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Introduction à l’étude des Évangiles
Évangile de Matthieu
par William Kelly
1° édition Lausanne, 1883 ; les sous-titres entre crochets ont été ajoutés par Bibliquest
Table des matières :
4.6 [Chapitre 24 v. 45-51 et Chapitre 25 v. 1-30]
Dieu dans les quatre narrations qu’il nous a données de la vie du Seigneur Jésus-Christ, a manifesté non seulement sa grâce et sa sagesse, mais aussi la perfection de son Fils. Notre sagesse consiste dans le désir de profiter de toute la lumière qu’il nous a communiquée et à recevoir implicitement ce qu’il a dicté pour notre instruction. En comparant ces quatre Évangiles au point de vue particulier que Dieu nous révèle en chacun d’entre eux, nous apprendrons, à connaître les lignes variées de la vérité éternelle qui convergent vers un même point, Jésus-Christ.
J’ai pensé, avec l’aide du Seigneur, parcourir d’abord le livre de Matthieu, en relevant dans une esquisse rapide les traits qui le caractérisent et les principaux événements qu’il a plu au Saint Esprit de révéler. Rappelons-nous, en étudiant les Évangiles, qu’il n’entrait pas dans les desseins de Dieu de nous faire connaître chaque détail de l’histoire de Jésus Christ, mais seulement quelques discours et quelques faits marquants de sa vie ; chose d’autant plus frappante, que les quatre écrivains inspirés rapportent souvent les mêmes miracles, les mêmes paroles et les mêmes incidents. Ces récits sont courts, rédigés avec une grande sobriété. Mais quelles richesses de grâce ils contiennent, que de rayons lumineux de la gloire insondable de Christ ! Les omissions et les répétitions que je viens de signaler, manifestent bien clairement, à mon avis, le dessein qu’avait Dieu de montrer en chaque Évangile la gloire de son Fils sous un aspect différent et particulier. Avant de considérer en détail celui de Matthieu, jetons un coup d’oeil sur son ensemble et pénétrons-nous de la pensée dominante du Saint Esprit. La foi simple cherche l’intention de Dieu ; quand nous l’aurons saisie, ne la perdons plus de vue, car elle nous sera d’un secours plein d’intérêt à mesure que nous avancerons.
Quelle est donc cette pensée dominante que l’on retrouve dans toutes les parties de l’Évangile de Matthieu ? Les premiers versets nous l’annoncent. C’est le Seigneur Jésus, Fils de David, Fils d’Abraham, le Messie, et non seulement l’Oint de l’Éternel, mais aussi celui qui se prouve Lui-même et que Dieu déclare être l’Éternel. Les autres Évangiles contiennent assurément la preuve que Jésus-Christ est l’Éternel et Emmanuel, mais nulle part nous n’en trouvons une attestation aussi positive et complète. La notion généralement adoptée que Matthieu a écrit particulièrement en vue des Juifs est fort juste. On découvre des preuves internes irrécusables qu’il s’adresse spécialement à des Juifs convertis, afin de les amener à une connaissance plus approfondie de la gloire du Seigneur Jésus. Aussi abonde-t-il en témoignages propres à convaincre l’esprit d’un Juif, à renverser ses objections, et à élargir le cercle de ses idées. De là, cette exactitude dans les citations tirées de l’Ancien Testament touchant le Messie, ces déclarations prophétiques concentrées sur sa personne, l’ordre enfin dans lequel les miracles de Christ et les principaux événements de sa vie sont classés et réunis. Tout cela est en rapport avec les difficultés qui se présentent naturellement à l’idée d’un Juif, et avec une telle profusion de preuves, que l’intention de Dieu en devient évidente, si nous comparons cet Évangile avec les autres. Matthieu commence par établir un fait d’une importance capitale au point de vue juif, la généalogie de Jésus : «Le livre de la généalogie de Jésus-Christ, Fils de David, Fils d’Abraham» ; deux indications essentielles pour un Juif ; car la grâce de Dieu avait donné la royauté à David, tandis qu’Abraham avait été le premier dépositaire de la promesse. En outre, nous trouvons ici, par le moyen de cet arbre généalogique, de précieux enseignements touchant le péché de l’homme et la grâce de Dieu. Les noms de quatre femmes y sont mentionnés, qu’aucun historien n’eut songé, bien certainement, à inscrire en cet endroit. Qui, sinon Dieu lui-même, en sa sagesse et sa miséricorde, eût jugé convenable de nous rappeler que «Juda engendra Pharès et Sara de Thamar». L’homme aurait caché avec soin ces tristes faits ; il aurait retracé l’histoire d’ancêtres augustes, ou concentré exclusivement l’attention sur celui qui, par son génie et sa renommée, dépassait tous les autres. La mention faite de ces quatre femmes est rendue plus frappante encore par le silence gardé sur d’autres noms qui nous semblent plus dignes d’être rappelés : il n’est question ni de Sara, ni de Rébecca, ni de tant d’autres personnes remarquables dans l’ascendance féminine de Jésus ; mais Thamar est nommée déjà au verset 3, et plus loin Rahab, une païenne dont la réputation n’avait rien d’honorable. C’est en vain qu’on a cherché à atténuer ces faits ; on ne parviendra ni à donner le change sur le caractère de Rahab, ni à affaiblir la grâce que le Seigneur lui a témoignée. Des quatre femmes inscrites sur l’arbre généalogique, la figure de Ruth est la plus douce et la plus pure ; toutefois elle appartenait à une race maudite, celle de Moab, à laquelle le Seigneur avait interdit l’entrée dans la congrégation d’Israël, jusqu’à la dixième génération. Que dire enfin de Salomon, «que le roi engendra de celle qui avait été femme d’Urie ?» Quelle humiliation pour ceux qui s’appuyaient sur la justice humaine ! Quel renversement des idées des Juifs à l’égard de leur Messie ! Christ n’était pas un Messie selon le coeur de l’homme, mais selon le coeur de Dieu, un Messie qui pouvait entrer en relation avec des pécheurs, et dont la grâce incommensurable savait atteindre une Moabite, les gentils, les gens de mauvaise vie, les péagers et les pécheurs.
On pouvait se révolter contre la largeur de ces vues, mais il était impossible de retrancher les noms méprisés de la généalogie du vrai Messie, puisqu’il devait descendre de David par Salomon. Dieu, dans ses desseins de sagesse et d’amour, a jugé bon de nous révéler ces choses, afin que nous prenions part à la joie qu’il éprouve en nous retraçant, selon sa propre grâce, la généalogie de Jésus-Christ.
Celui-ci devait remplir deux conditions. Il fallait qu’il naquît réellement de la Vierge, et qu’il héritât, selon la promesse, des droits royaux de la maison de David par la branche de Salomon. Il était indispensable aussi que le fils de la Vierge et le fils légitime d’un descendant de Salomon, fût, dans le sens le plus littéral et le plus étendu, l’Éternel d’Israël, Emmanuel, Dieu avec nous. Le récit de Matthieu, seul, malgré sa brièveté, nous satisfait pleinement sur ces points capitaux : «La naissance de Jésus-Christ arriva en cette manière : c’est que Marie, sa mère, étant fiancée à Joseph, avant qu’ils fussent ensemble, se trouva enceinte du Saint Esprit». L’immense portée de ce dernier fait, l’action du Saint Esprit, nous est présentée d’une manière encore plus complète dans l’Évangile de Luc, qui nous entretient de l’homme Jésus-Christ ; j’y reviendrai en parlant du troisième Évangile. Mais en Matthieu il s’agit avant tout d’établir la parenté du Messie avec Joseph, c’est pourquoi l’ange lui apparaît, tandis qu’en Luc il se fait voir à Marie. Cette différence ne saurait être accidentelle. Les deux récits sont également vrais, mais chacun a un but distinct. C’est par la sagesse divine que Matthieu parle de la visite de l’ange à Joseph, et c’est par la même direction d’en haut que Luc raconte l’apparition de l’ange à Marie. Matthieu, tout en attestant que Marie était réellement la mère de notre Seigneur, était appelé surtout à établir la paternité légale de Joseph, puisque, par le fait seul qu’il était né de Marie, Jésus n’héritait nullement d’un droit indiscutable au trône de David. La divinité même de Jésus-Christ, quoique bien plus importante, n’était pas le fondement de ses droits à la royauté. Indépendamment de sa gloire éternelle, il s’agissait d’établir un titre messianique qu’aucun Juif ne pût contester ; la grâce infinie de Jésus le porta à s’abaisser ainsi, et la sagesse divine sut mettre d’accord des conditions qui, à vues humaines, semblaient inconciliables. Dieu parle et les choses s’accomplissent. Le Saint Esprit fixe donc notre attention sur ces points. Il était indispensable que le Messie fût légalement le fils de Joseph, descendant en ligne directe du roi David par Salomon ; et cependant, s’il eût été réellement fils de Joseph selon la chair, tout changeait d’aspect. Il y avait là pour la sagesse de l’homme une contradiction irrémédiable, car il semblait que pour devenir le Messie, Jésus dût à la fois être et ne pas être le fils de Joseph. Mais à Dieu rien n’est impossible, et la foi peut recevoir avec assurance la vérité qui nous a été révélée. Christ était légalement fils de Joseph, les Juifs eux-mêmes ne pouvaient le nier, mais en réalité fils de Marie : «la semence de la femme». «Avant que le mari et la femme fussent ensemble, Marie se trouva enceinte par le Saint Esprit». Christ était donc aussi l’Éternel, son nom même le prouve : «Il sera appelé Jésus, car il sauvera son peuple de leurs péchés» ; ainsi le peuple de l’Éternel Lui appartenait. Cette vérité se trouve confirmée ici par la citation d’une prophétie d’Ésaïe, et par l’application du nom d’Emmanuel, Dieu avec nous, qui ne se trouve que dans l’Évangile de Matthieu.
Le fait que la généalogie de Jésus-Christ est ici retracée selon la manière juive, devait précisément convaincre non seulement les Juifs, mais aussi tout homme intelligent et droit de coeur. Cependant elle a été vivement attaquée par des critiques modernes qui n’ont pas hésité à soulever des objections que les Israélites les plus hostiles n’ont jamais formulées. Or, s’il avait existé dans la généalogie du Seigneur Jésus la plus légère inexactitude, ce sont ceux-là, les tout premiers, qui se seraient empressés de la faire ressortir. Cette triste tâche était réservée à la chrétienté. On a découvert qu’il existait une lacune dans la généalogie de Jésus-Christ, sans s’inquiéter du fait que les omissions de noms abondent dans l’Ancien Testament, et qu’on n’exigeait sur les tables généalogiques que les indications, ou points de repère, indispensables pour en établir la validité.
Prenez, par exemple, la généalogie d’Esdras. Il omet, non pas trois, mais sept anneaux dans la chaîne, et quel qu’ait été le motif de cette suppression, il est de toute évidence qu’un sacrificateur ne publierait pas sa propre généalogie sous une forme défectueuse, c’est-à-dire illégale. Si ces omissions étaient permises dans le cas d’un sacrificateur, lorsque la plus petite inexactitude eût annulé toutes ses prétentions au sacerdoce, la même liberté était évidemment autorisée dans la généalogie de Jésus-Christ. Remarquez en outre que la lacune qu’on signale ne se trouve pas dans la portion de la généalogie juive qui est en dehors des livres inspirés de l’Ancien Testament, mais bien dans le centre des récits historiques de l’Écriture, de sorte qu’un enfant même peut ajouter les noms qui ont été retranchés. Cette exclusion ne provient donc ni d’inadvertance, ni d’ignorance ; elle est intentionnelle. Ne serait-elle pas un jugement de Dieu sur l’alliance de Joram avec Athalie ; la fille du coupable Achab ? (comparez le verset 8 avec 2 Chron. 21 à 26). Achazia, Joas et Amatsia disparaissent, et la généalogie est reprise avec Ozias, sans tenir compte ni de ces trois rois, ni de cette femme impie.
Il y avait encore une autre raison purement extérieure pour la suppression de certains noms dans la généalogie de Jésus-Christ. Il a plu à l’Esprit de Dieu d’indiquer dans chacune des trois divisions de cette généalogie, c’est-à-dire d’Abraham à David, de David à la captivité, et de la captivité à Christ, quatorze générations ; il fallait donc retrancher de la chaîne généalogique les anneaux surnuméraires. S’il y avait, de par l’Esprit de Dieu, une nécessité pour l’écrivain inspiré de se renfermer dans certaines limites quant au nombre des générations mentionnées, la sagesse divine pouvait seule aussi déterminer le choix des noms qui devaient être maintenus.
Ce chapitre nous présente la ligne ascendante de Jésus-Christ, et aussi la Personne elle-même du Fils de David, si longtemps attendu, qui nous y est désigné d’une manière précise et absolue comme le Messie. De plus, la gloire inhérente à sa personne, une gloire intrinsèque et supérieure, nous est révélée. Il avait droit au titre de Fils de David, de Fils d’Abraham ; mais il était, il est, il ne pouvait être que l’Éternel, Emmanuel. C’était là un point capital à établir pour des Juifs ; car leur incrédulité ne savait pas discerner dans le Messie d’Israël une gloire plus excellente que la royauté messianique, ni une origine plus élevée que la descendance de la maison de David. Aussi, dès le début de l’Évangile de Matthieu, l’attention est dirigée vers la gloire éternelle, divine, de Celui qui daigna venir comme le Messie. Assurément, si l’Éternel s’abaissa jusqu’à naître de la Vierge, c’est qu’il avait devant Lui un dessein à accomplir bien autrement grand encore que la prise de possession du trône de David. La plus simple perception de sa gloire personnelle renverse de prime abord toutes les conclusions que se permettait de faire l’incrédulité juive, puisque Celui dont la gloire est infinie devait nécessairement faire une oeuvre en rapport avec cette gloire ; voilà ce que comprirent les Israélites croyants, et en même temps la pierre d’achoppement à laquelle Israël incrédule se heurta et par laquelle il fut broyé.
Si le but du premier chapitre est de manifester la gloire éternelle et par conséquent, le vrai caractère du Messie, en contraste avec les idées mesquines des Juifs à son égard, le second chapitre établit le contraste entre l’accueil qu’il reçut des sages de l’Orient, et celui qui l’attendait à Jérusalem. Sa descendance directe du roi David était légalement prouvée ; sa gloire dépassait toute gloire humaine ; mais quelle faveur trouva-t-il au milieu des siens ? Il fut, dès le début, le Messie rejeté, et rejeté par ceux qui avaient mission de lui rendre hommage, tels que les scribes, les pharisiens, les sacrificateurs. Tout Jérusalem fut troublé à la pensée de la naissance du Messie.
Toutefois Dieu voulait qu’un si grand Roi reçût le témoignage qui Lui était dû. Les Juifs n’étaient pas préparés à le recevoir ; Dieu fait venir des bouts de la terre ceux qui souhaiteront la bienvenue au Messie d’Israël, à Jésus-l’Éternel ; des gentils partent de l’Orient, conduits par une étoile qui avait pour leur coeur un attrait mystérieux. Quelques traces de la prédiction de Balaam au sujet de «l’étoile procédant de Jacob» persistaient encore comme tradition à cette époque dans les pays orientaux, et il plut à Dieu de donner à cette prophétie un accomplissement littéral, outre sa signification symbolique. Il prépara les coeurs des sages à désirer la venue du Messie ; et quand ils virent l’étoile, ils partirent à la recherche de Celui dont elle leur annonçait, pensaient-ils, l’apparition ; non que l’étoile marchât devant eux pour les guider le long du chemin, mais attendant et cherchant «l’étoile de Jacob», ils remarquèrent le phénomène, et instinctivement, pour ainsi dire, bien que mus par l’Esprit de Dieu, ils réunirent les deux choses dans leur pensée. Ils se dirigèrent donc vers Jérusalem qui, selon l’attente générale, était devenu le point de mire de tous les regards. Arrivés à leur lointaine destination, trouvèrent-ils des âmes fidèles attendant la manifestation du Messie ? Ils rencontrèrent certainement bien des personnes qui connaissaient assez les Écritures pour leur indiquer la ville où le Messie devait naître, quoiqu’elles fissent peu de cas des prophéties et de Celui que les prophètes avaient annoncé. Sur la route de Bethléem, à la très grande joie des voyageurs, l’étoile reparaît, confirmant ainsi les instructions qu’ils venaient de recevoir, et s’arrête au-dessus de la demeure du «petit Enfant». Les Orientaux, divinement enseignés, ne songent pas à se prosterner devant les parents de Jésus ; mais ils déposent les offrandes de leur foi et de leur amour aux pieds de l’Enfant, unique objet de leur adoration. Il semble que la chrétienté eût dû profiter d’un pareil enseignement. Ce fait est d’autant plus instructif que l’Évangile de Luc nous présente une scène analogue : nous voici au temple de Jérusalem, Siméon tient l’enfant Jésus dans ses bras. Rien n’eût été plus naturel pour un vieillard que de bénir cet enfant ; mais sachant que Jésus était le salut de Dieu, le Fils du Très-Haut, son âme s’inclina devant Lui. Ces deux récits, dont l’un nous montre les Mages adorant Jésus, et non ses parents ; l’autre, Siméon bénissant les parents et non le petit enfant, prouvent que le Saint Esprit, en les dictant à Matthieu et à Luc, avait en vue un objet spécial.
Les Mages, «divinement avertis», retournèrent en Orient par un autre chemin, et ce fut ainsi que, malgré les massacres des innocents, le cruel dessein d’Hérode à l’égard de Jésus fut déjoué.
Nous arrivons maintenant à la citation tirée des prophéties d’Osée : Jésus est transporté en Égypte, et mis à l’abri de l’orage qui semblait le menacer. Telle est l’histoire de sa vie terrestre ; toujours la persécution, la douleur, l’opprobre ; jamais une nuée pour le couvrir ; jamais une colonne de feu pour le protéger. Il était, selon les apparences, de tous les enfants des hommes le plus exposé, et dès le berceau il connut l’humiliation et les persécutions. Cependant c’était Dieu même qui, dans la personne de ce «petit Enfant», ballotté par la tempête, avait pris la plus humble place dans un monde plein d’ambition, de haine et de mépris. Les parents de Jésus l’emmenèrent en Égypte, où jadis son peuple avait été éprouvé dans la fournaise ardente de l’affliction. Ce ne fut donc pas Israël seulement que Dieu appela hors d’Égypte, mais son propre Fils aussi, le véritable Israël de Dieu, le vrai cep ; ainsi se trouve accomplie la prophétie d’Osée dans son sens le plus profond.
Quand Joseph et Marie revinrent dans leur pays, après la mort du successeur d’Hérode le Grand, ils furent, par une direction divine, conduits à s’établir à Nazareth en Galilée ; de sorte que, même quant au lieu de sa demeure, la déclaration des prophètes touchant Jésus se trouva réalisée. De plus, ce nom de Nazaréen était un terme d’opprobre, Nazareth étant le lieu le plus obscur de cette province méprisée ; et ainsi fut encore accomplie la parole des prophètes : «Il sera méprisé et rejeté des hommes.
Un long espace de temps s’écoule, puis l’appel de Jean-Baptiste se fait entendre : «Repentez-vous ; car le royaume des cieux est proche». Cette expression : «le royaume des cieux», mérite notre sérieuse attention ; il est de toute importance d’en saisir la signification, pour comprendre l’Évangile de Matthieu. Jean-Baptiste annonce, dans les déserts de la Judée, la venue prochaine de ce royaume. Il était évident, d’après les prophéties de l’Ancien Testament, et plus particulièrement celles de Daniel, que le Dieu du ciel devait établir un royaume et que c’était le Fils de l’homme qui l’administrerait : «Et il lui donnera la seigneurie et l’honneur et le règne, et tous les peuples, toutes les nations et toutes les langues le serviront ; sa domination est une domination éternelle qui ne passera point, et son règne ne sera point dissipé» (Dan. 7:14). Tel est le «royaume des cieux». Ce n’est ni simplement un royaume terrestre, ni un royaume dans le ciel, mais la terre placée éternellement sous le gouvernement du ciel. Il n’y a aucune raison de supposer que lorsque Jean annonçait la venue du royaume, ni lui ni d’autres comprissent la forme que devait prendre ce royaume par suite du rejet de Jésus et de son ascension, puisque ce mystère fut révélé plus tard par le Seigneur, dans le treizième chapitre de notre Évangile. Pour Jean-Baptiste, le royaume avait sans doute la signification qu’on pouvait lui attribuer d’après les prophéties de l’Ancien Testament ; et il s’attendait à le voir établi de cette manière. Depuis longtemps on attendait le jour où la terre ne serait plus livrée à elle-même, mais affranchie de la puissance de l’enfer, et mise en relation avec le ciel, qui la gouvernerait directement par le moyen et en la personne à la fois du Fils de l’homme et du roi d’Israël rétabli dans la terre de Canaan. Telle était, je le suppose, l’attente de Jean-Baptiste.
Ce dernier proclame aussi la repentance, non pas ici dans sa signification plus étendue que nous indique l’Évangile de Luc, mais comme une préparation spirituelle pour la réception du Messie et du «royaume des cieux». Il exhorte l’homme à confesser sa ruine en vue de l’établissement de ce royaume. La vie austère de Jean-Baptiste était comme l’expression de sa pensée à l’égard de l’état moral du peuple d’Israël ; il se retire dans le désert et s’applique à lui-même la parole prophétique d’Ésaïe : «La voix de celui qui crie dans le désert» ; mais il n’était que le messager du Roi qui allait paraître en personne. Tout Jérusalem s’émut, et les multitudes qui vinrent se faire baptiser par lui dans le Jourdain lui fournirent l’occasion de prononcer une sentence sévère sur ce qu’était leur état aux yeux de Dieu.
Au milieu de cette foule, spectacle étrange ! Jésus lui-même apparaît. Lui, Emmanuel, l’Éternel, en devenant le Messie, il veut prendre cette place dans l’abaissement. Toutes choses étant dévoyées, il fallait qu’il montrât par sa vie entière, du commencement à la fin, quelle était la condition de son peuple. Or ici même, à la fois jugement moral sur Israël et nouveau trait de sa grâce infinie, il s’associe avec ceux d’Israël qui reconnaissent leur déchéance devant Dieu. Si nous glissons sur ce détail, sans y prendre garde, nous nous ferons une idée très incomplète des voies du Seigneur. Jésus regardait ceux qui venaient aux eaux du Jourdain, et voyant des coeurs touchés, à quelque degré que ce fût, du sentiment de leur péché devant Dieu, son coeur s’unissait à eux. Ce que nous avons ici, ce n’est pas encore le Seigneur se choisissant un peuple afin de le faire sortir d’Israël, et de le placer en relation avec Lui-même, comme il le fit plus tard, mais s’identifiant avec le résidu pieux, et se plaçant avec tous ceux d’Israël chez qui il discernait la moindre influence de l’Esprit de Dieu en grâce.
Saisi d’étonnement, Jean se refuse à baptiser Jésus, mais celui-ci lui dit : «Laisse faire maintenant, car ainsi il nous est convenable d’accomplir toute justice». Le mot nous se rapporte, je suppose, à Jean aussi bien qu’au Seigneur. Il n’était point question ici de se remettre en présence de la Loi, chose toujours désastreuse pour le pécheur ; d’ailleurs c’était trop tard, et il s’agissait d’un autre ordre de justice. Les Israélites pieux n’avaient peut-être qu’une bien faible idée de l’état de ruine de l’homme devant Dieu ; mais du moins ils reconnaissaient la vérité en ce qui les concernait ; et Jésus sympathisant avec eux, se plaçait avec eux sur ce terrain de la déchéance d’Israël. Est-ce à dire qu’il eût besoin pour Lui-même de confesser cet état de ruine ? Non, assurément ; mais ce n’est qu’un coeur complètement séparé des choses terrestres, et placé au-dessus du péché, qui peut ainsi s’abaisser et répondre à ce qui dans le coeur d’un homme quelconque y a été mis par l’Esprit de Dieu. C’est là ce que Jésus a toujours fait. Associé ainsi publiquement aux «excellents de la terre», il fut baptisé dans le Jourdain, acte incompréhensible pour tous ceux qui, tant alors qu’aujourd’hui, tiennent à la gloire de Jésus sans avoir compris la grâce dont son coeur était plein. Ce baptême ne pouvait-il pas donner lieu à d’inquiétantes suppositions ? Christ avait-il quelque chose à confesser ? Non, certes, mais bien qu’il fût Lui-même sans tache ni défaut, il s’abaissa jusqu’à confesser le mal qui existait chez les autres ; il connaissait seul toute l’étendue de la misère d’Israël, et il l’avouait devant Dieu et devant les hommes, s’unissant à ceux qui avaient compris en quelque mesure la gravité de leur état. Mais à ce moment même, et comme pour répondre à tous ceux qui, auraient pu interpréter faussement le baptême de Jésus, le ciel s’ouvre, et un double témoignage Lui est rendu : la voix du Père le proclame comme son Fils, annonce qu’il prend son bon plaisir en Lui, puis, comme homme, Jésus est oint du Saint Esprit.
Le Seigneur quitte les bords du Jourdain pour se rendre au désert : «Il fut emmené par l’Esprit au désert pour être tenté par le diable». Il avait été publiquement reconnu par le Père, et le Saint Esprit était descendu sur Lui. Mais la grâce excite l’ennemi, et Satan attaque surtout les âmes lorsqu’elles ont reçu les plus précieuses bénédictions. Ce n’est que dans une bien faible mesure que nous pouvons parler d’expériences pareilles ; mais cela était strictement vrai à l’égard de Jésus, «plein de grâce et de vérité, et en qui toute la plénitude de la divinité habitait corporellement».
L’évangéliste Matthieu nous raconte la tentation selon l’ordre dans lequel elle a eu lieu. Toutefois, en agissant ainsi, le Saint Esprit avait en vue de nous présenter ici, la personne de Jésus en sa qualité d’homme, de Messie et de Fils de l’homme, plutôt que l’exactitude historique de la tentation elle-même ; et c’est principalement à cause de cela, je le pense, que la Parole du Seigneur : «Arrière de moi, Satan !» n’est placée qu’après la troisième tentation (voyez étude sur Luc 4). Mais de cette manière nous trouvons aussi dans toute cette scène une leçon de sagesse et de support en présence même de l’ennemi. Le fait que le tentateur était Satan, était de nature à suggérer une conduite bien différente ; mais le Sauveur, dans sa patience ineffable au milieu de l’épreuve, ne prononce le mot de «Satan» qu’après la dernière et insolente tentative du méchant de se faire rendre l’hommage qui appartenait à Dieu. C’est alors seulement que le Seigneur lui dit : «Va, arrière de moi, Satan !»
Dans l’introduction à l’étude de l’Évangile de Luc, où ces dernières paroles ne sont pas mentionnées, nous considérerons l’importance morale de chacune des trois tentations. Je me bornerai présentement à indiquer la raison pour laquelle il me semble que l’Esprit de Dieu nous les rapporte dans leur ordre historique. Il est bon toutefois d’observer que le fait même d’une interversion de l’ordre historique est une preuve irrécusable de l’inspiration et de la sagesse divine ; car si les écrivains sacrés eussent appris d’une manière purement humaine les événements qu’ils racontent, quoi de plus naturel que de les transcrire exactement comme ils étaient arrivés ? Il a fallu, au contraire, des motifs importants pour que l’ordre observé dans le premier Évangile ait été modifié dans le troisième. Lorsqu’un auteur veut simplement retracer les événements qui ont eu lieu pendant une période quelconque, il se garde d’en intervertir les dates ; mais pour peu qu’il entreprenne la tâche plus élevée d’en faire ressortir la portée morale, ce même auteur est souvent dans l’impossibilité absolue de s’astreindre à l’ordre chronologique. Voilà précisément ce qui nous explique la différence entre le récit de Luc et celui de Matthieu. Luc est surtout moraliste, c’est-à-dire qu’il envisage les événements dans leurs causes aussi bien que dans leurs effets. Il n’a pas été appelé à considérer spécialement la gloire divine de Christ, ni à s’occuper, comme le fait Marc, de la vie de Jésus comme Témoin et comme Serviteur. Cependant, si Matthieu s’attache quelquefois, comme ici, par exemple, à l’ordre rigoureusement chronologique des faits, ce n’est pas qu’il s’en fasse une règle ; car aucun des évangélistes, au contraire, ne s’en écarte avec plus de hardiesse que lui, lorsque cela est nécessaire. Mais dans ce cas, me dira-t-on, fournissez-nous l’explication d’un pareil phénomène.
Voici donc comment je crois que les choses se sont passées. Il a plu à Dieu de donner dans un des Évangiles, celui de Marc, un récit historique exact du ministère de Christ. Mais ce seul récit eût été bien insuffisant à nous le révéler ; c’est pourquoi, à côté de l’ordre chronologique des événements, le plus élémentaire de tous, bien qu’important en son lieu, il était nécessaire que la vie de Christ nous fût présentée sous d’autres aspects, suivant les points de vue spirituels et variés auxquels il a plu à la sagesse divine de se placer, et que nous sommes capables d’apprécier dans notre faible mesure. En admettant ceci, nous ne saurions douter qu’il n’y eût des motifs importants pour conduire Matthieu, lui qui, en général, n’observe pas un ordre scrupuleux, à nous apprendre ici que notre Seigneur traversa la tentation tout entière, et que ce ne fut qu’au dernier moment, quand une attaque ouverte fut dirigée contre la gloire divine, que Jésus la repoussa avec cette parole : «Arrière de moi, Satan !» Luc, également guidé du Saint Esprit, mais qui, par d’autres motifs, change l’ordre dans lequel les tentations ont eu lieu, laisse nécessairement de côté ces dernières paroles. Il est vrai qu’elles se trouvent dans plusieurs des versions traduites, mais elles sont omises dans les meilleurs manuscrits auxquels, sauf Matthieu, les critiques les plus compétents s’accordent à donner raison, bien que presque aucun d’eux ne paraisse se rendre compte du motif de cette lacune. Car, outre l’évidence externe, le témoignage des meilleurs manuscrits, il y a une raison interne qui empêchait que Luc ne mentionnât les paroles citées plus haut : dans son Évangile, la troisième tentation suit immédiatement la première ; or ces paroles : «Arrière de moi» maintenues, donnaient à penser que Satan peut tenir ferme et renouveler ses efforts même après que le Seigneur lui a ordonné de se retirer.
En résumé, Luc fut conduit, par la sagesse de Dieu, à raconter la seconde tentation en dernier lieu, et la troisième à la place de la seconde. Mais comme les paroles qui ont été prononcées à l’occasion de la dernière provocation de l’adversaire ne seraient plus à leur vraie place dans cette interversion des faits, elles sont omises par Luc et conservées par Matthieu. J’insiste sur ce point, parce qu’il atteste, d’une manière simple mais frappante, l’inspiration et la pensée de Dieu, en nous montrant aussi les erreurs dans lesquelles sont tombés les copistes des manuscrits en adoptant les vues des harmonistes. L’idée fixe de ces derniers est de faire un seul Évangile des quatre, c’est-à-dire de les entremêler de telle façon qu’ils ne fassent entendre pour ainsi dire qu’une même voix pour célébrer les louanges de Jésus, au lieu de quatre voix distinctes s’unissant dans une harmonie parfaite. Chacune de ces voix est également de Dieu, qui nous montre ainsi d’une manière diverse et complète l’excellence de son Fils. Le désir d’effacer ces différences a été nuisible, non seulement pour les copistes, mais pour nous aussi qui lisons les Évangiles avec si peu d’attention ; tandis que nous devrions recueillir avec soin tout ce qui se présente à nos yeux dans un sujet si digne de réflexion, nous nourrir de chaque pensée révélée par l’Esprit de Dieu, et jouir avec délices de chaque trace qu’il nous a conservée des voies de Jésus-Christ.
En quittant la tentation que j’examinerai en Luc sous un autre point de vue, nous trouvons aussitôt un fait raconté par Matthieu d’une manière particulière et frappante. Notre Seigneur commence sa mission comme ministre de la circoncision, et appelle des disciples à le suivre. Jean, dans son Évangile, nous apprend que l’entrevue de Jésus avec Simon, André et les autres, rapportée par Matthieu, ne fut pas la première. Ils connaissaient déjà Jésus, et il nous est permis de croire qu’ils avaient cru en Lui. Maintenant ils sont appelés à être les compagnons de Jésus en Israël, ses serviteurs ici-bas, formés selon son coeur. Mais avant l’appel des disciples, nous voyons une remarquable citation de l’Écriture appliquée au Seigneur Jésus, lorsqu’il quitta Nazareth pour habiter Capernaüm. Ce fait mérite d’autant plus notre attention que, dans le récit de Luc, le ministère de Jésus commence à Nazareth, tandis que Matthieu insiste sur son départ de cette ville pour Capernaüm. Les deux choses sont également vraies ; mais qui oserait nier que l’Esprit de Dieu avait eu des motifs importants pour donner à chacun de ces faits une mention spéciale ? Jésus, allant à Capernaüm, accomplissait la prophétie d’Ésaïe 9, rappelée ici pour l’instruction des Juifs : en sorte que ce qui avait été dit par Ésaïe le prophète fut accompli : «Terre de Zabulon et terre de Nephthali, chemin de la mer au delà du Jourdain, Galilée des nations : le peuple assis dans les ténèbres a vu une grande lumière, et à ceux qui sont assis dans la région et dans l’ombre de la mort la lumière s’est levée sur eux». Cette portion du pays était considérée comme une région de ténèbres, et ce fut dans ce lieu même que Dieu fit tout à coup resplendir la lumière. Nazareth était dans la Galilée inférieure ; Capernaüm dans la Galilée supérieure. En outre, cette province était la plus fréquentée par les gentils, ce qui lui avait valu le nom de «Galilée, ou district des nations». Or, ainsi que nous le verrons distinctement dans la suite, le but de notre Évangile est, non seulement de prouver ce qu’était pour Israël le Messie selon la chair et dans sa propre nature divine, mais encore de montrer quelles seraient pour les gentils les deux conséquences principales de son rejet par les Juifs : d’une part l’introduction du royaume des cieux sous une forme nouvelle, d’autre part Christ formant son Église.
Nous avons vu, au chapitre 2, les gentils venant de l’Orient pour rendre hommage à Celui qui était né Roi des Juifs, tandis que le peuple de Dieu, asservi aux païens et sous le joug des traditions rabbiniques, ne se préoccupait que de ses privilèges et de ses ancêtres. Ici nous avons le Seigneur au début de son ministère public, séjournant dans les régions du nord «sur le chemin de la mer», que les gentils avaient habitées depuis longtemps, éloignées du centre religieux, et méprisées des Juifs comme un pays obscur et grossier. C’est là que la lumière devait poindre, selon la prophétie qui recevait alors son accomplissement.
Vient ensuite l’appel des disciples, puis, à la fin du chapitre, une sorte de sommaire concernant le ministère du Messie et ses résultats : «Et Jésus allait par toute la Galilée, enseignant dans leurs synagogues, et prêchant l’Évangile du royaume, et guérissant toutes sortes de maladies et toutes sortes de langueurs parmi le peuple. Et sa renommée se répandit par toute la Syrie, et on Lui amenait tous ceux qui se portaient mal, affligés de diverses maladies et de divers tourments, et des démoniaques, et des lunatiques, et des paralytiques, et il les guérissait, et de grandes foules le suivaient de Galilée et de Décapolis, et de Jérusalem, et de Judée et au delà du Jourdain». Je cite ce passage pour prouver que, dans cette portion de notre Évangile, l’Esprit de Dieu a voulu réunir un grand nombre de faits sans égard à l’ordre dans lequel ils ont eu lieu ; parce qu’il est évident que ces nombreux miracles ont dû s’accomplir dans un laps de temps assez considérable.
La même remarque s’applique au discours appelé «le sermon sur la montagne». C’est une erreur de supposer que les chapitres 5, 6 et 7 de Matthieu constituent un seul et même discours. Dans les desseins de sa sagesse, l’Esprit de Dieu nous l’a donné comme un tout, sans se préoccuper des interruptions ; mais impossible d’admettre que le Seigneur Jésus l’ait prononcé tel qu’il se trouve en Matthieu. Voici la preuve : l’Évangile de Luc reproduit diverses portions de ce sermon ; non pas des fragments qui y ressemblent, ni les mêmes vérités annoncées en d’autres occasions, mais des discours identiques, avec les circonstances spéciales qui les amenèrent. Ainsi nous savons, par Luc 11, que la prière enseignée aux disciples dans le chap. 6 de Matthieu, était une réponse du Seigneur à une requête particulière que ses disciples Lui avaient adressée ; nous trouvons aussi dans le même Évangile des circonstances ou des questions qui occasionnèrent d’autres observations de Jésus reproduites ici par Matthieu, quelquefois par Marc.
S’il a plu au Saint Esprit de donner dans Matthieu le sermon sur la montagne, et d’autres fragments, sous la forme d’un discours suivi, en omettant les circonstances qui motivèrent chacun de ces enseignements, il vaut assurément la peine d’en rechercher la cause. Pour nous en rendre compte ne perdons pas de vue un point important : dans cet Évangile, Christ nous est plus particulièrement présenté comme Celui qui était semblable à Moïse et qu’Israël devait écouter ; toutefois, Matthieu a toujours soin de nous rappeler qu’il n’était point seulement un roi-prophète et un législateur tel que Moïse, mais, bien davantage encore, le Seigneur Dieu en personne. Voilà pourquoi nous avons, dans tout le discours sur la montagne, la parole pleine d’autorité de Celui qui avait conscience d’être Dieu avec les hommes. Si l’Éternel appela Moïse vers Lui sur le sommet d’une montagne, Celui qui avait promulgué alors les dix commandements était assis maintenant sur une autre montagne, instruisant ses disciples de la nature et des principes du «royaume des cieux». La manière dont Matthieu rapporte les paroles du Seigneur, dans leur ensemble et en évitant les interruptions, imprime à ce discours un caractère particulier de force et de majesté. Telle était, je n’en doute pas, l’intention de l’Esprit de Dieu pour l’instruction de son peuple.
En somme, le Seigneur accomplissait ici une des parties de sa mission, selon Ésaïe 53:11, où l’oeuvre de Christ est envisagée sous un double aspect. La traduction : «Mon serviteur juste en justifiera plusieurs par la connaissance qu’ils auront de lui», ne rend pas le sens du passage dans l’original. Nous savons qu’on est justifié par la foi en Christ, non point par la connaissance qu’on a de Lui ; et que l’oeuvre efficace dont dépend la justification a eu lieu en ce que Christ a souffert devant Dieu à cause du péché et des péchés. Mais la signification réelle du passage est celle-ci : «Par sa connaissance mon serviteur juste en instruira plusieurs dans la justice». Ce n’est pas justifier dans l’acception littérale du terme, mais plutôt, comme le contexte le démontre, instruire dans la justice (voyez Dan. 12:3). Dans le discours sur la montagne, le Seigneur instruisait de fait ses disciples dans la justice ; voilà entre autres pourquoi on n’y trouve aucun mot de la rédemption. Il ne fait pas la moindre allusion à ses souffrances sur la croix, à son sang, à sa mort ou à sa résurrection ; il enseigne, il développe les principes du royaume aux héritiers de ce royaume ; instruction riche et bénie, mais quoique le nom du Père y soit même contenu, elle ne va pas au delà de la justice. C’est, quant à sa forme, une instruction dans la justice. Ajoutons, quant au passage d’Ésaïe 53, que la fin du verset s’accorde avec le sens que nous lui donnons : «Et (non pas : car) Lui-même portera leurs iniquités». L’oeuvre de Christ se présente là sous son double aspect : l’enseignement qu’il donna aux siens durant sa vie d’après ce qu’il était lui-même, et sa mort où il porta les péchés de plusieurs.
Ne pouvant, en une esquisse aussi rapide, considérer en détail les enseignements contenus dans le sermon sur la montagne, je me bornerai à quelques observations. Jésus commence par proclamer certains hommes bienheureux. Les béatitudes se divisent en deux parties. Dans la première, il est question surtout de la justice ; dans la seconde, de la miséricorde : ce sont aussi les deux sujets principaux des Psaumes. «Bienheureux les pauvres en esprit, car c’est à eux qu’est le royaume des cieux ; bienheureux ceux qui mènent deuil, car c’est eux qui seront consolés ; bienheureux les débonnaires, car c’est eux qui hériteront la terre ; bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, car c’est eux qui seront rassasiés». Dans cette quatrième béatitude, la justice est nommée expressément ; mais il est évident que toutes les quatre s’appliquent à des personnes que le Seigneur proclame bienheureuses parce qu’elles sont justes, soit d’une manière, soit d’une autre. Dans la seconde partie, qui renferme trois béatitudes, il est question de la miséricorde : «Bienheureux les miséricordieux, car c’est à eux que miséricorde sera faite ; bienheureux ceux qui sont purs de coeur, car c’est eux qui verront Dieu ; bienheureux ceux qui procurent la paix, car c’est eux qui seront appelés fils de Dieu». Les béatitudes sont au nombre de sept, qui dans l’Écriture indique toujours quelque chose de complet ; puis, à la fin, deux béatitudes supplémentaires résument le tout. Il est dit au verset 10 : «Bienheureux ceux qui sont persécutés pour la justice, car c’est à eux qu’est le royaume des cieux», ce qui répond aux quatre premières béatitudes ; et dans les versets 11 et 12 : «Vous serez bienheureux quand on vous injuriera et qu’on vous persécutera à cause de moi, et qu’on dira en mentant toute espèce de mal contre vous à cause de moi», ce qui répond à la miséricorde plus grande que la justice des trois dernières. Dans cette interpellation directe : «Vous êtes bienheureux», il y a la consommation de la souffrance en grâce, parce qu’elle est endurée à cause de Christ.
Ces deux sortes de persécutions expriment le double caractère de la souffrance, que nous trouvons mentionné dans les épîtres : la souffrance pour la justice et la souffrance pour Christ ; deux choses distinctes. Souffrir pour la justice, c’est simplement être mis en présence d’un devoir, et être mis en demeure de se prononcer ; si l’on faiblit, si l’on n’endure pas la souffrance, la conscience sera troublée, mais ce n’est pas là souffrir à cause de Christ. Dans le cas de la justice, la conscience est en jeu ; mais lorsqu’on est appelé à souffrir pour Christ, il ne s’agit pas seulement de résister au mal ou d’accomplir un devoir, il s’agit de la grâce du Seigneur Jésus et des droits de sa grâce sur notre coeur : l’amour de sa vérité, de sa gloire, nous entraîne dans tel chemin qui nous expose à la souffrance. Nous pourrions nous contenter de faire notre devoir dans la position où nous nous trouvons ; mais jamais le strict accomplissement du devoir ne saurait satisfaire la grâce. J’admets pleinement que le chrétien ne doit jamais transiger avec le devoir, et qu’il n’y a rien comme la grâce pour le faire accomplir ; mais Dieu nous préserve de nous enfermer dans ces étroites limites, et de rester étrangers à ces épanchements de la grâce qui entraînent le coeur dans les voies du renoncement ! Dans l’un des cas, il n’y a qu’une issue, car si je ne résiste pas, je commets un péché ; dans l’autre, je puis céder, sans commettre pour cela un péché formel ; mais j’aurai failli à mon témoignage pour Christ. Or la grâce me rend heureux d’être réputé digne de souffrir pour son nom, bien qu’il ne soit nullement question de la justice.
Voilà donc deux catégories distinctes : premièrement les bienheureux de la justice auxquels est annoncée la persécution à cause de la justice ; secondement les bienheureux de la miséricorde ou de la grâce. Christ instruit, selon la prophétie, dans la justice ; mais il ne s’en tient pas là, car se borner à cet enseignement serait incompatible avec la gloire de sa Personne ; c’est pourquoi il introduit ici quelque chose de plus élevé, de plus puissant que la justice, et la bénédiction qui y correspond, c’est la persécution à cause de son nom. Tout est grâce ici, et il y a progrès manifeste.
Nous retrouvons la même différence plus loin : «Vous êtes le sel de la terre», c’est-à-dire ce qui conserve la pureté à ce qui est déjà pur ; le sel ne saurait communiquer la pureté aux choses impures. Il est appliqué ici comme puissance conservatrice selon la justice. Différente est la lumière : «Vous êtes la lumière du monde», est-il dit au verset 14. La lumière n’a pas la faculté de conserver ce qui est bon, mais, plus que cela, c’est une puissance active qui, en répandant son éclat autour d’elle, chasse les ténèbres.
Plus loin nous avons la justice développée selon Christ, qui stigmatise la méchanceté de l’homme sous les noms de violence et de corruption. Viennent, ensuite les principes de la grâce infiniment plus profonds que les préceptes de la Loi, car un mot trahit la soif du sang ; un regard, la convoitise cachée du coeur. Dans cet ordre de choses, il ne s’agit plus seulement de l’acte coupable, mais de la condition de l’âme.
Dans les versets 17 et 18, l’autorité de la Loi est pleinement maintenue ; ensuite, v. 21-48, Jésus expose les principes nouveaux et supérieurs de la grâce, des vérités plus élevées, fondées sur la révélation du nom du Père «qui est dans les cieux». Aussi n’avons-nous plus l’homme en présence de l’homme, mais Satan d’un côté et Dieu de l’autre ; Dieu, comme Père, manifestant l’état d’égoïsme où se trouve l’homme déchu sur la terre.
Le second chapitre du discours se divise en deux parties principales. La première se rapporte encore à la justice : «Prenez garde de ne pas faire votre aumône devant les hommes». Le mot aumône ici devrait être traduit par justice. Cette justice a trois ramifications : les aumônes, la prière, et le jeûne, qui a aussi son importance. Nous sommes appelés à ne pas nous parer de cette justice avec ostentation, mais à la posséder devant «notre Père qui voit dans le secret». Dans la seconde partie du chapitre, Jésus nous exhorte à avoir une parfaite confiance en la bonté de notre Père céleste, à nous reposer pleinement sur sa miséricorde, parce que nous sommes d’une grande valeur à ses yeux, et qu’il sait de quoi nous avons besoin. Cherchons seulement le royaume de Dieu et sa justice, et l’amour de notre Père pourvoira à tout le reste.
Le chapitre 7 place devant nous les motifs qui doivent régler nos rapports avec les hommes nos frères, aussi bien qu’avec Dieu, lequel, tout miséricordieux qu’il est, aime que nous ayons recours à Lui dans chacun de nos besoins. Il nous enseigne la considération due à notre prochain, et nous recommande une sainte énergie en ce qui nous concerne personnellement, «car la porte est étroite et le chemin est resserré qui mène à la vie». Ce chapitre nous prémunit contre les pièges du démon et les suggestions de ses agents, les faux prophètes qui se trahissent par leurs fruits ; enfin il insiste sur un point d’une importance capitale, c’est que la connaissance, même le don des miracles ne suffisent pas ; ce qu’il faut, c’est faire la volonté de Dieu, un coeur qui obéit aux préceptes de Christ. Ici encore la justice et la grâce se retrouvent, car l’exhortation qui nous met en garde contre l’esprit de jugement est fondée sur la certitude d’une rétribution humaine, et elle est suivie d’un appel au jugement de soi-même qui précède en nous tout exercice réel par la grâce (v. 1-4). De même, la défense de jeter devant les profanes ce qui est précieux et sacré, précède des encouragements pressants à compter sur la grâce de notre Père (v. 7 à 11).
J’espère que ces quelques observations arrêteront l’attention des enfants de Dieu, et leur inspireront un plus grand désir d’approfondir les Saintes Écritures, avec une confiance absolue en cette Parole que sa grâce nous a donnée. Ce que nous devons chercher avant tout dans chacun des Évangiles, c’est le Seigneur Jésus lui-même, sa Personne, sa marche et son enseignement. La lecture des Évangiles sera toujours en édification pour les âmes, quand même elles ne seraient pas pleinement affermies dans la grâce ; mais nous en recueillerons une bénédiction plus grande encore, si, après avoir été attirés par la grâce de Christ, nous sommes établis en Lui dans une pleine assurance, en vertu de la perfection de son oeuvre rédemptrice. Ainsi affranchis, en repos dans nos âmes, nous nous asseyons à ses pieds pour recevoir ses enseignements, pour le contempler, pour trouver nos délices en ses voies.
Veuille le Seigneur nous donner de faire de plus en plus cette expérience bénie !
Le chap. 8 nous fournit un nouvel exemple et une preuve intéressante de la méthode employée par Dieu dans ce récit de la vie de Jésus. Le but spécial que Matthieu a en vue, le conduit ici à se départir plus que jamais de la succession historique des événements, chose d’autant plus remarquable que l’on invoque généralement le récit de Matthieu, parfois celui de Luc, lorsqu’il s’agit de préciser une date. Mais une comparaison minutieuse des quatre Évangiles m’a convaincu que ni Matthieu ni Luc ne suivent à cet égard un principe rigoureux, et que l’ordre chronologique y est toujours subordonné à d’autres considérations plus importantes. En comparant ce chap. 8 avec les faits qui y correspondent dans l’Évangile de Marc, nous voyons que ce dernier nous fournit des indications quant à l’époque où ils se sont passés, et cela prouve que c’est Marc qui suit ici l’ordre chronologique, selon le but particulier que se proposait l’Esprit Saint. Remarquons d’abord que la guérison du lépreux fut un des premiers miracles qu’opéra le Seigneur avant le discours sur la montagne. Aussi Matthieu n’a-t-il point l’intention de nous en indiquer l’époque précise. Il est dit au premier verset : «Et quand il fut descendu de la montagne, de grandes foules le suivirent» ; mais le verset 2 n’indique nullement que la guérison du lépreux ait eu lieu alors : «Et voici un lépreux vint et se prosterna devant Lui, en lui disant : Seigneur, si tu veux, tu peux me nettoyer. «Le verset 4 empêche d’admettre que de grandes multitudes aient assisté à cette guérison ; car pourquoi Jésus aurait-il enjoint à cet homme de ne dire à personne ce que tous auraient pu voir ?
Ceux qui ne se sont pas rendu compte du but spécial de chaque Évangile, sont troublés par ces contradictions apparentes. Ou ils lisent la Bible trop superficiellement, ou ils la regardent comme un livre trop profond pour être compris, au lieu de l’étudier avec le saint respect de la foi, s’attendant au Seigneur qui donne la capacité de comprendre sa Parole.
Marc nous dit (chap. 1), que le lépreux s’approcha de Jésus, après qu’il eut parcouru la Galilée «en prêchant et en chassant les démons». Il nous apprend, au chapitre 2, que Jésus entra de nouveau dans Capernaüm, preuve qu’il y avait été auparavant. Au chapitre 3, nous trouvons quelques indications de temps plus ou moins précises ; le Seigneur «monte sur une montagne ; il appelle ceux qu’il veut, et ils viennent à Lui ; puis il en établit douze pour être avec Lui et pour les envoyer prêcher». En comparant ce passage avec Luc 6, on voit qu’il s’agit indubitablement de faits identiques et qui précédèrent le discours sur la montagne (Matt. 5 à 8). Ce fut après avoir appelé les douze pour être apôtres, mais avant de les envoyer, que le Seigneur descendit sur un plateau de la montagne, au lieu de rester sur les hauteurs où Il était au commencement, et c’est de ce plateau qu’Il prononça le «sermon sur la montagne».
Si nous nous fondions sur cette parole de Luc, «les écrire par ordre», pour en conclure que son récit doit être rigoureusement chronologique, nous tomberions dans une confusion inextricable quant à la date des événements. Les preuves abondent pour démontrer que cet ordre de Luc, si méthodique qu’il soit, n’est point toujours celui du temps ; car le Saint Esprit ne se lie pas au genre de narration le plus élémentaire et le plus facile de tous, qui consiste à énumérer fidèlement les faits l’un après l’autre. Il est d’autres ordres ou manières de procéder, qui demandent, humainement parlant, pour être saisis, un coup d’oeil plus vaste et des pensées plus profondes. Le Saint Esprit en fit usage, dans sa sagesse, bien qu’il eût pu, cela va sans dire, nous montrer son infinie supériorité par tous les moyens qu’il Lui aurait plu de choisir. L’ordre que Dieu a observé en chaque Évangile, se révèle donc moins d’une manière extérieure que par la portée morale des événements. En Marc, toutefois, les dates sont consignées avec une exactitude et une importance, qui nous permettent d’en conclure que les faits de la vie du Seigneur y sont relatés, du commencement à la fin, dans leur succession historique. Cette particularité coïncide, je n’en doute pas, avec le but général de l’Évangile de Marc ; nous aurons bientôt l’occasion d’y revenir et d’examiner la chose plus en détail.
Si mon appréciation est juste, le chap. 1 de Marc prouve que le Saint Esprit s’est départi de l’ordre historique en plaçant ici la guérison du lépreux. Marc, il est vrai, ne désigne, pas plus que Matthieu ou Luc, le lieu ni l’époque de cette guérison miraculeuse ; mais je pars du fait positif et capital que Marc généralement s’en tient à l’ordre chronologique, et je dis que Matthieu s’en est affranchi en vue d’autres considérations plus importantes. Le dessein de Dieu est de présenter ici un tableau saisissant de la manifestation du Messie dans sa gloire divine, sa grâce et sa puissance, ainsi que des effets de cette manifestation. Pour atteindre ce but, il réunit des événements qui mettent la personnalité du Messie en évidence, sans souci de l’époque où ils se sont accomplis. L’histoire du lépreux et celle du centurion sont racontées l’une après l’autre, afin de montrer, d’une part, les voies du Seigneur à l’égard du Juif ; de l’autre, sa grâce opérant dans le coeur du gentil, pour y former une foi à laquelle Il répondra selon son propre coeur.
Le lépreux s’approche du Seigneur en Lui rendant hommage, mais avec une notion bien faible de sa charité et de son désir de lui venir en aide. Le Sauveur étend sa main vers lui, le touche, comme l’Éternel seul pouvait oser le faire, et au même instant le mal incurable disparaît. Par de semblables oeuvres, le Messie est manifesté comme étant sur la terre pour guérir tous ceux d’Israël qui auraient recours à Lui ; et le Juif qui, selon l’assurance de la prophétie, comptait avant tout sur la présence personnelle du Messie, trouve en Jésus non seulement un homme, mais bien plus encore : le Dieu d’Israël. Qui, sauf Emmanuel, eût osé toucher un lépreux ? Lui qui promulgua la loi, en maintient l’autorité, et s’en sert pour rendre témoignage à sa puissance et à sa présence personnelle. Que celui qui chercherait à faire du Messie un simple homme, assujetti comme tout autre Juif à la loi de Moïse, reconnaisse la puissance qui chassa la lèpre, et la grâce qui toucha le lépreux. Il est vrai que Jésus naquit d’une femme et naquit sous la loi, mais l’humble Nazaréen c’était l’Éternel. L’humanité de Christ répondait bien à l’attente des Juifs ; mais ils manifestaient précisément leur déchéance et leur incrédulité, par les idées purement charnelles qu’ils se formaient de Lui.
En regard de l’histoire que nous venons de méditer, nous avons celle du centurion gentil, demandant à Jésus la guérison de son serviteur. Il est vrai qu’un laps de temps assez considérable s’était écoulé depuis la guérison du lépreux, mais le fait que ces deux incidents se trouvent rapprochés l’un de l’autre, indique aussi un dessein spécial dans le récit sacré. La faible foi du lépreux était certes bien au-dessous de ce qui était dû à l’amour et à la vraie gloire de Jésus ; toutefois le Sauveur s’était montré envers lui ce qu’il eût été pour «les siens», si Israël, reconnaissant sa lèpre morale, était venu à Jésus, même avec aussi peu de foi pour obtenir la guérison. Mais Israël se croyait en santé, et méprisait son Messie, malgré la divinité de celui-ci ; je dirais presque à cause de sa divinité. L’accueil que fait Jésus au centurion, a un autre caractère. S’il lui offre de se rendre dans sa maison, c’est afin de manifester la foi que Lui-même a fait germer dans le coeur de ce gentil. Les idées que le centurion romain se faisait du Sauveur, n’avaient pas été rétrécies par les préjugés qui avaient cours parmi les Juifs, ni limitées par les espérances de l’Ancien Testament, toutes précieuses qu’elles fussent. Dieu lui avait donné des vues plus complètes, plus profondes de Christ ; car les paroles du centurion prouvent que dans l’homme qui parcourait la Galilée, guérissant toutes sortes de maladies, il avait reconnu Dieu lui-même. Nous ne savons à quel degré il avait réalisé cette réalité, ni même s’il aurait pu définir ses croyances à cet égard ; mais il admettait la souveraine puissance de Jésus comme étant véritablement Dieu, et il y rendit hommage. Il y avait chez lui une intelligence spirituelle qui dépassait de beaucoup celle du lépreux, dont la guérison proclamait la misère d’Israël, aussi bien que la grâce d’Emmanuel. La proposition que le Seigneur lui fit «d’aller et de guérir son serviteur», donna au centurion l’occasion de manifester la puissance de sa foi : «Seigneur, je ne suis pas digne que tu entres sous mon toit, mais dis une parole seulement, et mon serviteur sera guéri». La présence matérielle du Messie n’était pas nécessaire. Une question de distance ne pouvait limiter Dieu ; sa parole suffisait. La maladie devait lui obéir, comme le soldat ou le serviteur obéissait au centurion, son supérieur. Le centurion nous donne ici un exemple anticipé de ce que c’est que de marcher par la foi et non par la vue. C’est par une telle foi que les nations auraient dû glorifier Dieu, quand le rejet du Messie par le peuple de son choix donna lieu à l’appel des gentils ; car si, d’un côté, la présence personnelle du Messie caractérise la scène précédente, lorsqu’il s’agit de la lèpre et des Juifs, de l’autre, c’est la simple foi en sa parole, malgré son absence, qui caractérise ici la position du gentil.
Le Seigneur Jésus admira la foi du centurion et profita de cette circonstance pour annoncer que les fils ou héritiers seraient rejetés, et que plusieurs venus d’Orient et d’Occident s’assiéraient avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux. Ce verset résume, à lui seul, le but, spécial de l’Évangile de Matthieu. Ainsi, dans l’histoire du lépreux, Jésus, en son humanité, est représenté comme l’Éternel qui guérit Israël et maintient dans ses relations avec les Juifs, l’autorité de la loi. Quant au centurion, celui-ci ne le reconnaît pas comme le Messie, mais sa foi lui fait découvrir la gloire suprême de la personne de Jésus, capable de guérir par un seul mot, en tout temps et en tout lieu. En rapport avec cette foi, le Seigneur lui-même voit par anticipation la multitude de ceux qui seraient reçus dans le royaume des cieux, tandis que les Juifs seraient jetés dans les ténèbres de dehors. Il faisait allusion au changement d’économie qui était proche, au retranchement de la postérité charnelle d’Abraham, à cause de son incrédulité, et à la réception d’un grand nombre de croyants parmi les gentils.
Un troisième fait nous prouve encore qu’ici l’Esprit de Dieu s’est écarté de l’ordre chronologique. Évidemment, ce ne fut pas alors que le Seigneur étant entré dans la maison de Pierre, vit sa belle-mère malade, lui toucha la main, la guérit, et que la fièvre l’ayant quittée, elle se leva, et les servit. Nous savons par Marc 1, que ce miracle eut lieu longtemps avant la guérison du centurion, ou même du lépreux. Le Seigneur était à Capernaüm ; et un certain jour de sabbat, après l’appel de Pierre qui y demeurait, il opéra dans la synagogue les oeuvres magnifiques en paroles et en actes, racontées vers. 21 à 28 (voyez aussi Luc 4:31-38). Le verset 29 de Marc précise l’époque : «Et aussitôt sortant de la synagogue, ils allèrent avec Jacques et Jean dans la maison de Simon et d’André. Or, la belle-mère de Simon était là couchée, malade de la fièvre, et aussitôt ils Lui parlent d’elle. Et s’approchant, il la releva en la prenant par la main, et aussitôt la fièvre la quitta, et elle les servit». Il faudrait avoir la crédulité d’un sceptique pour se refuser à croire que c’est ici le même fait qui est raconté en Matthieu 8. Mais alors, nous avons aussi la certitude absolue que notre Seigneur, le même jour de sabbat où il avait guéri, dans la synagogue de Capernaüm, un homme, «ayant un esprit immonde», se rendit immédiatement après dans la maison de Pierre, où il guérit la belle-mère de son disciple. Ce fut longtemps après qu’eut lieu la guérison du lépreux, et plus tard encore celle du serviteur du centurion.
Comment expliquer cette interversion de l’ordre des faits ? Nous ne pouvons l’attribuer ni à l’inexactitude, ni à l’incurie, mais à la seule sagesse de Celui qui voulait ainsi nous donner une pleine manifestation du Messie. Elle nous a montré d’abord Jésus exauçant dans sa grâce la requête du Juif, puis ce qu’il était et voulait être, d’une manière plus élevée et plus complète, en réponse à la foi des gentils ; enfin la guérison miraculeuse de la belle-mère de Pierre nous prouve que sa grâce envers les gentils ne diminuait point son affection pour ceux qui étaient les siens selon la chair. C’était là un titre que Christ appréciait, car il aimait Pierre, il sympathisait avec lui, et la belle-mère du disciple était chère au Sauveur. Cet exemple nous met devant les yeux une relation bien différente de celle qui existe entre le chrétien et Jésus (car si même nous avons connu Christ selon la chair, maintenant nous ne le connaissons plus ainsi, 2 Cor. 5:16), tout en nous indiquant la manière dont il agira un jour à d’égard d’Israël. Il se peut que Sion dise du Seigneur Jésus, qui a «travaillé en vain et que la nation abhorrait» : «L’Éternel m’a délaissée, le Seigneur m’a oubliée», mais cela n’est pas : «La femme peut-elle oublier son enfant qu’elle allaite et n’avoir pas pitié du fils de ses entrailles ? Mais quand les femmes les auraient oubliés, encore ne t’oublierai-je pas, moi. Voici, je t’ai gravée sur la paume de mes mains» (És. 49:7-16). Il nous est ainsi démontré que la grâce abondante manifestée aux gentils ne détruit pas le souvenir des liens entre l’Éternel et Israël.
Le soir du même jour, des multitudes s’empressèrent autour de Jésus pour invoquer la puissance qu’il avait déployée publiquement et en particulier, dans la synagogue et dans la maison de Pierre. Le Seigneur accomplit les paroles d’Ésaïe 53:4 : «Il a pris nos langueurs et a porté nos maladies», prophétie qu’il vaut la peine de considérer ici dans son application. En quel sens Jésus a-t-il pris leurs langueurs et porté leurs maladies ? C’est qu’il n’a jamais fait usage de la vertu qui était en Lui, pour les guérir comme par un simple acte de sa puissance, mais que, dans le sentiment d’une profonde compassion, il s’est toujours associé à ces souffrances. Il en portait le fardeau sur son coeur devant Dieu aussi réellement qu’il en délivrait les hommes. C’est précisément parce qu’il était Lui-même en dehors des atteintes de ces infirmités qu’il fut capable de porter de cette manière toutes les conséquences du péché. La profondeur de cette grâce, loin de justifier la plus légère dépréciation de sa Personne, ne peut qu’ajouter à l’éclat de sa gloire et de sa beauté morale.
Notre Seigneur, voyant de grandes multitudes qui le suivaient, donna ordre de passer de l’autre côté du lac. Voici de nouveau un exemple frappant de la manière dont divers événements ont été groupés, afin de former un tableau complet. Les entretiens qui suivent ici, ont eu lieu longtemps après les faits qui viennent de nous occuper. Il est dit qu’un scribe s’approcha ; mais ce ne fut effectivement qu’après la transfiguration, racontée au chapitre 17 de Matthieu, que le scribe offrit de suivre Jésus partout où il irait. Nous savons cela par l’Évangile de Luc. La même remarque s’applique à l’autre entretien, qui eut lieu également après la manifestation de la gloire de Christ sur la sainte montagne : «Seigneur, permets-moi de m’en aller premièrement et d’ensevelir mon père». C’est l’égoïsme du coeur de l’homme, en contraste avec la grâce de Dieu.
Puis vient l’orage : «Une grande tourmente s’éleva sur la mer, de sorte que la nacelle était couverte par les flots, mais Lui dormait». Historiquement, ce fait a sa place le soir du jour où Jésus prononça les sept paraboles de Matthieu 13. Le chapitre 4 de l’Évangile de Marc nous fournit là-dessus des dates convaincantes. On y voit d’abord le semeur semant la Parole. Puis, après la parabole du grain de moutarde (vers. 31, 32), suivent ces mots : «Et par plusieurs paraboles de cette sorte, il leur annonçait la parole, selon qu’ils pouvaient l’entendre..., et en particulier il interprétait tout à ses disciples» ; ces paraboles et leurs explications se trouvent en Matthieu 13. Ensuite nous lisons : «Ce jour-là, le soir étant venu, il leur dit : Passons à l’autre bord» (voilà ce que j’appelle une date précise). «Et ayant renvoyé la foule, ils le prennent dans une nacelle, comme il était ; et il y avait aussi d’autres petites nacelles avec Lui, et il se lève un grand tourbillon de vent, et les vagues se jetaient dans la nacelle, de sorte qu’elle s’emplissait déjà. Et il était Lui à la poupe, dormant sur un oreiller, et ils le réveillent et Lui disent : Maître, ne te mets-tu pas en peine que nous périssions ? Et s’étant réveillé, il tança le vent et dit à la mer : Fais silence, tais-toi. Et le vent tomba et il se fit un grand calme. Et il leur dit : Pourquoi êtes-vous ainsi craintifs ? Comment n’avez-vous pas de foi ? Et ils furent saisis d’une grande peur, et ils se dirent entre eux : Qui est donc celui-ci, que le vent même et la mer lui obéissent ?» (Marc 4:35-41).
L’histoire du démoniaque, qui suit immédiatement ce récit, confirme ce que je viens de dire sur l’ordre des faits. En Marc 5 et en Luc 8:26, il n’est question que d’un seul démoniaque. Là, l’Esprit de Dieu a trouvé bon d’attirer l’attention sur celui dont l’histoire offrait le plus d’intérêt, tandis qu’afin de répondre au but spécial de l’Évangile de Matthieu, il fallait faire mention des deux démoniaques, bien que l’état de l’un de ces possédés fût infiniment plus grave que celui de l’autre. En voici, à mon avis, l’explication fondée sur un principe applicable à d’autres parties de Matthieu, où deux faits se trouvent rapportés au lieu d’un seul dont parlent les autres évangélistes. La tendre miséricorde de Dieu voulait se manifester à Israël d’une manière conforme à la Loi. Le témoignage rendu devant le peuple est un objet que le Saint Esprit a essentiellement en vue dans le livre de Matthieu. Or c’était un principe reconnu parmi les Juifs que, par la bouche de deux ou trois témoins, toute parole devait être établie. Le récit des deux démoniaques avait donc une importance spéciale pour des Juifs, tandis que celui d’un seul démoniaque, accompagné des détails que nous trouvons en Marc et en Luc, était plus propre à convaincre des gentils auxquels ils s’adressent. Loin de moi, du reste, la présomption de vouloir restreindre aux étroites limites de notre intelligence les desseins de l’Esprit de Dieu. J’ai simplement essayé de résoudre une difficulté qui a été pour plusieurs âmes une cause de trouble, en leur offrant une solution qui m’a paru satisfaisante. Si ce but était atteint, j’en rendrais grâce à Dieu, car alors le passage qui a pu être une pierre d’achoppement deviendrait ainsi une preuve nouvelle et convaincante de la perfection des Saintes Écritures.
Je clos ces remarques, pour ajouter quelques mots sur les derniers incidents rapportés au chapitre 8 (vers. 19-21) ; nous voyons d’abord ce que vaut un zèle charnel lorsqu’il s’agit de suivre Jésus. Les mobiles du coeur naturel sont dévoilés. Pourquoi ce scribe s’offre-t-il à suivre Jésus ? Il n’avait reçu aucun appel ; mais telle est l’ignorance de l’homme, que celui qui n’est pas appelé se figure qu’il est capable de suivre Jésus partout où il ira. Le Seigneur, par sa réponse, donne à entendre que le scribe ne désirait ni Christ, ni le ciel, ni l’éternité, mais le bien-être matériel du temps présent. S’il était disposé à le suivre, c’était en vue de ce qu’il pourrait obtenir de Lui ; son coeur n’avait aucune intuition de la gloire cachée de Jésus, car s’il l’eût comprise, il eût trouvé en effet une réponse à tous ses désirs. Partant du point de vue de ce scribe, le Seigneur lui déclare nettement quelle est Sa position terrestre, sans lui dire un seul mot des choses invisibles et éternelles : «Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des demeures, mais le Fils de l’homme n’a pas où reposer sa tête. «Jésus prend à cette occasion, pour la première fois dans notre Évangile, le titre de «Fils de l’homme». Il voit par anticipation son rejet de la part des hommes, en ayant devant les yeux la présomptueuse incrédulité de cet égoïste.
Ensuite un autre, un vrai disciple, dit à Jésus : «Seigneur, permets-moi de m’en aller premièrement et d’ensevelir mon père». L’homme qui n’avait pas été appelé, promet d’aller partout, se confiant en sa propre force ; mais celui qui avait déjà reçu un appel, comprenant les difficultés qui s’y rattachent, allègue un devoir légitime qu’il préfère accomplir avant de suivre Jésus. Ce n’est plus de la présomption, mais la faiblesse de la foi. Oh ! quel coeur que le nôtre, mais aussi quel coeur que celui du Sauveur !
La scène suivante nous présente les disciples tous ensemble, en face d’un péril subit dont leur Maître endormi semblait ne pas se soucier. Le danger auquel ils étaient exposés, mettait à l’épreuve leurs pensées secrètes touchant la gloire de sa personne. La tempête était violente, sans doute, les vagues submergeaient presque la barque, mais pouvaient-elles donc mettre en péril la vie du Seigneur de toutes choses ? Dans leur effroi, les disciples mesuraient la puissance de leur Maître à leur propre faiblesse, et ils oubliaient sa gloire. «Seigneur, sauve-nous, nous périssons !» s’écrièrent-ils en le réveillant, «et s’étant levé, il reprit le vent et la mer». Une foi faible nous rend pusillanimes, et fait de nous de tristes témoins de la grandeur de Celui auquel les vents même et la mer obéissent.
Nous trouvons, aussitôt après, le revers du tableau. Le Seigneur opère dans sa puissance pour guérir et pour délivrer, tandis que Satan prend possession des impurs, et les entraîne à leur propre destruction. En face de ces deux pouvoirs, l’homme, aveuglé par son implacable ennemi, préfère rester avec les démons plutôt que de jouir de la présence du Libérateur. Voilà bien l’homme en effet. Recueillons ici un enseignement sur l’avenir d’Israël : ces démoniaques affranchis préfigurent, me semble-t-il, la grâce du Seigneur dans les derniers temps, où il se réservera un résidu qu’il délivrera de la puissance de Satan pour Lui servir de témoignage. Les démons demandèrent la permission d’entrer dans le troupeau de pourceaux, type de la condition finale du peuple juif apostat. Son incrédulité présomptueuse et persistante le réduira à cette profonde dégradation : non seulement d’être souillé, ce qu’il est depuis longtemps, mais encore de tomber entre les mains de Satan qui l’entraînera dans une ruine subite. Ainsi ce chapitre nous présente une esquisse de la manifestation du Seigneur en ces jours-là, continuée en type jusqu’aux derniers temps.
Le chapitre 9 nous offre un tableau qui complète celui que nous venons de considérer. Il est toujours question du Seigneur manifesté à Israël, bien que sous un autre point de vue ; car il ne s’agit plus ici de mettre seulement le peuple à l’épreuve, mais surtout les principaux et les conducteurs religieux de la nation juive, jusqu’à ce qu’enfin toute cette preuve aboutit au blasphème contre le Saint Esprit. N’y avait-il donc absolument rien de bon en Israël ? Le peuple ignorant pouvait se montrer incrédule ; mais en serait-il de même des hommes instruits, considérés ? Les sacrificateurs dans la maison de Dieu ne recevraient-ils pas au moins leur propre Messie ? Telle est la question résolue au chapitre 9. Les incidents y sont groupés comme au chapitre précédent, sans égard à l’ordre dans lequel ils se sont passés.
«Et étant entré dans une nacelle, il passa à l’autre bord, et vint dans sa propre ville». Selon l’opinion des orgueilleux habitants de Jérusalem, s’établir dans l’une ou l’autre de ces cités (Nazareth ou Capernaüm) n’était que choisir entre deux lieux de ténèbres. Mais c’était pour éclairer une terre de ténèbres, de péché et de mort, que Jésus était venu du ciel, Lui le Messie, non selon les notions juives seulement, mais comme le Seigneur, le Sauveur, l’Homme-Dieu. En cette occasion, on Lui amena un homme couché sur un lit : «Et Jésus, voyant leur foi, dit au paralytique : Aie bon courage, mon fils, tes péchés te sont pardonnés». Il ne s’agit pas, dans ce cas, du péché comme souillure et se rattachant aux exigences cérémonielles de la loi, à côté d’une signification figurative plus étendue, ainsi que nous l’avons vu par les paroles que le Seigneur adressa au lépreux purifié. Ici le péché est considéré dans sa culpabilité et comme ce qui détruit absolument dans l’âme toute vertu vis-à-vis de Dieu et des hommes. Ce n’est donc plus une simple question de purification, mais de pardon, lequel précède toujours la puissance. Il ne peut n’y avoir aucune force dans l’âme, avant que le pardon ne soit connu. On peut éprouver des désirs, sentir l’influence de l’Esprit de Dieu, mais la puissance de marcher devant les hommes de manière à glorifier le Seigneur, ne peut exister qu’autant que le pardon est réalisé et qu’on en jouit dans son coeur. C’est précisément cette bénédiction qui excita la haine des scribes. Le sacrificateur, au chapitre 8, ne pouvait nier la guérison du lépreux, qui, conformément à la loi, se montra à lui et lui offrit son don pour l’autel ; c’était à la fois un témoignage pour les sacrificateurs et une preuve évidente de soumission aux ordonnances de Moïse. Mais le pardon, dans ce monde, accordé par Jésus au paralytique, réveille l’indomptable orgueil des docteurs juifs. Bien qu’il connaisse leurs pensées secrètes, Jésus ne se laisse point arrêter dans son dessein ; il prononce la parole toute-puissante : «Tes péchés te sont pardonnés».
Après avoir d’abord rejeté Jésus dans le secret de leur coeur, en l’accusant de blasphème, ces docteurs de la loi finissent plus tard par l’attaquer ouvertement, et ce sont eux en réalité qui blasphèment (voyez 9:36). «Et voici, quelques-uns des scribes dirent en eux-mêmes : Celui-ci blasphème». Jésus dit alors au paralytique : «Afin que vous sachiez que le Fils de l’homme a, sur la terre, le pouvoir de pardonner les péchés : Lève-toi, prends ton lit et t’en va en ta maison». Réponse bénie, s’il y avait eu là une seule conscience capable d’entendre cette parole de miséricorde et de grâce, qui fait d’autant plus ressortir sa gloire. Jésus prend sa place comme rejeté, car il connaît les secrètes pensées de ceux qui le haïssent ; mais il n’en est pas moins le Fils de l’homme qui a la puissance sur la terre de pardonner les péchés, et il use de cette sienne puissance. Le fait que l’homme paralysé se lève et marche, atteste la réalité de son pardon devant Dieu ; il devrait en être ainsi de toute âme qui a reçu le pardon de ses péchés. Ce miracle excita au moins l’étonnement de la multitude, «et elle glorifia Dieu qui donnait un tel pouvoir aux hommes».
Après cela, le Seigneur Jésus fait un pas de plus dans la guerre qu’il livre aux préjugés judaïques. On ne vient plus le chercher comme dans le cas du lépreux, du centurion et des amis du paralytique ; c’est Lui-même qui appelle Matthieu, un péager, précisément qualifié pour écrire l’Évangile de Jésus de Nazareth, le «méprisé des hommes». C’est comme Messie dédaigné, rejeté par son peuple d’Israël, que Jésus se tourne, selon la volonté de Dieu, vers les gentils. Matthieu, appelé pendant qu’il était assis au «bureau des recettes», suit Jésus et lui offre un festin. Les Pharisiens profitent de cette occasion pour donner libre cours à leur incrédulité, car rien ne les blesse autant que la grâce, soit en précepte, soit en pratique. Au commencement du chapitre, les scribes n’avaient pu cacher au Seigneur la haine que leur inspirait son droit, comme homme sur la terre, de pardonner les péchés, droit que Jésus a prouvé plus tard par son humiliation et sa croix. Ici, les Pharisiens Lui reprochent sa grâce, quand ils le voient à table dans la maison de Matthieu en compagnie de péagers et de pécheurs. «Pourquoi», demandent-ils aux disciples, «votre Maître mange-t-il avec des péagers et des pécheurs ?». Le Seigneur leur montre qu’une incrédulité comme la leur s’exclut nécessairement elle-même de la bénédiction, mais ne saurait en priver autrui : guérir était l’oeuvre pour laquelle il était venu. «Ceux qui sont en bonne santé n’ont pas besoin de médecin». Qu’ils étaient loin d’avoir compris le divin enseignement de la grâce : «Je veux miséricorde et non pas sacrifice !». Jésus était venu pour appeler, non des justes, mais des pécheurs.
Au reste, ce ne sont pas seulement ces Juifs dévots, esclaves de la lettre et de la forme, qui font preuve d’incrédulité. Les disciples de Jean viennent ensuite avec cette question : «Pourquoi nous et les Pharisiens jeûnons-nous souvent, et tes disciples ne jeûnent pas ?» Voilà encore des hommes religieux mis à l’épreuve et trouvés en défaut. Le Seigneur prend la défense de ses disciples : «Les fils de la chambre nuptiale peuvent-ils mener deuil pendant que l’époux est avec eux ? Mais les jours viendront, lorsque l’époux-leur aura été ôté ; et alors ils jeûneront». Jésus prouve l’inconséquence du jeûne en ce moment-là, et donne à entendre non seulement qu’il sera rejeté à cause de l’incrédulité des Juifs, mais encore l’impossibilité de concilier son enseignement et sa volonté avec leurs institutions surannées : la loi et la grâce ne pouvaient s’allier ensemble. «Personne ne met une pièce de drap neuf à un vieil habit, car ce qui est mis pour remplir, emporte une partie de l’habit et la déchirure en devient plus mauvaise». Puis il ne s’agissait pas uniquement d’une différence dans les formes de la vérité, mais le principe de vie que Christ répandait ne pouvait être maintenu dans l’enveloppe judaïque. «Et on ne met pas non plus le vin nouveau dans de vieilles outres, autrement les outres se rompent, et le vin se répand et les outres sont perdues ; mais on met le vin nouveau dans des outres neuves et tous les deux se conservent». Il y avait opposition dans l’esprit comme dans la forme.
Malgré les vastes conséquences des changements qu’il introduisait d’une manière si claire et si complète, rien ne pouvait altérer l’affection de Jésus pour Israël. Nous en avons la preuve dans la scène suivante. Jaïrus, un chef du peuple, lui dit : «Ma fille est déjà morte, mais viens, pose ta main sur elle, et elle vivra». Les autres Évangiles nous ont conservé quelques détails omis par Matthieu : la jeune fille est mourante, puis, avant l’arrivée de Jésus, un messager vient annoncer sa mort. Mais ce qui importait ici, c’était d’indiquer par cet exemple que si l’état d’Israël était désespéré, le Messie pouvait guérir et même rendre la vie ! Son oreille était prête à écouter tout appel en faveur d’Israël mourant et même mort. Et quoiqu’il vînt de démontrer l’impossibilité d’unir les choses nouvelles qu’il avait préparées pour eux, avec les choses anciennes du système juif, il n’en était pas moins constamment disposé à venir en aide à ceux qui étaient dénués de tout secours. Pendant que Jésus se rend vers la morte pour la ressusciter, la femme affligée d’une perte de sang le touche en chemin. Il avait un grand dessein en vue, celui de rendre la vie à la fille de Jaïrus ; mais il répondait toujours à l’appel de la foi. C’était sa nourriture de faire la volonté de Dieu, et il était venu ici-bas dans le but exprès de le glorifier. La puissance et l’amour étaient venus en Lui sur la terre, afin que chacun, sans distinction, pût en profiter : quiconque avait recours à Lui trouvait en Lui Jésus Emmanuel ; car s’il y avait, pour ainsi dire, une justification de la circoncision par la foi, il y avait évidemment aussi la justification de l’incirconcision par la foi. Quand Jésus arrive à la maison de Jaïrus, il y trouve «des joueurs de flûte et la foule qui faisait un grand bruit», expression peut-être d’une douleur profonde, mais évidemment d’un impuissant désespoir. Ces importuns se rient du calme imposant de Celui qui choisit «les choses qui ne sont pas pour annuler celles qui sont» (1 Cor. 1:28). Le Seigneur chasse les incrédules et montre que la jeune fille n’était pas morte, mais qu’elle vivait.
Ce n’est pas tout. Il ouvre les yeux des aveugles : «Et comme Jésus passait de là plus avant, deux aveugles le suivirent, criant et disant : Fils de David, aie pitié de nous !» De même que la vie avait été rendue à la fille de Sion, de même aussi les aveugles n’invoquent pas en vain le Fils de David. Ils confessent leur foi, et Jésus touche leurs yeux. Ainsi, malgré le caractère particulier des bénédictions nouvelles, les choses anciennes peuvent être reprises, mais sur de nouvelles bases et sur la confession que Jésus est le Seigneur, à la gloire de Dieu le Père. L’appel des aveugles au Fils de David est un exemple de ce qui arrivera à la fin, lorsque Israël se tournera vers le Seigneur et que le voile sera ôté de dessus leurs cœurs (2 Cor. 3:16). «Qu’il vous soit fait selon votre foi».
Il ne suffisait pas qu’Israël fut réveillé de la torpeur de la mort et que la vue lui fût rendue ; il fallait encore que sa bouche fût ouverte pour louer le Seigneur et proclamer la gloire de sa majesté. Israël doit rendre un complet témoignage lors du glorieux jour de l’avènement de son Messie ; nous avons donc dans le miracle de la guérison du muet une figure de ce qui arrivera à la fin des jours, et cela d’une manière d’autant plus touchante, que l’inimitié des scribes et des sacrificateurs indiquait assez clairement au Seigneur ce qu’il avait à attendre de la part de son peuple. Toutefois, rien ne pouvait changer les desseins de Dieu, ni ralentir l’oeuvre de sa grâce. «Comme ils sortaient, voici, on lui amena un homme muet, démoniaque. Et le démon ayant été chassé, le muet parla. Et les foules s’en étonnèrent, disant : Il ne s’est jamais rien vu de pareil en Israël» (Matt. 9:32, 33).
Les Pharisiens sont exaspérés devant la manifestation d’une puissance incontestable, qui les juge eux-mêmes d’autant plus fortement qu’elle n’agit qu’en grâce ; mais Jésus ne répond pas à leurs attaques et poursuit sa route. Aucun obstacle ne pouvait empêcher l’expansion de son amour : «Il allait par toutes les villes et par les villages, enseignant dans leurs synagogues et prêchant l’Évangile du Royaume, et guérissant toutes sortes de maladies et toutes sortes de langueurs». C’était à Lui, le vrai et fidèle témoin, de manifester cette puissance en bonté qui éclatera pleinement dans le monde à venir, au jour où il apparaîtra à tous les regards comme Fils de David aussi bien que Fils de l’homme.
À la fin de ce chapitre 9, Jésus, dans sa profonde compassion, exhorte les disciples à prier le Seigneur de la moisson «d’envoyer des ouvriers dans sa moisson». Au commencement du chapitre 10, Lui-même, le Seigneur de la moisson, les envoie pour y travailler. Ce fut là un acte solennel en vue de son rejet par Israël.
Matthieu ne raconte pas comment les apôtres sont d’abord appelés, puis mis à part ; mais l’appel et la mission sont mentionnés ensemble. J’ai déjà dit que le choix des douze avait eu lieu avant le sermon sur la montagne (comparez Marc 3:13-19 et 6:7-11 ; Luc 6 et 9), tandis que leur mission ne commença que plus tard. Or celle-ci, prise en elle-même, rentrait dans le cadre spécial de notre Évangile ; c’est un appel du Roi à son peuple, et d’une manière si exclusive, qu’il n’y a pas un seul mot touchant l’Église ni la chrétienté. Le Seigneur Jésus parle de l’Israël d’alors, puis d’Israël avant son glorieux avènement, mais il ne fait aucune mention quelconque des circonstances qui devaient survenir pendant cet espace de temps. Il annonce aux disciples qu’ils n’auraient pas fini de parcourir les villes d’Israël avant que le Fils de l’homme ne fût venu. Bien que son rejet fût présent à sa pensée, il ne regarde pas au delà de la terre promise et du peuple élu ; et, à proprement parler, la mission qu’il confie aux douze apôtres s’étend jusqu’à la fin de l’économie juive. Ainsi il n’est question ni des voies actuelles de Dieu en grâce, ni de la forme actuelle que prend le royaume des cieux, ni de l’appel des gentils, ni de la formation de l’Église. Nous trouverons plus loin quelques allusions à ces mystères ; mais dans ce chapitre il n’est question que d’un témoignage auprès des Juifs confié à douze messagers de la part de l’Éternel-Messie qui, dans son infatigable amour, et malgré les révoltes de l’incrédulité, maintient jusqu’au bout ce que sa grâce a destiné à Israël. Jésus préparait des messagers pour cette oeuvre, qui ne devait se terminer que lorsque le Messie rejeté, le Fils de l’homme, reviendrait. Les apôtres envoyés alors furent les précurseurs des témoins que le Seigneur suscitera aux derniers jours.
Le chapitre 11, qui nous présente un moment excessivement critique pour Israël, est de toute beauté, et mérite quelques remarques. Le Seigneur venait d’envoyer des témoins, destinés à faire connaître cette vérité si importante pour son peuple, savoir qu’il était bien réellement le Messie. Ici Jésus, tout en réalisant son rejet absolu de la part d’Israël, se réjouit dans les conseils de grâce et de gloire de Dieu le Père. Le mystère caché aux sages et révélé aux petits enfants, c’est qu’il était non seulement le Messie, non seulement le Fils de l’homme, mais encore le Fils éternel du Père, que Lui seul connaissait. Du commencement à la fin, que de sujets de tristesse pour Jésus, quelles souffrances morales, mais aussi quel triomphe !
Quelques personnes prétendent que le message envoyé par Jean-Baptiste à Jésus n’avait d’autre objet que d’affermir la foi de ses propres disciples. Mais, il me semble très simple d’admettre que Jean avait de la peine à concilier sa longue captivité avec la présence du Messie en Israël. Ce n’est une preuve ni d’un jugement sain, ni d’une grande connaissance du coeur humain, que d’élever des doutes sur la sincérité de Jean, et il me semble qu’on n’honore point le caractère de cet homme de Dieu, en affirmant qu’il feignait une incertitude qu’il n’éprouvait pas. Il est plus simple d’admettre que la question adressée par les disciples de Jean-Baptiste, agitait son esprit aussi bien que le leur. Il s’agissait d’une difficulté grave, quoique passagère, qu’il désirait voir complètement éclaircie à la fois pour lui-même et pour eux. Bref, il avait quelques doutes parce qu’il était homme, et qui d’entre nous oserait s’en étonner ? Malgré des privilèges bien autrement grands, possédons-nous une foi inébranlable au point de nous donner le droit de supposer que celle de Jean était à l’abri de toute défaillance, et qu’il faille chercher l’explication de sa démarche dans l’incrédulité de ses disciples ? Ceux qui connaissent si peu le coeur humain, même chez les chrétiens, devraient du moins reculer devant la pensée d’attribuer à Jean-Baptiste un rôle douteux qui nous froisse quand Jérôme l’impute, à l’apôtre Pierre et à Paul, dans le chapitre 2 des Galates. Le Seigneur Jésus connaissait le coeur de son serviteur, et pouvait avoir compassion de lui en voyant l’effet que les circonstances adverses produisaient sur son esprit. Il me paraît évident qu’en prononçant cette parole : «Bienheureux est quiconque n’aura pas été scandalisé en moi», Jésus avait en vue la défaillance momentanée de la foi de Jean-Baptiste. Le fait est qu’il n’y a qu’un seul Jésus, et que quant à l’homme, une seule chose est capable de le soutenir : la foi divinement communiquée, sans quoi nous faisons une triste expérience de ce que nous sommes.
Notre Seigneur répond avec une miséricorde et une dignité parfaites. Il présente aux disciples de Jean les choses telles qu’elles sont, des faits simples et positifs qui ne laisseraient plus aucun doute dans l’esprit de leur maître, lorsqu’il y verrait le témoignage de Dieu. Puis après avoir ajouté quelques mots adressés à la conscience des auditeurs, il plaide Lui-même la cause de Jean. C’était assurément à Jean-Baptiste de proclamer la gloire de Jésus ; mais toutes choses en ce monde sont le contraire de ce qu’elles devraient être et de ce qu’elles seront un jour, lorsque Jésus s’assiéra sur son trône, dans sa puissance et dans sa gloire. Toutefois, aussi longtemps que Jésus était sur cette terre, l’incrédulité de ceux qui l’environnaient faisait ressortir, avec d’autant plus d’éclat, sa grâce infinie. C’est ainsi qu’en regard des défaillances de Jean-Baptiste, loin de rabaisser son serviteur, Jésus déclare que parmi les hommes mortels il n’y en avait point de plus grand. La faiblesse de Jean lui fournit l’occasion de parler du changement complet qui allait se produire, lorsqu’il ne s’agirait plus de ce qu’est l’homme, mais de ce qu’est Dieu ; de ce royaume des cieux dans lequel le plus petit de ceux qui y appartiendraient serait plus grand que Jean-Baptiste. Ensuite Jésus dévoile l’incrédulité capricieuse de l’homme, — celui-ci n’est constant que dans ses efforts pour résister à tout ce que Dieu fait pour son bien, — et annonce qu’Il sera repoussé là où Il avait le plus travaillé. Ce rejet se préparait dès lors, au milieu de souffrances et de douleurs telles qu’un saint amour les peut seul connaître ; misérables que nous sommes d’avoir besoin de pareilles preuves d’un tel amour, d’être si lents à y répondre dans nos coeurs, ou même à en sentir l’immensité !
«Alors il commença à adresser des reproches aux villes dans lesquelles le plus grand nombre de ses miracles avaient été faits ; parce qu’elles ne s’étaient pas repenties. Malheur à toi, Chorazin ! malheur à toi, Bethsaïda ! car si les miracles qui ont été faits au milieu de vous, eussent été faits dans Tyr et dans Sidon, il y a longtemps qu’elles se seraient repenties sous le sac et la cendre. Mais je vous dis que le sort de Tyr et de Sidon sera plus, supportable au jour du jugement que le vôtre... En ce temps-là, Jésus répondit, et dit : Je te loue, ô Père !» Quelle parole dans un pareil moment ! Qu’il nous soit fait la grâce de pouvoir ainsi bénir et adorer Dieu quand notre faible travail semble être inutile ! «Je te loue, ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents et que tu les as révélées aux petits enfants. Oui, Père, car c’est ce que tu as trouvé bon devant toi». On dirait ici que nous sommes élevés au-dessus du niveau ordinaire de notre Évangile, dans les régions, supérieures de celui de Jean. C’est, en effet, ce que Jean aime particulièrement à contempler : Jésus, considéré non seulement comme Fils de David ou d’Abraham, ou comme la semence de la femme, mais encore comme le Fils éternel, le Fils tel que le Père l’a donné, l’a envoyé, l’a apprécié et aimé. Aussi Jésus ajoute : «Toutes choses m’ont été livrées par mon Père, et, personne ne connaît le Fils, si ce n’est le Père ; ni personne ne connaît le Père, si ce n’est le Fils et celui à qui le Fils voudra le révéler. Venez à moi, vous tous qui vous fatiguez et qui êtes chargés, et moi je vous donnerai du repos».
Je me borne à faire observer, en passant, combien le rejet croissant de la gloire inférieure de Jésus a pour effet de faire ressortir la révélation de sa gloire la plus excellente. De même aujourd’hui, je crois que nulle atteinte n’est portée au nom du Fils de Dieu, nul trait dirigé contre Lui, sans que l’Esprit ne se charge d’affirmer et de proclamer avec plus de force la gloire de Jésus, qui rehausse sa grâce envers les hommes. Mais la tradition religieuse ne peut se charger de cette mission, non plus que les pensées et les sentiments humains.
Au chapitre 12, nous voyons non plus Jésus en présence des hommes et méprisé d’eux, mais plutôt ces Israélites, ses détracteurs, en présence de Jésus. Aussi le Seigneur déclare péremptoirement que le jugement d’Israël est prononcé et imminent ; s’il est rejeté, ses adversaires le sont par le fait même qu’ils ne veulent rien de Lui. Les deux incidents racontés jusqu’au vers. 14, avaient eu lieu longtemps auparavant. Marc les raconte à la fin du deuxième et au commencement du troisième chapitre de son Évangile. Pourquoi Matthieu en a-t-il différé la mention ? Parce que son dessein est de mettre en évidence le changement d’économie qui devait résulter du rejet de Jésus par les Juifs. Il tient à manifester le rejet du Messie, comme un fait accompli dans toutes ses parties, avant qu’il ne le fût extérieurement, d’une manière littérale, sur la croix. Nous voyons, pour ainsi dire, le rejet de Jésus accompli dans ce qui se passe en Lui, réalisé dans son esprit, et exposé en ses résultats, avant que les faits n’eussent donné à l’incrédulité juive sa dernière et complète expression. Jésus ne fut pas désillusionné ; depuis le commencement de sa carrière terrestre, il sut à quoi s’en tenir à l’égard d’Israël. Les agissements et les pensées de ses persécuteurs mettent à nu, dès l’abord, la haine implacable de l’homme. Avant de prononcer la sentence sur ses adversaires, le Seigneur indique à deux reprises, en ce jour de sabbat, les choses qui vont arriver. Dans le premier cas, il prend la défense de ses disciples, en s’appuyant, d’un côté, sur un fait analogue survenu pendant l’état de choses qui naguère avait eu la sanction de Dieu ; et de l’autre, sur sa propre gloire actuelle. Rejetez-le comme le Messie, dans ce rejet même la gloire morale du Fils de l’homme sera posée comme le fondement de son élévation et de sa manifestation future. Il est le Seigneur du sabbat. Dans le second cas, c’est la bonté de Dieu venant en aide à la misère de l’homme. Non seulement Dieu, à cause de l’état de ruine où se trouve Israël, passe par-dessus les ordonnances prescrites, mais il établit encore ce principe qu’il ne saurait se priver de venir en aide à ceux qui se trouvent dans l’affliction et le dénuement. Une telle manière de faire peut convenir aux Pharisiens et aux formalistes, mais à Dieu jamais. Christ n’était pas venu pour s’accommoder à ces idées juives, mais pour faire la sainte volonté de son Père en amour envers un monde rebelle et perdu. «Voici mon serviteur que j’ai élu, mon bien-aimé en qui mon âme prend son bon plaisir». Ce serviteur était en réalité Emmanuel, Dieu avec nous ; or Dieu pouvait-il, voulait-il, agir autrement qu’en amour ? Selon la parole du prophète, ce devait être alors la grâce dans l’humilité jusqu’à l’heure du jugement en victoire. Ainsi Jésus se retire dans l’ombre, guérissant les malades, mais défendant expressément qu’on rendit son nom public.
Toutefois cette ligne de conduite faisait ressortir de plus en plus clairement que ceux qui le rejetaient seraient rejetés à leur tour. Après que le démon eut été chassé de «l’homme aveugle et muet», en présence de la foule émerveillée, les Pharisiens, irrités de la question qui leur avait été adressée : «Celui-ci n’est-il pas le Fils de David ?» cherchèrent par leurs blasphèmes à annuler ce témoignage : Celui-ci (mot grec constamment employé de cette manière, en signe de mépris) ne chasse les démons que par Beelzébul, le chef des démons. Le Seigneur leur prouve leur folie et les avertit que le blasphème qu’ils viennent de prononcer, deviendra encore plus redoutable pour eux lorsqu’il sera proféré contre le Saint Esprit. Les hommes ne songent pas à la terrible portée de leurs paroles, lorsqu’elles résonneront de nouveau à leurs oreilles au jour du jugement. Jésus leur rappelle le «signe de Jouas le prophète», la repentance des Ninivites après la prédication de Jonas, l’ardent intérêt de la reine du Midi aux jours de Salomon, tandis qu’un plus grand que Salomon se trouvait là, au milieu d’eux, haï, méprisé. Mais s’il se borne ici à indiquer quel sera le partage des gentils par suite de l’incrédulité et du jugement des Juifs, il annonce à ceux-ci, en figure, les progrès qu’ils feront dans la voie du péché et la fin qui les attend. Leur état ressemblait à celui d’un homme que «l’esprit immonde» aurait quitté pour un temps ; les idoles, les abominations ne les infestaient plus comme autrefois ; il y avait extérieurement une pureté relative. Alors l’esprit immonde se dit : «Je retournerai dans ma maison d’où je suis sorti ; et y étant venu, il la trouve vide, balayée et ornée. Alors il s’en va, et prend avec lui sept autres esprits plus méchants que lui-même ; et étant entrés, ils habitent là, et la dernière condition de cet homme est pire que la première. Ainsi en sera-t-il aussi de cette génération méchante». Jésus révèle le passé, le présent et le terrible avenir d’Israël ; car avant son avènement en gloire, les Juifs retourneront non seulement à l’idolâtrie, mais encore à une idolâtrie accompagnée de toute la puissance de Satan (Dan. 11:36-39 ; 2 Thess. 2 ; Apoc. 13:11-25). La rentrée de l’esprit immonde avec les sept autres esprits, plus méchants que le premier, représente évidemment le pouvoir complet de Satan, qui maintiendra, avec l’idolâtrie, la puissance de l’Antichrist en opposition à celle du vrai Christ.
Les enseignements du Seigneur à l’égard d’Israël ne s’arrêtent pas là. On vient lui dire : «Voici, ta, mère et tes frères se tiennent là dehors, cherchant à te parler. Mais Lui, répondant, dit à celui qui lui parlait : Qui est ma mère et qui sont mes frères ? Et étendant sa main vers ses disciples, il dit : Voici ma mère et mes frères. Car quiconque fera la volonté de mon Père qui est dans les cieux, celui-là est mon frère et ma soeur et ma mère». Jésus rompt ici l’ancienne relation selon la chair avec Israël, et ne reconnaît plus que les liens nouveaux de la foi fondés sur l’accomplissement de la volonté de son Père. Le Seigneur voulait susciter un témoignage complètement nouveau et faire une oeuvre qui s’y rapportât. Désormais il ne s’agirait plus de faire valoir les droits de la Loi sur l’homme, mais de répandre la bonne semence, la vie, le fruit de la part de Dieu, non seulement dans le pays d’Israël, mais aussi dans le vaste champ du monde.
Le chapitre 13 contient l’esquisse de ces nouvelles voies de Dieu. Le «royaume des cieux» y revêt un aspect inconnu à la prophétie, et dans ses mystères successifs il nous présente l’histoire de l’intervalle qui s’écoule entre l’ascension de Jésus-Christ rejeté et son retour en gloire. Je me borne à signaler quelques points seulement de ce chapitre.
La parabole du semeur figure le ministère du Seigneur lui-même ; la seconde, ce que fait Jésus par l’intermédiaire de ses serviteurs ; puis, sous le symbole du grain de moutarde devenu un arbre magnifique, le Seigneur annonce à ses disciples le développement de ce qui avait été grand sous une chétive apparence, et qui s’amoindrirait par l’accroissement même de sa grandeur terrestre. Dans la quatrième parabole, ce n’est plus un grain qui germe, mais un système de doctrine chrétienne dont l’extension progressive exerce une influence assimilatrice sur un espace donné. Il ne s’agit pas de la vie qui germe et porte du fruit, mais d’un simple dogme et de son influence sur l’esprit humain. Le grand arbre et les trois mesures de farine levée représentent ainsi les deux côtés de la chrétienté.
Ensuite, après avoir expliqué à ses disciples toute la portée de la parabole du bon grain et de l’ivraie, représentant le mélange du mal, avec le bien semé par la grâce, Jésus les conduit plus loin et leur montre le royaume au point de vue des pensées et des desseins de Dieu. D’abord le trésor caché dans un champ qu’un homme acquiert au prix de tout ce qu’il possède, afin d’avoir ce trésor, puis la perle de grand prix qui a une valeur unique aux yeux du marchand.
Enfin, après que le témoignage aura été rendu, témoignage réellement universel quant à son but, viendra la séparation en jugement : non seulement les bons mis ensemble à part, mais encore les mauvais jetés dehors par les instruments de la puissance de Dieu.
Le chapitre 14 contient le récit de faits qui mettent en évidence le changement de dispensation auquel le Seigneur venait de préparer ses disciples. Tandis que la violence régnait avec Hérode, Jésus se retira