mais comme les paroles qui ont été prononcées à l’occasion de la dernière provocation de l’adversaire ne seraient plus à leur vraie place dans cette interversion des faits, elles sont omises par Luc et conservées par Matthieu. J’insiste sur ce point, parce qu’il atteste, d’une manière simple mais frappante, l’inspiration et la pensée de Dieu, en nous montrant aussi les erreurs dans lesquelles sont tombés les copistes des manuscrits en adoptant les vues des harmonistes. L’idée fixe de ces derniers est de faire un seul Évangile des quatre, c’est-à-dire de les entremêler de telle façon qu’ils ne fassent entendre pour ainsi dire qu’une même voix pour célébrer les louanges de Jésus, au lieu de quatre voix distinctes s’unissant dans une harmonie parfaite. Chacune de ces voix est également de Dieu, qui nous montre ainsi d’une manière diverse et complète l’excellence de son Fils. Le désir d’effacer ces différences a été nuisible, non seulement pour les copistes, mais pour nous aussi qui lisons les Évangiles avec si peu d’attention ; tandis que nous devrions recueillir avec soin tout ce qui se présente à nos yeux dans un sujet si digne de réflexion, nous nourrir de chaque pensée révélée par l’Esprit de Dieu, et jouir avec délices de chaque trace qu’il nous a conservée des voies de Jésus-Christ.

En quittant la tentation que j’examinerai en Luc sous un autre point de vue, nous trouvons aussitôt un fait raconté par Matthieu d’une manière particulière et frappante. Notre Seigneur commence sa mission comme ministre de la circoncision, et appelle des disciples à le suivre. Jean, dans son Évangile, nous apprend que l’entrevue de Jésus avec Simon, André et les autres, rapportée par Matthieu, ne fut pas la première. Ils connaissaient déjà Jésus, et il nous est permis de croire qu’ils avaient cru en Lui. Maintenant ils sont appelés à être les compagnons de Jésus en Israël, ses serviteurs ici-bas, formés selon son coeur. Mais avant l’appel des disciples, nous voyons une remarquable citation de l’Écriture appliquée au Seigneur Jésus, lorsqu’il quitta Nazareth pour habiter Capernaüm. Ce fait mérite d’autant plus notre attention que, dans le récit de Luc, le ministère de Jésus commence à Nazareth, tandis que Matthieu insiste sur son départ de cette ville pour Capernaüm. Les deux choses sont également vraies ; mais qui oserait nier que l’Esprit de Dieu avait eu des motifs importants pour donner à chacun de ces faits une mention spéciale ? Jésus, allant à Capernaüm, accomplissait la prophétie d’Ésaïe 9, rappelée ici pour l’instruction des Juifs : en sorte que ce qui avait été dit par Ésaïe le prophète fut accompli : «Terre de Zabulon et terre de Nephthali, chemin de la mer au delà du Jourdain, Galilée des nations : le peuple assis dans les ténèbres a vu une grande lumière, et à ceux qui sont assis dans la région et dans l’ombre de la mort la lumière s’est levée sur eux». Cette portion du pays était considérée comme une région de ténèbres, et ce fut dans ce lieu même que Dieu fit tout à coup resplendir la lumière. Nazareth était dans la Galilée inférieure ; Capernaüm dans la Galilée supérieure. En outre, cette province était la plus fréquentée par les gentils, ce qui lui avait valu le nom de «Galilée, ou district des nations». Or, ainsi que nous le verrons distinctement dans la suite, le but de notre Évangile est, non seulement de prouver ce qu’était pour Israël le Messie selon la chair et dans sa propre nature divine, mais encore de montrer quelles seraient pour les gentils les deux conséquences principales de son rejet par les Juifs : d’une part l’introduction du royaume des cieux sous une forme nouvelle, d’autre part Christ formant son Église.

Nous avons vu, au chapitre 2, les gentils venant de l’Orient pour rendre hommage à Celui qui était né Roi des Juifs, tandis que le peuple de Dieu, asservi aux païens et sous le joug des traditions rabbiniques, ne se préoccupait que de ses privilèges et de ses ancêtres. Ici nous avons le Seigneur au début de son ministère public, séjournant dans les régions du nord «sur le chemin de la mer», que les gentils avaient habitées depuis longtemps, éloignées du centre religieux, et méprisées des Juifs comme un pays obscur et grossier. C’est là que la lumière devait poindre, selon la prophétie qui recevait alors son accomplissement.

Vient ensuite l’appel des disciples, puis, à la fin du chapitre, une sorte de sommaire concernant le ministère du Messie et ses résultats : «Et Jésus allait par toute la Galilée, enseignant dans leurs synagogues, et prêchant l’Évangile du royaume, et guérissant toutes sortes de maladies et toutes sortes de langueurs parmi le peuple. Et sa renommée se répandit par toute la Syrie, et on Lui amenait tous ceux qui se portaient mal, affligés de diverses maladies et de divers tourments, et des démoniaques, et des lunatiques, et des paralytiques, et il les guérissait, et de grandes foules le suivaient de Galilée et de Décapolis, et de Jérusalem, et de Judée et au delà du Jourdain». Je cite ce passage pour prouver que, dans cette portion de notre Évangile, l’Esprit de Dieu a voulu réunir un grand nombre de faits sans égard à l’ordre dans lequel ils ont eu lieu ; parce qu’il est évident que ces nombreux miracles ont dû s’accomplir dans un laps de temps assez considérable.

2.5   [Chapitre 5]

La même remarque s’applique au discours appelé «le sermon sur la montagne». C’est une erreur de supposer que les chapitres 5, 6 et 7 de Matthieu constituent un seul et même discours. Dans les desseins de sa sagesse, l’Esprit de Dieu nous l’a donné comme un tout, sans se préoccuper des interruptions ; mais impossible d’admettre que le Seigneur Jésus l’ait prononcé tel qu’il se trouve en Matthieu. Voici la preuve : l’Évangile de Luc reproduit diverses portions de ce sermon ; non pas des fragments qui y ressemblent, ni les mêmes vérités annoncées en d’autres occasions, mais des discours identiques, avec les circonstances spéciales qui les amenèrent. Ainsi nous savons, par Luc 11, que la prière enseignée aux disciples dans le chap. 6 de Matthieu, était une réponse du Seigneur à une requête particulière que ses disciples Lui avaient adressée ; nous trouvons aussi dans le même Évangile des circonstances ou des questions qui occasionnèrent d’autres observations de Jésus reproduites ici par Matthieu, quelquefois par Marc.

S’il a plu au Saint Esprit de donner dans Matthieu le sermon sur la montagne, et d’autres fragments, sous la forme d’un discours suivi, en omettant les circonstances qui motivèrent chacun de ces enseignements, il vaut assurément la peine d’en rechercher la cause. Pour nous en rendre compte ne perdons pas de vue un point important : dans cet Évangile, Christ nous est plus particulièrement présenté comme Celui qui était semblable à Moïse et qu’Israël devait écouter ; toutefois, Matthieu a toujours soin de nous rappeler qu’il n’était point seulement un roi-prophète et un législateur tel que Moïse, mais, bien davantage encore, le Seigneur Dieu en personne. Voilà pourquoi nous avons, dans tout le discours sur la montagne, la parole pleine d’autorité de Celui qui avait conscience d’être Dieu avec les hommes. Si l’Éternel appela Moïse vers Lui sur le sommet d’une montagne, Celui qui avait promulgué alors les dix commandements était assis maintenant sur une autre montagne, instruisant ses disciples de la nature et des principes du «royaume des cieux». La manière dont Matthieu rapporte les paroles du Seigneur, dans leur ensemble et en évitant les interruptions, imprime à ce discours un caractère particulier de force et de majesté. Telle était, je n’en doute pas, l’intention de l’Esprit de Dieu pour l’instruction de son peuple.

En somme, le Seigneur accomplissait ici une des parties de sa mission, selon Ésaïe 53:11, où l’oeuvre de Christ est envisagée sous un double aspect. La traduction : «Mon serviteur juste en justifiera plusieurs par la connaissance qu’ils auront de lui», ne rend pas le sens du passage dans l’original. Nous savons qu’on est justifié par la foi en Christ, non point par la connaissance qu’on a de Lui ; et que l’oeuvre efficace dont dépend la justification a eu lieu en ce que Christ a souffert devant Dieu à cause du péché et des péchés. Mais la signification réelle du passage est celle-ci : «Par sa connaissance mon serviteur juste en instruira plusieurs dans la justice». Ce n’est pas justifier dans l’acception littérale du terme, mais plutôt, comme le contexte le démontre, instruire dans la justice (voyez Dan. 12:3). Dans le discours sur la montagne, le Seigneur instruisait de fait ses disciples dans la justice ; voilà entre autres pourquoi on n’y trouve aucun mot de la rédemption. Il ne fait pas la moindre allusion à ses souffrances sur la croix, à son sang, à sa mort ou à sa résurrection ; il enseigne, il développe les principes du royaume aux héritiers de ce royaume ; instruction riche et bénie, mais quoique le nom du Père y soit même contenu, elle ne va pas au delà de la justice. C’est, quant à sa forme, une instruction dans la justice. Ajoutons, quant au passage d’Ésaïe 53, que la fin du verset s’accorde avec le sens que nous lui donnons : «Et (non pas : car) Lui-même portera leurs iniquités». L’oeuvre de Christ se présente là sous son double aspect : l’enseignement qu’il donna aux siens durant sa vie d’après ce qu’il était lui-même, et sa mort où il porta les péchés de plusieurs.

Ne pouvant, en une esquisse aussi rapide, considérer en détail les enseignements contenus dans le sermon sur la montagne, je me bornerai à quelques observations. Jésus commence par proclamer certains hommes bienheureux. Les béatitudes se divisent en deux parties. Dans la première, il est question surtout de la justice ; dans la seconde, de la miséricorde : ce sont aussi les deux sujets principaux des Psaumes. «Bienheureux les pauvres en esprit, car c’est à eux qu’est le royaume des cieux ; bienheureux ceux qui mènent deuil, car c’est eux qui seront consolés ; bienheureux les débonnaires, car c’est eux qui hériteront la terre ; bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car c’est eux qui seront rassasiés». Dans cette quatrième béatitude, la justice est nommée expressément ; mais il est évident que toutes les quatre s’appliquent à des personnes que le Seigneur proclame bienheureuses parce qu’elles sont justes, soit d’une manière, soit d’une autre. Dans la seconde partie, qui renferme trois béatitudes, il est question de la miséricorde : «Bienheureux les miséricordieux, car c’est à eux que miséricorde sera faite ; bienheureux ceux qui sont purs de coeur, car c’est eux qui verront Dieu ; bienheureux ceux qui procurent la paix, car c’est eux qui seront appelés fils de Dieu». Les béatitudes sont au nombre de sept, qui dans l’Écriture indique toujours quelque chose de complet ; puis, à la fin, deux béatitudes supplémentaires résument le tout. Il est dit au verset 10 : «Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car c’est à eux qu’est le royaume des cieux», ce qui répond aux quatre premières béatitudes ; et dans les versets 11 et 12 : «Vous serez bienheureux quand on vous injuriera et qu’on vous persécutera à cause de moi, et qu’on dira en mentant toute espèce de mal contre vous à cause de moi», ce qui répond à la miséricorde plus grande que la justice des trois dernières. Dans cette interpellation directe : «Vous êtes bienheureux», il y a la consommation de la souffrance en grâce, parce qu’elle est endurée à cause de Christ.

Ces deux sortes de persécutions expriment le double caractère de la souffrance, que nous trouvons mentionné dans les épîtres : la souffrance pour la justice et la souffrance pour Christ ; deux choses distinctes. Souffrir pour la justice, c’est simplement être mis en présence d’un devoir, et être mis en demeure de se prononcer ; si l’on faiblit, si l’on n’endure pas la souffrance, la conscience sera troublée, mais ce n’est pas là souffrir à cause de Christ. Dans le cas de la justice, la conscience est en jeu ; mais lorsqu’on est appelé à souffrir pour Christ, il ne s’agit pas seulement de résister au mal ou d’accomplir un devoir, il s’agit de la grâce du Seigneur Jésus et des droits de sa grâce sur notre coeur : l’amour de sa vérité, de sa gloire, nous entraîne dans tel chemin qui nous expose à la souffrance. Nous pourrions nous contenter de faire notre devoir dans la position où nous nous trouvons ; mais jamais le strict accomplissement du devoir ne saurait satisfaire la grâce. J’admets pleinement que le chrétien ne doit jamais transiger avec le devoir, et qu’il n’y a rien comme la grâce pour le faire accomplir ; mais Dieu nous préserve de nous enfermer dans ces étroites limites, et de rester étrangers à ces épanchements de la grâce qui entraînent le coeur dans les voies du renoncement ! Dans l’un des cas, il n’y a qu’une issue, car si je ne résiste pas, je commets un péché ; dans l’autre, je puis céder, sans commettre pour cela un péché formel ; mais j’aurai failli à mon témoignage pour Christ. Or la grâce me rend heureux d’être réputé digne de souffrir pour son nom, bien qu’il ne soit nullement question de la justice.

Voilà donc deux catégories distinctes : premièrement les bienheureux de la justice auxquels est annoncée la persécution à cause de la justice ; secondement les bienheureux de la miséricorde ou de la grâce. Christ instruit, selon la prophétie, dans la justice ; mais il ne s’en tient pas là, car se borner à cet enseignement serait incompatible avec la gloire de sa Personne ; c’est pourquoi il introduit ici quelque chose de plus élevé, de plus puissant que la justice, et la bénédiction qui y correspond, c’est la persécution à cause de son nom. Tout est grâce ici, et il y a progrès manifeste.

Nous retrouvons la même différence plus loin : «Vous êtes le sel de la terre», c’est-à-dire ce qui conserve la pureté à ce qui est déjà pur ; le sel ne saurait communiquer la pureté aux choses impures. Il est appliqué ici comme puissance conservatrice selon la justice. Différente est la lumière : «Vous êtes la lumière du monde», est-il dit au verset 14. La lumière n’a pas la faculté de conserver ce qui est bon, mais, plus que cela, c’est une puissance active qui, en répandant son éclat autour d’elle, chasse les ténèbres.

Plus loin nous avons la justice développée selon Christ, qui stigmatise la méchanceté de l’homme sous les noms de violence et de corruption. Viennent, ensuite les principes de la grâce infiniment plus profonds que les préceptes de la Loi, car un mot trahit la soif du sang ; un regard, la convoitise cachée du coeur. Dans cet ordre de choses, il ne s’agit plus seulement de l’acte coupable, mais de la condition de l’âme.

Dans les versets 17 et 18, l’autorité de la Loi est pleinement maintenue ; ensuite, v. 21-48, Jésus expose les principes nouveaux et supérieurs de la grâce, des vérités plus élevées, fondées sur la révélation du nom du Père «qui est dans les cieux». Aussi n’avons-nous plus l’homme en présence de l’homme, mais Satan d’un côté et Dieu de l’autre ; Dieu, comme Père, manifestant l’état d’égoïsme où se trouve l’homme déchu sur la terre.

2.6   [Chapitre 6]

Le second chapitre du discours se divise en deux parties principales. La première se rapporte encore à la justice : «Prenez garde de ne pas faire votre aumône devant les hommes». Le mot aumône ici devrait être traduit par justice. Cette justice a trois ramifications : les aumônes, la prière, et le jeûne, qui a aussi son importance. Nous sommes appelés à ne pas nous parer de cette justice avec ostentation, mais à la posséder devant «notre Père qui voit dans le secret». Dans la seconde partie du chapitre, Jésus nous exhorte à avoir une parfaite confiance en la bonté de notre Père céleste, à nous reposer pleinement sur sa miséricorde, parce que nous sommes d’une grande valeur à ses yeux, et qu’il sait de quoi nous avons besoin. Cherchons seulement le royaume de Dieu et sa justice, et l’amour de notre Père pourvoira à tout le reste.

2.7   [Chapitre 7]

Le chapitre 7 place devant nous les motifs qui doivent régler nos rapports avec les hommes nos frères, aussi bien qu’avec Dieu, lequel, tout miséricordieux qu’il est, aime que nous ayons recours à Lui dans chacun de nos besoins. Il nous enseigne la considération due à notre prochain, et nous recommande une sainte énergie en ce qui nous concerne personnellement, «car la porte est étroite et le chemin est resserré qui mène à la vie». Ce chapitre nous prémunit contre les pièges du démon et les suggestions de ses agents, les faux prophètes qui se trahissent par leurs fruits ; enfin il insiste sur un point d’une importance capitale, c’est que la connaissance, même le don des miracles ne suffisent pas ; ce qu’il faut, c’est faire la volonté de Dieu, un coeur qui obéit aux préceptes de Christ. Ici encore la justice et la grâce se retrouvent, car l’exhortation qui nous met en garde contre l’esprit de jugement est fondée sur la certitude d’une rétribution humaine, et elle est suivie d’un appel au jugement de soi-même qui précède en nous tout exercice réel par la grâce (v. 1-4). De même, la défense de jeter devant les profanes ce qui est précieux et sacré, précède des encouragements pressants à compter sur la grâce de notre Père (v. 7 à 11).

J’espère que ces quelques observations arrêteront l’attention des enfants de Dieu, et leur inspireront un plus grand désir d’approfondir les Saintes Écritures, avec une confiance absolue en cette Parole que sa grâce nous a donnée. Ce que nous devons chercher avant tout dans chacun des Évangiles, c’est le Seigneur Jésus lui-même, sa Personne, sa marche et son enseignement. La lecture des Évangiles sera toujours en édification pour les âmes, quand même elles ne seraient pas pleinement affermies dans la grâce ; mais nous en recueillerons une bénédiction plus grande encore, si, après avoir été attirés par la grâce de Christ, nous sommes établis en Lui dans une pleine assurance, en vertu de la perfection de son oeuvre rédemptrice. Ainsi affranchis, en repos dans nos âmes, nous nous asseyons à ses pieds pour recevoir ses enseignements, pour le contempler, pour trouver nos délices en ses voies.

Veuille le Seigneur nous donner de faire de plus en plus cette expérience bénie !

 

3                    Chapitres 8 à ch. 20 v. 28

3.1   [Chapitre 8]

Le chap. 8 nous fournit un nouvel exemple et une preuve intéressante de la méthode employée par Dieu dans ce récit de la vie de Jésus. Le but spécial que Matthieu a en vue, le conduit ici à se départir plus que jamais de la succession historique des événements, chose d’autant plus remarquable que l’on invoque généralement le récit de Matthieu, parfois celui de Luc, lorsqu’il s’agit de préciser une date. Mais une comparaison minutieuse des quatre Évangiles m’a convaincu que ni Matthieu ni Luc ne suivent à cet égard un principe rigoureux, et que l’ordre chronologique y est toujours subordonné à d’autres considérations plus importantes. En comparant ce chap. 8 avec les faits qui y correspondent dans l’Évangile de Marc, nous voyons que ce dernier nous fournit des indications quant à l’époque où ils se sont passés, et cela prouve que c’est Marc qui suit ici l’ordre chronologique, selon le but particulier que se proposait l’Esprit Saint. Remarquons d’abord que la guérison du lépreux fut un des premiers miracles qu’opéra le Seigneur avant le discours sur la montagne. Aussi Matthieu n’a-t-il point l’intention de nous en indiquer l’époque précise. Il est dit au premier verset : «Et quand il fut descendu de la montagne, de grandes foules le suivirent» ; mais le verset 2 n’indique nullement que la guérison du lépreux ait eu lieu alors : «Et voici un lépreux vint et se prosterna devant Lui, en lui disant : Seigneur, si tu veux, tu peux me nettoyer. «Le verset 4 empêche d’admettre que de grandes multitudes aient assisté à cette guérison ; car pourquoi Jésus aurait-il enjoint à cet homme de ne dire à personne ce que tous auraient pu voir ?

Ceux qui ne se sont pas rendu compte du but spécial de chaque Évangile, sont troublés par ces contradictions apparentes. Ou ils lisent la Bible trop superficiellement, ou ils la regardent comme un livre trop profond pour être compris, au lieu de l’étudier avec le saint respect de la foi, s’attendant au Seigneur qui donne la capacité de comprendre sa Parole.

Marc nous dit (chap. 1), que le lépreux s’approcha de Jésus, après qu’il eut parcouru la Galilée «en prêchant et en chassant les démons». Il nous apprend, au chapitre 2, que Jésus entra de nouveau dans Capernaüm, preuve qu’il y avait été auparavant. Au chapitre 3, nous trouvons quelques indications de temps plus ou moins précises ; le Seigneur «monte sur une montagne ; il appelle ceux qu’il veut, et ils viennent à Lui ; puis il en établit douze pour être avec Lui et pour les envoyer prêcher». En comparant ce passage avec Luc 6, on voit qu’il s’agit indubitablement de faits identiques et qui précédèrent le discours sur la montagne (Matt. 5 à 8). Ce fut après avoir appelé les douze pour être apôtres, mais avant de les envoyer, que le Seigneur descendit sur un plateau de la montagne, au lieu de rester sur les hauteurs où Il était au commencement, et c’est de ce plateau qu’Il prononça le «sermon sur la montagne».

Si nous nous fondions sur cette parole de Luc, «les écrire par ordre», pour en conclure que son récit doit être rigoureusement chronologique, nous tomberions dans une confusion inextricable quant à la date des événements. Les preuves abondent pour démontrer que cet ordre de Luc, si méthodique qu’il soit, n’est point toujours celui du temps ; car le Saint Esprit ne se lie pas au genre de narration le plus élémentaire et le plus facile de tous, qui consiste à énumérer fidèlement les faits l’un après l’autre. Il est d’autres ordres ou manières de procéder, qui demandent, humainement parlant, pour être saisis, un coup d’oeil plus vaste et des pensées plus profondes. Le Saint Esprit en fit usage, dans sa sagesse, bien qu’il eût pu, cela va sans dire, nous montrer son infinie supériorité par tous les moyens qu’il Lui aurait plu de choisir. L’ordre que Dieu a observé en chaque Évangile, se révèle donc moins d’une manière extérieure que par la portée morale des événements. En Marc, toutefois, les dates sont consignées avec une exactitude et une importance, qui nous permettent d’en conclure que les faits de la vie du Seigneur y sont relatés, du commencement à la fin, dans leur succession historique. Cette particularité coïncide, je n’en doute pas, avec le but général de l’Évangile de Marc ; nous aurons bientôt l’occasion d’y revenir et d’examiner la chose plus en détail.

Si mon appréciation est juste, le chap. 1 de Marc prouve que le Saint Esprit s’est départi de l’ordre historique en plaçant ici la guérison du lépreux. Marc, il est vrai, ne désigne, pas plus que Matthieu ou Luc, le lieu ni l’époque de cette guérison miraculeuse ; mais je pars du fait positif et capital que Marc généralement s’en tient à l’ordre chronologique, et je dis que Matthieu s’en est affranchi en vue d’autres considérations plus importantes. Le dessein de Dieu est de présenter ici un tableau saisissant de la manifestation du Messie dans sa gloire divine, sa grâce et sa puissance, ainsi que des effets de cette manifestation. Pour atteindre ce but, il réunit des événements qui mettent la personnalité du Messie en évidence, sans souci de l’époque où ils se sont accomplis. L’histoire du lépreux et celle du centurion sont racontées l’une après l’autre, afin de montrer, d’une part, les voies du Seigneur à l’égard du Juif ; de l’autre, sa grâce opérant dans le coeur du gentil, pour y former une foi à laquelle Il répondra selon son propre coeur.

Le lépreux s’approche du Seigneur en Lui rendant hommage, mais avec une notion bien faible de sa charité et de son désir de lui venir en aide. Le Sauveur étend sa main vers lui, le touche, comme l’Éternel seul pouvait oser le faire, et au même instant le mal incurable disparaît. Par de semblables oeuvres, le Messie est manifesté comme étant sur la terre pour guérir tous ceux d’Israël qui auraient recours à Lui ; et le Juif qui, selon l’assurance de la prophétie, comptait avant tout sur la présence personnelle du Messie, trouve en Jésus non seulement un homme, mais bien plus encore : le Dieu d’Israël. Qui, sauf Emmanuel, eût osé toucher un lépreux ? Lui qui promulgua la loi, en maintient l’autorité, et s’en sert pour rendre témoignage à sa puissance et à sa présence personnelle. Que celui qui chercherait à faire du Messie un simple homme, assujetti comme tout autre Juif à la loi de Moïse, reconnaisse la puissance qui chassa la lèpre, et la grâce qui toucha le lépreux. Il est vrai que Jésus naquit d’une femme et naquit sous la loi, mais l’humble Nazaréen c’était l’Éternel. L’humanité de Christ répondait bien à l’attente des Juifs ; mais ils manifestaient précisément leur déchéance et leur incrédulité, par les idées purement charnelles qu’ils se formaient de Lui.

En regard de l’histoire que nous venons de méditer, nous avons celle du centurion gentil, demandant à Jésus la guérison de son serviteur. Il est vrai qu’un laps de temps assez considérable s’était écoulé depuis la guérison du lépreux, mais le fait que ces deux incidents se trouvent rapprochés l’un de l’autre, indique aussi un dessein spécial dans le récit sacré. La faible foi du lépreux était certes bien au-dessous de ce qui était dû à l’amour et à la vraie gloire de Jésus ; toutefois le Sauveur s’était montré envers lui ce qu’il eût été pour «les siens», si Israël, reconnaissant sa lèpre morale, était venu à Jésus, même avec aussi peu de foi pour obtenir la guérison. Mais Israël se croyait en santé, et méprisait son Messie, malgré la divinité de celui-ci ; je dirais presque à cause de sa divinité. L’accueil que fait Jésus au centurion, a un autre caractère. S’il lui offre de se rendre dans sa maison, c’est afin de manifester la foi que Lui-même a fait germer dans le coeur de ce gentil. Les idées que le centurion romain se faisait du Sauveur, n’avaient pas été rétrécies par les préjugés qui avaient cours parmi les Juifs, ni limitées par les espérances de l’Ancien Testament, toutes précieuses qu’elles fussent. Dieu lui avait donné des vues plus complètes, plus profondes de Christ ; car les paroles du centurion prouvent que dans l’homme qui parcourait la Galilée, guérissant toutes sortes de maladies, il avait reconnu Dieu lui-même. Nous ne savons à quel degré il avait réalisé cette réalité, ni même s’il aurait pu définir ses croyances à cet égard ; mais il admettait la souveraine puissance de Jésus comme étant véritablement Dieu, et il y rendit hommage. Il y avait chez lui une intelligence spirituelle qui dépassait de beaucoup celle du lépreux, dont la guérison proclamait la misère d’Israël, aussi bien que la grâce d’Emmanuel. La proposition que le Seigneur lui fit «d’aller et de guérir son serviteur», donna au centurion l’occasion de manifester la puissance de sa foi : «Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis une parole seulement, et mon serviteur sera guéri». La présence matérielle du Messie n’était pas nécessaire. Une question de distance ne pouvait limiter Dieu ; sa parole suffisait. La maladie devait lui obéir, comme le soldat ou le serviteur obéissait au centurion, son supérieur. Le centurion nous donne ici un exemple anticipé de ce que c’est que de marcher par la foi et non par la vue. C’est par une telle foi que les nations auraient dû glorifier Dieu, quand le rejet du Messie par le peuple de son choix donna lieu à l’appel des gentils ; car si, d’un côté, la présence personnelle du Messie caractérise la scène précédente, lorsqu’il s’agit de la lèpre et des Juifs, de l’autre, c’est la simple foi en sa parole, malgré son absence, qui caractérise ici la position du gentil.

Le Seigneur Jésus admira la foi du centurion et profita de cette circonstance pour annoncer que les fils ou héritiers seraient rejetés, et que plusieurs venus d’Orient et d’Occident s’assiéraient avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux. Ce verset résume, à lui seul, le but, spécial de l’Évangile de Matthieu. Ainsi, dans l’histoire du lépreux, Jésus, en son humanité, est représenté comme l’Éternel qui guérit Israël et maintient dans ses relations avec les Juifs, l’autorité de la loi. Quant au centurion, celui-ci ne le reconnaît pas comme le Messie, mais sa foi lui fait découvrir la gloire suprême de la personne de Jésus, capable de guérir par un seul mot, en tout temps et en tout lieu. En rapport avec cette foi, le Seigneur lui-même voit par anticipation la multitude de ceux qui seraient reçus dans le royaume des cieux, tandis que les Juifs seraient jetés dans les ténèbres de dehors. Il faisait allusion au changement d’économie qui était proche, au retranchement de la postérité charnelle d’Abraham, à cause de son incrédulité, et à la réception d’un grand nombre de croyants parmi les gentils.

Un troisième fait nous prouve encore qu’ici l’Esprit de Dieu s’est écarté de l’ordre chronologique. Évidemment, ce ne fut pas alors que le Seigneur étant entré dans la maison de Pierre, vit sa belle-mère malade, lui toucha la main, la guérit, et que la fièvre l’ayant quittée, elle se leva, et les servit. Nous savons par Marc 1, que ce miracle eut lieu longtemps avant la guérison du centurion, ou même du lépreux. Le Seigneur était à Capernaüm ; et un certain jour de sabbat, après l’appel de Pierre qui y demeurait, il opéra dans la synagogue les oeuvres magnifiques en paroles et en actes, racontées vers. 21 à 28 (voyez aussi Luc 4:31-38). Le verset 29 de Marc précise l’époque : «Et aussitôt sortant de la synagogue, ils allèrent avec Jacques et Jean dans la maison de Simon et d’André. Or, la belle-mère de Simon était là couchée, malade de la fièvre, et aussitôt ils Lui parlent d’elle. Et s’approchant, il la releva en la prenant par la main, et aussitôt la fièvre la quitta, et elle les servit». Il faudrait avoir la crédulité d’un sceptique pour se refuser à croire que c’est ici le même fait qui est raconté en Matthieu 8. Mais alors, nous avons aussi la certitude absolue que notre Seigneur, le même jour de sabbat où il avait guéri, dans la synagogue de Capernaüm, un homme, «ayant un esprit immonde», se rendit immédiatement après dans la maison de Pierre, où il guérit la belle-mère de son disciple. Ce fut longtemps après qu’eut lieu la guérison du lépreux, et plus tard encore celle du serviteur du centurion.

Comment expliquer cette interversion de l’ordre des faits ? Nous ne pouvons l’attribuer ni à l’inexactitude, ni à l’incurie, mais à la seule sagesse de Celui qui voulait ainsi nous donner une pleine manifestation du Messie. Elle nous a montré d’abord Jésus exauçant dans sa grâce la requête du Juif, puis ce qu’il était et voulait être, d’une manière plus élevée et plus complète, en réponse à la foi des gentils ; enfin la guérison miraculeuse de la belle-mère de Pierre nous prouve que sa grâce envers les gentils ne diminuait point son affection pour ceux qui étaient les siens selon la chair. C’était là un titre que Christ appréciait, car il aimait Pierre, il sympathisait avec lui, et la belle-mère du disciple était chère au Sauveur. Cet exemple nous met devant les yeux une relation bien différente de celle qui existe entre le chrétien et Jésus (car si même nous avons connu Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi, 2 Cor. 5:16), tout en nous indiquant la manière dont il agira un jour à d’égard d’Israël. Il se peut que Sion dise du Seigneur Jésus, qui a «travaillé en vain et que la nation abhorrait» : «L’Éternel m’a délaissée, le Seigneur m’a oubliée», mais cela n’est pas : «La femme peut-elle oublier son enfant qu’elle allaite et n’avoir pas pitié du fils de ses entrailles ? Mais quand les femmes les auraient oubliés, encore ne t’oublierai-je pas, moi. Voici, je t’ai gravée sur la paume de mes mains» (És. 49:7-16). Il nous est ainsi démontré que la grâce abondante manifestée aux gentils ne détruit pas le souvenir des liens entre l’Éternel et Israël.

Le soir du même jour, des multitudes s’empressèrent autour de Jésus pour invoquer la puissance qu’il avait déployée publiquement et en particulier, dans la synagogue et dans la maison de Pierre. Le Seigneur accomplit les paroles d’Ésaïe 53:4 : «Il a pris nos langueurs et a porté nos maladies», prophétie qu’il vaut la peine de considérer ici dans son application. En quel sens Jésus a-t-il pris leurs langueurs et porté leurs maladies ? C’est qu’il n’a jamais fait usage de la vertu qui était en Lui, pour les guérir comme par un simple acte de sa puissance, mais que, dans le sentiment d’une profonde compassion, il s’est toujours associé à ces souffrances. Il en portait le fardeau sur son coeur devant Dieu aussi réellement qu’il en délivrait les hommes. C’est précisément parce qu’il était Lui-même en dehors des atteintes de ces infirmités qu’il fut capable de porter de cette manière toutes les conséquences du péché. La profondeur de cette grâce, loin de justifier la plus légère dépréciation de sa Personne, ne peut qu’ajouter à l’éclat de sa gloire et de sa beauté morale.

Notre Seigneur, voyant de grandes multitudes qui le suivaient, donna ordre de passer de l’autre côté du lac. Voici de nouveau un exemple frappant de la manière dont divers événements ont été groupés, afin de former un tableau complet. Les entretiens qui suivent ici, ont eu lieu longtemps après les faits qui viennent de nous occuper. Il est dit qu’un scribe s’approcha ; mais ce ne fut effectivement qu’après la transfiguration, racontée au chapitre 17 de Matthieu, que le scribe offrit de suivre Jésus partout où il irait. Nous savons cela par l’Évangile de Luc. La même remarque s’applique à l’autre entretien, qui eut lieu également après la manifestation de la gloire de Christ sur la sainte montagne : «Seigneur, permets-moi de m’en aller premièrement et d’ensevelir mon père». C’est l’égoïsme du coeur de l’homme, en contraste avec la grâce de Dieu.

Puis vient l’orage : «Une grande tourmente s’éleva sur la mer, de sorte que la nacelle était couverte par les flots, mais Lui dormait». Historiquement, ce fait a sa place le soir du jour où Jésus prononça les sept paraboles de Matthieu 13. Le chapitre 4 de l’Évangile de Marc nous fournit là-dessus des dates convaincantes. On y voit d’abord le semeur semant la Parole. Puis, après la parabole du grain de moutarde (vers. 31, 32), suivent ces mots : «Et par plusieurs paraboles de cette sorte, il leur annonçait la parole, selon qu’ils pouvaient l’entendre..., et en particulier il interprétait tout à ses disciples» ; ces paraboles et leurs explications se trouvent en Matthieu 13. Ensuite nous lisons : «Ce jour-là, le soir étant venu, il leur dit : Passons à l’autre bord» (voilà ce que j’appelle une date précise). «Et ayant renvoyé la foule, ils le prennent dans une nacelle, comme il était ; et il y avait aussi d’autres petites nacelles avec Lui, et il se lève un grand tourbillon de vent, et les vagues se jetaient dans la nacelle, de sorte qu’elle s’emplissait déjà. Et il était Lui à la poupe, dormant sur un oreiller, et ils le réveillent et Lui disent : Maître, ne te mets-tu pas en peine que nous périssions ? Et s’étant réveillé, il tança le vent et dit à la mer : Fais silence, tais-toi. Et le vent tomba et il se fit un grand calme. Et il leur dit : Pourquoi êtes-vous ainsi craintifs ? Comment n’avez-vous pas de foi ? Et ils furent saisis d’une grande peur, et ils se dirent entre eux : Qui est donc celui-ci, que le vent même et la mer lui obéissent ?» (Marc 4:35-41).

L’histoire du démoniaque, qui suit immédiatement ce récit, confirme ce que je viens de dire sur l’ordre des faits. En Marc 5 et en Luc 8:26, il n’est question que d’un seul démoniaque. Là, l’Esprit de Dieu a trouvé bon d’attirer l’attention sur celui dont l’histoire offrait le plus d’intérêt, tandis qu’afin de répondre au but spécial de l’Évangile de Matthieu, il fallait faire mention des deux démoniaques, bien que l’état de l’un de ces possédés fût infiniment plus grave que celui de l’autre. En voici, à mon avis, l’explication fondée sur un principe applicable à d’autres parties de Matthieu, où deux faits se trouvent rapportés au lieu d’un seul dont parlent les autres évangélistes. La tendre miséricorde de Dieu voulait se manifester à Israël d’une manière conforme à la Loi. Le témoignage rendu devant le peuple est un objet que le Saint Esprit a essentiellement en vue dans le livre de Matthieu. Or c’était un principe reconnu parmi les Juifs que, par la bouche de deux ou trois témoins, toute parole devait être établie. Le récit des deux démoniaques avait donc une importance spéciale pour des Juifs, tandis que celui d’un seul démoniaque, accompagné des détails que nous trouvons en Marc et en Luc, était plus propre à convaincre des gentils auxquels ils s’adressent. Loin de moi, du reste, la présomption de vouloir restreindre aux étroites limites de notre intelligence les desseins de l’Esprit de Dieu. J’ai simplement essayé de résoudre une difficulté qui a été pour plusieurs âmes une cause de trouble, en leur offrant une solution qui m’a paru satisfaisante. Si ce but était atteint, j’en rendrais grâce à Dieu, car alors le passage qui a pu être une pierre d’achoppement deviendrait ainsi une preuve nouvelle et convaincante de la perfection des Saintes Écritures.

Je clos ces remarques, pour ajouter quelques mots sur les derniers incidents rapportés au chapitre 8 (vers. 19-21) ; nous voyons d’abord ce que vaut un zèle charnel lorsqu’il s’agit de suivre Jésus. Les mobiles du coeur naturel sont dévoilés. Pourquoi ce scribe s’offre-t-il à suivre Jésus ? Il n’avait reçu aucun appel ; mais telle est l’ignorance de l’homme, que celui qui n’est pas appelé se figure qu’il est capable de suivre Jésus partout où il ira. Le Seigneur, par sa réponse, donne à entendre que le scribe ne désirait ni Christ, ni le ciel, ni l’éternité, mais le bien-être matériel du temps présent. S’il était disposé à le suivre, c’était en vue de ce qu’il pourrait obtenir de Lui ; son coeur n’avait aucune intuition de la gloire cachée de Jésus, car s’il l’eût comprise, il eût trouvé en effet une réponse à tous ses désirs. Partant du point de vue de ce scribe, le Seigneur lui déclare nettement quelle est Sa position terrestre, sans lui dire un seul mot des choses invisibles et éternelles : «Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des demeures, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. «Jésus prend à cette occasion, pour la première fois dans notre Évangile, le titre de «Fils de l’homme». Il voit par anticipation son rejet de la part des hommes, en ayant devant les yeux la présomptueuse incrédulité de cet égoïste.

Ensuite un autre, un vrai disciple, dit à Jésus : «Seigneur, permets-moi de m’en aller premièrement et d’ensevelir mon père». L’homme qui n’avait pas été appelé, promet d’aller partout, se confiant en sa propre force ; mais celui qui avait déjà reçu un appel, comprenant les difficultés qui s’y rattachent, allègue un devoir légitime qu’il préfère accomplir avant de suivre Jésus. Ce n’est plus de la présomption, mais la faiblesse de la foi. Oh ! quel coeur que le nôtre, mais aussi quel coeur que celui du Sauveur !

La scène suivante nous présente les disciples tous ensemble, en face d’un péril subit dont leur Maître endormi semblait ne pas se soucier. Le danger auquel ils étaient exposés, mettait à l’épreuve leurs pensées secrètes touchant la gloire de sa personne. La tempête était violente, sans doute, les vagues submergeaient presque la barque, mais pouvaient-elles donc mettre en péril la vie du Seigneur de toutes choses ? Dans leur effroi, les disciples mesuraient la puissance de leur Maître à leur propre faiblesse, et ils oubliaient sa gloire. «Seigneur, sauve-nous, nous périssons !» s’écrièrent-ils en le réveillant, «et s’étant levé, il reprit le vent et la mer». Une foi faible nous rend pusillanimes, et fait de nous de tristes témoins de la grandeur de Celui auquel les vents même et la mer obéissent.

Nous trouvons, aussitôt après, le revers du tableau. Le Seigneur opère dans sa puissance pour guérir et pour délivrer, tandis que Satan prend possession des impurs, et les entraîne à leur propre destruction. En face de ces deux pouvoirs, l’homme, aveuglé par son implacable ennemi, préfère rester avec les démons plutôt que de jouir de la présence du Libérateur. Voilà bien l’homme en effet. Recueillons ici un enseignement sur l’avenir d’Israël : ces démoniaques affranchis préfigurent, me semble-t-il, la grâce du Seigneur dans les derniers temps, où il se réservera un résidu qu’il délivrera de la puissance de Satan pour Lui servir de témoignage. Les démons demandèrent la permission d’entrer dans le troupeau de pourceaux, type de la condition finale du peuple juif apostat. Son incrédulité présomptueuse et persistante le réduira à cette profonde dégradation : non seulement d’être souillé, ce qu’il est depuis longtemps, mais encore de tomber entre les mains de Satan qui l’entraînera dans une ruine subite. Ainsi ce chapitre nous présente une esquisse de la manifestation du Seigneur en ces jours-là, continuée en type jusqu’aux derniers temps.

3.2   [Chapitre 9]

Le chapitre 9 nous offre un tableau qui complète celui que nous venons de considérer. Il est toujours question du Seigneur manifesté à Israël, bien que sous un autre point de vue ; car il ne s’agit plus ici de mettre seulement le peuple à l’épreuve, mais surtout les principaux et les conducteurs religieux de la nation juive, jusqu’à ce qu’enfin toute cette preuve aboutit au blasphème contre le Saint Esprit. N’y avait-il donc absolument rien de bon en Israël ? Le peuple ignorant pouvait se montrer incrédule ; mais en serait-il de même des hommes instruits, considérés ? Les sacrificateurs dans la maison de Dieu ne recevraient-ils pas au moins leur propre Messie ? Telle est la question résolue au chapitre 9. Les incidents y sont groupés comme au chapitre précédent, sans égard à l’ordre dans lequel ils se sont passés.

«Et étant entré dans une nacelle, il passa à l’autre bord, et vint dans sa propre ville». Selon l’opinion des orgueilleux habitants de Jérusalem, s’établir dans l’une ou l’autre de ces cités (Nazareth ou Capernaüm) n’était que choisir entre deux lieux de ténèbres. Mais c’était pour éclairer une terre de ténèbres, de péché et de mort, que Jésus était venu du ciel, Lui le Messie, non selon les notions juives seulement, mais comme le Seigneur, le Sauveur, l’Homme-Dieu. En cette occasion, on Lui amena un homme couché sur un lit : «Et Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : Aie bon courage, mon fils, tes péchés te sont pardonnés». Il ne s’agit pas, dans ce cas, du péché comme souillure et se rattachant aux exigences cérémonielles de la loi, à côté d’une signification figurative plus étendue, ainsi que nous l’avons vu par les paroles que le Seigneur adressa au lépreux purifié. Ici le péché est considéré dans sa culpabilité et comme ce qui détruit absolument dans l’âme toute vertu vis-à-vis de Dieu et des hommes. Ce n’est donc plus une simple question de purification, mais de pardon, lequel précède toujours la puissance. Il ne peut n’y avoir aucune force dans l’âme, avant que le pardon ne soit connu. On peut éprouver des désirs, sentir l’influence de l’Esprit de Dieu, mais la puissance de marcher devant les hommes de manière à glorifier le Seigneur, ne peut exister qu’autant que le pardon est réalisé et qu’on en jouit dans son coeur. C’est précisément cette bénédiction qui excita la haine des scribes. Le sacrificateur, au chapitre 8, ne pouvait nier la guérison du lépreux, qui, conformément à la loi, se montra à lui et lui offrit son don pour l’autel ; c’était à la fois un témoignage pour les sacrificateurs et une preuve évidente de soumission aux ordonnances de Moïse. Mais le pardon, dans ce monde, accordé par Jésus au paralytique, réveille l’indomptable orgueil des docteurs juifs. Bien qu’il connaisse leurs pensées secrètes, Jésus ne se laisse point arrêter dans son dessein ; il prononce la parole toute-puissante : «Tes péchés te sont pardonnés».

Après avoir d’abord rejeté Jésus dans le secret de leur coeur, en l’accusant de blasphème, ces docteurs de la loi finissent plus tard par l’attaquer ouvertement, et ce sont eux en réalité qui blasphèment (voyez 9:36). «Et voici, quelques-uns des scribes dirent en eux-mêmes : Celui-ci blasphème». Jésus dit alors au paralytique : «Afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a, sur la terre, le pouvoir de pardonner les péchés : Lève-toi, prends ton lit et t’en va en ta maison». Réponse bénie, s’il y avait eu là une seule conscience capable d’entendre cette parole de miséricorde et de grâce, qui fait d’autant plus ressortir sa gloire. Jésus prend sa place comme rejeté, car il connaît les secrètes pensées de ceux qui le haïssent ; mais il n’en est pas moins le Fils de l’homme qui a la puissance sur la terre de pardonner les péchés, et il use de cette sienne puissance. Le fait que l’homme paralysé se lève et marche, atteste la réalité de son pardon devant Dieu ; il devrait en être ainsi de toute âme qui a reçu le pardon de ses péchés. Ce miracle excita au moins l’étonnement de la multitude, «et elle glorifia Dieu qui donnait un tel pouvoir aux hommes».

Après cela, le Seigneur Jésus fait un pas de plus dans la guerre qu’il livre aux préjugés judaïques. On ne vient plus le chercher comme dans le cas du lépreux, du centurion et des amis du paralytique ; c’est Lui-même qui appelle Matthieu, un péager, précisément qualifié pour écrire l’Évangile de Jésus de Nazareth, le «méprisé des hommes». C’est comme Messie dédaigné, rejeté par son peuple d’Israël, que Jésus se tourne, selon la volonté de Dieu, vers les gentils. Matthieu, appelé pendant qu’il était assis au «bureau des recettes», suit Jésus et lui offre un festin. Les Pharisiens profitent de cette occasion pour donner libre cours à leur incrédulité, car rien ne les blesse autant que la grâce, soit en précepte, soit en pratique. Au commencement du chapitre, les scribes n’avaient pu cacher au Seigneur la haine que leur inspirait son droit, comme homme sur la terre, de pardonner les péchés, droit que Jésus a prouvé plus tard par son humiliation et sa croix. Ici, les Pharisiens Lui reprochent sa grâce, quand ils le voient à table dans la maison de Matthieu en compagnie de péagers et de pécheurs. «Pourquoi», demandent-ils aux disciples, «votre Maître mange-t-il avec des péagers et des pécheurs ?». Le Seigneur leur montre qu’une incrédulité comme la leur s’exclut nécessairement elle-même de la bénédiction, mais ne saurait en priver autrui : guérir était l’oeuvre pour laquelle il était venu. «Ceux qui sont en bonne santé n’ont pas besoin de médecin». Qu’ils étaient loin d’avoir compris le divin enseignement de la grâce : «Je veux miséricorde et non pas sacrifice !». Jésus était venu pour appeler, non des justes, mais des pécheurs.

Au reste, ce ne sont pas seulement ces Juifs dévots, esclaves de la lettre et de la forme, qui font preuve d’incrédulité. Les disciples de Jean viennent ensuite avec cette question : «Pourquoi nous et les Pharisiens jeûnons-nous souvent, et tes disciples ne jeûnent pas ?» Voilà encore des hommes religieux mis à l’épreuve et trouvés en défaut. Le Seigneur prend la défense de ses disciples : «Les fils de la chambre nuptiale peuvent-ils mener deuil pendant que l’époux est avec eux ? Mais les jours viendront, lorsque l’époux-leur aura été ôté ; et alors ils jeûneront». Jésus prouve l’inconséquence du jeûne en ce moment-là, et donne à entendre non seulement qu’il sera rejeté à cause de l’incrédulité des Juifs, mais encore l’impossibilité de concilier son enseignement et sa volonté avec leurs institutions surannées : la loi et la grâce ne pouvaient s’allier ensemble. «Personne ne met une pièce de drap neuf à un vieil habit, car ce qui est mis pour remplir, emporte une partie de l’habit et la déchirure en devient plus mauvaise». Puis il ne s’agissait pas uniquement d’une différence dans les formes de la vérité, mais le principe de vie que Christ répandait ne pouvait être maintenu dans l’enveloppe judaïque. «Et on ne met pas non plus le vin nouveau dans de vieilles outres, autrement les outres se rompent, et le vin se répand et les outres sont perdues ; mais on met le vin nouveau dans des outres neuves et tous les deux se conservent». Il y avait opposition dans l’esprit comme dans la forme.

Malgré les vastes conséquences des changements qu’il introduisait d’une manière si claire et si complète, rien ne pouvait altérer l’affection de Jésus pour Israël. Nous en avons la preuve dans la scène suivante. Jaïrus, un chef du peuple, lui dit : «Ma fille est déjà morte, mais viens, pose ta main sur elle, et elle vivra». Les autres Évangiles nous ont conservé quelques détails omis par Matthieu : la jeune fille est mourante, puis, avant l’arrivée de Jésus, un messager vient annoncer sa mort. Mais ce qui importait ici, c’était d’indiquer par cet exemple que si l’état d’Israël était désespéré, le Messie pouvait guérir et même rendre la vie ! Son oreille était prête à écouter tout appel en faveur d’Israël mourant et même mort. Et quoiqu’il vînt de démontrer l’impossibilité d’unir les choses nouvelles qu’il avait préparées pour eux, avec les choses anciennes du système juif, il n’en était pas moins constamment disposé à venir en aide à ceux qui étaient dénués de tout secours. Pendant que Jésus se rend vers la morte pour la ressusciter, la femme affligée d’une perte de sang le touche en chemin. Il avait un grand dessein en vue, celui de rendre la vie à la fille de Jaïrus ; mais il répondait toujours à l’appel de la foi. C’était sa nourriture de faire la volonté de Dieu, et il était venu ici-bas dans le but exprès de le glorifier. La puissance et l’amour étaient venus en Lui sur la terre, afin que chacun, sans distinction, pût en profiter : quiconque avait recours à Lui trouvait en Lui Jésus Emmanuel ; car s’il y avait, pour ainsi dire, une justification de la circoncision par la foi, il y avait évidemment aussi la justification de l’incirconcision par la foi. Quand Jésus arrive à la maison de Jaïrus, il y trouve «des joueurs de flûte et la foule qui faisait un grand bruit», expression peut-être d’une douleur profonde, mais évidemment d’un impuissant désespoir. Ces importuns se rient du calme imposant de Celui qui choisit «les choses qui ne sont pas pour annuler celles qui sont» (1 Cor. 1:28). Le Seigneur chasse les incrédules et montre que la jeune fille n’était pas morte, mais qu’elle vivait.

Ce n’est pas tout. Il ouvre les yeux des aveugles : «Et comme Jésus passait de là plus avant, deux aveugles le suivirent, criant et disant : Fils de David, aie pitié de nous !» De même que la vie avait été rendue à la fille de Sion, de même aussi les aveugles n’invoquent pas en vain le Fils de David. Ils confessent leur foi, et Jésus touche leurs yeux. Ainsi, malgré le caractère particulier des bénédictions nouvelles, les choses anciennes peuvent être reprises, mais sur de nouvelles bases et sur la confession que Jésus est le Seigneur, à la gloire de Dieu le Père. L’appel des aveugles au Fils de David est un exemple de ce qui arrivera à la fin, lorsque Israël se tournera vers le Seigneur et que le voile sera ôté de dessus leurs cœurs (2 Cor. 3:16). «Qu’il vous soit fait selon votre foi».

Il ne suffisait pas qu’Israël fut réveillé de la torpeur de la mort et que la vue lui fût rendue ; il fallait encore que sa bouche fût ouverte pour louer le Seigneur et proclamer la gloire de sa majesté. Israël doit rendre un complet témoignage lors du glorieux jour de l’avènement de son Messie ; nous avons donc dans le miracle de la guérison du muet une figure de ce qui arrivera à la fin des jours, et cela d’une manière d’autant plus touchante, que l’inimitié des scribes et des sacrificateurs indiquait assez clairement au Seigneur ce qu’il avait à attendre de la part de son peuple. Toutefois, rien ne pouvait changer les desseins de Dieu, ni ralentir l’oeuvre de sa grâce. «Comme ils sortaient, voici, on lui amena un homme muet, démoniaque. Et le démon ayant été chassé, le muet parla. Et les foules s’en étonnèrent, disant : Il ne s’est jamais rien vu de pareil en Israël» (Matt. 9:32, 33).

Les Pharisiens sont exaspérés devant la manifestation d’une puissance incontestable, qui les juge eux-mêmes d’autant plus fortement qu’elle n’agit qu’en grâce ; mais Jésus ne répond pas à leurs attaques et poursuit sa route. Aucun obstacle ne pouvait empêcher l’expansion de son amour : «Il allait par toutes les villes et par les villages, enseignant dans leurs synagogues et prêchant l’Évangile du Royaume, et guérissant toutes sortes de maladies et toutes sortes de langueurs». C’était à Lui, le vrai et fidèle témoin, de manifester cette puissance en bonté qui éclatera pleinement dans le monde à venir, au jour où il apparaîtra à tous les regards comme Fils de David aussi bien que Fils de l’homme.

À la fin de ce chapitre 9, Jésus, dans sa profonde compassion, exhorte les disciples à prier le Seigneur de la moisson «d’envoyer des ouvriers dans sa moisson». Au commencement du chapitre 10, Lui-même, le Seigneur de la moisson, les envoie pour y travailler. Ce fut là un acte solennel en vue de son rejet par Israël.

3.3   [Chapitre 10]

Matthieu ne raconte pas comment les apôtres sont d’abord appelés, puis mis à part ; mais l’appel et la mission sont mentionnés ensemble. J’ai déjà dit que le choix des douze avait eu lieu avant le sermon sur la montagne (comparez Marc 3:13-19 et 6:7-11 ; Luc 6 et 9), tandis que leur mission ne commença que plus tard. Or celle-ci, prise en elle-même, rentrait dans le cadre spécial de notre Évangile ; c’est un appel du Roi à son peuple, et d’une manière si exclusive, qu’il n’y a pas un seul mot touchant l’Église ni la chrétienté. Le Seigneur Jésus parle de l’Israël d’alors, puis d’Israël avant son glorieux avènement, mais il ne fait aucune mention quelconque des circonstances qui devaient survenir pendant cet espace de temps. Il annonce aux disciples qu’ils n’auraient pas fini de parcourir les villes d’Israël avant que le Fils de l’homme ne fût venu. Bien que son rejet fût présent à sa pensée, il ne regarde pas au delà de la terre promise et du peuple élu ; et, à proprement parler, la mission qu’il confie aux douze apôtres s’étend jusqu’à la fin de l’économie juive. Ainsi il n’est question ni des voies actuelles de Dieu en grâce, ni de la forme actuelle que prend le royaume des cieux, ni de l’appel des gentils, ni de la formation de l’Église. Nous trouverons plus loin quelques allusions à ces mystères ; mais dans ce chapitre il n’est question que d’un témoignage auprès des Juifs confié à douze messagers de la part de l’Éternel-Messie qui, dans son infatigable amour, et malgré les révoltes de l’incrédulité, maintient jusqu’au bout ce que sa grâce a destiné à Israël. Jésus préparait des messagers pour cette oeuvre, qui ne devait se terminer que lorsque le Messie rejeté, le Fils de l’homme, reviendrait. Les apôtres envoyés alors furent les précurseurs des témoins que le Seigneur suscitera aux derniers jours.

3.4   [Chapitre 11]

Le chapitre 11, qui nous présente un moment excessivement critique pour Israël, est de toute beauté, et mérite quelques remarques. Le Seigneur venait d’envoyer des témoins, destinés à faire connaître cette vérité si importante pour son peuple, savoir qu’il était bien réellement le Messie. Ici Jésus, tout en réalisant son rejet absolu de la part d’Israël, se réjouit dans les conseils de grâce et de gloire de Dieu le Père. Le mystère caché aux sages et révélé aux petits enfants, c’est qu’il était non seulement le Messie, non seulement le Fils de l’homme, mais encore le Fils éternel du Père, que Lui seul connaissait. Du commencement à la fin, que de sujets de tristesse pour Jésus, quelles souffrances morales, mais aussi quel triomphe !

Quelques personnes prétendent que le message envoyé par Jean-Baptiste à Jésus n’avait d’autre objet que d’affermir la foi de ses propres disciples. Mais, il me semble très simple d’admettre que Jean avait de la peine à concilier sa longue captivité avec la présence du Messie en Israël. Ce n’est une preuve ni d’un jugement sain, ni d’une grande connaissance du coeur humain, que d’élever des doutes sur la sincérité de Jean, et il me semble qu’on n’honore point le caractère de cet homme de Dieu, en affirmant qu’il feignait une incertitude qu’il n’éprouvait pas. Il est plus simple d’admettre que la question adressée par les disciples de Jean-Baptiste, agitait son esprit aussi bien que le leur. Il s’agissait d’une difficulté grave, quoique passagère, qu’il désirait voir complètement éclaircie à la fois pour lui-même et pour eux. Bref, il avait quelques doutes parce qu’il était homme, et qui d’entre nous oserait s’en étonner ? Malgré des privilèges bien autrement grands, possédons-nous une foi inébranlable au point de nous donner le droit de supposer que celle de Jean était à l’abri de toute défaillance, et qu’il faille chercher l’explication de sa démarche dans l’incrédulité de ses disciples ? Ceux qui connaissent si peu le coeur humain, même chez les chrétiens, devraient du moins reculer devant la pensée d’attribuer à Jean-Baptiste un rôle douteux qui nous froisse quand Jérôme l’impute, à l’apôtre Pierre et à Paul, dans le chapitre 2 des Galates. Le Seigneur Jésus connaissait le coeur de son serviteur, et pouvait avoir compassion de lui en voyant l’effet que les circonstances adverses produisaient sur son esprit. Il me paraît évident qu’en prononçant cette parole : «Bienheureux est quiconque n’aura pas été scandalisé en moi», Jésus avait en vue la défaillance momentanée de la foi de Jean-Baptiste. Le fait est qu’il n’y a qu’un seul Jésus, et que quant à l’homme, une seule chose est capable de le soutenir : la foi divinement communiquée, sans quoi nous faisons une triste expérience de ce que nous sommes.

Notre Seigneur répond avec une miséricorde et une dignité parfaites. Il présente aux disciples de Jean les choses telles qu’elles sont, des faits simples et positifs qui ne laisseraient plus aucun doute dans l’esprit de leur maître, lorsqu’il y verrait le témoignage de Dieu. Puis après avoir ajouté quelques mots adressés à la conscience des auditeurs, il plaide Lui-même la cause de Jean. C’était assurément à Jean-Baptiste de proclamer la gloire de Jésus ; mais toutes choses en ce monde sont le contraire de ce qu’elles devraient être et de ce qu’elles seront un jour, lorsque Jésus s’assiéra sur son trône, dans sa puissance et dans sa gloire. Toutefois, aussi longtemps que Jésus était sur cette terre, l’incrédulité de ceux qui l’environnaient faisait ressortir, avec d’autant plus d’éclat, sa grâce infinie. C’est ainsi qu’en regard des défaillances de Jean-Baptiste, loin de rabaisser son serviteur, Jésus déclare que parmi les hommes mortels il n’y en avait point de plus grand. La faiblesse de Jean lui fournit l’occasion de parler du changement complet qui allait se produire, lorsqu’il ne s’agirait plus de ce qu’est l’homme, mais de ce qu’est Dieu ; de ce royaume des cieux dans lequel le plus petit de ceux qui y appartiendraient serait plus grand que Jean-Baptiste. Ensuite Jésus dévoile l’incrédulité capricieuse de l’homme, — celui-ci n’est constant que dans ses efforts pour résister à tout ce que Dieu fait pour son bien, — et annonce qu’Il sera repoussé là où Il avait le plus travaillé. Ce rejet se préparait dès lors, au milieu de souffrances et de douleurs telles qu’un saint amour les peut seul connaître ; misérables que nous sommes d’avoir besoin de pareilles preuves d’un tel amour, d’être si lents à y répondre dans nos coeurs, ou même à en sentir l’immensité !

«Alors il commença à adresser des reproches aux villes dans lesquelles le plus grand nombre de ses miracles avaient été faits ; parce qu’elles ne s’étaient pas repenties. Malheur à toi, Chorazin ! malheur à toi, Bethsaïda ! car si les miracles qui ont été faits au milieu de vous, eussent été faits dans Tyr et dans Sidon, il y a longtemps qu’elles se seraient repenties sous le sac et la cendre. Mais je vous dis que le sort de Tyr et de Sidon sera plus, supportable au jour du jugement que le vôtre... En ce temps-là, Jésus répondit, et dit : Je te loue, ô Père !» Quelle parole dans un pareil moment ! Qu’il nous soit fait la grâce de pouvoir ainsi bénir et adorer Dieu quand notre faible travail semble être inutile ! «Je te loue, ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents et que tu les as révélées aux petits enfants. Oui, Père, car c’est ce que tu as trouvé bon devant toi». On dirait ici que nous sommes élevés au-dessus du niveau ordinaire de notre Évangile, dans les régions, supérieures de celui de Jean. C’est, en effet, ce que Jean aime particulièrement à contempler : Jésus, considéré non seulement comme Fils de David ou d’Abraham, ou comme la semence de la femme, mais encore comme le Fils éternel, le Fils tel que le Père l’a donné, l’a envoyé, l’a apprécié et aimé. Aussi Jésus ajoute : «Toutes choses m’ont été livrées par mon Père, et, personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père ; ni personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils voudra le révéler. Venez à moi, vous tous qui vous fatiguez et qui êtes chargés, et moi je vous donnerai du repos».

Je me borne à faire observer, en passant, combien le rejet croissant de la gloire inférieure de Jésus a pour effet de faire ressortir la révélation de sa gloire la plus excellente. De même aujourd’hui, je crois que nulle atteinte n’est portée au nom du Fils de Dieu, nul trait dirigé contre Lui, sans que l’Esprit ne se charge d’affirmer et de proclamer avec plus de force la gloire de Jésus, qui rehausse sa grâce envers les hommes. Mais la tradition religieuse ne peut se charger de cette mission, non plus que les pensées et les sentiments humains.

3.5   [Chapitre 12]

Au chapitre 12, nous voyons non plus Jésus en présence des hommes et méprisé d’eux, mais plutôt ces Israélites, ses détracteurs, en présence de Jésus. Aussi le Seigneur déclare péremptoirement que le jugement d’Israël est prononcé et imminent ; s’il est rejeté, ses adversaires le sont par le fait même qu’ils ne veulent rien de Lui. Les deux incidents racontés jusqu’au vers. 14, avaient eu lieu longtemps auparavant. Marc les raconte à la fin du deuxième et au commencement du troisième chapitre de son Évangile. Pourquoi Matthieu en a-t-il différé la mention ? Parce que son dessein est de mettre en évidence le changement d’économie qui devait résulter du rejet de Jésus par les Juifs. Il tient à manifester le rejet du Messie, comme un fait accompli dans toutes ses parties, avant qu’il ne le fût extérieurement, d’une manière littérale, sur la croix. Nous voyons, pour ainsi dire, le rejet de Jésus accompli dans ce qui se passe en Lui, réalisé dans son esprit, et exposé en ses résultats, avant que les faits n’eussent donné à l’incrédulité juive sa dernière et complète expression. Jésus ne fut pas désillusionné ; depuis le commencement de sa carrière terrestre, il sut à quoi s’en tenir à l’égard d’Israël. Les agissements et les pensées de ses persécuteurs mettent à nu, dès l’abord, la haine implacable de l’homme. Avant de prononcer la sentence sur ses adversaires, le Seigneur indique à deux reprises, en ce jour de sabbat, les choses qui vont arriver. Dans le premier cas, il prend la défense de ses disciples, en s’appuyant, d’un côté, sur un fait analogue survenu pendant l’état de choses qui naguère avait eu la sanction de Dieu ; et de l’autre, sur sa propre gloire actuelle. Rejetez-le comme le Messie, dans ce rejet même la gloire morale du Fils de l’homme sera posée comme le fondement de son élévation et de sa manifestation future. Il est le Seigneur du sabbat. Dans le second cas, c’est la bonté de Dieu venant en aide à la misère de l’homme. Non seulement Dieu, à cause de l’état de ruine où se trouve Israël, passe par-dessus les ordonnances prescrites, mais il établit encore ce principe qu’il ne saurait se priver de venir en aide à ceux qui se trouvent dans l’affliction et le dénuement. Une telle manière de faire peut convenir aux Pharisiens et aux formalistes, mais à Dieu jamais. Christ n’était pas venu pour s’accommoder à ces idées juives, mais pour faire la sainte volonté de son Père en amour envers un monde rebelle et perdu. «Voici mon serviteur que j’ai élu, mon bien-aimé en qui mon âme prend son bon plaisir». Ce serviteur était en réalité Emmanuel, Dieu avec nous ; or Dieu pouvait-il, voulait-il, agir autrement qu’en amour ? Selon la parole du prophète, ce devait être alors la grâce dans l’humilité jusqu’à l’heure du jugement en victoire. Ainsi Jésus se retire dans l’ombre, guérissant les malades, mais défendant expressément qu’on rendit son nom public.

Toutefois cette ligne de conduite faisait ressortir de plus en plus clairement que ceux qui le rejetaient seraient rejetés à leur tour. Après que le démon eut été chassé de «l’homme aveugle et muet», en présence de la foule émerveillée, les Pharisiens, irrités de la question qui leur avait été adressée : «Celui-ci n’est-il pas le Fils de David ?» cherchèrent par leurs blasphèmes à annuler ce témoignage : Celui-ci (mot grec constamment employé de cette manière, en signe de mépris) ne chasse les démons que par Beelzébul, le chef des démons. Le Seigneur leur prouve leur folie et les avertit que le blasphème qu’ils viennent de prononcer, deviendra encore plus redoutable pour eux lorsqu’il sera proféré contre le Saint Esprit. Les hommes ne songent pas à la terrible portée de leurs paroles, lorsqu’elles résonneront de nouveau à leurs oreilles au jour du jugement. Jésus leur rappelle le «signe de Jouas le prophète», la repentance des Ninivites après la prédication de Jonas, l’ardent intérêt de la reine du Midi aux jours de Salomon, tandis qu’un plus grand que Salomon se trouvait là, au milieu d’eux, haï, méprisé. Mais s’il se borne ici à indiquer quel sera le partage des gentils par suite de l’incrédulité et du jugement des Juifs, il annonce à ceux-ci, en figure, les progrès qu’ils feront dans la voie du péché et la fin qui les attend. Leur état ressemblait à celui d’un homme que «l’esprit immonde» aurait quitté pour un temps ; les idoles, les abominations ne les infestaient plus comme autrefois ; il y avait extérieurement une pureté relative. Alors l’esprit immonde se dit : «Je retournerai dans ma maison d’où je suis sorti ; et y étant venu, il la trouve vide, balayée et ornée. Alors il s’en va, et prend avec lui sept autres esprits plus méchants que lui-même ; et étant entrés, ils habitent là, et la dernière condition de cet homme est pire que la première. Ainsi en sera-t-il aussi de cette génération méchante». Jésus révèle le passé, le présent et le terrible avenir d’Israël ; car avant son avènement en gloire, les Juifs retourneront non seulement à l’idolâtrie, mais encore à une idolâtrie accompagnée de toute la puissance de Satan (Dan. 11:36-39 ; 2 Thess. 2 ; Apoc. 13:11-25). La rentrée de l’esprit immonde avec les sept autres esprits, plus méchants que le premier, représente évidemment le pouvoir complet de Satan, qui maintiendra, avec l’idolâtrie, la puissance de l’Antichrist en opposition à celle du vrai Christ.

Les enseignements du Seigneur à l’égard d’Israël ne s’arrêtent pas là. On vient lui dire : «Voici, ta, mère et tes frères se tiennent là dehors, cherchant à te parler. Mais Lui, répondant, dit à celui qui lui parlait : Qui est ma mère et qui sont mes frères ? Et étendant sa main vers ses disciples, il dit : Voici ma mère et mes frères. Car quiconque fera la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère et ma soeur et ma mère». Jésus rompt ici l’ancienne relation selon la chair avec Israël, et ne reconnaît plus que les liens nouveaux de la foi fondés sur l’accomplissement de la volonté de son Père. Le Seigneur voulait susciter un témoignage complètement nouveau et faire une oeuvre qui s’y rapportât. Désormais il ne s’agirait plus de faire valoir les droits de la Loi sur l’homme, mais de répandre la bonne semence, la vie, le fruit de la part de Dieu, non seulement dans le pays d’Israël, mais aussi dans le vaste champ du monde.

3.6   [Chapitre 13]

Le chapitre 13 contient l’esquisse de ces nouvelles voies de Dieu. Le «royaume des cieux» y revêt un aspect inconnu à la prophétie, et dans ses mystères successifs il nous présente l’histoire de l’intervalle qui s’écoule entre l’ascension de Jésus-Christ rejeté et son retour en gloire. Je me borne à signaler quelques points seulement de ce chapitre.

La parabole du semeur figure le ministère du Seigneur lui-même ; la seconde, ce que fait Jésus par l’intermédiaire de ses serviteurs ; puis, sous le symbole du grain de moutarde devenu un arbre magnifique, le Seigneur annonce à ses disciples le développement de ce qui avait été grand sous une chétive apparence, et qui s’amoindrirait par l’accroissement même de sa grandeur terrestre. Dans la quatrième parabole, ce n’est plus un grain qui germe, mais un système de doctrine chrétienne dont l’extension progressive exerce une influence assimilatrice sur un espace donné. Il ne s’agit pas de la vie qui germe et porte du fruit, mais d’un simple dogme et de son influence sur l’esprit humain. Le grand arbre et les trois mesures de farine levée représentent ainsi les deux côtés de la chrétienté.

Ensuite, après avoir expliqué à ses disciples toute la portée de la parabole du bon grain et de l’ivraie, représentant le mélange du mal, avec le bien semé par la grâce, Jésus les conduit plus loin et leur montre le royaume au point de vue des pensées et des desseins de Dieu. D’abord le trésor caché dans un champ qu’un homme acquiert au prix de tout ce qu’il possède, afin d’avoir ce trésor, puis la perle de grand prix qui a une valeur unique aux yeux du marchand.

Enfin, après que le témoignage aura été rendu, témoignage réellement universel quant à son but, viendra la séparation en jugement : non seulement les bons mis ensemble à part, mais encore les mauvais jetés dehors par les instruments de la puissance de Dieu.

3.7   [Chapitre 14]

Le chapitre 14 contient le récit de faits qui mettent en évidence le changement de dispensation auquel le Seigneur venait de préparer ses disciples. Tandis que la violence régnait avec Hérode, Jésus se retirait au désert, et se manifestait comme le Berger d’Israël qui pouvait et qui voulait venir en aide à son peuple. Les disciples n’ont qu’une bien faible idée de la gloire de leur Maître, mais le Seigneur agit selon ses pensées. Après avoir rassasié la multitude, il la renvoie et se retire seul sur une montagne pour prier. Les disciples, montés sur une nacelle pour traverser le lac de Galilée, se trouvèrent tout à coup exposés à un grand péril. «Le vent était contraire». Nous avons là une figure de ce qui bientôt, devait avoir lieu quand le Seigneur Jésus, quittant Israël et la terre, remonterait au ciel, et que tout revêtirait un aspect nouveau : Jésus n’établit pas son règne sur la terre, mais il intercède dans les cieux. Au plus fort du péril, quand tout semble perdu ; le Seigneur apparaît, marchant sur la mer, et il dit aux disciples : «C’est moi, ne craignez point», car l’effroi s’était emparé d’eux. Pierre, après avoir demandé à son Maître une parole d’encouragement, quitte la nacelle et marche sur les eaux à la rencontre du Seigneur. Il y aura des différences vers la fin. Tous ceux-là ne seront pas sages qui auront de l’intelligence, ni ceux qui instruiront le peuple dans la justice. Mais toutes les portions de l’Écriture qui parlent de ces temps-là nous montrent quelle angoisse, quelle terreur, quelle obscurité pèseront sur les hommes. De même ici ; en face des vagues agitées par la tempête, Pierre perd Jésus de vue, et, réduit à sa propre expérience, il est saisi de crainte. Si le Seigneur ne lui eût tendu la main, il aurait péri dans les flots. Ayant réprimandé son disciple à cause de son incrédulité, Jésus monte dans la nacelle et le vent s’apaise ; puis, après être passé à l’autre bord, il répand autour de Lui les précieux bienfaits de sa grâce. Nous avons ici une image de ce qui arrivera dans les derniers jours, quand le Seigneur, réuni au résidu d’entre les Juifs, comblera de bénédictions le pays que ses pieds auront foulé.

3.8   [Chapitre 15]

Au chapitre 15, l’orgueil de Jérusalem, l’hypocrisie traditionnelle des Pharisiens sont démasqués, tandis qu’en contraste avec cela, la grâce répand ses bienfaits sur une pauvre païenne. Matthieu nous donne ici des détails qui jettent un grand jour sur les voies de Dieu à l’égard d’Israël et des gentils. Le Seigneur juge tout d’abord les coupables pensées des scribes et des pharisiens qui étaient à Jérusalem. Il leur montre que les choses qui souillent réellement ne sont pas celles qui entrent dans la bouche, mais celles qui proviennent du coeur ; «manger avec des mains non lavées ne souille pas un homme». Cette parole de Jésus-Christ est le coup de mort donné aux traditions et aux ordonnances humaines dans les choses de Dieu ; car elle établit effectivement la vérité capitale de la ruine complète de l’homme, vérité que les disciples étaient lents à reconnaître.

Puis, nous voyons le Seigneur Jésus enseignant une âme à se reposer d’une manière admirable sur la grâce divine. Une femme cananéenne, sortant des contrées de Tyr et de Sidon, païenne, d’origine complètement réprouvée, supplie Jésus d’avoir compassion de sa fille «misérablement tourmentée d’un démon. Seigneur, Fils de David, aie pitié de moi», s’écrie cette femme, ne se doutant pas, dans son ignorance, que si le Seigneur l’eût prise au mot, elle était irrémédiablement perdue. Car, que pouvait-il y avoir de commun entre le Fils de David, le Messie d’Israël, et une Cananéenne ? Lorsqu’il régnera comme Fils de David, il n’y aura plus de Cananéens dans la maison de l’Éternel des armées (Zach. 14:21) ; le jugement les aura anéantis. Mais le Seigneur ne pouvait renvoyer cette pauvre femme sans une bénédiction qui répondit à sa propre gloire. Au lieu de lui accorder une réponse immédiate, il la conduit pas à pas, car il sait ainsi s’abaisser jusqu’à nous en sa grâce et sa sagesse. La femme entre enfin dans la pensée de Jésus ; elle comprend sa misère complète devant Dieu, et alors la grâce qui avait opéré ces merveilles dans son coeur, peut s’épancher comme un fleuve, et le Seigneur peut admirer sa foi, bien qu’elle vînt de Lui, un don de Dieu.

À la fin de ce chapitre 15, Jésus, pour la seconde fois, multiplie les pains et les poissons. Ce miracle n’est pas précisément une figure de ce qu’il faisait en réalité, ou de ce qu’il allait faire, mais plutôt une preuve réitérée que le Seigneur n’oubliait nullement son ancien peuple, malgré le mal qu’il avait jugé chez les docteurs de Jérusalem, et une manifestation de la grâce qu’il répandait librement sur les gentils. Quelle grâce et quelle tendresse, non seulement dans le but que Dieu se proposait à l’égard d’Israël, mais aussi dans la manière dont il agit avec ce peuple !

3.9   [Chapitre 16]

Dès le chapitre 16, nous avançons à pas rapides vers le dénouement. L’incrédulité des Juifs était générale et notoire ; quant à eux et quant à Lui, il ne reste pour Jésus rien d’autre à faire que de marcher résolument vers la fin. Il avait annoncé le royaume, en réponse au blasphème impardonnable contre le Saint Esprit ; l’ancien peuple et l’ancienne oeuvre étaient en principe mis de côté, et une nouvelle oeuvre de Dieu dans le royaume des cieux venait d’être révélée. Maintenant il annonce quelque chose de plus : non seulement le royaume, mais l’Église, l’Église en réponse à la confession de sa gloire intrinsèque comme étant le Fils de Dieu. Aussitôt que Pierre a prononcé cette vérité quant à sa personne : «Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant», Jésus ne peut plus garder le secret sur ses desseins, et il répond : «Sur ce rocher, je bâtirai mon Église, et les portes du hadès ne prévaudront pas contre elle». Après cela, il donne à Pierre les clefs du royaume. Le fait nouveau et capital ; c’est que Jésus allait construire un édifice inconnu jusqu’alors, son assemblée, sur la base de la confession qu’il est véritablement le Fils de Dieu. Il est évident que l’établissement de l’Église était une conséquence de la ruine d’Israël à cause de son incrédulité ; mais «la chute de ce qui était moindre», c’est-à-dire la ruine d’Israël incrédule, prépara le don d’une «gloire plus excellente» (2 Cor. 3:10), comme réponse à la foi de Pierre en la gloire de la personne de Jésus. Le Père, aussi bien que le Fils, a eu sa part dans cette oeuvre, et plus tard le Saint Esprit, envoyé du ciel, y devait prendre la sienne. Si Pierre confessa ce que le Fils de l’homme est en réalité, il le fit parce que le Père le lui avait révélé : «Jésus, répondant, lui dit : La chair et le sang ne t’ont pas révélé cela, mais mon Père qui est dans les cieux». Puis, le Seigneur à son tour appelle son disciple d’un nouveau nom en rapport avec le fondement de l’Église : «Tu es Pierre» ; il allait bâtir son Église «sur ce rocher», c’est-à-dire sur Lui-même, le Fils de Dieu. Désormais il défend expressément aux disciples de dire qu’il est le Messie ; le coupable aveuglement d’Israël avait mis fin pour lors à ce caractère de Jésus. Il ne devait pas encore régner à Jérusalem, mais y mourir.

Malgré ce qui précède, nous voyons en ce même Pierre une triste preuve de ce qu’est l’homme. Lui qui venait de confesser la gloire du Seigneur, se scandalise en l’entendant parler de sa croix, par laquelle seule l’Église, ou même le royaume, pouvaient être établis ; il tente de détourner son Maître d’une pareille pensée. Mais le regard clairvoyant de Jésus discerne aussitôt le piège de Satan, dans lequel Pierre risquait de tomber, séduit qu’il était par les raisonnements de son coeur naturel, et il lui dit : «Va arrière de moi, Satan ; tes pensées ne sont pas aux choses de Dieu, mais aux choses des hommes». Jésus déclare au contraire non seulement qu’il marche Lui-même au-devant de la croix, mais encore que la réalité de la crucifixion doit être expérimentée par tous ceux qui veulent le suivre. Comprendre la gloire de la personne de Christ, nous donne la force, à la fois de saisir la portée de sa croix et de charger la nôtre.

3.10                   [Chapitre 17]

Le commencement du chapitre 17 contient une scène différente, en rapport avec la croix, bien que d’une manière encore mystérieuse alors, et qui était en une certaine mesure, pour ceux qui la contemplèrent, l’accomplissement de la prophétie qui termine le chapitre 16. Dans cette scène de la Transfiguration nous avons le spectacle de la gloire de Christ, moins comme Fils du Dieu vivant que plutôt comme Fils de l’homme souverainement élevé, après avoir souffert ici-bas. Toutefois, devant cette anticipation de la gloire du royaume, la voix du Père proclame Jésus, non seulement comme l’homme ainsi glorifié, mais comme son Fils bien-aimé en qui il a trouvé son plaisir. Il était également vrai que Christ était le Fils de Dieu, et qu’il s’agissait ici de son royaume comme Fils de l’homme ; or le Fils de Dieu devait être écouté plutôt que Moïse et Élie, lesquels disparaissent, laissant Jésus seul avec les témoins élus de sa gloire. En contraste avec cette scène, la déplorable condition spirituelle des disciples est manifestée au pied de la montagne, là où Satan exerçait sa puissance dans l’humanité déchue. Malgré toute la gloire de Jésus, Fils de Dieu et Fils de l’homme, ils prouvent d’une manière évidente qu’ils ne savent pas rendre sa grâce utile aux autres, ce qui était pourtant précisément leur place et leur fonction spéciale. Mais le Seigneur montre, dans le même chapitre, qu’il ne s’agissait pas seulement de sa croix, de sa gloire, et de ce qui devait arriver un jour ; mais de ce qu’il était, Lui, de ce qu’il est, de ce qu’il sera éternellement.

Pierre, le vaillant confesseur du chapitre 16, un des témoins de la transfiguration, agit bien différemment dans le 17°. Lorsqu’on lui demande si son Maître paie le didrachme, il répond : Oui, comme pour donner à entendre que Jésus est trop bon Israélite pour omettre ce devoir ; oubliant la vision de gloire et la voix du Père, il le traite comme un simple être humain. Alors le Seigneur demande solennellement à Pierre : «Que t’en semble, Simon ? Les rois de la terre, de qui reçoivent-ils des tributs ou des impôts, de leurs fils ou des étrangers ? Pierre lui dit : Des étrangers. Jésus lui dit : Les fils en sont donc exempts ; mais, afin que nous ne les scandalisions pas, va-t’en à la mer, jette un hameçon, et prends le premier poisson qui montera ; et quand tu lui auras ouvert la bouche, tu y trouveras un statère ; prends-le, et donne-le leur, pour moi et pour toi». N’est-il pas doux de voir que, tout en maintenant sa gloire divine, Jésus nous associe avec Lui ? Qui, sauf Dieu, pouvait commander aux flots et aux poissons de la mer ? Dans ses dons les plus magnifiques à l’homme déchu, il ne lui a jamais communiqué l’autorité sur les profondeurs des eaux et leurs habitants. Le Psaume 8 en fait mention, il est vrai, mais il parle de la domination du Fils de l’homme, qui, à cause de la passion de sa mort, a été couronné de gloire et d’honneur. Oui, c’est à Lui qu’appartenait la domination sur la mer comme sur la terre et sur tout ce qui s’y meut ; ce droit de domination, il l’avait déjà avant d’être exalté comme Fils de l’homme, puisqu’il était le Dieu éternel, le Fils de Dieu, et que, comme tel il n’avait nul jour de gloire à attendre. La manière dont ce miracle fut opéré est singulière ; c’est à un poisson que Jésus a recours pour obtenir l’argent nécessaire. Mais avec Dieu rien n’est impossible, et dans cet acte de Jésus, nous voyons se combiner admirablement la majesté du Fils de Dieu et la grâce du Fils de l’homme en son abaissement ; car le Seigneur, dont les disciples oubliaient si souvent la gloire, pense à Pierre et dit : «Pour moi et pour toi».

3.11                   [Chapitre 18]

Le chapitre suivant, 18, traite à la fois du Royaume et de l’Église. Il expose les conditions requises pour entrer dans le royaume, et manifeste en pratique la grâce divine de la manière la plus touchante. Jésus donne comme modèle (vers. 11) le Fils de l’homme venu pour sauver ce qui était perdu. Ce n’est pas de la Loi qu’il est question pour gouverner le royaume ou pour diriger l’Église ; désormais ce sera la grâce incomparable du Sauveur qui formera les saints.

À la fin du chapitre, une parabole fait ressortir l’étendue infinie du pardon qui convient au royaume. L’application particulière et complète de cette parabole devait avoir lieu plus tard, mais elle n’en contient pas moins un enseignement moral nécessaire à tous ceux qui sont disciples de Jésus. Dans le royaume, le châtiment de ceux qui ont méprisé la grâce, ou qui en ont abusé, est d’autant plus redoutable qu’ils se trouvent en présence d’un Dieu qui a tant aimé le monde, qu’il a donné son Fils unique.

3.12                   [Chapitre 19]

Le chapitre 19 contient un autre enseignement d’une grande importance. C’est précisément lorsque le Seigneur déploie sa gloire nouvelle dans le royaume et dans l’Église, qu’il maintient, selon toute l’étendue de leurs droits, les liens de la nature. C’est une grave erreur de supposer que Dieu, ayant manifesté sa grâce plus richement que jamais, affaiblisse, à cause de cela, l’autorité des relations naturelles dans la place qu’il leur a assignée. Jésus commence par établir la sainteté du mariage ; et quoique ce lien de la nature finisse avec la vie présente, il le maintient néanmoins, dégagé de tout ce qui en avait terni peu à peu le caractère primitif. Ainsi, les révélations de la grâce, loin d’affaiblir ce que Dieu avait naguère établi dans l’ordre de la nature, lui donne au contraire une valeur toute nouvelle, en affirmant la sagesse divine dans la manière dont elle a réglé ces choses purement terrestres. Le même principe s’applique aux petits enfants que leurs parents amènent à Jésus. Ces parents, les disciples et les Pharisiens, peuvent reconnaître que la grâce, précisément parce qu’elle est l’expression de l’amour de Dieu envers un monde perdu, s’occupe de ce que l’homme, en sa prétendue dignité, regarde comme au-dessous de son attention. C’est parce que rien n’est impossible à Dieu qu’il ne méprise ni les petits ni les grands. Devant Lui, toutes choses apparaissent comme elles sont, et à leur vraie place ; la grâce, qui résiste à l’orgueil de l’homme, est capable d’agir souverainement avec les plus petits comme avec les plus grands.

Si l’on peut dire qu’entre tous les privilèges dont nous jouissons par Jésus et en Lui, il en est un de particulièrement manifeste, c’est de pouvoir dire maintenant qu’il n’y a rien de trop grand pour nous, rien de trop petit pour Dieu. Mais alors cela donne lieu à la plus complète abnégation de nous-mêmes. La grâce forme les coeurs qui la comprennent, selon la révélation que Dieu nous fait, en la personne de Christ, révélation de ce qu’il est Lui-même et de ce qu’est l’homme. Cet enseignement ressort ici, d’une manière évidente ; mais il est également contenu dans le récit qui commence au verset 16. Le jeune riche n’avait pas la foi, de sorte qu’il ne put supporter l’épreuve à laquelle Christ, en son amour, avait voulu le soumettre : «Il s’en alla tout triste». Il ne se connaissait pas lui-même, parce qu’il ne connaissait pas Dieu, supposant qu’il ne s’agissait, entre Dieu et l’homme, que du bien que l’homme pouvait accomplir. «J’ai gardé toutes ces choses dès ma jeunesse ; que me manque-t-il encore ?» Cette question indique qu’il a la conscience de n’avoir pas encore atteint la pleine mesure du bien. Tout perdre en vue du trésor céleste, suivre ici-bas le Nazaréen méprisé, qu’était-ce donc auprès du motif qui avait amené Jésus sur la terre ? Néanmoins ce renoncement dépasse les forces de l’homme naturel. Celui-ci, même lorsqu’il cherche à faire le bien, ne réussit qu’à montrer qu’il s’aime plus que son Créateur. Jésus se plaît néanmoins à reconnaître chez ce jeune homme tout ce qu’il peut y approuver ; puis, il indique à ses disciples que l’obstacle qui le retient est précisément ce que l’on estime en ce monde comme un grand avantage : «Il est plus aisé qu’un chameau passe par un trou d’aiguille, qu’un riche n’entre dans le royaume des cieux». C’était donc une difficulté que Dieu seul pouvait résoudre. «Voici, nous avons tout quitté, et t’avons suivi ; que nous adviendra-t-il ?» demande Pierre. Le Seigneur n’a rien oublié, il reconnaît pleinement ce que la grâce a opéré chez les disciples, et promet de récompenser quiconque aura brisé les liens de la chair pour l’amour de son nom ; puis il ajoute «Mais plusieurs qui sont les premiers seront les derniers, et des derniers seront les premiers». Ainsi le point qui nous frappe à la fin de ce chapitre est celui-ci : Toute espèce d’abandon ou de sacrifice pour l’amour du nom de Jésus, recevra une récompense cent fois supérieure ; mais l’homme n’est pas plus capable de juger de la mesure de cette rétribution, qu’il n’est capable de faire son salut. Des revirements, inexplicables pour nous, vont avoir lieu : des premiers seront les derniers, et des derniers les premiers.

3.13                   [Chapitre 20 v. 1-28]

Il est question dans le commencement du chapitre 20, non de récompenses, mais du droit de Dieu d’agir selon sa bonté ; il ne s’abaisse pas au niveau des estimations humaines. Non seulement le juge de toute la terre agira justement, mais encore que ne fera-t-il pas au delà, Lui dont tout bien dérive ? «Car le royaume des cieux est semblable à un maître de maison qui sortit dès le point du jour afin de louer des ouvriers pour sa vigne, et étant tombé d’accord avec les ouvriers pour un denier par jour, il les envoya dans sa vigne .... Et lorsque ceux qui avaient été engagés vers la onzième heure furent venus, ils reçurent chacun un denier, et quand les premiers furent venus, ils croyaient recevoir davantage, mais ils reçurent, eux aussi, chacun un denier». Le maître maintient son droit souverain d’exercer sa bonté, de faire ce qu’il veut de qui lui appartient. Nous apprenons donc d’abord,  19:30, que des premiers seront les derniers et des derniers les premiers : l’insuffisance de l’homme naturel, le contraire de ce à quoi l’on serait disposé à s’attendre ; puis il est dit 20:46 : «Ainsi les derniers seront les premiers et les premiers les derniers, car il y a beaucoup d’appelés, mais peu d’élus». C’est la puissance de la grâce. Dieu prend plaisir à mettre les derniers à la place d’honneur, au détriment de ceux qui se confient en leurs propres forces.

Enfin, le Seigneur reprend l’ambition des fils de Zébédée, et aussi celle des dix, car pourquoi cette explosion d’indignation contre les deux frères ? Pourquoi ne pas plutôt avoir déploré qu’ils eussent si mal compris l’esprit du Maître ! Bien souvent la disposition de nos coeurs se manifeste par l’expression des sentiments que les fautes d’autrui réveillent en eux. En jugeant son prochain, on se juge soi-même.

 

4                    Chapitres 20 v. 29 à ch. 28

4.1   [Chapitre 20 v. 29-34]

Le Seigneur Jésus, en se rendant pour la dernière fois à Jérusalem, passa par Jéricho, jadis le centre de la puissance cananéenne. Mais au lieu de confirmer la malédiction prononcée sur cette ville, Jésus y donna au contraire un témoignage de sa miséricorde envers les croyants d’Israël. Ce fut là que deux aveugles (car l’évangile de Matthieu abonde en exemples de ces doubles démonstrations de la grâce du Seigneur), assis au bord du chemin, s’écrièrent : «Seigneur, Fils de David, aie pitié de nous». Instruits par Dieu, ils s’adressent à Jésus, en dehors de toute question de loi, mais conformément à sa puissance comme étant le Messie. L’appel de ces aveugles était en harmonie avec la scène où ils se trouvaient. Comprenant que la nation juive n’avait aucune idée de son propre aveuglement, ils ont recours au Seigneur lorsqu’il apparaît en ces lieux où la puissance divine s’était autrefois manifestée d’une manière si miraculeuse.

Avant la venue du Christ, il y avait eu en Israël des prodiges et des merveilles, des lépreux guéris, des morts ressuscités, mais il est remarquable que nous ne trouvions nulle part que la vue ait été rendue à un aveugle. Les rabbins s’appuyaient sur la prophétie d’Ésaïe 35, pour affirmer que ce miracle était réservé au Messie, et je ne connais aucun fait qui démente leur opinion. Le passage d’Ésaïe ne prouve pas qu’ils eussent raison d’isoler ce miracle de tous les autres ; mais il est évident que l’Esprit de Dieu attribue expressément cette puissance de guérir les aveugles au «Fils de David», comme devant faire partie des bénédictions qu’il répandra lors de son règne terrestre. Chose certaine, c’est que Jésus n’entendait point retarder ses bienfaits jusqu’à cette époque. Pendant son séjour ici-bas, il donna des signes et des gages du monde à venir, et nous savons que ses serviteurs continuèrent cette oeuvre après son ascension. Les miracles de Jésus étaient des exemples de la puissance qui remplira le monde de sa gloire, en chassant l’Ennemi, en détruisant les traces de sa domination et en faisant, de la terre, la scène du royaume de l’Éternel. Le Seigneur prouvait alors que cette même puissance se trouvait déjà en Lui, laquelle se déploiera plus tard d’une manière générale et complète. Le royaume était venu en la personne du Christ, comme cela est dit au chap. 12 ; et si l’établissement devait en être différé par l’incrédulité des Juifs, la vertu toute-puissante qui procédait du Sauveur ne dépendait point de la reconnaissance de ses droits royaux par Israël. Il exerçait déjà sa grâce particulière comme Messie, en, ouvrant les yeux des aveugles, et bien que les Juifs ne reconnussent pas leur aveuglement, si, même à Jéricho, il se trouvait des gens qui l’invoquassent, Jésus les exauçait.

«Et la foule les reprit afin qu’ils se tussent ; mais ils crièrent plus fort : Seigneur, Fils de David, aie pitié de nous ! Et Jésus, s’arrêtant, les appela et dit : Que voulez-vous que je vous fasse ? Ils lui dirent Seigneur, que nos yeux soient ouverts». Les difficultés opposées à la foi n’avaient servi qu’à augmenter l’énergie de ses désirs ; puis, après avoir été exaucés, ces deux hommes suivirent Jésus : image de ce qui arrivera un jour, lorsque les Juifs, reconnaissant leur état et recourant à Lui, le vrai Fils de David leur ouvrira les yeux afin qu’ils le contemplent dans toute sa gloire terrestre.

4.2   [Chapitre 21]

Le chapitre 21 raconte l’entrée du Seigneur à Jérusalem. Ce n’est pas une entrée triomphale selon les idées du monde, mais l’accomplissement littéral des paroles du prophète : «le roi humble et monté sur une ânesse». Dans cet abaissement même, nous trouvons une preuve éclatante que Jésus était l’Éternel le Messie ; car voici le message envoyé au maître de l’ânesse et de l’ânon : «Le Seigneur en a besoin». Sur cette demande de l’Éternel des armées, toute difficulté disparaît». La puissance de l’Esprit de Dieu agit sur le coeur de cet Israélite, afin qu’il rende témoignage que la grâce de Dieu opérait malgré la déplorable indifférence de la nation juive. Jamais un témoignage n’a manqué même sur le chemin de Jérusalem, qui conduisait au Calvaire. Ceci eut lieu, «afin que fût accompli ce qui avait été prononcé par le prophète, en disant : Dites à la fille de Sion, voici, ton Roi vient à toi, débonnaire (car tel était alors le caractère sous lequel Jésus se présentait) et monté sur un âne, sur un ânon, le petit d’une ânesse» (Zacharie 9:9). Une multitude immense fut comme transportée par cette scène. C’était une action de l’Esprit de Dieu sur les coeurs, afin qu’un témoignage fût rendu ; mais une émotion passagère et superficielle, qui effleura les âmes sans atteindre la conscience. Les foules suivaient en s’écriant : «Hosanna au Fils de David ! Béni soit Celui qui, vient au nom du Seigneur ! Hosanna dans les lieux très-hauts !» appliquant ainsi à Jésus les paroles du Psaume 118.

Notre évangéliste réunit en un seul récit l’entrée triomphale de Jésus et la purification du Temple, tandis que Marc place le dessèchement du figuier entre la première entrée solennelle dans le Temple et l’expulsion de ceux qui le profanaient. Malgré sa brièveté, il fournit des détails plus précis et parle du figuier à deux reprises. D’après le récit de Matthieu ou de Luc 19, nous ne saurions pas qu’il s’était écoulé un certain temps entre les deux visites de Jésus au Temple, ni que la purification du sanctuaire avait eu lieu lors de la seconde seulement. Or ceci est d’autant plus remarquable, qu’à propos des deux démoniaques et des deux aveugles nommés en Matthieu, Marc et Luc n’en mentionnent qu’un seul. Il faut donc absolument admettre une intention de Dieu pour expliquer ces divergences ; car impossible de supposer que chaque évangéliste ignorât ce que son prédécesseur avait écrit. Le fait que Matthieu était présent, et que Marc ne l’était pas, rend la différence de leurs narrations encore plus frappante. Si Matthieu n’eût été qu’un simple témoin des choses qu’il avait vues, sa position de disciple du Seigneur et son attachement à sa personne l’auraient conduit à noter jusqu’aux moindres détails de la vie de Jésus, tandis que l’on comprendrait, en revanche, que Marc, n’ayant pas été témoin oculaire des faits qu’il raconte, se fût contenté d’en faire une description générale : Ici toutefois, comme en d’autres occasions (car Marc et Luc rapportent des détails omis par Matthieu et par Jean), c’est précisément le contraire qui arrive. J’y vois une preuve évidente que Dieu poursuit un dessein spécial en chacun des Évangiles, et que, tout en daignant se servir de témoins oculaires, il a pris soin de nous montrer qu’il est au-dessus de toutes les sources humaines d’informations. Matthieu, écrivant sous l’influence du Saint Esprit, n’était pas appelé à entrer dans des détails qui n’avaient pas un rapport direct avec Israël, de sorte qu’il nous décrit la scène du Temple en traits généraux, omettant tout ce qui en aurait diminué la majesté. En revanche, un tableau détaillé était opportun dès qu’il s’agissait, comme dans l’Évangile de Marc, de faire ressortir les voies du Seigneur en sa vie de service et de témoignage ; ici je tiens à connaître les moindres incidents ; chacune de ses paroles, chacun de ses actes, sont pleins d’instruction pour moi ; car, si j’ai à le servir, je ne saurais trop en peser la valeur pour mon profit. À ce point de vue, le récit de Marc est d’une utilité incalculable. Lequel d’entre nous n’a pas reçu une bénédiction pour son âme, en étudiant les mouvements, les silences, les soupirs, et jusqu’aux regards du Seigneur ? Mais puisque Matthieu avait la tâche d’annoncer le changement de dispensation causé par le rejet du Messie, et que, dans le passage qui nous occupe, il ne s’agissait même pas de révéler la grâce à venir, mais d’exprimer, au contraire, une sentence solennelle de jugement sur les Juifs, l’Esprit de Dieu se contente ici d’un aperçu sommaire, sans entrer dans tous les détails de cette scène douloureuse. Voilà, selon moi, l’explication des divergences entre Matthieu et Marc, du silence complet que garde Luc sur l’histoire du figuier, et enfin pourquoi ce dernier évangéliste n’indique qu’en passant la purification du Temple. Quelques érudits ont attribué à l’ignorance des faits ces différences qu’on remarque entre les quatre Évangiles. Mais de toutes les explications qu’on puisse essayer d’offrir, cette dernière est la plus déraisonnable ; elle prouve simplement l’ignorance même et l’incrédulité de ceux qui l’avancent. N’oublions point, cependant, que si les motifs que j’ai indiqués sont plausibles, il n’en reste pas moins vrai que la sagesse divine contient des profondeurs que notre intelligence est incapable de sonder. Si nous sommes humbles, zélés et dépendants de Lui, Dieu peut, dans sa condescendance, nous faire connaître en quelque mesure ses pensées ; si nous sommes orgueilleux ou insouciants, il nous laisse dans l’ignorance. Néanmoins ce sont précisément les passages que l’incrédulité signale comme des taches et des imperfections dans la Parole inspirée, qui, lorsqu’on en saisit le sens, attestent avec le plus de force l’admirable direction du Saint Esprit. Si j’affirme ceci avec autant d’assurance, c’est uniquement parce que tout ce que l’Écriture m’a enseigné jusqu’ici et m’enseigne encore, renouvelle sans cesse ma conviction que la parole de Dieu est parfaite. Quant à la question qui nous occupe, il suffit de fournir la preuve que ce n’est point dans leur ignorance que Matthieu, Marc et Luc, ont raconté les choses de diverse manière ; mais je vais plus loin et je dis qu’il existe, au fond de ces dissemblances, une intention divine plutôt qu’un dessein arrêté de la part des écrivains eux-mêmes, qui peuvent fort bien ne pas avoir pleinement saisi le but de ce que le Saint Esprit leur suggérait d’écrire. Quant à nous rendre un compte exact de la manière dont Dieu s’est servi de ces instruments humains, c’est une autre question impossible à résoudre.

Matthieu nous présente le Seigneur se rendant directement au sanctuaire. On conçoit qu’il décrive la visite au Temple de Jérusalem du Fils de David, destiné à s’asseoir comme sacrificateur sur son trône, Lui à la fois le chef religieux et politique d’Israël ; et que, sans s’arrêter, comme Marc, aux détails qui dépeignent la vie de Jésus comme serviteur, il réunisse en un seul faisceau les divers incidents qui eurent lieu à cette époque. Nous avons vu qu’un principe analogue s’applique à la fin du chapitre 4 et au sermon sur la montagne.

Le Seigneur, trouvant des hommes qui vendaient et qui achetaient dans le Temple (c’est-à-dire dans les bâtiments attenant à l’édifice), renversa leurs tables et les chassa en prononçant les paroles d’Ésaïe, et de Jérémie. Mais en même temps, autre trait qui n’est mentionné qu’ici, les aveugles et les boiteux «qui étaient haïs de l’âme de David» (2 Samuel 5:8), trouvent auprès du Fils et du Seigneur de David un ami au lieu d’un ennemi. Ainsi, après avoir manifesté sa haine et sa juste indignation contre ceux qui profanaient le Temple par l’appât du gain, Jésus répand les largesses de son amour sur les désolés en Israël. Ensuite les sacrificateurs et les scribes, indignés des cris de la multitude et des enfants, se tournent vers Jésus pour Lui reprocher la condescendance avec laquelle il reçoit cet accueil triomphal. Prenant la place que la Parole de Dieu Lui assigne, le Seigneur ne cite plus le Deutéronome, comme il l’avait fait au début de sa carrière lors de la tentation ; mais ses adversaires ayant cité le Psaume 118, il leur applique ainsi qu’à Lui-même le Psaume 8, où nous voyons le Messie rejeté, le Fils de l’homme, par son humiliation et la passion de la mort, entrant en possession de la gloire céleste et de la domination sur toutes choses. Les petits enfants assemblés dans le Temple agissaient précisément selon l’esprit de cette prophétie. De leur bouche devait sortir la louange du Messie méprisé, qui bientôt monterait aux cieux et serait prêché sur la terre comme le Fils de l’homme «crucifié dans l’infirmité», puis «souverainement élevé» par la puissance de Dieu. Ces petits enfants qui criaient Hosanna ! nous montrent ce que la grâce accomplira lors du retour de Jésus, quand la nation accueillera avec joie et avec reconnaissance Celui qu’elle a rejeté, en sa prétendue sagesse, et qui a été élevé dans les cieux pendant le temps de la sombre nuit de l’incrédulité d’Israël. Pourquoi tant de mépris déversé sur la multitude et les enfants qui acclamaient Jésus de Nazareth, et qu’était la condition du peuple aux yeux de Celui qui sondait les coeurs ? Elle n’était pas meilleure que celle de cet arbre solitaire que rencontra le regard de Jésus, comme il revenait de Béthanie à Jérusalem. Ainsi que le figuier, Israël avait une belle apparence, un feuillage abondant, mais pas le moindre fruit. Le fait que la saison des figues n’était pas venue manifestait la stérilité de l’arbre, puisque des fruits mal mûrs eussent au moins annoncé une récolte ; tandis que, dans la saison des figues, on eût pu supposer que la récolte était terminée, et toutes les figues cueillies. Donc pas de doute possible : l’arbre était stérile. Cet état ne représentait que trop clairement celui de la nation juive aux yeux du Seigneur. Il était venu chercher du fruit, mais n’en trouvant point, il prononça cet anathème : «Désormais qu’aucun fruit ne naisse plus de toi à jamais».

Ce n’est qu’en Jésus que des fruits de justice peuvent être produits à la gloire de Dieu, et Israël rejetait Jésus. Cette génération n’a, en effet, jamais porté aucun fruit ; cependant une foule d’autres passages de l’Écriture nous apprennent que le Seigneur formera une génération à venir, toute différente de celle-là, et qui, honorant le Messie, portera du fruit pour Dieu. Jésus déclare à ses disciples étonnés, que s’ils avaient la foi, ils feraient ce qui avait été fait au figuier, et que même s’ils disaient à une montagne : «Ôte-toi de là et jette-toi dans la mer», cela arriverait. Cette parole indique plus que la disparition d’Israël au point de vue de sa responsabilité ; c’est l’anéantissement total de ce peuple comme ensemble politique. Car une montagne est aussi bien le symbole d’une puissance mondaine que le figuier un type d’Israël considéré dans sa responsabilité vis-à-vis de Dieu. Ces deux figures ont reçu leur accomplissement : Israël est disparu ; peu d’années après ces paroles, les disciples virent Jérusalem prise par l’ennemi et saccagée de fond en comble. Selon la prédiction du souverain sacrificateur Caïphe parlant sous la direction du Saint Esprit, les Romains furent les exécuteurs de la sentence de Dieu et «ôtèrent leur lieu et leur nation». Cette ruine totale du système juif eut lieu lorsque les disciples avaient déjà rendu un témoignage public dans le monde, et avant que les apôtres eussent tous quitté la terre. Enfin, la nationalité juive elle-même disparut quand Titus détruisit Jérusalem et dispersa le peuple jusqu’aux extrémités de la terre.

À la fin de ce chapitre et au suivant, nous entrons dans une nouvelle série d’enseignements. Les chefs de la religion se présentent devant Jésus pour lui poser la première question qui préoccupe toujours cette sorte de gens : «Par quelle autorité fais-tu ces choses ?» Rien ne parait plus simple à ceux qui croient posséder un titre inattaquable que de parler ainsi ; mais le Seigneur les interroge à son tour, afin de prouver combien ils étaient dénués de jugement dans les questions morales de la plus haute gravité. Comment avaient-ils le droit de mettre en doute son autorité, eux qui ne savaient décider d’une chose infiniment importante et pour eux-mêmes et pour ceux dont ils prétendaient avoir charge d’âme ? À vrai dire, la question que Jésus leur posa les forçait de répondre à celle qu’ils Lui avaient faite : «Le baptême de Jean, d’où était-il, du ciel ou des hommes ?» Ces docteurs à beaux discours et infatués d’eux-mêmes, n’avaient ni conscience ni crainte de Dieu, et au lieu de répondre sincèrement, ce qui eût aussitôt établi l’autorité de Jésus, ils cherchent des détours pour se tirer d’embarras. Mais en présence de Christ, tout subterfuge est inutile ; la seule issue qui leur reste, c’est de mentir effrontément, et cela leur importe peu, puisqu’il s’agit de sauvegarder les intérêts de la religion, c’est-à-dire leur influence. Alors Jésus leur réplique : «Je ne vous dirai pas non plus par quelle autorité je fais ces choses». Le Seigneur connaissait et dévoilait les mobiles secrets du coeur. L’Esprit de Dieu nous montre pour notre instruction ce type frappant des conducteurs religieux, selon le monde, en conflit avec la puissance de Dieu : «Si nous disons : Du ciel, il nous dira : Pourquoi donc ne l’avez-vous pas cru ? et si nous disons : Des hommes, nous craignons la foule, car tous tiennent Jean pour prophète». S’ils reconnaissaient Jean, ils devaient se soumettre à Jésus ; s’ils rejetaient Jean, le peuple était contre eux. Ils furent ainsi réduits au silence, ne voulant pas risquer, de perdre leur influence sur les masses, et décidés, à tout prix, à nier l’autorité de Jésus.

Le Seigneur, continuant à parler, répond, sous forme de similitude, à une question d’une portée plus étendue que celle que lui avaient adressée les docteurs juifs ; il élargit peu à peu la sphère de ses instructions jusqu’au verset 14 du chapitre 22 : Il prend d’abord les pécheurs chez lesquels la conscience naturelle agit, puis ceux chez lesquels elle est éteinte. «Un homme avait deux enfants, et venant au premier, il lui dit : Mon enfant, va aujourd’hui travailler dans ma vigne. Et lui, répondant, dit : Je ne veux pas ; mais après, ayant du remords, il y alla. Et venant au second, il dit la même chose ; et lui, répondant, dit : Moi j’y vais, Seigneur ; et il n’y alla pas. Lequel des deux fit la volonté du père ? Ils lui disent : Le premier. Jésus leur dit : En vérité, je vous dis que les péagers et les prostituées vous devancent dans le royaume de Dieu. Car Jean est venu à vous dans la voie de la justice, et vous ne l’avez pas cru, mais les péagers et les prostituées l’ont cru ; et vous, l’ayant vu, vous n’en avez pas eu de remords ensuite pour le croire» (Matt. 21:28-32). C’est ainsi que Jésus, non content de s’adresser seulement à la conscience de ces hommes, leur montre encore que, malgré leur prétendue autorité et la piété dont ils se prévalent, ils sont, à cause de leur désobéissance, placés bien au-dessous des êtres les plus dépravés qui se repentent et font la volonté de Dieu.

Après cela, Jésus envisage l’état d’Israël depuis le commencement de ses relations avec Dieu, et montre, en parabole, l’histoire des voies de Dieu à son égard. Il n’est pas question ici de la conduite que ce peuple a tenue à telle ou telle époque, mais de ce qu’il a toujours été, et de ce qu’il était encore : Dans la parabole de la vigne, Israël est mis à l’épreuve comme responsable des immenses privilèges que Dieu lui avait accordés dès le commencement. Dans la parabole des noces, Israël est envisagé comme responsable de la grâce ou de l’Évangile de Dieu.

Le «père de famille», qui loue sa vigne à des cultivateurs, représente Dieu éprouvant Israël sur le terrain des privilèges dont il avait abondamment joui. À deux reprises, il envoie des serviteurs qui sont reçus avec des insultes et des outrages. Enfin il envoie son fils, disant : «Ils auront du respect pour mon fils». Cette grâce infinie fut l’occasion de leur péché culminant, le mépris complet des droits divins, qui se manifeste par la mort du fils et de l’héritier, car «ils le prirent, ils le jetèrent hors de la vigne et le tuèrent. Quand donc le Seigneur de la vigne viendra, que fera-t-il à ces cultivateurs ? Ils lui disent : Il fera périt misérablement ces méchants, et louera sa vigne à d’autres cultivateurs qui lui rendront les fruits en leur saison». Après cette réponse, Jésus ajoute le témoignage de la Parole à celui de leur conscience : «N’avez-vous jamais lu dans les Écritures : La pierre que ceux qui bâtissaient ont rejetée, est devenue la maîtresse pierre du coin. Celle-ci est de par le Seigneur, et est merveilleuse devant nos yeux ?» Puis il me semble que Jésus rattache l’allusion contenue dans le Ps. 118 à la prophétie de Daniel 2 ; au moins le principe de Daniel 2 est appliqué ici avec une justesse et une beauté parfaites ; car, dans les derniers temps, les Juifs apostats seront jugés et détruits aussi bien que les puissances des gentils. La «pierre» apparaît d’abord sur la terre ; c’est l’humiliation du Messie rejeté : sur cette pierre méprisée, l’incrédulité se heurte et tombe. Mais ensuite, «la pierre que ceux qui bâtissent ont rejetée», prend sa place dans les cieux ; c’est le Fils de l’homme exalté. Alors les ennemis sur lesquels elle tombera, lorsque le Fils de l’homme reviendra en jugement, seront écrasés sans merci. «Les principaux sacrificateurs et les Pharisiens, ayant entendu ses paraboles, connurent qu’il parlait d’eux».

4.3   [Chapitre 22]

Par la parabole suivante, figure du royaume des cieux ; le Seigneur montre la grâce qui appelle les pécheurs. Nous nous trouvons sur un terrain nouveau, et il est frappant de voir cette parabole introduite ici. Dans l’Évangile de Luc, il y en a une à peu près semblable, bien que je n’ose affirmer que ce soit la même. Dans tous les cas, elle se rapporte à un autre ordre d’idées. Luc fixe notre attention sur la grâce et l’amour merveilleux qui se répandent sur les méprisés en Israël ; puis il nous montre cet amour agrandissant sa sphère d’action, et allant chercher, le long des haies et sur les chemins, les pauvres qui s’y trouvent, afin de les faire entrer dans la salle du festin (Luc 14:23).

Ici, à côté de la manifestation de la grâce de Dieu, il y a encore une sorte d’aperçu historique qui embrasse la destruction de Jérusalem. «Le royaume des cieux est semblable à un roi qui fit les noces de son fils». Ce n’est pas seulement quelqu’un qui prépare un festin pour les pauvres ; mais un roi qui veut honorer son fils. «Et il envoya ses serviteurs pour convier ceux qui étaient invités aux noces, et ils ne voulurent pas venir. Il envoya encore d’autres serviteurs, disant : Dites aux conviés : Voici, j’ai apprêté mon dîner, mes taureaux et mes bêtes grasses sont tués et tout est prêt : venez aux noces». Les serviteurs du Seigneur ont reçu deux missions : l’une pendant sa vie terrestre, l’autre après sa mort. C’est lors de la seconde qu’il est dit : «Tout est prêt». Cette large invitation, qui ne laisse aucun prétexte aux refus de l’homme, est méprisée comme la première : «Mais eux, n’en tenant point de compte, s’en allèrent, l’un à son champ et un autre à son trafic» ; puis il est encore ajouté que «les autres s’étant saisis de ses serviteurs, les outragèrent et les tuèrent». Tel a été l’accueil fait aux apôtres après la mort du Seigneur ; et bien que l’étonnante patience de Dieu ait retardé le jugement pendant de longues années, un jour enfin il fondit sur les Juifs : «Le roi, l’ayant entendu, en fut irrité, et ayant envoyé ses troupes, il fit périr ces meurtriers-là, et brûla leur ville». Ici se termine la portion de cette parabole qui contient les voies providentielles de Dieu. Or, non seulement nous ne trouvons rien en Luc qui rappelle ce jugement, mais encore Matthieu nous annonce ici, comme toujours, d’une manière bien plus positive que Luc, le changement d’économie qui devait arriver. Il fait ressortir la pensée pleine de grâce qui dicta la première invitation, et envisage, au point de vue de leur responsabilité, les excuses des convives dont le refus amena une seconde mission dans les rues et les carrefours, afin que la maison fût remplie. Matthieu donc nous présente d’abord, selon sa coutume, une esquisse de l’ensemble des voies de Dieu à l’égard d’Israël, en miséricorde et en jugement jusqu’à la destruction de Jérusalem, qui eut lieu, comme on le sait, bien des années plus tard que la mission auprès des gentils. Ensuite seulement, il parle de cette dernière :

«Alors il dit à ses serviteurs : Les noces sont prêtes, mais les conviés n’en étaient pas dignes ; aller donc aux carrefours des chemins, et autant de gens que vous trouverez, conviez-les aux noces. Et ces serviteurs-là, sortant par les chemins, assemblèrent tous ceux qu’ils trouvèrent, tant mauvais que bons, et la salle des noces fut remplie de gens qui étaient à table». Mais il y a encore un autre point signalé ici, dont Luc ne fait aucune mention. C’est la sentence exécutée contre l’homme qui paraît au festin sans la robe de noces. Ce jugement individuel prononcé par le roi est autre chose qu’un châtiment national, un événement providentiel en rapport avec Israël ; c’est une sentence sur ceux des gentils qui, tout en portant le nom de Christ, n’ont pas revêtu Christ. La conclusion de la parabole est ainsi conforme au dessein de l’Évangile de Matthieu ; après avoir dépeint le changement total qui doit survenir dans la position des gentils, elle nous annonce comment Dieu agira à l’égard de chacun d’entre eux en particulier qui aura abusé de sa grâce.

Ensuite les Pharisiens se présentent, puis, étranges associés ! les Hérodiens. Les Pharisiens étaient les chefs du parti ecclésiastique ; les Hérodiens, au contraire, formaient le parti mondain des courtisans serviles et intéressés ; les premiers, défenseurs de la tradition et de la justice selon la loi ; les seconds, flatteurs du gouvernement dont ils espéraient obtenir des récompenses. Ces ennemis naturels s’unissent hypocritement contre le Seigneur ; mais il les confond avec la sagesse qui resplendit toujours dans ses paroles et dans ses actes. «Est-il permis de payer le tribut à César, ou non ?» — «Montrez-moi la monnaie du tribut. De qui est cette image et cette inscription ?» — «De César». Alors il leur dit : «Rendez donc les choses de César à César, et les choses de Dieu à Dieu». Jésus, reconnaissant le fait accompli, arrête leur attention non seulement sur la preuve irrécusable de leur asservissement aux gentils, conséquence de leur péché, mais encore sur une chose bien plus grave qu’ils avaient oubliée : les droits de Dieu, outre ceux de César. L’argent, qui vous est si précieux, atteste que vous êtes esclaves de l’empereur romain ; payez-lui donc le tribut qui lui est dû ; mais n’oubliez pas de rendre à Dieu les choses de Dieu. La haine des Juifs pour César n’était surpassée que par leur haine pour le vrai Dieu.

Le même jour, un troisième parti vint assaillir le Seigneur : «En ce jour-là, les Sadducéens, qui disent qu’il n’y a point de résurrection, vinrent à Lui et l’interrogèrent». Quant à leurs doctrines religieuses, ils étaient aussi opposés aux Pharisiens, que les Hérodiens en fait d’opinions politiques. Les Sadducéens, qui niaient la résurrection, proposèrent à Jésus un cas qui leur semblait présenter d’inextricables complications. Une femme qui aurait été successivement l’épouse de sept frères, auquel d’entre eux appartiendrait-elle après leur mort ? Le Seigneur, dans sa réponse, ne cite pas le passage qui traite le plus clairement de la résurrection. Il fait mieux, car il en appelle au Pentateuque ; aux cinq livres de Moïse, pour lesquels les Sadducéens professaient une vénération particulière, et prouve la résurrection d’après le témoignage même de Moïse. Chacun doit admettre que Dieu ne peut pas être le Dieu des morts, mais des vivants ; s’il prend donc le titre de Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, ce n’est pas une vaine formule. De longues années après le délogement des patriarches, Dieu parle de Lui-même comme étant en relation avec eux, et, plus que cela, comme leur ayant fait des promesses qui n’ont jamais encore été accomplies. Il faut donc, ou qu’il tienne ces promesses, et pour cela qu’il les ressuscite d’entre les morts, ou que Dieu manque à sa parole. Nier la résurrection, c’est donc, nier les promesses et la fidélité de Dieu ; c’est au fond la négation de Dieu lui-même. Au reste, l’absurdité de leurs idées se manifestait par le fait que la difficulté qu’ils avaient suggérée, existait seulement dans leur imagination : «En la résurrection on ne se marie ni n’est donné en mariage, mais on est comme les anges de Dieu dans le ciel». Ils étaient ainsi doublement dans l’erreur, négativement sur le terrain même de leurs objections, et positivement, puisque Dieu, pour accomplir ses promesses, doit ressusciter les morts. En ce monde, il n’y a aujourd’hui que les choses connues par la foi qui rendent dignement témoignage à Dieu ; mais pour voir la manifestation de sa puissance, il faut attendre la résurrection. Les Sadducéens n’avaient pas la foi, et conséquemment ils étaient plongés dans les ténèbres de l’erreur. «Vous errez, ne connaissant pas les Écritures, ni la puissance de Dieu». Refusant de croire, ils étaient incapables de comprendre. Quand la résurrection viendra, elle sera visible aux yeux de tous ; c’est là le point capital de la réponse du Seigneur. «Et les foules, ayant ouï cela, s’étonnèrent de sa doctrine».

Bien que les Pharisiens vissent sans déplaisir leurs antagonistes, les Sadducéens, dont le parti dominait alors, réduits au silence, cependant l’un d’entre eux, docteur de la Loi, éprouva le Seigneur à propos d’une question qui avait un grand intérêt pour leur secte : «Maître, lequel est le grand commandement de la Loi ?» Or Celui qui était venu, plein de grâce et de vérité, n’a jamais abaissé le niveau de la Loi ; il en donne ici la substance et la résume en l’envisageant sous son double aspect, le devoir envers Dieu et le devoir envers le prochain.

Puis, Jésus pose à son tour aux Pharisiens une question de la plus haute importance : Si le Christ est réellement le Fils de David, «comment David en esprit l’appelle-t-il Seigneur, disant : l’Éternel a dit à mon Seigneur : Assieds-toi à ma droite jusqu’à ce que je mette tes ennemis pour le marchepied de tes pieds». Toute la vérité quant à la place de Christ, gisait dans ces paroles, et elle allait être bientôt réalisée. Quel contraste entre le langage de David, parlant par le Saint Esprit, et celui des Pharisiens, des Sadducéens, des Scribes, qui n’offrait que des nuances diverses de la même incrédulité ! Or la gloire du Seigneur de David était une chose plus importante encore que la résurrection des morts selon la promesse. Qu’on voulût y croire ou non, le Messie irait bientôt s’asseoir à la droite de l’Éternel.

C’est assurément un grave problème à résoudre, que celui de savoir comment le Christ peut être à la fois le Seigneur de David et son Fils. Ce qui fut pour les Juifs une occasion de chute, forme encore aujourd’hui le sujet du témoignage du Saint Esprit, et reste une pierre d’achoppement pour l’homme dont la prétendue sagesse n’est que vanité, soit qu’elle essaie de pénétrer le mystère insondable de la personne du Christ, soit qu’elle le nie. Cette vérité que le Fils de David, le Fils d’Abraham, était réellement Emmanuel et l’Éternel, constitue le point capital de l’Évangile de Matthieu. Elle avait été prouvée à la naissance du Christ, prouvée pendant son ministère en Galilée, elle l’était encore à l’occasion de sa dernière visite à Jérusalem. «Et personne ne pouvait lui répondre un mot et personne n’osa plus l’interroger depuis ce jour-là». Terrible silence d’Israël méprisant sa Loi, méprisant son Messie, le Fils et le Seigneur de David, dont la gloire est encore aujourd’hui la confusion du peuple incrédule.

4.4   [Chapitre 23]

Toutefois, si les hommes gardaient le silence, il appartenait au Seigneur de juger aussi bien que d’interroger : Nous lisons, au chapitre 23, un discours adressé à la multitude et aux disciples, où il prononça une sentence solennelle sur le peuple juif, accompagnée de malheurs sur les Scribes et les Pharisiens. En parlant à la fois à la multitude et aux disciples, Jésus me semble avoir en vue le résidu juif des derniers jours qui aura ce double caractère, de croire en Christ et d’avoir en même temps le coeur plein d’espérances et d’idées juives.

«Les Scribes et les Pharisiens se sont assis dans la chaire de Moïse. Toutes les choses qu’ils vous diront d’observer, observez-les et faites-les ; mais ne faites pas selon leurs oeuvres, car ils disent et ne font pas ; car ils lient des fardeaux pesants et difficiles à porter, et les mettent sur les épaules des hommes, mais ils ne veulent pas les remuer de leur doigt. Et ils font toutes leurs oeuvres pour être vus des hommes». Ces paroles trouveront leur application littérale dans les derniers jours, comme elles l’avaient alors, bien que les instructions du Seigneur aient toujours une valeur permanente pour ceux qui le suivent, malgré les modifications qui résultent aujourd’hui des privilèges spéciaux conférés à l’Église. Jésus apparaît donc ici en sa dignité de Prophète et de Docteur d’Israël. Dans le dernier livre du Nouveau Testament, nous retrouvons des traits semblables, après que l’Église aura disparu de la terre : il est parlé de ceux qui gardent les commandements de Dieu et qui ont le témoignage de Jésus. Ici les disciples sont exhortés à suivre les enseignements de ceux qui étaient «assis dans la chaire de Moïse», mais à ne pas imiter leurs oeuvres. Les commandements de Dieu qu’ils proclamaient étaient obligatoires, mais leur conduite devait être un avertissement, non un exemple. Car leur but était de conquérir l’approbation des hommes, des positions élevées, des titres sonores, choses qui se trouvaient diamétralement opposées aux enseignements de Christ et à cette parole qu’il répétait souvent : «Quiconque s’élève sera abaissé, et celui qui s’abaisse sera élevé».

Puis le Seigneur Jésus prononce malheur sur malheur contre les Scribes et les Pharisiens (*). C’étaient des hypocrites, car ils cachaient la lumière de Dieu nouvellement révélée, pour défendre avec ardeur leurs propres enseignements ; ils minaient les consciences par leur casuistique, tandis qu’ils insistaient sur l’accomplissement des moindres détails de la tradition cérémonielle ; ils recherchaient minutieusement la purification extérieure, tandis qu’ils se livraient à la rapine et à l’intempérance, et pourvu qu’ils eussent les dehors de la justice, peu leur importait d’être pleins d’hypocrisie et d’iniquité. Enfin, les monuments qu’ils élevaient aux prophètes et aux justes étaient un témoignage des liens qui les rattachaient non pas aux justes eux-mêmes, mais à ceux qui les avaient fait mourir. Leurs pères avaient tué les témoins de Dieu ; et les fils ne bâtissaient ces sépulcres que pour s’entourer de respect, en rendant les honneurs mortuaires à ceux dont le témoignage ne pouvait plus se faire entendre et troubler leurs consciences. Telle est la religion du monde, tels sont ses chefs ; ils cachent la lumière divine au lieu de s’efforcer de la répandre : ils sont étroits lorsqu’ils devraient être larges ; indifférents à l’égard de Dieu, occupés uniquement d’eux-mêmes ; on les voit hardis sophistes, là où les obligations divines devraient peser sur eux, mais raisonneurs minutieux dans les détails les plus insignifiants ; coulant le moucheron et avalant le chameau, préoccupés des apparences extérieures et sans souci de tout ce qu’elles recouvrent. Les honneurs que les Pharisiens rendaient à ceux qui avaient souffert jadis, démontraient qu’ils étaient eux-mêmes les ennemis des serviteurs de Dieu ; car les vrais successeurs de ceux qui ont souffert pour la cause de Dieu sont ceux qui souffrent à leur tour. Que les héritiers des persécuteurs élèvent des tombeaux aux martyrs, leur érigent des statues, entourent leur mémoire d’une sainte auréole, ils ne songent en vérité qu’à leur propre réputation religieuse. Quand le témoignage de ces martyrs ne peut plus troubler la conscience, alors on se fait de leurs vertus des titres de noblesse. On se sert de leurs noms en faveur de la tradition humaine et pour combattre la vérité qu’ils ont proclamée. «Si nous avions été dans les jours de nos pères», disaient les Pharisiens, «nous n’aurions pas pris part avec eux au sang des prophètes». Ils se faisaient d’étranges illusions. Mais le jour de l’épreuve approchait où, malgré leur hypocrisie, leur caractère réel devait être manifesté ; comment alors échapper au jugement de la géhenne ?

(*) Le texte le plus ancien omet le verset 14 emprunté peut-être à Marc 12:40 et à Luc 20:47. De cette manière, nous avons une liste complète de sept malheurs.

«C’est pourquoi», leur dit Jésus, «je vous envoie des prophètes, des sages et des scribes, et vous en tuerez, et vous en crucifierez, vous en fouetterez dans vos synagogues, et vous les persécuterez de ville en ville». Cette persécution est éminemment juive, dans son caractère et quant aux circonstances qui s’y rattachent, et le but que Dieu se propose en la permettant est une juste rétribution : «En sorte que vienne sur vous tout le sang juste répandu sur la terre depuis le sang d’Abel le juste, jusqu’au sang de Zacharie, fils de Barachie, que vous avez tué entre le Temple et l’autel. En vérité, je vous dis, toutes ces choses viendront sur cette génération». Cependant, comme après s’être écrié : Malheur sur Chorazin, sur Bethsaïda et sur Capernaüm, qui avaient rejeté ses paroles et ses actes, Jésus s’était tourné vers les pauvres, les déshérités, afin de répandre sur eux, dans les ressources infinies de sa grâce et hors des profondeurs de sa gloire, des bienfaits nouveaux et plus excellents, de même aussi nous savons qu’avant de prononcer la sentence fatale sur les conducteurs spirituels des Juifs, il pleura sur la coupable cité où Lui-même devait mourir comme y étaient morts ses serviteurs (comp. Luc 19:41, etc). Ici encore, on voit combien son coeur y était attaché : «Jérusalem, Jérusalem, la ville qui tue les prophètes et qui lapide ceux qui lui sont envoyés, que de fois j’ai voulu rassembler tes enfants comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et vous ne l’avez point voulu. Voici, votre maison vous est laissée déserte, car je vous dis : Vous ne me verrez plus désormais jusqu’à ce que vous disiez : Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur !»

Jésus s’est donc présenté comme étant l’Éternel, le Roi d’Israël, et les différentes classes des Juifs, venant pour le juger, ont été en réalité jugées par Lui.

4.5   [Chapitre 24 v. 1-44]

Nous arrivons maintenant à une scène d’un haut intérêt et qui se relie à l’adieu que Jésus vient d’adresser à la nation juive. Ce sont ses dernières communications à ses disciples, en vue de l’avenir, et Matthieu nous les cite d’une manière fort belle et complète. Je me bornerai dans cette introduction à indiquer brièvement les traits principaux qui caractérisent ce discours. L’apôtre Jean n’en fait aucune mention. Le récit de Marc 13, comme nous le verrons plus tard, se rattache d’une manière particulière au témoignage de Dieu. Luc 17 s’occupe principalement des gentils et de leur suprématie durant la longue période de l’abaissement d’Israël. En Matthieu seul, nous avons une allusion directe à la fin du siècle ; la raison en est évidente : c’est alors qu’aura lieu la crise décisive dans l’histoire des Juifs. Matthieu, écrivant pour Israël, en vue des conséquences de son infidélité et de cette crise finale, mentionne l’importante question des disciples et la réponse que leur fit Jésus. Il nous indique, en outre, ce qui concerne la chrétienté, c’est-à-dire les disciples envisagés comme professant le nom de Christ tandis qu’Israël le rejetait, et cela conformément à la manière dont il traite la prophétie. Car Matthieu ne considère point seulement les conséquences pour Israël du rejet de leur Messie, mais encore le changement d’économie qui devait avoir lieu après la funeste opposition du peuple à son Roi. Dieu voulait faire surgir du péché même des Juifs à l’égard de Jésus, des merveilles dignes de sa grâce et de sa puissance. Il est question d’abord des Juifs, représentés au verset 1 par les disciples encore imprégnés de leurs anciennes notions judaïques à l’égard du Temple, dont ils venaient d’admirer la splendeur. Jésus leur annonce le jugement qui va venir, et qu’impliquaient ses paroles précédentes : «Votre maison vous sera laissée déserte». C’était là, en effet, «leur maison» ; l’Esprit de Dieu avait disparu du Temple ; à quoi bon le laisser subsister davantage ? «Ne voyez-vous pas toutes ces choses ? En vérité, je vous dis qu’il ne sera laissé ici pierre sur pierre qui ne soit démolie. Et comme il était assis sur la montagne des Oliviers, les disciples vinrent à Lui en particulier, disant : Dis-nous quand ces choses arriveront et quel sera le signe de ta venue et de la fin du siècle». Le Seigneur leur donne un aperçu des événements qui doivent se passer, mais en termes si généraux, qu’on éprouve à première vue quelque peine à distinguer s’il ne s’agit pas ici des chrétiens aussi bien que des Juifs (v. 4-14). L’explication de cette forme de langage se trouve dans le fait que les disciples d’alors sont considérés comme un résidu croyant mais en même temps juif. À partir du verset 15, viennent les détails concernant la dernière demi-semaine de Daniel, dont la prophétie est spécialement mentionnée. L’introduction de l’abomination de la désolation, dans le lieu très-saint, sera le signal de la fuite immédiate des Juifs pieux, semblables aux disciples, et qui se trouveront alors à Jérusalem ; car cet événement sera suivi d’une grande tribulation, telle qu’il n’y en a pas eu depuis le commencement du monde jusqu’à ce jour. Ce ne sera pas seulement une affliction extérieure, temporelle ; il y aura aussi des fourberies sans exemple, de faux Christs et de faux prophètes montreront des signes et des prodiges. Mais le Seigneur, dans sa grâce, avertit les élus par des indications bien plus précises que celles qui sont contenues dans les prophéties de l’Ancien Testament. «Et aussitôt, après l’affliction de ces jours-là, le soleil sera obscurci, et la lune ne donnera pas sa lumière, et les étoiles tomberont du ciel, et les puissances des cieux seront ébranlées. Et alors paraîtra le signe du Fils de l’homme dans le ciel. Et alors toutes les tribus de la terre se lamenteront et verront le Fils de l’homme venant sur les nuées du ciel, avec puissance et une grande gloire». L’avènement du Fils de l’homme occupe une place importante en Matthieu, comme dans tous les Évangiles. Le Christ, naguère rejeté des hommes, reviendra comme le glorieux héritier de toutes choses. Il apparaîtra dans les nuées du ciel pour régner sur Israël, et aussi sur «tous peuples, toutes nations et toutes langues» ; sa venue remplira ses ennemis de confusion et d’effroi. Son premier acte est d’envoyer ses anges pour assembler «ses élus des quatre vents, depuis l’un des bouts du ciel jusqu’à l’autre bout». Il n’y a ici aucune allusion à la résurrection, ni à la transmutation des saints ; il s’agit exclusivement des élus en Israël et de la gloire de Christ comme Fils de l’homme, non pas comme Chef de l’Église qui est son corps. C’est le rassemblement à la fois des élus parmi les Juifs, et des tribus d’Israël dispersées aux quatre vents du ciel, interprétation confirmée par la parabole du figuier qui reparaît ici, mais dans un autre sens ; objet d’anathème ou de bénédiction, le figuier est toujours un type d’Israël.

Puis, nous avons une allusion aux jours de Noé comparés à l’avènement du Fils de l’homme. Le jugement frappera subitement. «Deux hommes seront au champ, l’un sera pris et l’autre laissé ; deux femmes moudront au moulin, l’une sera prise et l’autre laissée». Ce ne sera point un jugement providentiel sur un peuple ou sur une ville et frappant, sans distinction, innocents et coupables. Il n’en sera pas ainsi, lorsque le Fils de l’homme arrivera pour juger les hommes à la fin du siècle. Se trouver à tel ou tel endroit, ne sera pas une raison pour être protégé ; partout il y en aura qui seront pris et d’autres laissé. «Veillez donc, car vous ne savez pas à quelle heure votre Seigneur viendra. Mais sachez ceci que si le maître de la maison eût su à quelle veille de la nuit le larron devait venir, il eût veillé, et n’eût pas laissé forcer sa maison. C’est pourquoi, vous aussi soyez prêts, car le Fils de l’homme viendra à l’heure que vous ne pensez pas».

4.6   [Chapitre 24 v. 45-51 et Chapitre 25 v. 1-30]

Cette transition conduit de la partie du discours consacrée particulièrement aux destinées du peuple juif, à celle qui concerne la chrétienté et qui commence au verset 45. Vient ensuite la parabole des dix vierges, suivie de celle des talents. Remarquons, d’avance, qu’au chapitre 25:13, où le Saint Esprit a écrit : «Veillez donc, car vous ne savez ni le jour ni l’heure», des copistes du Nouveau Testament grec ont ajouté : «en laquelle le Fils de l’homme viendra», ce qui change l’application de ce passage. Aucun critique compétent ne doute que cette phrase ne soit interpolée dans le texte primitif, dont les meilleures copies ne la contiennent pas. L’omission de ces quelques mots donne à l’ensemble une beauté toute particulière.

Nous avons donc premièrement (v. 45-51), pour ce qui concerne la chrétienté, la parabole du serviteur «fidèle et prudent». Il se conforme à la volonté de son maître, en donnant aux domestiques de sa maison la nourriture en temps convenable, et quand son seigneur vient et le trouve agissant ainsi, «il l’établit sur tous ses biens». Le «méchant serviteur», au contraire, qui ne veut pas croire au retour de son maître, et se livre à la violence, en s’associant avec le monde profane, sera surpris par le jugement et aura sa part avec les hypocrites dans la honte et les tourments éternels.

Ce sont là des indications instructives à l’égard de la chrétienté ; il y a plus encore : «Alors le royaume des cieux sera fait semblable à dix vierges qui, ayant pris leurs lampes, sortirent à la rencontre de l’époux. Et cinq d’entre elles étaient prudentes et cinq étaient folles. Celles qui étaient folles, en prenant leurs lampes, ne prirent pas d’huile avec elles ; mais les prudentes prirent de l’huile dans leurs vaisseaux avec leurs lampes. Or, comme l’époux tardait, elles sommeillèrent toutes et s’endormirent». C’est ainsi que la chrétienté entière fait naufrage ; aucune des vierges ne montre par son attitude qu’elle attende l’époux ; elles s’endorment toutes. Cependant, sans qu’il nous soit dit de quelle manière, Dieu prend soin que ce sommeil soit interrompu ; l’attente est renouvelée, et la position primitive est reprise, car au lieu de rester dehors et de veiller, les vierges étaient entrées quelque part pour dormir. À minuit, au milieu du sommeil, il se fait un cri : «Voici, l’époux vient ; sortez à sa rencontre». Ce cri agit sur les vierges folles comme sur les sages. De même aujourd’hui, nombre de personnes parlent et écrivent sur l’avènement du Seigneur ; l’agitation a lieu partout, l’attente devient de plus en plus générale et n’est pas limitée aux enfants de Dieu. Ceux qui errent çà et là à la recherche d’huile sont aussi troublés, que ceux qui en ont dans leurs lampes sont réjouis au contraire en pensant au retour de l’époux. Mais quel contraste ! Les vierges sages s’étaient munies d’avance de cette huile, tandis que les autres avaient prouvé leur folie en essayant de s’en passer. Remarquons bien que la différence ne consiste pas dans l’attente, ou non, de l’arrivée du Seigneur, mais dans la possession ou l’absence de l’huile, de «l’onction du saint». Toutes les vierges portent le nom de Christ. Elles ont des lampes à la main, mais c’est le manque d’huile qui est fatal. «Si quelqu’un n’a pas l’Esprit de Christ, celui-là n’est point de lui». Telles les vierges folles ; elles ignorent par quel moyen leurs compagnes sont devenues sages à salut, et leur recherche inquiète de ce qui leur manque, les sépare même ici-bas de celles avec lesquelles elles étaient sorties au cri de minuit.

Je rejette absolument, comme fausse et indigne d’une intelligence spirituelle, l’idée que les vierges folles représentent des chrétiens qui manquent de lumière sur la prophétie. La possession de Christ est-elle moins précieuse qu’une vue claire de l’avenir, et peut-on se figurer un chrétien sans huile dans sa lampe ? Cette huile figure le Saint Esprit demeurant en chacun de ceux qui se soumettent à la justice de Dieu en Christ. Jean nous enseigne que les plus faibles membres de la famille de Dieu possèdent cette onction ; non seulement les pères et les jeunes gens, mais il le dit expressément des petits enfants. Telles sont les vierges sages qui se préparent pour aller à la rencontre de l’époux. À mesure que l’heure approche, les folles sont de plus en plus inquiètes et agitées. Ne se confiant pas en Christ par la foi, quant à leurs âmes, elles ne possèdent pas l’Esprit et cherchent en vain ce don inestimable. Cependant l’époux arrive, «et celles qui étaient prêtes entrèrent avec lui aux noces, et la porte fut fermée». Les vierges folles sont exclues, le Seigneur ne les connaît pas.

J’ajoute que ces vierges sages se distinguent, par une différence notable, de ceux qui seront appelés à la fin du siècle. Il n’y a pas lieu de supposer que ceux qui traverseront la grande tribulation s’assoupissent comme l’ont fait les saints pendant la longue période de la chrétienté. Les périls et les souffrances, sans précédent dans l’histoire du monde, qui marqueront cette époque, écartent la pensée du sommeil. D’ailleurs, nous n’avons aucune indication dans l’Écriture, qui nous autorise à admettre que ces affligés des derniers jours posséderont le Saint Esprit, privilège spécial du croyant depuis que le Christ rejeté a pris sa place dans le ciel, comme Chef de l’Église. Le Saint Esprit sera indubitablement répandu sur toute chair lors de l’Économie milléniale, mais il n’y a pas de prédiction qui nous autorise à croire que le résidu en soit rempli avant de contempler Jésus. Enfin, ceux qui seront éprouvés dans les derniers temps, ne sont jamais représentés comme allant à la rencontre de l’Époux. Ils s’enfuient à cause de «l’abomination de la désolation», mais c’est là un contraste et non une analogie avec les vierges sages.

La troisième parabole de cette série révèle aux disciples une autre phase de l’avenir. Pendant son absence, le Seigneur répartit aux hommes des dons et en diverse mesure. Ceci se rapporte au christianisme et au témoignage varié qui l’accompagne, tandis que je ne vois rien dans ce qui est prédit pour les derniers jours, qui réponde au sens exact de cette parabole ; alors surgira, au contraire, un témoignage rapide et énergique touchant le royaume. Les dons mentionnés dans notre chapitre m’apparaissent comme l’expression de la grâce active qui travaille pour un maître absent et rejeté du monde.

4.7   [Chapitre 25 v. 31-46]

La dernière scène, à partir du verset 31, est simple à comprendre. Il s’agit de toutes les nations ou gentils. D’abord nous avons eu les juifs, parce que les disciples étaient encore juifs ; puis la phase du christianisme, correspondant au fait que ces derniers sortirent plus tard du judaïsme. Enfin, nous avons affaire ici aux nations, distinctes à la fois du judaïsme et du christianisme, et dont le Fils de l’homme s’occupera lorsqu’il dominera en roi sur la terre. Le jugement prononcé sur elles et qui décide de leur sort éternel, ne dépend pas de la manifestation des pensées secrètes de leur coeur, ni de la manière dont elles ont vécu, mais de la conduite que ces nations auront tenue à l’égard des messagers du Roi, de ceux qu’il nomme ici ses frères, de l’accueil qu’elles auront fait au témoignage final rendu par des Juifs, je n’en doute pas, tandis que le monde sera en admiration devant «la bête» de l’Apocalypse et que les hommes, tombés entre les mains de l’Antichrist, retourneront à l’idolâtrie. Ce témoignage sera en rapport avec les temps de détresse qui suivront l’enlèvement de l’Église au ciel, lorsqu’il sera de nouveau question des destinées de la terre. Sans la puissance vivifiante de l’Esprit, impossible de recevoir un témoignage quelconque venant de Dieu ; aussi ceux qui, pendant le règne de l’erreur et du mensonge, auront accueilli ces messagers du Roi avant qu’il les cite devant son trône de gloire, manifesteront qu’ils ont agi sous l’influence de l’Esprit. En somme, le passage qui nous occupe ne comporte ni l’idée d’un jugement général qui s’étendrait sur une série de siècles, telle que la longue période actuelle de la grâce, ni celle d’un jugement détaillé, relatif à la manière dont les hommes se sont conduits durant leur vie.

4.8   [Chapitre 26]

Là se termine l’enseignement formel de Jésus, soit pour le présent, soit pour l’avenir. La scène suprême approche. Le Seigneur Jésus avait été présenté au peuple, il avait prêché, fait des miracles, formé des disciples ; il avait répondu aux différentes classes de ses adversaires, il avait annoncé l’avenir jusqu’à la fin du siècle. Maintenant il se prépare à souffrir, en s’abandonnant sans réserve entre les mains de son Père. Aussi n’est-ce plus l’homme qui le juge par ses paroles, mais Dieu qui le juge en sa personne sur la croix.

Comme la grâce et la vérité sont venues par Jésus Christ, nous voyons aussi qu’il maintient les affections du coeur dans leur plénitude. Ici, loin de la foule, le Seigneur prend pour un peu de temps le repos dont il lui est donné de jouir encore sur la terre. Le ministère actif terminé, il restait la croix…, quelques heures seulement, mais d’une importance insondable, éternelle, avec laquelle rien absolument ne peut se comparer. La scène de Béthanie est racontée par tous les évangélistes, à l’exception de Luc, et prélude à la croix tout en formant contraste avec elle. Au moment même où l’Esprit de Dieu agissait avec puissance dans un coeur qui aimait le Sauveur, Satan incitait les hommes à tenter leurs suprêmes efforts contre Lui. Quel moment pour le ciel, pour la terre, et pour l’enfer ! Malgré toute sa haine et malgré ses efforts, combien l’homme était petit ! C’est son impuissance surtout qui apparaît en face de cette victime, abandonnée, semblait-il, à la fureur de ses ennemis. Et pourtant c’est alors, quand il ne faisait que souffrir, que Jésus a accompli toutes choses, tandis qu’eux, ses adversaires, libres d’agir à leur guise, car c’était «leur heure et la puissance des ténèbres», n’ont accompli que l’iniquité ; mais même ainsi, en dépit de tous leurs plans, c’est la volonté de Dieu qui s’est accomplie. Leur dessein a réussi de manière à mettre le comble à leurs péchés, mais jamais selon toute l’intention de leur coeur. Leur crainte était d’abord que l’arrestation de Jésus n’eût lieu pendant la fête de la Pâque ; mais, dès le commencement, Dieu avait résolu au contraire que la mort de Jésus arriverait précisément à cette époque. «Ils s’assemblèrent, ils tinrent conseil ensemble pour se saisir de Jésus par ruse, afin de le faire mourir». Le résultat en fut que l’arrestation ne devait pas avoir lieu «durant la fête, afin qu’il n’y eût pas de tumulte parmi le peuple». Mais ils étaient loin de prévoir la trahison d’un disciple et la sentence du gouverneur romain. Il ne se fit point d’émeute populaire, comme ils l’avaient redouté, et Jésus mourut pendant la fête, selon les conseils de Dieu.

Arrêtons-nous quelques instants avec le Seigneur dans cette maison, où Marie répand devant Lui l’hommage d’un coeur qui l’aimait et l’adorait. Déjà l’Esprit, «la promesse du Père», qui allait être bientôt répandu en abondance, agissait alors dans les instincts de la nouvelle nature qu’elle possédait. «Et comme Jésus était à Béthanie dans la maison de Simon le lépreux, une femme, ayant un vase d’albâtre plein d’un parfum de grand prix, vint à Lui et le répandit sur sa tête pendant qu’il était à table». Ce nard odoriférant n’avait pas été préparé à la hâte pour cette occasion. Marie l’avait gardé (voyez Jean 12:7), pour l’offrir à Jésus en vue du danger que son amour pressentait ; car un amour profond et véritable devine ce que la prudence la plus exercée ne réussit pas à prévoir. Cette huile parfumée fut répandue sur la tête et sur les pieds de Jésus. Jean nous dit que Marie oignit ses pieds ; mais Matthieu avait présente à sa pensée la royauté de Jésus, et l’usage voulant que la tête d’un roi fût ointe d’huile, c’est ce côté de l’action qu’il s’applique à faire ressortir, comme étant en rapport avec la dignité dû Messie. Jean, au contraire, qui nous montre la personne de Christ comme étant infiniment supérieure à tous les rois de la terre, bien qu’il se soit abaissé dans son amour, dit seulement que Marie oignit les pieds du Seigneur.

L’amour de Marie et son appréciation intime de la gloire de Jésus la conduisirent à agir de la même manière que la pécheresse, dont la présence de Jésus en grâce avait touché le coeur, et que Luc mentionne au chap. 7 de son Évangile ; car c’est à une époque antérieure, et dans la maison d’un autre Simon, que cette femme apporta un vase d’albâtre plein de parfum, dont elle oignit les pieds du Sauveur en les couvrant de ses larmes et de ses baisers et en les essuyant avec ses cheveux. Nous voyons que, d’une part, le sentiment profond du péché et de la grâce, d’autre part l’adoration de l’amour qui comprend la gloire de Jésus, opèrent les mêmes effets.

Le Seigneur défend la soeur de Lazare contre les récriminations de ses disciples mécontents et refroidis. Une seule âme pervertie peut en corrompre d’autres ; les disciples ressentent pour un moment l’influence du poison insinué par l’un d’entre eux : triste exemple de ce que sont nos coeurs, en présence même du plus grand amour ! Judas complotait dans l’ombre ; mais bien que ses compagnons ne fussent pas à égal degré accessibles aux suggestions de Satan, il y avait cependant chez eux une arrière-pensée d’égoïsme à l’égard de Jésus lorsqu’ils dirent : «À quoi bon cette perte ?» Combien souvent l’influence de l’Ennemi ne se cache-t-elle pas sous un semblant de préoccupation pour la doctrine, comme ici pour les pauvres ! Puis nous voyons qu’il se sert du dévouement de Marie pour pousser Judas à commettre son dernier forfait ; l’acte même qui était l’expression d’un amour que celui-ci ne pouvait apprécier, détermine en lui la résolution d’accomplir son crime, et il sort précipitamment de la maison de Simon pour vendre son Maître. «Que voulez-vous me donner, et je vous le livrerai». Le marché se conclut, «une alliance avec la mort, un pacte avec l’enfer» (És. 28:15). «Ils lui comptèrent trente pièces d’argent». Voilà le prix auquel Israël, auquel l’homme estima Jésus.

De même que Marie avait présenté au Seigneur un gage de son amour, en retour duquel il immortalise le souvenir de sa foi, de même aussi Jésus lui-même institue un gage impérissable de son amour dans la fête nouvelle qu’il fonde pour ses disciples, afin que ce pain et ce vin, qu’il consacre, perpétuent sur la terre son souvenir au milieu des siens. J’aurai, en parlant des autres Évangiles, l’occasion de revenir sur quelques traits qui caractérisent la manière dont Jésus établit ce mémorial.

Après cela, il se rendit à Gethsémané. Quelles que fussent les tristesses, les douleurs, les souffrances de Jésus de la part des hommes, il ne les endura jamais sans en avoir porté d’abord le fardeau sur son coeur, seul à seul avec son Père. Avant de les subir de fait et extérieurement, il les subissait intérieurement en son esprit. Je crois que c’est ici le trait caractéristique de ce qui nous est raconté, bien qu’il s’agisse, en outre, des terreurs de la mort, — et de quelle mort ! — sous la puissance du prince de ce monde qui cependant ne trouva rien en Lui. Ainsi, à cette heure même, c’est Dieu qui fut glorifié dans le Fils de l’homme, comme aussi après avoir été ressuscité d’entre les morts par la gloire du Père, il déclare à ses frères le nom de son Père et de leur Père, de son Dieu et de leur Dieu : la nature de Dieu et leur relation avec Lui. En Gethsémané, toutefois, Jésus invoque seulement son Père ; tandis que, sur la croix, il s’écrie : «Mon Dieu ! pourquoi m’as-tu abandonné ?»

Le Seigneur, dans le jardin des Oliviers, exhorte ses disciples à veiller et à prier ; mais c’est ce qu’ils trouvent le plus difficile : ils s’endorment et ne prient pas. Quel contraste aussi entre leur conduite et celle de Jésus, quand vint l’épreuve, bien que leur part en fût légère comparée à la sienne ! Le monde envisage la mort avec le sang-froid qui brave tout, parce qu’il ne croit à rien, ou elle est à ses yeux une angoisse qui met fin aux jouissances terrestres, le sombre portail qui conduit à l’inconnu. Pour le croyant, pour le disciple juif, avant la rédemption, la mort était, en un sens, plus terrible, à cause des lumières qu’il possédait sur Dieu et sur l’état moral de l’homme. Mais maintenant tout a été changé par la mort de Christ, dont les disciples n’avaient qu’une vague idée, mais dont l’ombre seule, en se projetant sur eux, suffisait pour les terrifier et pour paralyser leur foi. Pierre, qui avait le plus de confiance en la force de son affection, prouva combien peu il savait ce que c’est que la mort ; et qu’eût-elle été pour lui en comparaison de ce qu’elle était pour Jésus ! Ainsi tous faiblissent. Un seul resta debout, inébranlable, montrant au milieu de son anéantissement même, qu’il était Celui qui donne la force, et manifestant les richesses de la grâce alors qu’il se trouvait broyé sous le poids d’un jugement tel que l’homme n’en connaîtra jamais.

Son heure est venue ; le Seigneur n’est plus entouré de ses disciples ; faibles, vacillants ou traîtres, ils l’ont tous abandonné. Il se trouve maintenant seul au pouvoir d’un monde ennemi, des prêtres, des gouverneurs, des soldats et du peuple. Toutefois les tentatives des hommes échouent. Ils ont leurs témoins à charge, mais les dépositions de ces derniers ne s’accordent pas. Partout l’impuissance de l’homme, même en sa méchanceté ; et Dieu seul gouverne. N’est-il pas merveilleux que même pour faire mourir Jésus, on fût obligé d’avoir recours à son propre témoignage ! Car ce ne furent pas les dépositions des faux témoins, mais le double témoignage de Jésus, rendu devant le souverain sacrificateur et le gouverneur romain, qui amena la consommation du crime. Ponce Pilate, malgré les pressentiments de sa femme (car Dieu fit en sorte qu’un témoignage providentiel servît encore d’avertissement), et bien qu’il connût la malice des Juifs et l’innocence de l’accusé, innocence qu’il avoua lui-même, se laissa néanmoins entraîner à faire, contre sa conscience, la volonté des Juifs qu’il méprisait.

4.9   [Chapitre 27]

Avant que Jésus fût conduit «au lieu appelé Golgotha», les Juifs manifestèrent encore une fois leur état moral ; car, lorsque Pilate, en son insouciance, leur donna le choix entre Jésus et Barabbas, ils demandèrent aussitôt, d’un commun accord, non sans l’instigation de leurs prêtres, la libération du «brigand» et du «meurtrier». Telle fut la décision du peuple de Dieu à l’égard de son Roi, parce qu’il était le Fils de Dieu, l’Éternel, et non pas simplement un homme. Mais Pilate écrivit l’accusation amèrement ironique : «Celui-ci est Jésus, le Roi des Juifs». Dieu s’était servi du gouverneur romain pour rendre ce témoignage. Il en ajouta un autre direct et miraculeux : depuis la sixième jusqu’à la neuvième heure, il y eut des ténèbres sur tout le pays. Puis, lorsque Jésus, ayant crié à haute voix, rendit l’esprit, un fait se passa qui dut frapper singulièrement les Juifs : «Le voile du temple se déchira en deux, depuis le haut jusqu’au bas ; la terre trembla et les rochers se fendirent». Quel avertissement pour Israël ! La mort de Jésus devenait le coup de mort donné à tout le système juif par Celui qui se manifestait comme le créateur du ciel et de la terre. En même temps, la puissance de la mort est anéantie : «Les sépulcres s’ouvrirent, et beaucoup de corps des saints endormis ressuscitèrent, et étant sortis des sépulcres après sa résurrection, ils entrèrent dans la sainte Cité et se montrèrent à plusieurs».

Je n’hésite pas à affirmer que la mort de Jésus est le seul moyen par lequel on est délivré justement du péché. La grande puissance de Dieu est manifestée en la résurrection du Sauveur ; mais qu’est-ce que la puissance de Dieu pour un pécheur placé en face de Lui, comparée avec la justice, avec la grâce ? C’est la mort de Jésus qui est le pivot de tous les conseils et de toutes les voies de Dieu en justice ou en grâce. La résurrection, certainement, est la puissance qui les manifeste ; mais ce qu’elle proclame, c’est la vertu de la mort de Christ, parce que cette dernière seule a moralement justifié Dieu. Le rejet et la mort de Christ ont démontré que rien absolument ne pouvait triompher de son amour. C’est pour cela qu’en Jésus lui-même, il n’y a rien comme sa mort qui donne une base commune de repos à la fois à Dieu et à l’homme. Lorsqu’il s’agit de puissance, d’affranchissement, de vie, c’est la résurrection qui s’offre à nos regards ; voilà pourquoi, dans les Actes des apôtres, elle occupe une place si éminente, car il s’agissait de prouver, d’un côté, que la grâce de Dieu avait été méprisée, de l’autre, que Dieu, en ressuscitant Jésus d’entre les morts et en le mettant à sa droite, avait annulé la sentence prononcée contre Lui par les hommes. La mort de Jésus ne pouvait servir de démonstration à ces vérités, puisqu’elle donnait précisément à l’homme une apparence de victoire. La résurrection, en revanche, a prouvé le néant de cette victoire, et que l’homme avait Dieu contre lui. Les apôtres se fondaient donc sur la résurrection pour démontrer l’opposition des hommes à Dieu et le jugement que Dieu manifestait dès lors sur l’acte qu’ils avaient commis. J’admets certes que la résurrection de Jésus nous révèle la faveur de Dieu à l’égard de ceux qui croient ; mais il y a une différence absolue entre le croyant et le pécheur, et quelque immense que l’amour de Dieu apparaisse dans le don et la mort de Jésus, sa résurrection en elle-même ne contient pour le pécheur que la certitude d’une condamnation méritée. L’importance de la mort et celle de la résurrection apparaissent ici d’une manière éclatante : ce n’est pas lors de la résurrection, mais à la mort de Jésus, que le voile du temple se déchira ; ce n’est pas sa résurrection, mais sa mort, qui ouvrit les sépulcres ; toutefois les saints ne sont apparus qu’après qu’il eut été Lui-même ressuscité. De même aussi, nous ne pouvons connaître la valeur entière de la mort de Jésus qu’en la contemplant des hauteurs de la résurrection ; mais ce que nous contemplons alors, ce n’est pas la résurrection elle-même, c’est sa mort. Gardons-nous donc d’atténuer la valeur que l’une et l’autre ont aux yeux de Dieu et qu’elles doivent avoir pour notre foi. Lorsque nous nous rassemblons le jour du Seigneur, nous faisons, en rompant le pain, la commémoration non de sa résurrection, mais de sa mort, et en même temps nous ne la faisons pas le jour de sa mort, mais celui de sa résurrection. Si j’oublie que c’est le jour de sa résurrection, je comprends peu ce que c’est que l’affranchissement et la joie ; si, au contraire, ce jour-là ne me remet en mémoire que la résurrection, il est évident que la mort de Christ a perdu la valeur de sa grâce infinie pour mon âme. Les Égyptiens essayèrent de franchir la mer Rouge à la poursuite d’Israël, au travers des eaux qui lui servaient de muraille à droite et à gauche ; mais les linteaux de leurs portes n’avaient pas été arrosés du sang de l’agneau pascal. C’est là, j’en conviens, un cas extrême et le jugement de l’homme naturel ; mais cet exemple même peut nous servir d’enseignement, afin que nous apprenions non pas à moins estimer la résurrection de Jésus, mais à estimer davantage sa mort et son sang répandu. Du côté de Dieu et du côté de l’homme, il n’y a rien de comparable à la mort de Christ.

Tandis que les femmes galiléennes, fidèles jusqu’au dernier instant, entourent la croix de Jésus, les hommes coupables qui avaient comploté sa mort, sont pleins d’anxiété ; se souvenant des paroles que «ce séducteur» avait dites touchant sa résurrection, ils placent des sentinelles auprès du sépulcre, fermé par une grande pierre, sur laquelle ils apposent leur sceau. Vaines précautions ! L’Éternel qui habite les cieux se riait d’eux.

4.10                   [Chapitre 28]

Quelques femmes étaient venues la veille contempler la place où reposait le corps du Seigneur. Et le matin, à l’aube du jour, quand il n’y avait là que les soldats qui gardaient le sépulcre, «l’Ange du Seigneur descendit du ciel». Il n’est pas dit que Jésus ressuscita en ce moment, et encore moins que l’ange roula pour Lui la pierre qui fermait le tombeau. Celui qui passa à travers les portes qui avaient été fermées par crainte des Juifs, pouvait, avec la même facilité, traverser la pierre scellée, en dépit de tous les soldats de l’empire romain. À l’apparition de l’ange qui s’était assis, après avoir roulé la grande pierre qui fermait l’entrée du sépulcre, où notre Seigneur, bien que «le méprisé des hommes», avait néanmoins accompli la prophétie d’Ésaïe, «en étant avec le riche dans sa mort», les gardes, malgré leur dureté et leur bravoure, furent tellement saisis de frayeur qu’ils «devinrent comme morts» ; mais l’ange dit aux femmes : «Pour vous, n’ayez point de peur ; car je sais que vous cherchez Jésus le crucifié ; il n’est pas ici ; car il est ressuscité, comme il l’avait dit. Venez, voyez le lieu où le Seigneur était couché ; et allez-vous-en promptement, et dites à ses disciples qu’il est ressuscité des morts. Et voici, il s’en va devant vous en Galilée : là vous le verrez».

Matthieu ne fait point mention des diverses apparitions du Seigneur dans Jérusalem après sa résurrection. Mais le fait sur lequel il insiste, c’est, qu’après sa résurrection, le Seigneur se rendit dans la contrée ou l’hostilité des Juifs l’avait conduit à séjourner habituellement, et où, selon la prophétie d’Ésaïe, il avait répandu autour de Lui une grande lumière ; car ce fut en Galilée, au milieu des pauvres et des méprisés, que le Seigneur renoua ses relations avec le résidu représenté par les disciples.

Tandis que les femmes s’étaient mises en route pour porter aux disciples la message de l’ange, le Seigneur lui-même leur apparut : «Et elles s’approchèrent de Lui, saisirent ses pieds, et Lui rendirent hommage». Il est remarquable que cet acte d’adoration soit mentionné ici comme permis, tandis que Jean nous apprend que le même jour Jésus refusa un hommage semblable de la part de Marie-Madeleine. Voici, selon moi, l’explication de ces deux faits également historiques. Matthieu nous montre ici que le Messie rejeté et ressuscité ne se contente pas d’entrer en rapport avec ses disciples en Galilée, mais qu’en acceptant le culte des femmes galiléennes, il donne un gage des relations personnelles qu’il établira avec le résidu d’Israël aux derniers jours ; car les Juifs s’attendront à la manifestation et à la présence corporelle du Messie.

Dans le récit de Jean, nous avons un point de vue différent et opposé ; car Marie-Madeleine, mise en rapport spirituel avec Celui qui allait quitter la terre pour monter dans les cieux, représente les Juifs croyants séparés des relations judaïques et qui ne devaient plus connaître Christ selon la chair. Selon Matthieu, les deux Marie touchèrent Jésus, sans qu’il les en empêchât, et l’adorèrent dans sa présence matérielle. Selon Jean, Jésus dit à Marie de Magdala (à laquelle il apparut premièrement, voyez Marc 16:9) : «Ne me touche pas, car je ne suis pas encore monté vers mon Père ; mais va vers mes frères, et dis-leur : Je monte vers mon Père et votre Père, vers mon Dieu et votre Dieu». Désormais le culte devait être rendu au Seigneur dans les cieux, invisible, mais connu par la foi. En somme, Matthieu nous présente Jésus recevant des femmes galiléennes un culte matériel, et sanctionnant ainsi les espérances juives de voir le Messie sur la terre, l’objet de l’adoration d’Israël ; tandis que Jean fait ressortir l’ascension de Jésus et son absence corporelle, comme plaçant les âmes des croyants dans une relation plus intime et plus élevée avec Lui et avec Dieu. Il est par conséquent fort naturel de ne point trouver en Matthieu le récit de l’ascension. À première vue néanmoins, l’omission de ce fait parait si extraordinaire, qu’un commentateur bien connu en Angleterre, M. Alford, a fondé là-dessus une hypothèse selon laquelle notre Évangile serait une traduction grecque incomplète de l’original écrit en langue hébraïque ; un apôtre, à son avis, devait nécessairement parler d’un événement aussi miraculeux. Or, il me parait certain, au contraire, qu’en ajoutant l’ascension au récit de Matthieu, on lui enlèverait, par cela même, un des traits qui en font la beauté.

En contraste avec les sacrificateurs et les Scribes, essayant de cacher leur crime par le moyen de la corruption et de mensonges «répandus parmi les Juifs, jusqu’à aujourd’hui», nous voyons le Seigneur réuni à ses disciples sur une montagne de la Galilée, et les envoyant pour évangéliser les nations. Le changement d’économie est démontré par la différence entre la mission confiée ici aux disciples et celle du chapitre 10. Maintenant ils sont appelés à baptiser au nom du Père. Il ne s’agit plus du Dieu Tout-Puissant, de l’Éternel d’Israël, mais du Père, du Fils et du Saint Esprit. Voilà ce qui caractérise le christianisme. Loin d’être une cérémonie judaïque, le baptême est précisément, ce qui a supplanté le judaïsme ; loin d’être un débris des économies antérieures, qu’on puisse modifier ou supprimer à son gré, il est au contraire la pleine révélation du nom de Dieu, tel qu’il n’a jamais été manifesté avant la mort et la résurrection de Jésus. Les barrières juives qui avaient entouré le Seigneur pendant les jours de sa chair sont brisées ; l’économie nouvelle apparaît.

L’Évangile de Matthieu se termine par ces paroles magnifiques : «Voici, je suis toujours avec vous jusqu’à la consommation du siècle». Combien la forme particulière que revêt ici la vérité, eût été affaiblie, ou perdue, si l’ascension de Jésus était encore mentionnée. En confiant à ses disciples une mission vaste comme le monde, Jésus grave dans leurs coeurs la promesse de sa présence jusqu’à la fin des temps ; puis la scène se ferme. Avant de partir pour cette mission importante et périlleuse, les siens ont entendu qu’il sera, quoique invisible, toujours avec eux sur la terre.