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HISTOIRE DE LA BIBLE EN FRANCE

 

 

 

ET FRAGMENTS RELATIFS À L'HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BIBLE

 

Daniel LORTSCH, Agent général de la Société Biblique Britannique et Étrangère

 

Préface de M. le pasteur Matthieu LELIÈVRE

 

1910 — Texte global

 

Le texte publié par Bibliquest contient tout le livre original, hormis quelques illustrations, la partie relative au colportage, des remerciements et un sonnet de R.S. ; les errata, corrections et additions publiés à part et séparément, ont été pris en compte (contrairement à une ré-édition récente obtenue par photocopie de la première moitié de l’ouvrage de D. Lortsch).
Bibliquest partage la plupart des opinions de l’auteur, mais pas toutes.

 

Table des matières :

1     Préface

2     Avant-propos

3     Bibliographie

3.1      Pour l'histoire de la Bible en France

3.2      La Bible dans le monde, par D. Lortsch, 58, rue de Clichy, Paris, 1904.

3.3      Pour les Fragments

4     Chapitre 1 — La Vieille France, Pays de la BIBLE

4.1      Du troisième au dixième siècle

4.2      Onzième et douzième siècles

5     Chapitre 2 — L'attaque

6     Chapitre 3 — La Défense

6.1      Comment la Bible se défendit

6.2      Comment la Bible fut défendue

6.2.1       Par les colporteurs bibliques et les libraires

6.2.2       Par les imprimeurs

6.2.3       Dans une page de Rabelais

6.3      La Bible armant ses défenseurs, ou le Livre des martyrs

7     Chapitre 4 — La Bible chez les Rois

8     Chapitre 5 — La Bible chez les Grands

9     Chapitre 6 — De la fin du 12° au commencement du 14° siècle

10       Chapitre 7 — 14° siècle — La Bible de Jean de SY — La Bible de Raoul de Presles

11       Chapitre 8 — 15° siècle : Le Nouveau Testament de Barthélémy Buyer — La Bible de Jean de Rely

12       Chapitre 9 — 16° siècle : La Bible de Lefèvre d'Étaples

13       Chapitre 10 — Notre vieil OSTERVALD

13.1     Le Synode de Chanforans

13.2     Le «maître d'école» et ce qu'il fit

13.3     La Bible d'Olivétan

13.3.1      Pièces liminaires

13.3.2      Le texte

13.4     Révisions de la Bible d'Olivétan jusqu'à Ostervald,

13.5     Ostervald et sa révision

13.5.1      J.-F. Ostervald

13.5.2      Ostervald et le capucin — Ostervald et Louis XIV — Ostervald et Fénelon

13.5.3      Réflexions et notes

13.5.4      Révision du texte

13.5.5      Révisions d'Ostervald

14       Chapitre 11 — Versions Protestantes Originales parues depuis la version d’Olivétan

14.1     Seizième siècle

14.2     Dix-septième siècle

14.3     Dix-huitième siècle

14.4     Dix-neuvième et vingtième siècles

15       Chapitre 12 — Le Psautier Huguenot

16       Chapitre 13 — L'œuvre Biblique en France au 19° siècle

16.1     Disette de Bibles — Premiers efforts — La Société biblique britannique — Frédéric Léo — Oberlin et Henri Oberlin — Daniel Legrand

16.2     Société biblique protestante de Paris — Société biblique française et étrangère — Société biblique de France

16.3     Agence française de la Société biblique britannique et étrangère

16.3.1      En France

16.3.2      Dans les colonies

16.3.3      Pour nos missions françaises

16.3.4      Société nationale pour une traduction nouvelle des livres saints en langue française

17       Chapitre 14 — Versions catholiques

18       Chapitre 15 — La Version de Sacy

18.1     Historique

18.2     Caractéristique

18.3     Pouvons-nous répandre cette version?

19       Chapitre 16 — Versions Israélites

20       Chapitre 17 — Nombre des manuscrits Bibliques, des Traductions et des Éditions de la Bible en France

21       Chapitre 18 — Le prix de la Bible autrefois

21.1     Ce qu'elles coûtaient

21.2     Comment faire pour les lire

21.3     Depuis l'invention de l'imprimerie

21.4     Chez les protestants

22       Comparaison de quelques versions

23       Sonnets pour servir d'Introduction aux Fragments et à l'Aperçu sur le colportage biblique

23.1     Les copistes

23.2     Les imprimeurs

23.3     Les traducteurs

23.4     Les colporteurs

23.5     Le nerf de la guerre

24       Fragments relatifs à l’Histoire générale de la Bible (Les Textes Originaux)

24.1     Les trois plus vieilles Bibles du monde

24.1.1      Le Codex Vaticanus

24.1.2      Le Codex Sinaïticus.

24.1.3      Le Codex Alexandrinus

24.2     Comment le texte de l’Ancien Testament est venu jusqu’à nous

24.2.1      En premier lieu, ils ont fixé le texte sacré

24.2.2      En second lieu, ils ont copié le texte

24.2.3      En troisième lieu, ils ont annoté le texte

24.2.3.1       Des notes sur le contenu du texte.

24.2.3.1.1      Compte des lettres

24.2.3.1.2      Compte des expressions

24.2.3.1.3      Autre classe de notes

24.2.3.1.4      Autres comptes

24.2.3.2       Des corrections

24.2.4      Les points-voyelles

24.2.5      Système d'accents

24.3     Aperçu sur l’Histoire du Nouveau Testament

24.3.1      Formation du Canon

24.3.2      Histoire du Texte

24.3.2.1       Les Manuscrits

24.3.2.2       Les Variantes

24.3.2.3       Le Texte imprimé — «Texte Reçu»

24.4     De l’utilité des anciennes versions Bibliques

24.5     La version des Septante (Légende et histoire)

24.6     La version d'Aquila

24.7     La version Syriaque

24.8     La Vulgate

24.8.1      Premières versions latines

24.8.2      Origine et importance de la Vulgate

24.8.3      Préjugés

24.8.4      Trop de succès

24.8.5      Une révision papale et ses suites

25       La Bible hors de France

25.1     La Bible en Angleterre

25.1.1      Aux premiers siècles

25.1.1.1       Saint Patrick, Sainte Brigide, Saint Finian, Saint Colomba

25.1.1.2       Le vacher-poète

25.1.1.3       La mort de Bède le vénérable

25.1.1.4       Alfred le grand, Aldred, Alfric, Orme

25.1.2      La Version de Wiclef

25.1.3      La Version de Tyndale

25.1.4      Depuis la Réformation

25.2     La Bible en Allemagne : La version de Luther

25.3     La Bible en Italie

25.3.1      Au moyen âge

25.3.2      Les premières Bibles imprimées

25.3.3      La version protestante — Diodati

25.3.4      La Bible Martini

25.3.5      La Bible en Italie au dix-neuvième siècle

25.4     La Bible en Espagne

25.4.1      Jusqu'au seizième siècle

25.4.2      Le seizième siècle

25.4.2.1       La Polyglotte de Complute et la Bible de Ferrare

25.4.2.2       La Réformation et la Bible

25.4.3      Les Temps modernes

25.5     La version Turque

25.6     La Bible en Russie

25.7     La version Laponne

25.8     La Bible à Madagascar

25.9     La Bible dans l’Ouganda

25.10       La Bible au Lessouto

25.11       Versions Chinoises

25.11.1        Coup d'oeil sur la langue

25.11.2        Les traductions

25.12       La version Japonaise

25.13       La Bible en Corée

25.13.1        Histoire

25.13.2        La langue

25.13.3        Une belle avance

25.13.4        Premiers efforts

25.13.5        La trouée

25.13.6        Progrès

25.13.7        Le témoignage des missionnaires

25.13.7.1      Le colportage biblique

25.13.7.2      Les groupes d'études bibliques

25.13.7.3      Les colporteurs coréens

25.13.7.4      Les femmes aussi

25.13.7.5      Tous à l'œuvre

25.13.8        Un réveil

25.13.9        Résultats globaux

25.13.10      Conclusion

25.14       La Bible en Inde

26       Batailles Inconnues — ou: La Traduction de la Bible

26.1     S'assimiler les sons

26.2     Étude des formes grammaticales

26.3     Vocabulaire

26.4     Nuances de style

26.5     Méthode et secret

26.6     Résultats

27       Influence de l’Ancien Testament sur la langue française

27.1     Mots

27.2     Expressions

27.3     Tournures hébraïques

28       Comment on fait une Bible

28.1     Privilèges royaux

28.2     Le fameux papier indien

28.3     Collaboration imprévue de la Chine et de l'Inde — 2.000 ou 3.000 kilomètres parcourus pour imprimer une Bible. — La fameuse guinée. — En 400 langues. — L'angle «Amen»

29       L'Église Romaine et la Bible

29.1     Les décrets et instructions

29.2     La Bible dans l'enfer

29.3     Une Lettre pastorale

29.4     La Vulgate intangible ?

30       Inexactitudes catholiques dans la traduction du Nouveau Testament

31       Inexactitudes protestantes dans la traduction du Nouveau Testament

32       Les Apocryphes

33       La Parole de Dieu répandue par les Juifs pendant le siècle qui a précédé l’ère chrétienne

 

 

1                        Préface

 

Par Matth. LELIÈVRE, pasteur.

 

La Bible en France! Les deux mots que rapproche le titre de cet ouvrage, mettent en face l'un de l'autre un grand livre et un grand peuple, — un peuple dont l'influence morale dans le monde eût décuplé s'il avait consenti à devenir le peuple de la Bible, — un livre dont l'action sur la race humaine eût été, sans doute, plus grande et plus rapide, s'il avait eu à son service cette incomparable semeuse d'idées qu'est la France. La France avait assurément besoin de la Bible plus que la Bible n'avait besoin de la France; il n'en est pas moins fâcheux que la cause biblique, qui est la cause même de Dieu, n'ait pas pu s'appuyer, dans sa croisade contre les puissances du mal, sur la civilisation française, restée païenne à tant d'égards sous des dehors chrétiens.

Il y a pourtant une histoire de la Bible en France, et il faut remercier M. Lortsch d'en avoir rassemblé, avec un soin pieux et un zèle de bénédictin, les fragments épars. Il était bien l'ouvrier tout désigné pour une telle entreprise. Agent général en France de la noble Société biblique britannique et étrangère, et appelé, à ce titre, à diriger les travaux des colporteurs bibliques, il s'est voué, avec un enthousiasme que rien ne lasse, à cette belle tâche : mettre l'âme française en contact avec l'Évangile. Et en y travaillant, il s'est trouvé amené naturellement à rechercher, dans le passé, les tentatives faites dans ce but. C'est de ces recherches qu'est sorti l'ouvrage dont nous écrivons la préface.

L'accueil fait à ce livre avant même sa publication, par plus de douze cents souscripteurs, suffirait à montrer qu'il y a dans notre pays un public nombreux qui s'intéresse aux destinées de la Bible et a le pressentiment que cette histoire est une mine singulièrement riche à explorer. Il faut remercier l'auteur d'avoir voulu populariser des faits qui semblaient réservés aux érudits et aux spécialistes, et d'avoir arraché à la poussière des bibliothèques tant de vénérables documents, dont l'existence suffirait à attester que la Bible a eu un rôle important dans l'histoire de notre civilisation et de notre langue. Il ne serait peut-être pas difficile d'établir que, pendant le moyen âge, la France a été la plus biblique des nations de l'Europe. Il conviendrait d'ajouter toutefois que cette culture biblique fut forcément superficielle, d'abord parce que, avant la découverte de l'imprimerie, la Bible restait un livre plus ou moins aristocratique et peu accessible au peuple, et ensuite parce que l'Église romaine se défia de bonne heure du livre qu'elle faisait profession de vénérer, mais dans lequel, par un sûr instinct, elle pressentait un ennemi. Les vieilles Bibles enchaînées dans les bibliothèques des monastères, voilà le symbole parlant de la situation faite au livre de Dieu pendant l'époque médiévale. Ce sont nos réformateurs qui ont prononcé la Parole du Christ, sur ce Lazare revenu à la vie : «Déliez-le et laissez-le aller!»

Dés lors, les destinées de la Bible sont inséparables de celles de la Réforme. Celle-ci fut la restauration du christianisme primitif et authentique, et en même temps la mise en lumière des Saintes Écritures. Sans s'être concertés et avec un ensemble où l'on reconnaît l'action divine, les réformateurs se montrent au monde, un livre à la main. Wicliffe et Tyndale en Angleterre, Luther et Mélanchthon en Allemagne, Lefèvre d'Étaples, Olivétan et Calvin en France, sont les hommes de la Bible. La mettre à la portée du peuple en la traduisant en langue vulgaire, l'expliquer par la prédication et par le livre, telle est leur tâche. La Bible fut pour eux le pic qui démolit, la truelle qui bâtit, l'épée qui combat. De la Parole écrite, on peut dire ce que dit saint Jean de la Parole vivante : «En elle était la vie, et la vie était la lumière des hommes». Mais elle aussi naquit pour être «un signe qui provoque la contradiction».

Nulle histoire n'est plus tragique et plus glorieuse à la fois que l'histoire de la Bible en France depuis la Réformation; ailleurs, elle a eu des succès plus grands et a exercé une influence plus étendue; mais nulle part elle n'a peut-être suscité autant d'amour, fait verser autant de larmes, exigé autant de sacrifices que chez nous. Elle a été le livre d'une minorité, toujours combattue, persécutée, méprisée. Ce caractère de la Bible française explique les dédains dont elle a souffert de la part des distributeurs de la renommée. Tandis que la Bible allemande et la Version anglaise «autorisée» devenaient des monuments littéraires de premier ordre et exerçaient une vraie maîtrise sur la langue nationale, la traduction française d'Olivétan restait, en dépit de révisions successives, le livre d'une minorité, dont le style retardait toujours de cinquante ou de cent ans sur la langue courante. Ce n'est que d'hier que notre Bible a renoncé à son style réfugié, dont les particularités étaient comme les cicatrices du soldat blessé dans maintes batailles.

Et que d'autres cicatrices, glorieuses celles-là, portent nos vieilles Bibles françaises! Arrêtons-nous avec un respect ému devant ce vénérable in-folio du seizième siècle, qui a réussi à parvenir jusqu'à nous, alors que tant d'autres furent brûlés sur le bûcher ou lacérés par les mains du bourreau ou du prêtre. Cette vieille Bible huguenote, qui s'offre à nos regards avec ses feuillets rongés par l'humidité et souillés par le contact des doigts qui les ont tournés ; avec sa reliure disloquée et noircie par la fumée des grandes cheminées de cuisine, quelles aventures elle raconterait si elle pouvait parler! Pour la dissimuler aux yeux des malintentionnés et des espions, on la cachait sous un tabouret, ou dans une cachette pratiquée dans l'épaisseur d'un mur, ou à l'intérieur du foyer; dans les jours les plus mauvais, on l'ensevelissait sous les dalles de la maison, ou même dans une fosse creusée dans un champ, sauf à l'exhumer quand la persécution se calmait. Moins intéressante en apparence, mais d'un usage plus pratique, était la Bible de petit format, ordinairement accompagnée du psautier, du catéchisme et de la liturgie, qui pouvait plus facilement que l'in-folio traverser la frontière, dans la pacotille du colporteur, ou, glissée dans la poche, accompagner le prédicant ou le fidèle aux assemblées du Désert, dans les prisons et sur les bancs des galères.

On est dans l'admiration devant la forte culture biblique des huguenots du seizième et du dix-septième siècle, même lorsque la persécution proscrivait la Bible et qu'il était presque impossible de se la procurer. On trouvera plus loin (chapitre III, § 3) des preuves de ce fait, en ce qui concerne le seizième siècle, d'après le martyrologe de Crespin. Le fait est tout aussi certain pour l'époque qui suivit la Révocation de l'Édit de Nantes. Ceux qui résistèrent aux dragons et aux prêtres ou qui se relevèrent de leur défaillance momentanée, étaient des hommes et des femmes qui connaissaient leur Bible à fond et pouvaient tenir tête aux adversaires. Les lettres des galériens et des prisonniers montrent que, chez les laïques de toutes les classes, et chez les femmes comme chez les hommes, l'Évangile fut bien, selon le mot de Vinet, «la conscience de la conscience». On peut même affirmer que la force de résistance fut en raison directe de la connaissance de la Bible, et que plus la piété fut biblique et plus incorruptibles furent les âmes. Les lettres des forçats pour la Foi, Isaac Le Fèvre, Élie Neau, Louis de Marolles, les frères Serres ; les sermons des pasteurs du Désert, Claude Brousson, Antoine Rocher, Paul Rabaut ; les mémoires de Blanche Gamond, l'héroïque prisonnière de l'hôpital de Valence; les fragments des «témoignages» d'une Isabeau Vincent, la bergère de Crest et d'autres «petits prophètes» des Cévennes ou du Dauphiné, montrent à quel point l'âme huguenote fut saturée de la plus pure quintessence de l'enseignement biblique.

Du fond des cachots du château d'If, le galérien Céphas Carrière écrivait : «Malgré la vigilance de nos ennemis, nous avons la consolation d'y faire nos exercices de piété, d'y chanter les louanges du Seigneur, d'y lire la sainte Parole, de même qu'on pourrait faire dans une chambre parée et ornée, et nous pencher sur le sein de notre Sauveur et y laisser couler nos larmes. Je m'estime plus heureux dans ces lieux que dans des palais où je n'aurais pas la liberté de servir mon Dieu».

C'est aussi du château d'If qu'un autre galérien, Élie Neau, écrivait à des amis qu'il avait pu conserver une Bible anglaise, dont la lecture faisait ses délices : «Ainsi, disait-il, je suis plus riche que mes ennemis ne croient ; dans ma plus grande pauvreté, je suis assuré que je suis plus riche qu'eux. Oh! s'ils savaient combien un homme est riche lorsqu'il est pénétré des rayons de la face de son Dieu!»

Ces témoignages, auxquels on pourrait en joindre beaucoup d'autres, montrent à quelle source nos pères puisèrent leur force et leur sérénité dans la longue affliction à laquelle ils furent soumis. Ils furent des hommes de la Bible, au sens le plus complet de ce mot. On pourrait même dire qu'ils le furent avec excès, surtout lorsqu'ils prirent les armes pour la défense de leur foi et pour tirer vengeance de leurs ennemis. Vivens, Cavalier, Roland et les Camisards, comme les Huguenots du seizième siècle, s'autorisèrent des exemples de l'Ancien Testament pour courir sus à ceux en qui ils voyaient des Amalécites ou des Philistins. Mais le plus souvent ils demandèrent à la Bible des leçons de patience plutôt que de représailles et prirent pour modèle Jésus plutôt que Josué.

Il n'est pas douteux que l'extrême rareté d'exemplaires des livres saints, pendant le siècle qui va de la Révocation à la Révolution, n'explique en une grande mesure l'état de tiédeur où le protestantisme français retomba, malgré la restauration, plus ecclésiastique que religieuse, dont Antoine Court fut l'instrument. Les Bibles manquaient, et le protestantisme sans la Bible dans toutes les maisons et dans toutes les mains, n'est qu'une protestation stérile et qu'une tradition impuissante.

La vraie restauration des Églises réformées de France, au sens complet et profond de ce mot, ne date ni d'Antoine Court, ni surtout de Napoléon. Elle date de ce retour à la piété qu'on a appelé le Réveil, et ce retour à la piété fut essentiellement un retour à la Bible. Chez nous, comme en Angleterre et dans d'autres contrées, le Réveil a donc dû se donner cet organe indispensable que sont les Sociétés bibliques. La Réformation du seizième siècle a largement utilisé l'imprimerie pour multiplier les exemplaires des Saintes Écritures ; elle a de plus connu et pratiqué le colportage biblique, et plusieurs de ses colporteurs ont été des héros et des martyrs; mais elle n'a pas possédé ces puissantes sociétés, qui seules ont pu mettre la Bible entre toutes les mains, en en faisant, non plus un objet de commerce, sur lequel le libraire a son profit légitime, mais un instrument d'évangélisation que l'on livre à prix coûtant, et même gratuitement. Le Réveil a donc ajouté, aux moyens anciens de diffusion de la Bible, la puissance de l'association, cette découverte du dix-neuvième siècle, et il a utilisé toutes les ressources que la science moderne lui a fournies, tant pour la traduction et la révision des livres saints, que pour leur multiplication et leur dissémination rapide sur tous les points du globe.

La France a participé à ce mouvement d'évangélisation par la Bible, tant par les immenses bienfaits qu'elle a reçus de la Société biblique britannique et étrangère, que par la création de Sociétés françaises, qui tiennent à honneur de la considérer comme leur mère. Cette propagande a atteint des proportions si vastes, que ce n'est peut-être pas exagérer que de supposer que le nombre d'exemplaires de la Bible ou du Nouveau Testament répandus en France en une seule année égale le nombre vendu dans les trois siècles qui ont suivi la Réforme.

C'est cette histoire de la Bible en France que M. Lortsch raconte dans ce livre, où il a réuni des faits et des documents de grande valeur. Nous sommes assuré d'être l'organe de tous ceux qui le liront en le remerciant d'avoir doté notre littérature protestante d'un ouvrage de premier ordre qui lui manquait.

 

 

2                        Avant-propos

 

L'étude qui va suivre nous intéresse comme Français et comme chrétiens.

 

COMME FRANÇAIS, car l'histoire de la Bible en France est une des pages les plus palpitantes et les plus glorieuses de l'histoire de notre pays. Au point de vue des travaux bibliques, la France, si l'on considère le passé, est au premier rang des nations. Nulle part la Bible n'a trouvé autant de traducteurs. Nulle part elle n'a excité d'une manière aussi continue autant d'intérêt, soit chez les petits, soit chez les grands. Nulle part elle n'a eu des destinées aussi imprévues et aussi dramatiques. Nulle part elle n'a été l'occasion et l'inspiration de plus d'héroïsme.

«L'histoire de la Bible dans notre pays, a dit M. Samuel Berger, est une admirable histoire. Heureux celui qui peut en étudier quelques pages! Il y apprendra sans doute à mieux aimer encore la Bible, la science et la patrie».

COMME CHRÉTIENS, et cela à un double point de vue.

 

1) D'abord au point de vue de l'histoire du christianisme, car les destinées de la Bible et celles du christianisme sont si étroitement mêlées, qu'elles se confondent.

«L'histoire de la Bible, a dit M. Ed. Reuss, est l'une des parties les plus intéressantes de l'histoire ecclésiastique. Ce n'est pas seulement l'histoire d'un livre qui, comme d'autres ouvrages de l'antiquité, a pu avoir ses chances de conservation ou d'altération, de propagation ou d'oubli. C'est en partie l'histoire de la pensée et de la vie chrétiennes elles-mêmes, dont les diverses phases se reflètent dans les destinées qui étaient réservées au code sacré, ou en dépendent même dans certaines circonstances».

 

2) Ensuite au point de vue apologétique. À notre sens, les destinées de la Bible ne s'expliquent pas si la Bible n'est qu'un livre humain. Un livre qui, siècle après siècle, entraîne dans son sillage tant d'intelligences et tant de volontés, qui excite tant d'amour et tant de haines, qui accomplit tant de révolutions, un livre qui distance si étrangement, à tous les points de vue, tous les autres livres, aurait-il une origine humaine? Non, un livre qui se fait une telle place ici-bas ne vient pas d'ici-bas.

Le lecteur jugera par lui-même. Si notre conclusion, sur ce point, est aussi la sienne; nous aurons atteint notre principal but.

 

 

Note relative aux citations

 

Cet ouvrage étant un ouvrage de vulgarisation, nous donnons les citations latines traduites en français, et dans les citations françaises nous ne maintenons pas, sauf quelques exceptions, l'orthographe ancienne, qui en rendrait la lecture difficile. On voudra bien considérer ces passages adaptés à l'orthographe moderne comme une sorte de traduction.

Toutefois, nous conservons l'orthographe ancienne quand nous citons des extraits des versions bibliques, pour mettre devant les yeux du lecteur la Bible telle qu'elle a été à travers les âges.

Nous avons reproduit sans les traduire quelques morceaux en latin, car une traduction les eût trop déparés.

 

 

3                        Bibliographie

3.1   Pour l'histoire de la Bible en France

 

LA BIBLE EN FRANCE, OU LES TRADUCTIONS FRANÇAISES DES SAINTES ÉCRITURES, étude historique et littéraire par Emmanuel Petavel, pasteur de l'Église suisse de Londres. — Paris, Librairie française et étrangère, 1864. — Se trouve chez Fischbacher.

LA BIBLE AU SEIZIÈME SIÈCLE, étude sur les origines de la critique biblique, par S. Berger. — Nancy, imprimerie Berger-Levrault et Cie, 1879.

UNE BIBLE FRANC-COMTOISE EN L'AN 1500, par S. Berger, extrait des Mémoires de la Société d'Émulation de Montbéliard, tome XIII, 1883.

LA BIBLE FRANÇAISE AU MOYEN AGE, étude sur les plus anciennes versions de la Bible écrites en prose de langue d'oïl, par Samuel Berger. Imprimé par autorisation du gouvernement à l'Imprimerie nationale, 1884. Mémoire couronné par l'Institut.

ESSAI SUR L'HISTOIRE DE LA BIBLE DANS LA FRANCE CHRÉTIENNE AU MOYEN AGE, par M. l'abbé Ch. Trochon. — Paris, Alphonse Derenne, 1878.

DE L'HISTOIRE DE LA VULGATE EN FRANCE, par S. Berger. — Paris, Fischbacher, 1887.

HISTOIRE DE LA VULGATE PENDANT LES PREMIERS SIÈCLES DU MOYEN AGE, par S. Berger. Mémoire couronné par l'Institut. — Paris, Hachette, 1893.

LES BIBLES PROVENÇALES ET VAUDOISES, par S. Berger, 1889. Extrait de la revue ROMANIA, tome XV, 3.

COUP D'ŒIL SUR L'HISTOIRE DU TEXTE DE LA BIBLE D'OLIVÉTAN (1535-1560), par O. Douen (Revue de Théologie et de Philosophie de Lausanne, 1889, p. 178 à 320).

LES TRADUCTIONS DE LA BIBLE EN VERS FRANÇAIS AU MOYEN AGE, par J. Bonnard. In-8. Imprimerie nationale, 1884.

HISTOIRE DU PSAUTIER DES ÉGLISES RÉFORMÉES, par Félix Bovet. — Paris, Grassart, 1872.

CLÉMENT MAROT ET LE PSAUTIER HUGUENOT, par O. Douen. Imprimé par autorisation du gouvernement à l'Imprimerie nationale, 1879.

LES QUATRE LIVRES DES ROIS, TRADUITS EN FRANÇAIS DU DOUZIÈME SIÈCLE, SUIVIS D'UN FRAGMENT DES MORALITÉS SUR JOB ET D'UN CHOIX DE SERMONS DE SAINT BERNARD, publiés par M. le Roux de Lincy (Paris, 1841) (COLLECTION DES DOCUMENTS INÉDITS SUR L'HISTOIRE DE FRANCE, 2e SÉRIE).

L'ANCIEN TESTAMENT ET LA LANGUE FRANÇAISE DU MOYEN AGE. Étude sur le rôle de l'élément biblique dans l'histoire de la langue des origines à la fin du quinzième siècle, par J. Trénel, docteur ès lettres, professeur agrégé au lycée Hoche (depuis, au lycée Carnot). Librairie Léopold Cerf, 12, rue Sainte-Anne; 1904.

LA BIBLE ET SON HISTOIRE, livre pour la jeunesse, par L. N. R (Ellen Ranyard). 3e édition. — Toulouse, Société des livres religieux, 1875.

 

3.2   La Bible dans le monde, par D. Lortsch, 58, rue de Clichy, Paris, 1904.

 

HISTOIRE DE LA RÉFORMATION EN EUROPE AU TEMPS DE CALVIN, par J '-H. Merle d'Aubigné. Tome II, livre III, chapitre 14; tome III, livre V, chapitres 3, 7, 9, 13; tome V, livre IX, chapitre 5.

JEAN CALVIN, par E. Doumergue. Vol. I.- Lausanne, Georges Bridel, 1899.

PORTRAITS ET RÉCITS HUGUENOTS, par Matthieu Lelièvre. Première série, seizième siècle. — Toulouse, Société des publications morales et religieuses (1903).

ANNALES DE L'IMPRIMERIE DES ESTIENNE, par J. Renouard. Paris, Renouard, 1842.

LES CENSURES DES THÉOLOGIENS DE PARIS PAR LESQUELLES ILS AVAIENT FAULSEMENT CONDAMNE LES BIBLES IMPRIMÉES PAR ROBERT ESTIENE IMPRIMEUR DU ROY : AVEC LA RESPONSE D'ICELUY ROBERT ESTIENE. M. D. LII. — Réimprimé par Jules Guillaume Fick. Genève, 1866.

ESSAIS SUR LA VIE ET LES ÉCRITS DE JACQUES LEFÈVRE D'ETAPLES, par Graf, 1842. Article du même auteur sur JACOBUS FABER STAPULENSIS, Zeitschrift für die historische Theologie, 1852.

LA TRADUCTION DU NOUVEAU TESTAMENT DE LEFÈVRE D'ÉTAPLES, par Paul Quiévreux, 1894.

JEAN-FRÉDÉRIC OSTERVALD, 1663-1747, par R. Grétillat. — Neuchâtel, Attinger frères, 1904.

CORRESPONDANCE DES RÉFORMATEURS, par A.-L. Herminjard. — Paris, Fischbacher, tomes II à VI.

HISTOIRE DE LA SOCIÉTÉ BIBLIQUE PROTESTANTE DE PARIS (1818 à 1868), par O. Douen. — Paris, Agence de la Société biblique protestante (aujourd'hui 54, rue des Saints-Pères), 1868.

SOCIÉTÉ NATIONALE POUR UNE TRADUCTION NOUVELLE DES LIVRES SAINTS EN LANGUE FRANÇAISE. Séance d'ouverture le 21 mars 1866, à la Sorbonne. — Paris, E. Dentu.

NOTE SUR LA RÉVISION DE LA BIBLE D'OSTERVALD, par A. Matter — Société biblique de France, 1882.

LA FUSION DES DEUX SOCIÉTÉS BIBLIQUES, par H. Lambert. — Paris, Grassart (Aujourd'hui : Société biblique de France, 48, rue de Lille, Paris).

NOTICE SUR DANIEL LEGRAND, par Frédéric Monnier, auditeur au Conseil d'État. — Le Cateau, 1859.

ENCYCLOPÉDIE DES SCIENCES RELIGIEUSES, de F. Lichtenberger. Articles: Propagation de la Bible; Versions protestantes de la Bible; Versions modernes de la Bible; Lefèvre d'Étaples; Olivétan; Lemaistre de Sacy, etc.

FRAGMENTS LITTÉRAIRES ET CRITIQUES RELATIFS À L’HISTOIRE DE LA BIBLE FRANÇAISE, par Ed. Reuss (Revue de Théologie et de Philosophie chrétienne, dite de Strasbourg) : II, 1851, p. 1 et 321; IV, 1852, p. 1; V, 1852, p. 321; VI, 1853, p. 65; XIV, 1857, p. 1, 73 et 129; 3e série III, 1865, p. 217; IV, 1866, p. 1; V, 1867, p. 301.

Combien il est regrettable que cette savante étude, ce qui a été écrit de plus complet, de plus fouillé, sur le texte de la Bible française et de la Bible protestante, étude dont on peut considérer les résultats comme définitifs, se trouve enfouie dans une revue qui est une rareté bibliographique! Ces articles devraient être publiés comme livre. Aucune publication n'honorerait davantage la science protestante française.

REALENCYKLOPAEDIE (Herzog-Hauck). III. Romanische Bibelübersetzungen.

LA TRADUCTION PROTESTANTE FRANÇAISE DU NOUVEAU TESTAMENT, par Edmond Stapfer (Revue chrétienne, juin, avril, août 1900).

L'INTRODUCTION DE LA RÉFORME DANS LES VALLÉES VAUDOISES DU PIÉMONT, par Emilio Comba (Bulletin historique et littéraire, 1894).

LA BIBLE ET LA VERSION DE LEMAISTRE DE SACY, par B. POZZI. -Paris, Grassart, 1858.

LES OEUVRES DU PROTESTANTISME FRANÇAIS AU DIX-NEUVIÈME SIÈCLE (article : Sociétés bibliques). — Fischbacher, 1893.

RAPPORTS DE LA SOCIÉTÉ BIBLIQUE BRITANNIQUE ET ÉTRANGÈRE.

HISTORY OF THE BRITISH AND FOREIGN BIBLE SOCIETY, by William Canton, cinq volumes in-8°. — London, John Murray, 1904-1910.

HISTORICAL CATALOGUE OF PRINTED BIBLES, British and Foreign Bible Society, 1903-1910. Compiled by T. H. DARLOW M. A. and H. F. MOULE M. A. (*).

EXTRAIT DU CATALOGUE DE LA BIBLIOTHÈQUE DE LA SOCIÉTÉ BIBLIQUE PROTESTANTE DE PARIS, 1900.

BIBLIOGRAPHIE DES BIBLES ET DES NOUVEAUX TESTAMENTS EN LANGUE FRANÇAISE DES QUINZIÈME ET SEIZIÈME SIÈCLES, par W.-J. Van Eys. — Genève, Henri Kündig, 1900.

 

(*) Ce catalogue, qui énumère et décrit (pour la première fois) avec une précision impeccable les livres saints publiés en tout pays et en toute langue, est un monument biblique unique qui a sa place marquée dans toutes les bibliothèques publiques, pour ne parler que de celles-là. Nous remercions ses savants auteurs de nous avoir communiqué les épreuves de la section française avant la publication de l’ouvrage. Sans leur obligeance, un précieux élément d’information nous eût manqué pour notre partie statistique (Voir point 17 chapitre 14 et point 20 chapitre 17 = point 2 chapitre 14 et point 5 chapitre 20 de la Partie 3 «Oeuvre Biblique au 19° siècle – Versions non protestantes»).

 

3.3   Pour les Fragments

 

THE BIBLE IN THE WORLD, a monthly Record of the work of the British and Foreign Bible Society.

LE LIVRE D'OR DE LA MISSION AU LESSOUTO (en préparation), dont la Maison des missions nous a obligeamment communiqué le chapitre relatif à l'imprimerie de Morija, de M. Duby.

INTRODUCTION À L'ANCIEN TESTAMENT, par Lucien Gautier. — Lausanne, Georges Bridel, 1906.

EINLEITUNG IN DAS NEUE TESTAMENT, von Fritz Barth. — Gütersloh, 1908.

QU'EST-CE QUE LA BIBLE? par Henri Monnier. — Foyer solidariste, Saint-Blaise, 1909.

LES LIVRES APOCRYPHES DE L'ANCIEN TESTAMENT, traduction nouvelle, avec notes et introductions. — Société biblique de Paris, 54, rue des Saints-Pères, 1909.

LES APOCRYPHES DE L'ANCIEN TESTAMENT, par L.-E. Tony André, Docteur en théologie. — Florence, Osvaldo Paggi, 1903.

UN PONT DE L'ANCIEN AU NOUVEAU TESTAMENT, LES APOCRYPHES ET LES PSEUDÉPIGRAPHES, par James Barrelet (Revue de Théologie et de Philosophie). — Lausanne, Georges Bridel, 1910.

THE BIBLE SOCIETY RECORD, published monthly by the American Bible Society.

LE MESSAGER DES MESSAGERS, journal des amis de la Bible et bulletin de la Société biblique britannique et étrangère. — Paris, 58, rue de Clichy.

THE BEST BOOK OF ALL, AND HOW IT CAME TO US, by Rev. F.-J. HAMILTON  D. D.London, Morgan and Scott.

THE STORY OF THE BIBLE, by Eugene Stock. — London, James Nisbet, 1906.

HOW WE GOT OUR BIBLE, by J. Paterson Smyth, LL. B. B. D.-London, Samuel Bagster.

CENTENARY PAMPHLETS (The Bible in Ilistory; the Eastern witness, the Western witness. — The Bible in Uganda. — The Bible in India. — The Bible in Madagascar. — The Bible in Russia. — The Bible in China, etc.). 1903. Bible House (épuisés).

THE CHINESE EMPIRE, A GENERAL MISSIONARY SURVEY, edited by Marshall Broomhall, Secretary China Inland mission. — London, Morgan and Scott, 1907.

ABROAD FOR THE BIBLE SOCIETY, by J. H. Ritson, M. A. — London, Robert Culley, 1909.

 

 

 

4                        Chapitre 1 — La Vieille France, Pays de la BIBLE

4.1   Du troisième au dixième siècle

 

Le plus ancien monument de la langue française est un dictionnaire, et ce dictionnaire est un dictionnaire biblique. Il date de 768. On l'appelle le Glossaire de Reichenau, parce qu'il a été découvert à la bibliothèque de Reichenau (en 1863). Ce glossaire se compose de deux colonnes parallèles, dont l'une donne les mots de la Bible latine et l'autre les mots correspondants du français d'alors :

 

Minas

Manatces

menaces.

Galea

Helmo

heaume.

Tugurium

Cabanna

cabane.

Singulariter

Solamente

seulement.

Coementarii

Macioni

maçons.

Sindon

Linciols

linceul.

Sagma

Soma

somme.

 

Ainsi, le premier écrit connu de notre langue est un ouvrage destiné à faire comprendre la Bible. Une des premières fois, sinon la première fois, que le français a servi à faire un livre, ce fut pour rendre hommage à la Parole de Dieu. Ce trait, à lui seul, suffirait à montrer que la place de la Bible dans l'ancienne France fut une place d'honneur.

La Bible a pénétré chez les Gaulois, comme partout, avec la mission. C'est au troisième siècle que commence en Gaule l'époque féconde de la mission. C'est aussi à ce moment que la Bible commence à s'y répandre, d'abord dans les traductions gauloises, puis dans les traductions latines. Ces traductions de la Bible exercèrent une influence considérable sur la piété et sur les moeurs, à en juger par leur influence sur la langue. M. J. Trénel, professeur au lycée Carnot, à Paris, a écrit dans un savant ouvrage sur l'Ancien Testament et la langue française (*1), que «l'Église, par la propagation de l'Écriture sainte qu'elle traduit, a contribué plus puissamment que trois cents ans de domination romaine au progrès de la langue latine et à la disparition définitive des dialectes celtiques». Ainsi, c'est à la Bible que nous devons en grande partie notre langue française, fille du latin (*2). Un livre ne transforme une langue que parce qu'il est largement répandu au milieu de ceux qui la parlent et exerce sur eux une influence profonde. La transformation de la langue donne l'étiage de l'action exercée sur l'âme du peuple.

 

(*1) Cette citation et les citations suivantes de M. Trénel sont empruntées à l'Introduction de cet ouvrage.

(*2) «L'Ancien Testament est un des éléments de l'alliage dont est fait le solide métal de la langue française» (J. TRÉNEL). Voir, dans les «Fragments», l'Ancien Testament et la langue française.

 

Les premières traductions furent donc, comme c'était naturel, en langage populaire, et elles naquirent surtout du besoin des fidèles de propager leur foi. «Si le clergé, dit M. Trénel, a encore recours au gaulois pour se faire entendre et gagner des prosélytes, de leur côté, les nouveaux chrétiens mettent leur point d'honneur à comprendre la langue de l'Église, et les plus éclairés d'entre eux à lire dans l'original les Saintes Écritures. Alors naissent au quatrième siècle et se multiplient, avec une étonnante rapidité, les versions «gauloises» de la Bible, versions dues à des traducteurs peu lettrés, s'adressant à des lecteurs plus illettrés encore, dans une langue riche en incorrections et en barbarismes, mais aussi en nouvelles acceptions de mots». Prosper d'Aquitaine, né en 403, prêtre à Marseille, citait la Bible d'après une version gauloise. Il y avait déjà plusieurs versions, les unes venues d'Afrique (comme le Codex Bobiensis), d'autres du nord de l'Italie.

 

Ces traductions frayent la voie aux traductions latines, à l'Itala d'abord, puis à celle qui devait être partout, pendant mille ans, la version ecclésiastique, la Vulgate. «Contemporaine par sa naissance de ce grand mouvement d'expansion du christianisme, la Vulgate va peu à peu pénétrer à la fois par le nord et le midi dans le chaos d'un idiome en formation». D'abord, elle «se fond avec les versions plus anciennes dont les évêques du sixième siècle ne la distinguent pas toujours». Saint Eucher, archevêque de Lyon, mort en 450, cite surtout la Vulgate, mais aussi les versions gauloises. Saint Avit, archevêque de Vienne, mort en 517, cite la Vulgate pour l'Ancien Testament, les versions gauloises pour le Nouveau. Nous ne savons pas de quelle version se servait saint Césaire d'Arles (470-542), mais nous savons que lui aussi aimait la Bible et la citait (*). Ainsi, dans ces temps reculés comme aujourd'hui, les témoins de l'Évangile s'appuyaient sur l'Écriture, et alors comme aujourd'hui, l'empire de l'Écriture sur les âmes était tel que les nouvelles versions avaient de la peine à se substituer aux anciennes. Pendant six siècles, il ne sera plus question de traduction en langue vulgaire. La Vulgate suffit. Cela s'explique en partie par le fait qu'alors tous ceux qui savaient lire, les clercs, savaient en général le latin. Le glossaire de Reichenau montre toutefois qu'on se préoccupait de faciliter à tous l'accès de la Vulgate.

 

(*) Voici en quels termes saint Césaire exhortait même les illettrés à l'étude et à la mémorisation de l'Écriture : «Si les personnes les plus simples et les plus grossières, non seulement des villes mais encore des villages, trouvent bien moyen de se faire lire et d'apprendre des chansons profanes et mondaines, comment prétendent-elles, après cela, s'excuser sur leur ignorance de ce qu'elles n'ont jamais rien appris de l'Évangile ? Vous avez assez d'invention pour apprendre sans savoir lire ce que le démon vous enseigne pour vous perdre, et vous n'en avez point pour apprendre de la bouche de Jésus-Christ la vérité qui doit vous sauver».

 

Charlemagne fit de la Vulgate latine, au huitième siècle, la version officielle de l'Église (*). Mais, tout d'abord, il en fit rétablir le texte dans son intégrité. Ce texte, après quatre siècles d'usage, était, on le comprend, effroyablement corrompu.

 

(*) S. BERGER, Histoire de la Vulgate pendant les premiers siècles du moyen âge. Introduction, p. xv-xviii et 185-196.

 

Voici un capitulaire promulgué par Charlemagne en 789 :

 

Qu'il y ait des écoles où l'on fasse lire les enfants. Qu'on leur fasse apprendre les psaumes, le solfège, les cantiques, l'arithmétique, la grammaire et les livres catholiques, dans un texte bien corrigé, car souvent, tout en désirant demander quelque chose à Dieu comme il convient, ils le demandent mal, s'ils se servent de livres fautifs. Et ne laissez pas vos enfants altérer le texte, ni quand ils lisent, ni quand ils écrivent. Et si vous avez besoin de faire copier les Évangiles, le psautier, ou le missel, faites-les copier par des hommes d'âge mûr, qui s'acquittent de cette tâche avec un soin parfait (*).

 

(*) S. BERGER, op. cit., p. 185.

 

On ne sait si le travail de correction commença aussitôt. En tout cas, il commence, au plus tard, ou il recommence, en 796.

En 781, Charlemagne avait rencontré à Parme le savant Alcuin, chef de l'école de la cathédrale d'York, et l'avait invité à s'établir auprès de lui, à Aix-la-Chapelle, pour l'aider à relever le clergé et la nation de leur ignorance. «Ministre intellectuel de Charlemagne», comme a dit Guizot, jamais il ne mérita mieux ce titre que par ses travaux bibliques. En 796, l'année où il quitta Aix-la-Chapelle pour Saint-Martin-de-Tours, il demanda au roi l'autorisation et les moyens de faire venir d'York ses manuscrits des livres saints. Voici les dernières lignes de sa requête, tout empreintes d'enthousiasme et de poésie :

Et qu'on rapporte ainsi en France ces fleurs de la Grande-Bretagne pour que ce jardin ne soit pas enfermé dans la seule ville d'York, mais que nous puissions avoir aussi à Tours ces jets du paradis et les fruits de ses arbres (*).

 

(*) S. BERGER, op. cit., p. 190, xv.

 

«Les jets du paradis», belle désignation des Écritures!

Un des disciples d'Alcuin se rendit à York et rapporta les «fleurs», c'est-à-dire les précieux manuscrits. Alcuin se mit au travail de révision, l'acheva en 801, et envoya son disciple Frédegise à Aix-la-Chapelle pour présenter au roi, le jour de Noël, le texte corrigé de la Vulgate (*).

 

(*) S. BERGER, Op. cit., p. 189.

 

L'impulsion que Charlemagne donna aux études bibliques fut telle que la Bible passa des mains des clercs dans celles des laïques, surtout ceux de la cour. Alcuin était sans cesse consulté sur des difficultés d'interprétation. On a une lettre de lui à Charlemagne dans laquelle il dit que de puissants seigneurs, de nobles dames, des guerriers même, lui écrivent pour lui demander l'explication de tel ou tel passage (*).

 

(*) Le Roux De Lincy, Les Quatre livres des Rois, p. 111

 

Un trait qui montre combien la Bible faisait partie de la trame de la vie, même chez les grands (peut-être surtout chez les grands), c'est de voir les rois et les savants prendre des noms bibliques. Charlemagne prend le nom de David, Louis le Débonnaire celui de Josué, Alcuin celui de Moïse, Frédegise celui de Nathanaël, et plus tard Charles le Chauve prend, comme son père, celui de David (*).

 

(*) S. BERGER, Op. cit., p. 189, 210, 218.

 

Mais Charlemagne songeait aussi au peuple. Sous son influence, le concile de Tours (813) décida que les homélies au peuple (donc aussi le texte) seraient traduites oralement en langue vulgaire. «Cette époque, dit M. Trénel, marque l'apogée de la Vulgate en France. On ne lit pas d'autre livre. Tous les monastères, en particulier celui de Saint-Martin-de-Tours, avec ses deux cents moines, ou ceux du nord avec Corbie pour centre, se transforment en ateliers où se publient sans cesse de nouvelles éditions de l'Écriture».

Parmi ces «ateliers» il faut aussi mentionner ceux que dirigeait un autre restaurateur des lettres, Théodulfe (*1), originaire d'Espagne, évêque d'Orléans sous Charlemagne et sous Louis le Débonnaire. Deux des plus belles Bibles latines du temps de Charlemagne furent exécutées par ses soins et sont parvenues jusqu'à nous. Elles sont admirablement enluminées. Elles se trouvent, l'une dans le trésor de la cathédrale du Puy, l'autre à la Bibliothèque nationale (*2).

 

(*1) Théodulfe travaillait d'après une autre méthode qu'Alcuin. Alcuin cherchait purement et simplement à rétablir le texte de la Vulgate dans son intégrité. Théodulfe, lui, visait à reconstituer un texte critique. Il insérait en marge toutes les variantes qu'il avait pu réunir. Il ne faisait pas disparaitre les leçons qu'il écartait, mais les conservait à titre de renseignement. «Son oeuvre, dit M. S. Berger, n'était pas née viable dans un empire dont l'unité était la loi. La réforme d'Alcuin. au contraire, était inspirée par l'esprit même du règne de Charlemagne. Ceux qui ont le sens de l'histoire n'en regretteront pas moins l'insuccès de la tentative de Théodulfe. Son oeuvre n'était pas de son temps» (S. BERGER, op. cit. xiii, xvii). Une telle tentative, à un tel moment, était remarquable, et il valait la peine de l'indiquer.

(*2) No 9380 des manuscrits latins.

 

Louis le Débonnaire, mort en 840, hérita du goût de son père pour les choses bibliques. Il était si versé dans la science des Écritures, qu'il en savait le sens littéral, le sens moral et le sens analogique.

L'amour de la Bible se retrouvera chez d'autres rois, comme nous le verrons. Nommons ici Robert le Pieux, le second Capétien, qui répétait volontiers : «J'aimerais mieux être privé de la couronne que de la lecture des livres sacrés».

 

 

4.2   Onzième et douzième siècles

 

Rien ne montre la place prise en France par la Bible, que Charlemagne et Alcuin lui avaient rendue dans la pureté de sa traduction latine, comme l'influence qu'elle exerça, dès le dixième siècle, sur la littérature du temps, toute d'inspiration religieuse. Les citations bibliques abondent. La Chanson de Roland (fin du onzième siècle), malgré son caractère tout profane, contient mainte allusion à l'Ancien Testament (*). Quand Roland meurt, il s'écrie:

 

Ô notre vrai Père, qui jamais ne mentis,

Qui ressuscitas saint Lazare d'entre les morts,

Et défendis Daniel contre les lions,

Sauve, sauve mon âme.....

À cause des péchés que j'ai faits dans ma vie.

 

L'empereur

 

Se prosterne et supplie le Seigneur Dieu

De vouloir bien, pour lui, arrêter le soleil.....

Pour Charlemagne, Dieu fit un grand miracle,

Car le soleil s'est arrêté immobile dans le ciel.

 

L'empereur prie encore

 

Ô vrai Père, sois aujourd'hui ma défense.

C'est toi qui as sauvé Jonas

De la baleine qui l'avait englouti,

C'est toi qui as épargné le roi de Ninive,

C'est toi qui as délivré Daniel d'un horrible supplice

Quand on l'eut jeté dans la fosse aux lions,

C'est toi qui as préservé les trois enfants dans le feu ardent