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HISTOIRE DE LA BIBLE EN FRANCE
ET FRAGMENTS RELATIFS À L'HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BIBLE
Daniel LORTSCH, Agent général de la Société Biblique Britannique et Étrangère
Préface de M. le pasteur Matthieu LELIÈVRE
1910
Le texte publié par Bibliquest contient tout le livre original, hormis quelques illustrations, la partie relative au colportage, des remerciements et un sonnet de R.S. ; les errata, corrections et additions publiés à part et séparément, ont été pris en compte. Bibliquest partage la plupart des opinions de l’auteur, mais pas toutes.
Partie 6 : Histoire de la Bible hors d’Europe
Table des matières :
Retour à la table des matières générale de l’Histoire de la Bible de D. Lortsch
25.12.1 Coup d'oeil sur la langue
25.14.7 Le témoignage des missionnaires
25.14.7.1 Le colportage biblique
25.14.7.2 Les groupes d'études bibliques
25.14.7.3 Les colporteurs coréens
26 Batailles Inconnues — ou: La Traduction de la Bible
26.2 Étude des formes grammaticales
27 Influence de l’Ancien Testament sur la langue française
Au commencement du dix-septième siècle naissait en Pologne, dans une famille Bobowski, un enfant qui reçut le nom d'Albert. Encore tout jeune, il fut enlevé dans une razzia de Tartares, et vendu comme esclave à un noble de Constantinople, qui le revendit peu après au sérail, où il passa vingt ans. Il y reçut une éducation très soignée. Arrivé à l'âge d'homme il renonça publiquement à la foi dans laquelle il était né, embrassa celle du prophète de la Mecque, et, à partir de ce moment, s'appela Ali Bey.
Il était doué d'un remarquable talent pour les langues. Il n'en comprenait pas moins de dix-sept, et parlait avec une parfaite aisance la plupart des langues européennes : l'anglais, le français, l'allemand, etc. Il était encore un tout jeune homme lorsqu'il fut nommé premier interprète du sultan Mahomet IV.
Il rencontra à la cour de ce potentat un homme qui sut non seulement découvrir ses capacités, mais encore leur donner un noble emploi. C'était Levin Warner, ambassadeur hollandais à Constantinople. À son instigation, Ali Bey entreprit ce qui devait être la grande oeuvre de sa vie, la traduction de la Bible en langue turque. On ne sait pas avec certitude s'il traduisit directement sur l'original. Toujours est-il que sa traduction est, d'un style très coulant, qui reproduit toutes les nuances de la langue. Il l'acheva en 1666. Le manuscrit fut envoyé par Levin Warner à Leyde pour y être imprimé. Toutefois, on ne sait pourquoi, il ne fut pas livré à l'impression, et resta tel quel dans la bibliothèque de l'Université de Leyde. Mais cette traduction qui devait si longtemps demeurer inutile avait déjà accompli une grande oeuvre, elle avait ramené son auteur à la foi chrétienne. Ali Bey, dit l'histoire, était décidé à rentrer dans le sein de l'Église chrétienne en recevant le baptême. La mort, malheureusement, survint avant qu'il eût accompli son dessin. Il est permis de penser que l'étude des Écritures n'était pas étrangère à sa décision.
Pendant cent cinquante ans, le manuscrit d'Ali Bey dormit à l'Université de Leyde.
En 1814, le Dr Pinkerton, secrétaire de la Société biblique britannique, examina, à la requête du comité, ce manuscrit, se convainquit de sa valeur et de l'opportunité qu'il y avait à l'imprimer. Mais qui charger de cette impression, ainsi que de la révision nécessaire?
Dieu y avait déjà pourvu. Il y avait alors à Berlin un conseiller de la Légation impériale russe, le baron von Diez, précédemment ambassadeur russe à Constantinople, où il avait acquis une connaissance approfondie de la langue turque. Au cours d'une conversation avec des amis, le Dr Pinkerton, de passage à Berlin, avait appris d'une façon tout accidentelle et l'existence du baron von Diez et de quelle manière remarquable il possédait le turc. Il avait été le voir, et s'était longuement entretenu avec lui du manuscrit d'Ali Bey et de sa publication éventuelle. Le baron s'était déclaré tout disposé à entreprendre ce travail.
Il en fut chargé par le comité, et s'y mit la même année. L'Université de Leyde consentit volontiers à prêter le manuscrit. Von Diez fut frappé de l'excellence de la traduction d'Ali Bey. «Si je continue à la trouver aussi correcte, écrivait-il, je n'exagère rien en disant qu'elle prendra rang parmi les meilleures versions du saint volume, et même que, pour bien des passages, elle les dépassera». — «De tout mon coeur, écrivait-il dans une lettre, je désire que ce travail puisse être accompli pour la gloire de Dieu et pour le bien de mes semblables. Une pensée toutefois me tourmente par moments. J'ai soixante-trois ans... et s'il plaisait à Dieu de me retirer au milieu de ce travail, je ne sais pas qui pourrait le continuer après moi. Mais je demanderai à Dieu de prolonger ma vie jusqu'à ce que j'aie pu l'achever».
Deux ans et demi après, un ami venait voir le baron von Diez et le trouvait la tête appuyée sur son bureau, presque incapable de parler. «Je conserve l'espoir, dit-il à son visiteur, que Dieu me rétablira pour que je puisse achever la publication de la Bible turque. Mais s'il en a disposé autrement, que sa volonté soit faite. Je puis dire avec Paul : «Si je vis, je vis pour le Seigneur. Si je meurs, je meurs pour le Seigneur».
Huit jours après, von Diez quittait ce monde. Il n'avait pas achevé le Pentateuque.
Comment l'entreprise allait-elle être menée à bien? Encore une fois, Dieu y avait pourvu. Jamais la parole : «Dieu enterre ses ouvriers, et il continue leur oeuvre», ne fut plus vraie. Mort au mois d'avril, von Diez avait un successeur en juillet, dans la personne de M. Kieffer.
Né à Strasbourg en 1767, M. Kieffer s'était adonné de bonne heure et avec distinction à l'étude des langues orientales et avait obtenu un emploi à Paris, au ministère des affaires étrangères. En 1796, il fut envoyé à Constantinople comme interprète et secrétaire de l'ambassade française. Peu après, la guerre éclata entre la Turquie et l'Égypte. L'influence française était prédominante dans ce dernier pays. Immédiatement, le sultan fit jeter au château des Sept Tours M. Ruffin, le chargé d'affaires français, et son secrétaire interprète M. Kieffer. Pendant plusieurs années, ils y subirent une captivité très étroite.
Le château des Sept Tours devint le cabinet de travail de M. Kieffer. Avec l'aide de son compagnon de captivité, il apprit à fond la langue. Ce n'est qu'en 1803, au bout de près de sept ans, qu'il fut autorisé à retourner à Paris pour y accompagner, à la cour de Napoléon, un ambassadeur turc; à peine arrivé, il fut comblé d'honneurs en reconnaissance soit de ses dons éminents, soit des souffrances qu'il avait endurées. Il fut nommé successivement secrétaire et interprète au ministère des affaires étrangères, professeur de turc au Collège de France, et premier secrétaire et interprète du roi pour les langues orientales.
En juillet 1817, le comité de la Société biblique britannique demanda à M. Kieffer de continuer la révision et la publication de la Bible turque. M. Kieffer accepta. L'Université de Leyde consentit de nouveau à prêter le manuscrit, et le gouvernement français leva tout droit d'entrée pour le papier et les caractères d'imprimerie qui furent envoyés de Berlin.
En 1827, M. Kieffer qui, entre temps, en 1820, était devenu le premier agent de la Société en France, achevait la révision et la publication de la version d'Ali Bey, et le précieux manuscrit reprenait sa place à l'Université de Leyde, après avoir enfin, au bout d'un siècle et demi, servi dans la maison de Dieu comme un vase d'honneur.
La Bible turque publiée par M. Kieffer a été l'objet d'une révision, faite de 1873 à 1878 par un comité qui s'est aidé de travaux partiels parus depuis 1827. Cette révision a été elle-même révisée, de 1883 à 1885, par un nouveau comité.
Pour faire comprendre l'importance de la traduction de la Bible en turc, il suffira de rappeler que le turc est parlé non seulement dans tout l'empire turc, mais encore dans la plus grande partie de la Perse, et qu'il est en outre la langue écrite comprise par les innombrables tribus tartares.
En 862, l'année où Rurik fondait l'empire russe à Novgorod, Rostislaff, prince de la tribu morave, qui faisait partie du nouvel empire, demanda à l'empereur Michel III, à Constantinople de lui envoyer des missionnaires parlant slave, pour évangéliser les Slaves. Le choix de l'empereur tomba sur Méthodius et Cyrille, deux frères, nés d'une famille noble de Thessalonique, ville où se trouve encore aujourd'hui une église qui est l'héritière directe de celle que fonda saint Paul. Méthodius, un ancien soldat, était moine. Cyrille avait été élevé avec l'empereur lui-même. Il était prêtre. Cyrille et Méthodius, après avoir évangélisé le Kherson, les Khazares, les Bulgares, s'établirent à Welehrad en Moravie. Un de leurs premiers soins fut de traduire en slave la liturgie grecque et des fragments de l'Écriture sainte. Jamais encore la langue slave n'avait été écrite. Cyrille créa un alphabet qui était une adaptation de l'alphabet grec et, dans une mesure moindre, de l'alphabet hébreu, et dont quelques lettres étaient originales. Chaque son était représenté par une lettre. Il y avait trente-huit lettres.
On appelle cet alphabet l'alphabet cyrillique (*). L'alphabet russe et l'alphabet serbe en dérivent directement. Nous sommes ici en présence d'un de ces cas nombreux où l'alphabet a été créé en vue de la traduction de la Bible, où la traduction de la Bible, par conséquent, a ouvert la porte tout ensemble à l'Évangile et à la civilisation.
(*) Le fameux texte du sacre sur lequel les rois de France prêtaient serment est en caractères cyrilliques. Conservé à Reims jusqu'en 1792, il est aujourd'hui à la Bibliothèque nationale,
Les missionnaires de Constantinople rencontrèrent de l'opposition de la part des missionnaires de Rome. Ceux-ci alléguaient qu'il n'était pas licite de traduire la Bible en d'autres langues que l'hébreu, le grec, le latin, les trois langues employées pour l'inscription de la croix. Le pape Adrien II manda Cyrille et Méthodius à Rome pour qu'ils s'expliquassent. Ne pouvant trancher à lui seul une question aussi difficile, il réunit un conclave. Comme la dispute était vive, on entendit, raconte la légende, une voix surnaturelle s'écrier: «Que tout ce qui respire loue le Seigneur!» Peut-être cette voix venait-elle de quelque personne inconnue «invisible et présente». Quoi qu'il en soit, Adrien II permit aux deux frères de continuer leur travail en langue vulgaire. Cyrille mourut à Rome en 869. Méthodius, nommé évêque de Moravie, retourna à son champ de travail. Il acheva la traduction de la Bible. Les psaumes seuls avaient été traduits du vivant de Cyrille. Aucun exemplaire de cette traduction n'est parvenu jusqu'à nous. L'invasion tartare, au treizième siècle, dut être fatale aux documents de la littérature slave. Mais cette traduction se retrouve probablement en partie dans la traduction slave qui parut après que les Tartares eurent été repoussés.
L'imprimerie ne pénétra en Russie qu'un siècle après Gutenberg, et non sans rencontrer de l'opposition. Sous le patronage de l'empereur et avec l'approbation du métropolite de Moscou, une imprimerie fut créée à Moscou en 1563, et l'année suivante parut le premier livre imprimé en Russie, les Actes des apôtres, en slave. Le texte imprimé était en maints endroits tellement différent des manuscrits slaves de Moscou, que les imprimeurs furent accusés d'hérésie. Ils durent fuir, et leur imprimerie fut brûlée.
La première Bible complète imprimée en Russie porte le nom de «Bible d'Ostrog». Le prince d'Ostrog (Volhynie), champion décidé de l'église orthodoxe, laquelle était en lutte avec les Jésuites, s'avisa que le meilleur moyen de combattre l'erreur était de publier la Bible, et la publia. Cette Bible parut en 1581.
L'église orthodoxe adopta provisoirement cette version privée, mais avec l'intention de la réviser. Ce provisoire dura 170 ans. Plusieurs entreprises de révision n'aboutirent pas. Pierre le Grand ordonna, en 1712, une révision qui fut achevée au bout de dix ans, mais dont sa mort empêcha l'impression. Plus tard, le Saint-Synode se convainquit qu'il fallait encore réviser.
En 1744, l'impératrice Élisabeth ordonna par un ukase aux membres du Saint-Synode de travailler à la révision de la Bible d'Ostrog, tous les jours, le matin et l'après-midi, pour que tout le travail fût, si possible, achevé avant Pâques. Ce ne fut, sans doute, pas possible, et malgré un autre ukase de la même année ordonnant au Synode ou d'imprimer la révision de Pierre le Grand ou de dire pourquoi elle était insuffisante, on ne fut prêt qu'en 1750. Cette année-là, un troisième ukase ordonna l'impression de la Bible, impression qui fut achevée en 1751 à Saint-Pétersbourg. Une seconde édition parut en 1756.
Deux traits caractérisent cette Bible. D'abord pour l'Ancien Testament, elle reproduit non pas le texte hébreu, mais le texte de la version des Septante. C'est sur cette version qu'ont été faites les versions de la Bible entreprises sous les auspices de l'Église grecque (versions géorgienne, arménienne, slave). Cela s'explique par le fait que la version des Septante a été la version primitive de l'Église grecque. La version des Septante a d'ailleurs des titres à faire valoir, car elle a eu à sa base des manuscrits antérieurs de plusieurs siècles à ceux desquels procède notre texte actuel de l'Ancien Testament.
En second lieu, cette version était slave, et non russe. Le slave, qui a été le premier véhicule du christianisme en Russie, est resté la langue ecclésiastique, et c'est toujours en slave, langue morte, comme le latin, lue mais non parlée, que les Écritures sont lues au culte de l'Église grecque. Le russe, malgré tous les éléments slaves qu'il s'est assimilés, et quoiqu'il diffère moins du slave que l'italien ne diffère du latin, est néanmoins une langue distincte. Le besoin d'une Bible russe devait forcément se faire sentir, et ce fut une Société biblique russe qui entreprit de donner à la Russie une Bible russe.
La fondation de cette Société biblique russe fut due à l'influence de la Société britannique. Au commencement de décembre 1812, un délégué de la Société britannique faisait présenter au tsar Alexandre 1er un projet de société biblique russe. On était au fort de la lutte contre Napoléon 1er. Le tsar était sur le point de rejoindre l'armée. Il retarda son départ tout exprès pour examiner le projet. Belle et rare application, surtout dans de telles sphères et dans de tels moments, du «Notre Sire Dieu premier servi» de Jeanne d'Arc. Le 18 décembre, le tsar approuvait le projet. L'organisation de la Société reproduisait dans ses grandes lignes celle de la Société britannique, sauf en ceci que ses efforts devaient se confiner à l'empire russe, champ d'action assurément assez vaste. Cette Société fut accueillie avec enthousiasme. Des archevêques, des hommes d'État, en devinrent membres. Des Sociétés russes auxiliaires surgirent en grand nombre.
Trois ans après, la Société présentait à l'Empereur des exemplaires des Écritures en plusieurs des langues parlées dans l'Empire, en lette, en esthonien, en polonais, etc. Le tsar fut péniblement impressionné en voyant que parmi ces volumes il n'y avait pas de Bible russe pour «mes Russes», disait-il. En 1816, il exprima au Saint-Synode le désir de voir préparer une traduction de la Bible en russe. On obtempéra au désir impérial. En 1819, les quatre Évangiles parurent en russe avec le texte slave en regard, pour ménager les préjugés auxquels aurait pu se heurter une version russe. En 1822, le Nouveau Testament parut sous la même forme, puis en 1823 en russe seulement. On se mit à l'Ancien Testament, et les huit premiers livres avaient été traduits, lorsqu'en 1826, la Société biblique fut dissoute par un ukase de Nicolas 1er. Elle avait fait traduire les Écritures en dix-sept nouvelles langues, et avait répandu 861.000 exemplaires en trente langues environ. Pourquoi cet ukase? On ne l'a jamais su. Il est probable que des influences catholiques étaient intervenues, et aussi que l'Église russe, qui affirmait son indépendance vis-à-vis de Rome, ne voulait pas, en même temps, avoir l'air de s'inféoder au protestantisme. Depuis lors, l'Église orthodoxe s'est réservé de pourvoir ses fidèles des Écritures saintes.
Le Saint-Synode publia une révision du Nouveau Testament en 1862, et la Bible entière en 1875. La Société britannique publia la Bible en russe en 1874. Ses efforts stimulèrent certainement ceux du Saint-Synode. La Bible du Saint-Synode contient les Apocryphes. Elle est traduite sur l'hébreu, mais ajoute entre crochets tout ce qui se trouve dans le grec des Septante et non dans l'hébreu. Dans le premier chapitre de la Genèse seul, il y a une douzaine de ces additions. Le Saint-Synode ne permit pas à la Société britannique de répandre en Russie la Bible préparée par elle. En 1882, il fit imprimer la Bible synodale, sans les Apocryphes. Cette Bible ne fut pas réimprimée. Le Saint-Synode fit sanctionner deux Bibles différentes. En 1892, il y a eu rapprochement partiel entre la Société britannique et le Saint-Synode. Depuis lors, la Société achète au Saint-Synode environ 350.000 volumes chaque année.
Sous la dépendance immédiate du Saint-Synode, il y a une Société biblique russe (c'est son titre officiel) dont les imprimeurs, à Moscou, à Saint-Pétersbourg, à Kief, ont le monopole de l'impression des livres saints. Cette Société répand largement, par des agents et des colporteurs à elle, les Écritures en russe moderne et en ancien slave.
L'activité biblique de la Société britannique en Russie est plus considérable que celle du Saint-Synode. Elle répand les volumes imprimés par elle dans toutes les langues parlées dans l'Empire, sauf le slave et le russe (Tous les Russes comprennent à peu près le slave). Récemment la question de la diffusion de la Bible en d'autres langues que le russe et le slave a été soulevée au sein de la Société biblique russe.
La Société britannique est très bien vue en Russie. Le transit de ses livres sur toutes les lignes de chemins de fer est gratuit. Dès qu'une Bible a passé la frontière, elle voyage gratis. Plus d'une ligne transporte ainsi cent tonnes de livres saints par an. La gratuité du parcours est accordée à dix colporteurs sur toutes les lignes. Les compagnies de navigation de la mer Blanche, de la mer Noire, du Dniéper, du Don et du Volga, transportent gratuitement les livres et les colporteurs. Dans beaucoup de villes, les compagnies de tramways accordent également la gratuité aux colporteurs.
Enfin, l'impôt sur les livres reliés qui pénètrent dans l'Empire est supprimé pour les livres saints, et les dépôts bibliques et leurs employés sont exonérés de la taxe du commerce et de l'industrie.
Il ressort de ce qui précède que l'attitude officielle de l'Église grecque, en ce qui concerne la diffusion des Écritures, est une attitude d'approbation. Au point de vue pratique, certaines des Églises d'Orient vont, dans cette approbation, plus loin que d'autres. Les unes n'approuvent que les traductions anciennes, celles des premiers siècles, qui ont toujours servi pour l'usage ecclésiastique. Les autres en sont arrivées, dans une mesure, à approuver les traductions modernes en langue populaire. À cet égard, l'Église russe est la plus avancée. C'est certainement en grande partie grâce aux efforts de notre Société pour traduire la Bible en russe moderne que l'Église russe est entrée dans cette voie. Cette attitude de l'Église grecque vis-à-vis de la diffusion de la Bible constitue une de ses principales différences avec l'Église romaine.
C'est à un forçat à vie que les Lapons doivent leur première traduction complète de la Bible.
En 1849 éclatèrent à Koutokaeino, en Laponie, des troubles religieux graves. Des exaltés se livrèrent à toutes sortes d'extravagances. Vingt-deux personnes furent emprisonnées, et la paix sembla rétablie, mais en 1852 il y eut une explosion plus terrible encore, et, sous une couleur religieuse, les passions les plus violentes se donnèrent libre carrière. Le pasteur fut maltraité, et son presbytère assiégé par une foule hurlante. Le gouverneur fut assassiné, un négociant subit le même sort, et sa maison fut pillée et livrée aux flammes. Trente-trois coupables furent arrêtés et livrés à la justice comme meurtriers, voleurs ou incendiaires. Ils furent condamnés une vingtaine environ, à la peine de mort, les autres à la prison perpétuelle. Parmi ces derniers se trouvait un jeune pêcheur du nom de Lars Haetta. Il fut transféré à la maison de correction de Christiania. Il ne savait ni lire ni écrire. Mais quand il vit que c'était pour lui la seule occupation possible, il apprit vite l'un et l'autre. Une fois qu'il sut lire, il prit grand intérêt à la lecture de la Bible. Après l'avoir étudiée pendant un an ou deux, il forma le projet d'achever de la traduire dans la langue des Lapons (*). C'était, pour un homme d'une éducation aussi imparfaite, une entreprise singulièrement difficile. Il s'y mit tout de même. Il révisa d'abord le Nouveau Testament, puis compléta la traduction de l'Ancien. Au cours de sa peine, la liberté lui fut rendue, et c'est hors de prison qu'il semble avoir achevé sa traduction, qui, revue par des hommes compétents, est devenue la Bible des Lapons norvégiens.
(*) Le Nouveau Testament en Lapon avait paru en 1840, en même temps qu'une histoire sainte contenant la traduction du Pentateuque et de vingt-deux psaumes. Nos documents ne nous disent pas s'il l'acheva.
Les premiers missionnaires protestants arrivèrent à Madagascar en 1818. C'étaient David Jones et Thomas Bevan, chacun accompagné de sa femme et d'un enfant. Au bout de quelques mois, sur ces six personnes, cinq étaient mortes de la malaria, et David Jones, seul survivant, était lui-même très malade. Il se rétablit, et en 1821 fut rejoint par David Griffith, gallois comme lui.
À ce moment, il y avait peut-être en tout six Malgaches capables d'écrire leur langue, et cela en empruntant les caractères arabes. Le malgache n'existait pas comme langue écrite. En 1823, Jones et Griffith s'étaient rendu compte des règles de la grammaire et avaient créé une écriture en harmonie avec ces règles. En 1826, la Société missionnaire de Londres leur envoyait une machine à imprimer.
En janvier 1827, les missionnaires écrivaient:
Nous avons consacré la journée du 1er janvier à la révision finale et à l'impression du premier chapitre de Luc. Nous voulions, par ce ministère, en ouvrant sur un sol aride et desséché la fontaine des eaux vives, sanctifier cette nouvelle année de labeur missionnaire. Puissent les eaux de guérison couler bientôt en mille canaux et transformer ce pays en un jardin de l'Éternel
Avant la fin de l'année, les missionnaires avaient imprimé l'Évangile de Luc à 1.500 exemplaires. En 1830, le Nouveau Testament était imprimé à 3.000 exemplaires.
Je ne veux pas prophétiser, écrivait le missionnaire-imprimeur, mais je ne puis pas croire que la Parole de Dieu soit jamais exterminée de ce pays, ou que le nom de Jésus y soit jamais oublié.
La publication du Nouveau Testament excita chez les indigènes un esprit de saine curiosité. Leur Nouveau Testament à la main, ils entouraient en grand nombre la demeure des missionnaires pour se faire expliquer les passages qu'ils avaient marqués. On était étonné de voir la Parole de Dieu trouver chez eux tant d'écho. Ils comprenaient très bien tous les passages qui condamnaient l'idolâtrie et la sorcellerie. À propos du passage : Vous observez les jours et les mois, un jeune garçon fit cette remarque : «Voilà qui condamne les gens qui tuent leurs enfants parce que le jour ou le mois de leur naissance est réputé mauvais, et ceux qui s'abstiennent de faire quelque chose aux temps dits néfastes».
En mars 1835, comme l'impression de l'Ancien Testament touchait à son terme, la persécution éclata. La reine Ranavalona fit réunir tous les exemplaires des Écritures qu'on put trouver, et les fit remettre aux missionnaires comme objets prohibés. La lecture des Écritures, comme la prière, fut interdite sous peine de condamnation à la mort ou à l'esclavage. À ce moment, il restait à imprimer les livres d'Ézéchiel à Malachie, et une partie du livre de Job. Aucun indigène n'osait prêter la main à ce travail. Tout ce qui restait fut composé par le missionnaire Baker et imprimé par un artisan missionnaire, M. Kitching. Le 21 juin, la première Bible malgache était imprimée et reliée. Jamais ministère ne fut plus fécond et plus glorieux que celui qu'accomplirent ces deux hommes pendant ces trois mois. Il se prépara là bien des palmes et bien des couronnes!
Des exemplaires de la Bible furent remis aux indigènes. Ceux qui les recevaient savaient fort bien qu'en les recevant ils risquaient leur vie. Quand les missionnaires, expulsés, quittèrent l’île, en juillet 1836, il restait encore un stock de soixante-dix Bibles. Les missionnaires enterrèrent ces soixante-dix Bibles et en indiquèrent la cachette à quelques-uns de leurs convertis. Ce fut là, pour de longues années, le dépôt biblique des chrétiens malgaches. Ces Bibles, comme on l'a dit, furent le combustible qui, pendant plus d'un quart de siècle de persécution, alimenta le feu sacré à Madagascar. Plusieurs de ces Bibles existent encore. On en voit une à la bibliothèque de la Société biblique britannique.
Le souvenir de la persécution le plus émouvant que j'aie rapporté, racontait plus tard un missionnaire, consiste en quelques fragments des Écritures, usés, déchirés, portant des taches de terre ou de fumée qui sont les marques de leur cachette, mais soigneusement réparées : ces feuilles sont cousues entre elles par des fibres d'écorce, et leurs marges sont recouvertes de papier plus fort.
On comprend que ces Bibles se soient usées! Elles circulaient par fragments; on échangeait des moitiés, des quarts de Bible. Comme les exemplaires étaient rares, il circulait aussi des fragments copiés à la main. Des chrétiens se réunissaient pour méditer la Bible et prier, en particulier sur une montagne, à quelque distance de la capitale. Quand on les découvrait, ou quand on découvrait leur Bible, c'était l'esclavage ou la torture, ou une mort cruelle.
Voici une lettre écrite au milieu de cette fournaise. La persécution durait déjà depuis vingt-quatre ans. Ce sont les chrétiens persécutés de Madagascar qui écrivent à leurs frères réfugiés à l'ile Maurice.
Antananarivo, 17 janvier 1359.
À DAVID ANDRIANADO ET À NOS NOMBREUX FRÈRES.
Nous venons vous voir, puisque, par la bonté de Dieu, nous pouvons nous visiter les uns les autres par lettre. Dieu veuille que cette lettre vous parvienne 1 Car ici, en ce moment, nous endurons les plus lourdes afflictions. Les prisonniers déportés au désert y ont été conduits de telle façon que plusieurs ont succombé. Quant aux survivants, ils doivent continuer de porter les chaînes des morts. Les membres de ceux-ci sont coupés, et leurs fers restent suspendus aux vivants, qui seraient dans l'impossibilité d'avancer si des amis ne venaient les aider à porter leurs chaînes. Jour et nuit, on les soutient ainsi. Tel est le sort de ceux qui survivent.
Quant aux morts, ils sont heureux, parce qu'ils ont du relâche de leurs lourds fardeaux, et de beaux anges sont venus les consoler. Tandis qu'ils mouraient, ils exhortaient ceux qui restaient à s'appuyer entièrement sur Jésus. Et ils disaient : «Ne défaillez pas sous ces lourdes chaînes, car voici, la cité d'or est préparée pour nous, et Jésus, notre Frère, nous a précédés dans le chemin». Et les survivants se réjouissaient en entendant ces paroles.
Et quand les prisonniers sont allés au désert où on les chassait, cinquante fonctionnaires les conduisaient et les surveillaient. La distance qu'ils avaient à franchir était de trois journées de marche, mais leur voyage dura deux mois, à cause du grand poids de leurs chaînes.
Et voici le cantique qu'ils chantaient tout en allant:
Ô vous qui êtes aujourd'hui en chemin,
Nous sommes pèlerins vers Sion.
Réjouissez-vous, réjouissez-vous à jamais,
Christ notre Sauveur nous donne de la joie.
Bientôt, nous l'entendrons nous souhaiter la bienvenue et nous dire
«Venez, vous les bénis de mon Père,
Héritiers d'un royaume glorieux,
À vous est acquise à jamais une «maison céleste» ».
Là, à jamais, nous rendrons joyeusement
Des hommages toujours nouveaux à son nom de Sauveur,
Et, avec des voix mélodieuses, nous nous unirons au chant
Du cantique de Moïse et de l'Agneau.
Sauveur bien-aimé, daigne
Bénir maintenant ton peuple,
Et envoie dans nos cœurs qui attendent ta grâce
Ta faveur et ta paix.
Si le coeur de la reine est dur et enflammé contre nous, la compassion de Christ brûle d'une flamme bien plus ardente encore. Que chacun donc soit fort pour prier Christ de faire qu'il porte dignement son nom dans cette affliction. Béni soit le nom de Dieu, qui nous a montré le chemin par lequel on peut s'approcher de Lui (Matt. 11, 28-30).
Quant aux chrétiens, beaucoup font des progrès réjouissants, parce qu'ils ne sont pas abandonnés du Dieu qui est leur force, et un grand nombre prennent part aux souffrances des persécutés. C'est Dieu qu'ils aiment, et, par conséquent, ils ne craignent pas la colère de la reine. Quand on songe à la persécution ordonnée par la reine, il semble que les chrétiens de Madagascar sont abandonnés de Dieu. Mais quand, d'un autre côté, on songe aux progrès qu'ils font, et qu'on se rappelle que Dieu ne laisse pas ses quelques agneaux devenir la proie du découragement, alors on se dit qu'il est merveilleux qu'il n'abandonne pas les siens, et il semble bien qu'il n'abandonne pas Madagascar. De plus, sa Parole nous dit : «Le ciel et la terre passeront, mais mes paroles ne passeront point». Et nous savons que sa Parole est ici à Madagascar, de sorte que nous pécheurs, nous qui souffrons, nous devons nous le rappeler. Que chacun donc demande à Dieu de nous sauver (2 Thes. 3, 1, 2; Jacques 5, 15, 16).
Et que dirai-je de la manière dont des frères affligés et persécutés ont échappé? Car jusqu'à présent on recherche très vivement les chrétiens. Chaque quinzaine on fait, dans les marchés, une proclamation qui ordonne de les découvrir. Une bonne partie de leurs biens, de leurs Nouveaux Testaments, de leurs traités, de leurs cantiques, ont été brûlés par leurs amis, à cause de la sévérité des ordres de la reine et à cause des souffrances endurées par les chrétiens. Aussi, envoyez-nous une réponse à cette lettre.
Recevez nos plus chaleureuses salutations, ô vous tous, amis et frères. Que Dieu vous bénisse!
Voilà ce que disent tous les pèlerins, tous les prisonniers, tous les frères.
Charles-Frédéric Moss.
Plusieurs réussirent à cacher leurs Bibles. Les uns les dissimulaient adroitement dans des troncs d'arbres, d'autres les confiaient à des cachettes pratiquées dans des endroits réputés inaccessibles, d'autres, après les avoir enveloppées, les enterraient soigneusement. Voici à quel moyen on eut recours dans le Vonizongo.
Quand la reine Ranavalona ordonna des perquisitions sévères pour faire saisir toutes les Bibles qu'il y avait à Madagascar, les chrétiens du Vonizongo se dirent : «Si nous perdons notre Bible, que deviendrons-nous?» Et ils décidèrent de cacher leur Bible dans une caverne creusée, au temps jadis, près du village de Fihaonana, pour servir d'hôpital aux varioleux. Les chrétiens malgaches bravaient, pour l'amour de leur Bible, le danger de la contamination, bien assurés que les émissaires de la reine n'auraient pas le même courage.
Les émissaires vinrent dans le village et y firent une recherche acharnée, sans rien trouver. Ils se dirigèrent ensuite vers la caverne. «Vous savez sans doute, leur dit quelqu'un, que cette caverne est l'hôpital des varioleux? — Non! répondit, sursautant avec horreur, l'un des émissaires. Pourquoi ne nous l'avez-vous pas dit plus tôt, malheureux?» Les émissaires opérèrent une prompte retraite, et la Bible fut sauvée.

Une des Bibles qui servirent pendant la grande persécution de Madagascar et qu'on enfouit sous le sol pour les cacher. Cette Bible se trouve à la bibliothèque de la Société biblique britannique et étrangère.

La même Bible qu'à la page précédente, ouverte à la page qui porte le titre du Nouveau Testament
Ces Bibles, on allait, aussi souvent que possible, les retirer de leur cachette, les lire en secret ou en public, selon le degré qu'atteignait la persécution, et on les replaçait bien vite en lieu sûr.
Pendant un quart de siècle, les chrétiens malgaches persécutés n'eurent d'autre missionnaire que la Bible. Et lorsque, en 1861, après la mort de Ranavalona, les missionnaires anglais revinrent, au lieu de mille adhérents et de deux cents chrétiens déclarés qu'il y avait en 1835 à Madagascar, ils trouvèrent cinq mille chrétiens déclarés. Voilà ce qu'avait fait la lecture de la Bible. La Bible est un bon missionnaire.
Le premier désir des chrétiens malgaches, dès qu'ils eurent retrouvé la liberté de lire la Bible, ce fut de la posséder tous. Les Bibles désirées arrivèrent la veille du couronnement du roi Radama II, d'où il résulta qu'il n'y avait pas, à ce moment, de porteurs disponibles, et que les caisses de Bibles furent immobilisées à la côte pendant quelques semaines. Quel exercice de patience pour les chrétiens malgaches! Certes, ils étaient heureux de voir auprès d'eux les missionnaires, mais ils ne cessaient de demander : «Où sont donc les Bibles?» Lorsque, à la fin, les caisses arrivèrent, trois journées furent fixées pour la distribution (une pour chaque église de la capitale).
L'affluence fut telle qu'on jugea plus prudent de fermer à clef les portes de la maison qui servait de dépôt, et de distribuer les volumes par la fenêtre.
Mais combien de chrétiens, dans les régions éloignées, ne purent pas avoir part à la distribution ! Un soir, deux malgaches se présentèrent à une station missionnaire. Ils avaient fait plus de quarante lieues. «Avez-vous une Bible?» leur demanda le missionnaire, après un moment de conversation. «Nous l'avons entendu lire, répondirent-ils, mais nous ne possédons que quelques-unes des paroles de David, et encore ne sont-elles pas à nous. Elles appartiennent à toute la famille. — Les avez-vous avec vous, ces paroles de David?» Les deux visiteurs se regardèrent, craignant qu'on ne leur ravit leur trésor. Puis, rassuré par le missionnaire, l'un d'eux tira des plis de sa tunique quelque chose qui ressemblait à un vieux chiffon roulé. C'étaient de vieilles feuilles du livre des psaumes déchirées, noircies par l'usage. Elles avaient passé de main en main, et avaient fini par tomber en morceaux.
«Avez-vous jamais vu les paroles de Jésus, ou de Jean, ou de Pierre?» demanda le missionnaire. «Nous les avons vues et entendues, mais nous ne les avons jamais possédées». Le missionnaire alla chercher un exemplaire du Nouveau Testament et des psaumes. «Si vous voulez, leur dit-il, me donner ces quelques paroles de David, je vous donnerai toutes les paroles de David, et par dessus le marché toutes celles de Jésus, et de Jean, et de Paul et de Pierre». Ces hommes n'en revenaient pas. Mais tout d'abord, ils voulurent voir si les paroles de David étaient bien les mêmes. Quand ils s'en furent assurés, leur joie ne connut plus de bornes. Ils laissèrent leurs pages déchirées, prirent congé du missionnaire, et partirent pour refaire leur quarante lieues, rapportant ces merveilleuses paroles aux habitants de leur lointain village.
En 1872, les missionnaires commencèrent à procéder à la révision de la Bible malgache. La Bible révisée fut imprimée en 1888 par la Société britannique.
«Nous voici en septembre 1897, écrit le missionnaire Élisée Escande en 1906, dans cette province d'Ambositra connue par un récent et magnifique réveil. Le missionnaire qui s'y installe est en proie à la plus profonde détresse. Un vent de persécution a passé sur ce district. La population presque tout entière est passée au catholicisme.
«Qu'est-ce qui va empêcher le missionnaire de se sentir vaincu avant d'entreprendre la lutte ? C'est ce qu'il apprend de l'amour des Malgaches pour leur Bible.
«Lorsque les habitants du district d'Ambositra crurent qu'ils n'avaient qu'un moyen de montrer leur soumission à la France, celui de «devenir catholiques», ils furent sollicités par le père jésuite de lui remettre leurs Bibles. Les plus peureux le firent, et quelle ne fut pas leur consternation quand ils virent le père jésuite faire brûler toutes ces Bibles! Dès ce moment, aucune Bible ne lui fut plus apportée. À l'exemple de leurs pères, ces Malgaches cachèrent leurs Bibles dans des endroits où les émissaires du père jésuite ne pouvaient les trouver. Eux aussi lisaient en secret, en cachette des voisins et de certains membres de leur famille, leur chère Bible. Ils sont venus dire au premier missionnaire protestant d'Ambositra leur honte d'avoir abandonné le protestantisme, et, comme s'ils devinaient ce qui leur concilierait le plus l'affection de celui qui venait leur montrer leur faute et les exhorter à revenir au Christ de l'Évangile, ils lui disaient : «Mais nous avons conservé nos Bibles, nous continuons à les lire en cachette, et dès que vous serez venu rouvrir la lutte dans notre village, nous tirerons nos Bibles de leur cachette, et nous nous en servirons ouvertement comme par le passé». Et l'une des joies les plus pures que ce missionnaire a éprouvées pendant les premiers mois de son ministère a été de voir ces Malgaches venant assister au culte, dans une case basse et enfumée, se tassant comme des harengs, la joie peinte sur leur figure, et leur Bible, leur chère Bible à la main. Avec quelle promptitude les passages indiqués étaient trouvés, avec quelle émotion ils étaient relus en public à haute voix, avec quel entrain parfois ils étaient commentés!»
En 1900 et 1901 éclata dans le Betsiléo un puissant réveil religieux au sujet duquel le missionnaire norvégien Borchgrevink a écrit ceci : «Ce qu'il y a de plus remarquable dans ce réveil, c'est qu'il faut l'attribuer non à la prédication de l'Évangile, mais à la lecture de la Bible. La Bible en a été le seul instrument».
L'Ouganda, le pays des sources du Nil, s'étend entre le Soudan égyptien. le lac Rodolphe, le lac Victoria Nyanza et l'État libre du Congo. Ses habitants sont au nombre de quatre millions environ. C'est un pays de lacs qui sont comme des mers, de forêts tropicales et de montagnes neigeuses plus hautes que les Alpes. Les habitants de l'Ouganda s'appellent les Baganda, et leur langue, le Louganda. Ils sont noirs, et appartiennent à la race bantoue. Avant l'arrivée des Européens, aucun peuple de noirs, en Afrique, ne s'était autant approché de la civilisation. Le premier explorateur qui a pénétré dans l'Ouganda est le capitaine Speke, en 1862.
Il y a vingt-cinq ans, en observant de près les Baganda qui savaient lire, on aurait remarqué que plusieurs d'entre eux ne lisaient qu'à rebours, en tenant le livre de telle manière que le haut fût en bas et le bas en haut. Cette pratique étrange était tout à l'honneur de ces noirs. Les élèves qui entouraient le missionnaire pour apprendre à lire formaient des groupes si compacts que ceux qui se trouvaient en face du missionnaire ne pouvaient voir qu'à l'envers le livre unique qui servait à enseigner. Et on était trop nombreux pour que ce livre pût circuler de main en main. Ainsi, forcément, parmi les élèves, il y en avait qui apprenaient à épeler à rebours, et qui désormais ne pouvaient plus lire autrement. Ce zèle pour apprendre à lire était le fruit de l'amour pour la Bible. Voilà ce que, dès le début de la mission, des Baganda faisaient pour la Bible. Voyons ce que la Bible a fait pour eux.
«La «Bible dans l'Ouganda» et la «Mission dans l'Ouganda», a dit l'évêque-missionnaire Tucker, sont des termes synonymes. Par la puissance de l'Esprit, la Bible a changé, dans ce pays, les coeurs et les vies de multitudes d'hommes. Son influence a pénétré la vie entière du peuple, et a accompli une réformation profonde dans les moeurs. Sur le roc imprenable des Écritures s'élève une Église qui compte dix mille communiants, une Église remplie de l'esprit missionnaire, comme le sera toute église qui procède de la Bible».
Il y a trente ans, le nom de l'Ouganda était un nom de terreur. Les armées du roi Mtesa allaient lever le tribut chez les peuples voisins. Aujourd'hui, avec la Bible pour arme, les évangélistes baganda s'en vont chez les mêmes peuples pour annoncer l'Évangile.
La Bible, dans l'Ouganda, a précédé la mission et lui a frayé la voie. Elle y a pénétré d'une manière extraordinaire. Lorsque Stanley partit pour son voyage d'exploration de 1875, il reçut de Mademoiselle Livingstone, dont il avait retrouvé le père, en 1871, une Bible magnifiquement reliée (*). Cette Bible, il ne devait pas la rapporter en Angleterre. Reçu à la cour du roi Mtesa, il lui montra le saint volume et lui en lut quelques chapitres. Le roi fut fort impressionné par cette lecture. Lorsque, quelque temps après, Stanley, continuant son voyage à travers le noir continent, allait franchir la frontière de l'Ouganda, il vit accourir un messager de Mtesa qui avait fait plus de 250 kilomètres pour le rejoindre et qui venait lui dire que le roi voulait absolument avoir «le livre». Stanley lui donna sa Bible.
(*) À la veille du voyage au cours duquel il devait retrouver Livingstone, un des amis de Stanley, Sir W. Mackinnon, lui dit : «Je veux vous faire un cadeau, mais je voudrais que vous le choisissiez vous-même. Peu importe le prix. Dites seulement ce que vous désirez». Et Stanley répondit: «Donnez-moi une Bible». La Bible fut bientôt entre ses mains. Plus tard, Stanley raconta lui-même ce fait à un ami, et il ajouta: «Pendant que j'étais en Afrique, j'ai lu cette Bible trois fois». Et il ne la lut pas sans profit. En effet, dans son journal de ce voyage, récemment publié, on lit ceci:
«On m'avait donné, pour empaqueter des fioles de médecine, une grande quantité de numéros du New-York Herald et d'autres journaux... Je fus souvent malade, et alors je lisais. Je lus Job, puis les Psaumes. Quand je fus mieux, je regardai les journaux. Mon sentiment à leur égard changea. La solitude me les fit envisager sous un jour tout nouveau. Il m'apparut que la lecture des journaux, sauf pour les nouvelles, leur seule raison d'être, était une perte de temps. Quant à la Bible, au noble et simple langage, je continuai à la lire, en la comprenant mieux que je n'avais jamais fait. Son langage puissant me paraissait, dans le silence du désert, avoir un sens nouveau et une influence autrement pénétrante... Seul dans ma tente, à l'insu des hommes, mon esprit travailla. Je me rappelai les secours spirituels que j'avais connus dans mon enfance, et si longtemps négligés. Je me jetai à genoux et répandis mon âme tout entière dans la prière secrète, dans la prière à Celui dont je m'étais éloigné depuis tant d'années, lui demandant de se révéler lui-même à moi, et de me révéler sa volonté. Un nouveau désir s'empara de moi de le servir sans réserve.
«Quelle différence, dans la solitude, entre la Bible et les journaux! La Bible me rappelait que sans Dieu, ma vie n'était qu'une vapeur, et elle me disait: «Souviens-toi de «ton Créateur!» Les journaux, eux, excitaient chez moi l'orgueil et la mondanité... Et je me sentais si petit dans ce désert, que mes noirs, s'ils avaient été capables de réflexion, auraient bien vu que l'Afrique me transformait».
C'est de cette action de la Bible sur Stanley, dans les solitudes de l'Afrique, qu'est née, on va le voir, la mission dans l'Ouganda.
De retour en Angleterre, Stanley raconta dans le Daily Telegraph du 18 novembre 1875 sa visite dans l'Ouganda, et pressa les chrétiens anglais d'y envoyer des missionnaires. En 1877 partirent les pionniers de la mission de l'Ouganda, envoyés par la Société des missions anglicanes. Parmi eux étaient les missionnaires Wilson et Alexandre Mackay. À peine furent-ils arrivés que le roi les fit chercher en secret pour s'informer s'ils avaient apporté «le livre».
Rendu très perplexe par la visite de missionnaires catholiques, Mtesa envoya, en 1880, une députation en Angleterre pour faire, sur l'état de ce pays, une enquête qui lui permit de s'orienter. Le résultat de l'enquête fut favorable à la mission, et le roi permit aux chefs et à leur entourage d'apprendre à lire. Les élèves furent très nombreux et reçurent chacun un Évangile. Les missionnaires n'avaient pas encore appris le Louganda, mais ils pouvaient utiliser les Écritures en Souhahili, cette langue étant comprise dans toute l'Afrique orientale.
En 1883 eurent lieu les premiers baptêmes. La nouvelle église comptait soixante-trois membres, parmi lesquelles une fille du roi. Cette même année, le roi mourut, et son fils, Mouanga, lui succéda. Les missionnaires purent empêcher le massacre des chefs de l'ancien roi et des frères du nouveau roi, massacre qui accompagnait toujours un changement de règne. Mais si le sang ne coula pas à l'avènement du roi, il devait couler après.
En 1885, l'évêque Hannington partait pour l'Ouganda, et, avant d'arriver, était assassiné par des émissaires du roi. D'après une vieille tradition, celui-là devait s'emparer de l'Ouganda qui y viendrait par l'orient, par Busoga, et c'est la route que Hannington avait suivie. L'oracle antique disait vrai : les missionnaires de Christ devaient s'emparer de l'Ouganda pour Christ. Un mahométan disait, il y a quelques années : «vous n'avons plus aucun avenir dans l'Ouganda. Dieu doit avoir décrété que l'Ouganda serait chrétien».
La persécution éclata. Plusieurs catéchumènes, plutôt que de renier leur foi, subirent une mort cruelle. D'autres se dispersèrent, et, comme les disciples lors de la première persécution, «allèrent de lieu en lieu, annonçant la bonne nouvelle de la Parole», formant çà et là des groupes d'auditeurs et de chrétiens.
Les loisirs que la persécution donnait aux missionnaires furent employés à imprimer l'Évangile selon saint Matthieu en Louganda. En 1887, on baptisa un jeune aveugle qui avait appris par coeur les douze premiers chapitres de cet Évangile.
La persécution, qui s'était calmée, reprit en 1887 sur le refus d'un page du roi, le jeune Apolo Kagoua, de se prêter à un acte honteux. Après des troubles intérieurs dans le détail desquels nous n'entrons pas, et pendant lesquels les missionnaires furent expulsés, Apolo Kagoua, le page héroïque qui avait su dire : Non, devint premier ministre (il l'est encore), et les missionnaires reçurent un terrain où ils purent s'établir.
Une nouvelle période de troubles, au cours de laquelle, en 1894, fut proclamé le protectorat britannique, prit fin en 1897, par la fuite de Mouanga et par la proclamation de son jeune fils Daudi Choua, sous un conseil de régence composé de deux chrétiens protestants et d'un chrétien catholique. Depuis lors, le pays a joui de la paix, et la prospérité s'est accrue.
En 1890, le missionnaire Mackay mourut, et le missionnaire Pilkington, un homme de grands talents, devint le principal traducteur des Écritures. L'Évangile de Matthieu fut réimprimé par la Société biblique britannique en 1888, mais les cent premiers exemplaires n'arrivèrent qu'en 1891. Pendant ce temps, on en était réduit aux exemplaires de la première édition, imprimés sur place, et à quelques feuillets portant des fragments des Écritures, qui s'achetaient à des prix fabuleux, comme du pain en temps de famine. Un seul de ces feuillets servait à tout un groupe de personnes pour apprendre à lire. D'ailleurs, on utilisait toujours les Écritures en Souahili.
Pour en finir avec ce qui concerne la traduction et l'impression des Livres saints en Louganda, disons tout de suite que six ans après son arrivée, Pilkington avait achevé la traduction de la Bible, dont les exemplaires imprimés arrivèrent en 1897. Depuis lors, la Société a imprimé en Louganda un Nouveau Testament à parallèles, puis une Bible à parallèles.
Les six premiers pasteurs indigènes furent consacrés en 1893. Deux d'entre eux étaient des chefs importants. Aujourd'hui, l'Église de l'Ouganda compte trente-sept pasteurs indigènes et deux mille évangélistes, dont plusieurs femmes.
En 1893 éclata un réveil religieux à la suite duquel le nombre des Églises s'éleva de 20 à 200, puis à 700 (en 1902) et le nombre des évangélistes indigènes de 66 à 294. Une quantité d'églises ou de salles furent construites, entièrement aux frais des indigènes, sur toute la surface du pays, pour annoncer l'Évangile à ceux qui se pressaient pour l'entendre. Un des fruits de ce réveil fut une activité missionnaire intense dans les pays adjacents, par exemple dans les pays de Toro et d'Ounyoro, dont les rois mêmes ont été gagnés à l'Évangile. Le roi de Toro, en visite à Bounyoro, où il devait rencontrer le Résident britannique, assista à une grande réunion de prière et y prit part lui-même. À cette réunion, un chrétien indigène se leva et dit : «Autrefois nous venions à vous avec l'épée et le bouclier, aujourd'hui nous venons à vous avec le Livre de Dieu qui nous a rendus heureux. Lisez-le, et vous aussi vous serez heureux». À Nyoro, lors d'une visite d'un pasteur ganda, un feu de joie fut allumé dans la cour du palais royal et brûla une demi-journée. Le ministre d'abord, puis les gens du peuple, y jetèrent leurs amulettes. Le roi contempla le feu un moment, puis fit à son tour chercher ses propres amulettes, et les jeta dans les flammes. En 1903, ce roi et son premier ministre ont été baptisés.
En 1894, plusieurs chefs vinrent demander au missionnaire Tucker ce qu'il pensait de l'esclavage. Le missionnaire leur montra comme quoi il était contraire à la Bible de faire commerce d'hommes et de femmes. Quelques jours après, il recevait une lettre signée par quarante chefs qui lui faisaient part de leur décision d'abolir l'esclavage, et l'esclavage fut en effet aboli. L'évêque Tucker n'hésite pas à affirmer que ceci eût été impossible si ces hommes n'avaient pas déjà eu les Écritures entre les mains et n'avaient pas été familiers avec leur contenu.
La vente des spiritueux a été soumise à des règles restrictives. On le voit, ce que l'Ouganda doit à la Bible échappe à toute statistique.
En 1895, à un service du dimanche matin, le missionnaire Pilkington demanda aux chrétiens présents de raconter, pour l'encouragement des autres, comment ils étaient arrivés à la -foi. Tous se levèrent l'un après l'autre, déclarant que c'était la lecture de la Parole de Dieu qui les avait éclairés sur le chemin du salut, et chacun citait, en indiquant le chapitre et le verset, les passages qui lui avaient été en bénédiction.
Beaucoup de traits touchants montrent l'amour, il vaut mieux dire la passion des Baganda pour la Bible.
En 1890, sept caisses de Nouveaux Testaments en Souahili arrivèrent de la côte à Mengo, la capitale. Les livres furent exposés pour la vente. Il y eut aussitôt, pour les acheter, un tel concours d'indigènes que la maison où se faisait la vente fut à moitié détruite C'est depuis lors, sans doute pour éviter le retour d'un même inconvénient, que la vente des livres saints se fait toujours devant la porte du dépôt biblique.
Voici ce qu'un missionnaire écrivait après la réception des Évangiles selon saint Matthieu, en 1891:
«Les gens se groupaient autour de nous en foule, jour et nuit, aussi longtemps que nous eûmes des volumes, et quand la provision fut épuisée, ils ne voulaient pas croire qu'il n'y en avait plus... En ce moment, je crois qu'il serait plus important de nous envoyer de nouveaux exemplaires des Évangiles que de nous envoyer de nouveaux missionnaires».
Cette même année, une femme cultiva tout un mois une pièce de terre pour gagner de quoi acheter un Nouveau Testament en Souahili.
En 1893, les ventes furent si formidables qu'il fallut six semaines à un homme pour compter les coquilles (*), produit de la vente, et les répartir en séries de 5.000.
(*) La monnaie du pays. Mille de ces coquilles font une roupie. Pour soixante coquilles, on achète un Évangile, pour cinq cents, un Nouveau Testament.
En 1903, un missionnaire écrivait : «On vient en foule acheter des exemplaires des Écritures. Ce n'est pas un entraînement soudain, qui passe ensuite. C'est un fleuve qui coule jour après jour... En sept semaines, nous avons vendu plus de 660 volumes par jour, et nous avons encaissé 500.000 coquilles (environ 2.800 francs). Il y a des indigènes dont les supplications vous font presque de la peine. Un homme me disait : «Je vous apporterai une vache et son veau pour acheter des livres».
Actuellement, dans l'Ouganda, la Bible et la diffusion de la Bible se sont fait dans le coeur et dans l'activité des chrétiens une place si grande, que, en dehors des deux dépôts bibliques, l'un à Mengo, l'autre à Entebbe, l'oeuvre biblique n'est pas confiée à des agents spéciaux. Tous ceux qui travaillent à l'oeuvre de Dieu, soit les Européens, soit les indigènes, sont instruits à considérer la diffusion de la Bible comme partie intégrante de leur activité. Aussi cette diffusion ne coûte-t-elle presque rien.
On vend dans l'Ouganda pour 25.000 francs de livres religieux par an.
Chaque semaine, il y a chez le Katikiro (régent et premier ministre) une réunion d'étude biblique présidée par un missionnaire. Elle est fréquentée par une trentaine des principaux chefs de l'Ouganda.
L'oeuvre biblique a eu dans ce pays un résultat qui n'est pas banal. Après les ventes extraordinaires de 1893, l'évêque catholique de l'Ouganda, voyant que la Bible pénétrait chez ses fidèles et, qu'un grand nombre la lisaient, pensa que puisqu'il ne pouvait pas les empêcher de la lire, il valait mieux leur donner une édition catholique du Nouveau Testament, pourvue de notes, et c'est ce qu'il fit. Bientôt les catholiques de l'Ouganda eurent leur version du Nouveau Testament, et un peu plus tard les Évangiles catholiques, séparés furent abondamment répandus.
Les missionnaires français arrivèrent au Lessouto en 1833. Le sessouto n'avait jamais été qu'une langue orale. MM. Eugène Casalis et Émile Roland durent en faire, en vue de la traduction de la Bible, une langue écrite. En 1839, ils faisaient imprimer au Cap, à mille exemplaires, les Évangiles selon saint Marc et selon saint Luc, dont ils venaient d'achever la traduction, ainsi qu'une centaine de chapitres de l'Ancien Testament traduits par M. Arbousset, et réunis sous le titre de Seyo sa Lipelu (nourriture du coeur).
Les missionnaires présentèrent ces volumes au roi Moshesh. En les recevant, celui-ci s'écria avec émotion et bonheur : «Voilà la langue de nos pères; elle est désormais indestructible !»
En 1844, les missionnaires établirent une imprimerie à Béerséba et commencèrent l'impression du Nouveau Testament. En 1848 fut achevée, après beaucoup de difficultés, d'arrêts, d'accidents, l'impression et la reliure de 1.000 exemplaires des quatre Évangiles et des Actes des apôtres. Là-dessus l'imprimeur quitta la mission et ne put être remplacé qu'au bout de quatre ans. Ce n'est qu'en décembre 1855 que fut achevée l'impression du Nouveau Testament, traduit par MM. Casalis et Roland (*). Cette première édition fut de 6.000 exemplaires in-8.
(* ) Matthieu, Marc, les épîtres de Paul et les Hébreux, furent traduits par M. Casalis; Luc, Jean, les Actes, les épîtres de Jacques, de Pierre, de Jean, de Jude et l'Apocalypse, furent traduits par M. Roland.
«En feuilletant ces volumes, dit le missionnaire Duby, on ne peut se défendre d'une certaine émotion en songeant à la somme d'efforts et de persévérance qu'ils coûtèrent à nos devanciers et à la joie des Bassoutos de posséder enfin dans leur langue le Nouveau Testament complet qu'on leur promettait depuis de longues années».
Ce travail était à peine achevé quand éclata la guerre entre Bassoutos et Boers. La station de Beerseba, attaquée et saccagée par un détachement boer, dut être abandonnée hâtivement par les missionnaires. Les caractères d'imprimerie furent versés pêle-mêle dans un morceau de calicot et transportés à Smithfield, où M. Rolland était interné, puis à Béthesda.
En 1861 arrivait M. D. F. Ellenberger, qui avait en typographie des connaissances techniques. Il réorganisa l'imprimerie. Il fallut d'abord trier les caractères, tâche ingrate entre toutes, et remettre en état tout le matériel, qui avait énormément souffert de son brusque déménagement. Cette même année, M. Mabille put commencer l'impression de quelques livres de l'Ancien Testament au moyen d'une presse donnée par un ami. En 1863, M. Ellenberger entreprenait la composition de la Genèse.
En 1865, le travail était peu avancé, lorsque la guerre éclata à nouveau entre Bassoutos et Boers. Les missionnaires furent expulsés. Ils chargèrent sur un wagon la presse et le matériel d'imprimerie, et partirent. Le wagon était conduit par des indigènes. Ils avaient fait peu de chemin, lorsque le wagon versa, et les caisses qui contenaient les caractères furent éventrées. Effrayés par le commando boer qui passait à quelque distance, les conducteurs indigènes s'enfuirent, emmenant les boeufs, et le matériel d'imprimerie resta en détresse. Arrivèrent les soldats bassoutos. Jugeant l'occasion bonne de refaire leur provision de plomb, ils emportèrent bon nombre de paquets de caractères. Heureusement, M. Ellenberger put obtenir tôt après qu'une partie au moins de ce butin lui fût restitué. Mais quelle émotion !
Expulsé, M. Ellenberger fonda la station de Massitissi, mais, ébranlé dans sa santé, manquant d'ouvriers, il se trouva hors d'état de rien imprimer.
L'impression put recommencer en 1872. À partir de ce moment, les livres de l'Ancien Testament furent imprimés successivement et publiés séparément (*). En 1874, l'imprimerie fut transférée à Morija. En 1879, les Bassoutos possédaient la Bible complète dans leur langue.
(*) La Genèse et l'Exode furent traduites par M. Roland; le Lévitique et les Nombres, par M. EIIenberger; le Deutéronome par M. J. Martin; Josué et les Juges, par MM. Dyke et Mabille; Ruth, Samuel, les Rois, les Chroniques, Esdras, Néhémie, Esther, Ézéchiel, par M. Mabille; Job, les Psaumes, les Proverbes, l'Ecclésiaste, le Cantique des Cantiques, Ésaïe et Daniel, par M. Samuel Rolland ; Jérémie et les Lamentations, par M. Cochet ; les douze petits Prophètes, par M. Duvoisin.
Au fur et à mesure qu'ils paraissaient, les livres de l'Ancien Testament firent une grande impression sur de nombreux lecteurs et auditeurs. On les lisait partout, dans les maisons, dans les champs, dans des réunions et à l'église. Les gens étaient dans l'admiration en présence des choses merveilleuses qu'ils leur révélaient. Ils prenaient plaisir à entendre l'histoire du Déluge, d'Abraham, de Moïse, de Josué, de Gédéon, de Samson, de David, de Jérémie, de Daniel, etc. On était heureux de les voir lire avec une telle ardeur, et de les voir s'entretenir de ce qui les frappait les uns et les autres dans l'histoire du peuple d'Israël; beaucoup même venaient fréquemment demander à leurs missionnaires des explications sur tel fait ou sur tel personnage.
Aussitôt parus, les livres de l'Ancien Testament furent révisés. souvent au prix d'un grand labeur. M. Rolland était tellement désireux de terminer une nouvelle traduction des Psaumes, qu'il portait jusqu'à trois paires de lunettes pour pouvoir l'achever, car une cataracte affaiblissait considérablement sa vue...
En 1880, sur la demande de M. Mabille, présentée au nom de la Conférence du Lessouto, la Société biblique britannique et étrangère entreprit la réimpression de la Bible en sessouto. Cette réimpression fut achevée au bout de deux ans. L'édition fut de 10.000 exemplaires et coûta environ 100.000 francs. Le 7 janvier 1882, le premier exemplaire de la Bible en sessouto était présenté dans une grande réunion de missions, à Paris.
Quelques mois après le retour de M. Mabille au Lessouto en 1882, le premier envoi de Bibles étant arrivé, on fit, le 3 septembre de la même année, une fête spéciale sur toutes les stations pour souhaiter au saint volume la bienvenue. Ce fut une joie générale parmi les chrétiens, qui étaient vraiment fiers et reconnaissants de ce qu'eux, Bassoutos, avaient maintenant, comme les grandes nations, le privilège de posséder la Bible entière en leur propre langue. En ce jour-là les missionnaires, les évangélistes et les églises reçurent un exemplaire de la Bible. La joie était telle que, dans la réunion présidée à Morija par M. Dyke père, le vieux Siméone Fekon s'écria qu'il était un de ceux qui, en 1839, avaient apporté au Lessouto les premiers Évangiles imprimés au Cap, que lui et sa femme devaient tout à la Parole de Dieu, et qu'en un jour comme celui-là ils ne pouvaient pas ne pas donner une preuve tangible de leur reconnaissance. Sur ce, le vieux Mossouto et sa femme vinrent déposer sur la table de communion chacun une pièce d'or de 10 schellings, soit de 12f 50. D'autres firent plusieurs journées de voyage pour venir acheter le Buka en Molimo (le Livre de Dieu).
Lorsque l'édition de 1882 eut été épuisée, la Bible fut révisée de nouveau, et réimprimée en 1898, avec la nouvelle orthographe sessouto, aux frais de la Société britannique, sous la direction du missionnaire E. Jaccottet.
Enfin, une nouvelle édition, avec de nouvelles corrections, fut imprimée, toujours par la Société britannique, en 1903. La Bible sessouto coûte 4f 75.
La même Société a publié, en outre, deux éditions du Nouveau Testament sessouto, dont l'une, in-8, à 1f 85, et l'autre, in-32, édition de poche et à parallèles, à 60 centimes.
En 1908, la Société avait envoyé au Lessouto plus de 36.000 Bibles et plus de 126.000 Nouveaux Testaments, ne rentrant qu'en une faible mesure dans ses débours par la vente des volumes.
Le 21 octobre 1908, à l'une des principales réunions qui se tinrent au cours des fêtes célébrées à l'occasion du 75° anniversaire de la fondation de la mission au Lessouto, le Révérend G. Lowe, agent de la Société biblique britannique et étrangère, était invité à prendre la parole devant 6.000 personnes, à Morija. Il parla des efforts de la Société pour publier les Écritures en sessouto.
Le missionnaire F. Christeller répondit à M. Lowe:
Rien de ce qu'ont accompli les premiers missionnaires du Lessouto ne doit plus exciter notre reconnaissance que leur traduction des livres saints en sessouto. M. Lowe, mon frère, votre Société nous a aidés dans une mesure qu'il nous est impossible d'évaluer. Les fruits que nous avons moissonnés, nous les devons au Livre que votre Société a imprimé pour nous et qu'elle nous a permis de vendre à un prix si bas, que le pauvre a pu l'acheter comme le riche. Allez n'importe où dans le pays, dans les plaines ou dans les montagnes, vous verrez que dans chaque village les gens ont la Bible chez eux et la considèrent comme un trésor.
Si quelqu'un ici a droit à la première place, c'est vous!
Nous vous prions de transmettre nos remerciements, ceux de l'Église du Lessouto, ceux de tout le peuple Bassouto, à votre Société, qui nous a mis en possession d'un tel trésor.
Que Dieu la bénisse, votre Société, et lui accorde le succès dans ses efforts immenses pour donner à toute nation le livre de Dieu dans sa propre langue.
Les applaudissements chaleureux de l'immense auditoire montrèrent que la reconnaissance exprimée par le missionnaire était aussi celle des indigènes.
À l'installation d'un chef, il y a quelques années, les principaux de la tribu l'ont exhorté «à observer les lois du Grand Livre que l'homme blanc nous a apporté».
Terminons par un détail de statistique qui est singulièrement propre à montrer ce qu'un peuple, à tous les points de vue, doit à la Bible. En 1908, le chiffre de vente de l'imprimerie de Morija s'élevait à la somme de 69.200 francs. Ainsi, il se vend chaque année au Lessouto pour 70.000 francs de livres en sessouto (*).
(*) Parmi les livres qui sortent de l'imprimerie de Morija, citons les Morceaux choisis de l'Ancien Testament, de Kurtz, traduits par M. Coillard (trois éditions), les Morceaux choisis du Nouveau Testament, de M. Bonnefon, traduits par M. Mabille, une Introduction générale et spéciale aux livres de la Bible, de M. A. Casalis, un Dictionnaire de la Bible, des catéchismes, des géographies, des arithmétiques, etc., etc. Le chiffre de 69.200 francs, qui est celui de 1908, comparé au chiffre de 1899, qui est de 33.637 francs, montre le progrès marqué de la vente. Le chiffre de 1908 est donc certainement aujourd'hui dépassé.
Pour être exact, nous devons ajouter que, parmi les volumes vendus à l'imprimerie de Morija, il en est qui s'écoulent dans les pays voisins du Lessouto, ce qui d'ailleurs rend hommage à leur excellence.
Et ce chiffre augmente d'année en année. Quelle vie intellectuelle ce fait suppose au sein d'un peuple d'environ 450.000 âmes ! Et ce peuple, il y a soixante-deux ans, n'avait pas d'alphabet, ne pouvait ni lire ni écrire ! À quoi ce peuple doit-il cet immense développement intellectuel ? À la Bible. Ce sont les traducteurs de la Bible qui lui ont donné, pour pouvoir lui donner la Bible, une langue écrite.
Lettre d'un Mossouto (1878)
Mon missionnaire. Ce que j'ai à t'adresser par lettre, ce sont des remerciements. Oui, je te remercie pour les livres de la Bible que tu nous imprimes; je t'en suis reconnaissant. Et vous, imprimeurs de Morija, je vous salue et je vous remercie !
Il en est de ces petits livres de la Bible qu'on imprime ainsi pour nous, comme d'un ban levé par le Seigneur sur de nouveaux pâturages. Là où nous avions l'habitude de paître (comme des brebis et des agneaux) il y a encore de la pâture en abondance, car qui peut dire qu'il n'a plus à lire son Nouveau Testament, sous prétexte qu'il sait déjà ce qu'il contient? Néanmoins, les feuilles de maïs récoltées sont bonnes, et l'herbe des nouveaux pâturages est délicieuse. La nouvelle nourriture n'est rien moins qu'excellente. C'est ce qui me porte à dire: le livre des Prophètes, ainsi que celui de Job, de l'Exode, et tous les autres, sont des livres qui nous parlent des merveilles de Dieu.
Maintenant, cher imprimeur, j'en viens à une autre chose. Il vient de paraître, enfin, le livre que depuis longtemps j'attendais, celui que je désirais grandement lire dans notre langue, en sessouto. Je me demandais: mais quand donc apparaîtra-t-il? Pourquoi d'autres le devancent-ils? Et cependant y a-t-il un livre plus attrayant, plus instructif, et plus d'accord avec l'Évangile, que celui dont je parle? Le titre de Proverbes qu'on lui a donné dépasse mon savoir, je ne le comprends pas, mais son contenu me surprend par sa beauté.
On dit que ce livre a été écrit dans l'ancien temps par le roi Salomon, au pays d'Israël, fort loin de notre Lessouto. Et cependant on y trouve une foule de paroles qui décrivent ce que nous sommes, nous Bassoutos, qui montrent nos coutumes, qui font allusion à tout ce qui nous concerne, et qui nous conseillent comme il convient. Oh! livre admirable de Dieu, qui ne vieillit point, qui s'adapte aux hommes de toute nation, Bassoutos, Français, Anglais, et autres! Cette sagesse extraordinaire du roi Salomon, d'où lui venait-elle, si ce n'est de Dieu seul?
Permets-moi, mon missionnaire, de te parler encore d'une autre chose. Mais vraiment, je crains de prolonger. Je veux dire que ce qui est remarquable dans les sentences du livre, c'est qu'elles sont courtes. Elles se suivent comme les boeufs d'un troupeau qui rentrent à la file les uns des autres; ils diffèrent de pelage et de forme, il n'y en a pas deux qui se ressemblent. Ainsi m'apparaissent les Proverbes, ils se succèdent les uns aux autres, et chacun diffère des autres dans sa teneur; les paroles d'un verset diffèrent entièrement de celles de l'autre.
Puis chaque verset de ce livre est pareil au pis d'une vache, qui donne tant de lait que la main se lasse de traire et n'achève pas de le tirer. J'ai cherché à comprendre chaque verset. Ainsi, j'en lis un, et cherche à m'en rendre compte. J'y réfléchis beaucoup, et néanmoins je ne puis arriver d'une manière satisfaisante à comprendre tout ce qu'il contient. Lorsque je réfléchis au sens, je suis réjoui, étonné même de découvrir combien ce peu de paroles contient de choses profondes, pleines d'une grande sagesse, capables d'instruire un sot comme moi.
J'en suis émerveillé, mes amis, aussi je m'empresse de dire : Lisez ce livre admirable des Proverbes, couvez-le; c'est un grand trésor, un ensemble de choses qu'on n'oublie pas, qu'on garde même facilement; car il suffit de lire une ou deux fois ces courtes sentences pour les savoir de manière à ne pas les oublier. Ne vous en privez pas. Que ce livre soit lu dans les maisons; qu'il soit lu aussi par les enfants à l'école!
Mon missionnaire, reçois mes remerciements. J'apprécie grandement ce livre des Proverbes. Je termine en te saluant ainsi que les tiens et les jeunes imprimeurs.
Quelques renseignements sur les traductions de la Bible faites pour un peuple de quatre cents millions d'âmes, qui représente un quart de la race humaine, sont bien à leur place dans un livre comme celui-ci.
Pour donner une idée de l'effort accompli, nous parlerons tout d'abord des langues chinoises. On verra que le travail biblique, en Chine, a dû se poursuivre dans des conditions uniques. Ici, la digue qui semblait devoir arrêter le fleuve était plus haute qu'ailleurs. Comme le démon de l'Évangile, l'obstacle à surmonter aurait pu dire : «Je m'appelle légion».
Il y a en Chine une langue spécialement littéraire, le wenli (ce mot signifie littéraire, classique). Ce n'est pas une langue parlée; c'est une langue écrite, susceptible de prononciations fort différentes. Deux Chinois, l'un de Canton, l'autre de Ning-po, lisant à haute voix la même page en wenli ne se comprendront pas l'un l'autre, parce qu'ils la liront, l'un dans la langue de Canton, l'autre dans la langue de Ning-po. C'est un peu comme nos chiffres arabes, qui, pour les yeux, sont les mêmes dans toutes les langues européennes, mais qui pour l'oreille s'expriment de manières très différentes et qui parfois n'ont aucun rapport entre elles. Quinze, fünfzehn, fifteen, pymp theg, quindichi, décapenté, piatnadziat, voilà comment on dit 15 en français, en allemand, en anglais, en gallois, en italien, en grec, en russe. C'est la même chose, et ce n'est pas la même chose.
On pourrait encore comparer le wenli à une sténographie très abrégée, qui ne représente pas la langue parlée et n'est un langage que pour les yeux. Supposons les oeuvres et la littérature françaises reproduites par un tel système de sténographie : ce serait l'équivalent du wenli.
Le wenli s'écrit au moyen, non de lettres, mais d'idéogrammes. On y représente par un signe différent chaque objet, chaque idée. C'est ainsi qu'on a commencé à écrire partout. Les Chinois ont conservé le mode primitif. Si on écrivait le français de cette manière, comme la langue compte environ 60.000 mots, l'alphabet se composerait de 60.000 signes. Le dictionnaire impérial de Kang-Hsi compte 43.496 caractères, dont 11.000 n'ont plus d'emploi. Le nombre des caractères en usage ne doit pas dépasser de 11.000 à 12.000. Avec 2.000 à 3.000 on se tire d'affaire fort honnêtement. Ceux qui en connaissent 4.600 (c'est le nombre de ceux qu'on trouve dans les classiques) passent déjà pour savants, et nul, probablement, n'en connaît plus de 6.000 à 8.000. Dans la Bible en wenli, il y a 5.150 caractères différents.

Jean 3, 16, en wenli.

Jean 3, 16, en wenli simplifié.
Le wenli est extrêmement concis, ce qui se comprend facilement d'une langue qui n'est qu'écrite. C'est une langue à la Tacite.
Cette langue littéraire a trois formes : le wenli proprement dit, le wenli ancien, ou ku-wen, et le wenli simplifié, ou siao-wen. C'est le wenli simplifié qui est la langue officielle, la langue de tous les décrets du gouvernement, la langue des affiches.
Le mandarin est, à la différence du wenli, une langue parlée, à prononciation uniforme. C'est la langue de la cour, comme l'indique son nom : Kuan-Ha. Le terme mandarin est un terme portugais. Cette langue est parlée dans toute la partie de la Chine qui se trouve au nord du Yang-tsé, c'est-à-dire par 300 millions de personnes. C'est de beaucoup la langue la plus parlée ici-bas. L'anglais n'est parlé que par 115 millions de personnes. Le mandarin est au wenli à peu près ce que le grec moderne est au grec classique. Le mandarin, s'écrit, comme le wenli, par idéogrammes, et les mêmes caractères sont employés dans le wenli et dans le mandarin. Le mandarin est beaucoup moins concis que le wenli. Tandis que le Nouveau Testament wenli contient 146.708 signes ou idéogrammes, le Nouveau Testament mandarin en contient 222.231 (*).
(*) Il ne s'agit pas ici, bien entendu, de signes différents, mais du nombre total des signes employés, la plupart très souvent répétés.
En dehors du wenli et du mandarin, répandus le premier dans la totalité, le second dans les trois quarts de l'empire chinois, il y a neuf langues provinciales qui ne sont pas des dialectes, mais des langues tout à fait distinctes, et dont quelques-unes sont parlées par des millions d'hommes. La langue de Canton est parlée par 15 à 20 millions, la langue de Changhaï par 18 millions, la langue de Hakka par 15 millions, d'autres par 10, 6, 5 millions, ou moins. En dehors de ces neuf langues on compte un grand nombre de dialectes.
Voici, sur les difficultés du chinois, l'opinion d'un des premiers traducteurs, Milne : «Pour apprendre le chinois, disait-il, il faut des hommes qui possèdent un corps d'airain, des poumons d'acier, une tête en chêne, des mains comme un ressort de métal, des yeux d'aigle, un coeur d'apôtre, une mémoire d'ange, et la vie de Mathusalem».

Fac-similé réduit d'une page du Nouveau Testament en wenli
À quelqu'un qui parlait de s'initier au chinois, un missionnaire en Chine disait, en indiquant quelques documents : «Je dois vous prévenir que, si vous commencez cette étude, vous vous embarquez sur un océan sans bord».
Une difficulté qui n'a pas encore été entièrement surmontée est venue s'ajouter à toutes celles qui sont inhérentes à l'étude même de la langue, la difficulté de trouver un terme chinois qui rende convenablement le nom de Dieu. C'est là un cas extraordinaire, unique, dans l'histoire des traductions de la Bible, et qui dépasse la compréhension de ceux qui ne sont pas initiés.
Cette difficulté n'est pas nouvelle. La controverse à laquelle elle a donné lieu dure depuis plus de deux cents ans. Au dix-septième et au dix-huitième siècle, plusieurs papes intervinrent par des décrets contradictoires. Les missionnaires protestants, à partir de 1850, ne se trouvèrent pas moins divisés sur cette question que les missionnaires catholiques. Voici un trait qui montre combien la controverse a été ardente et compliquée. En février 1901, un missionnaire bien connu commença, sur cette question, dans le Chinese Recorder, une série d'articles mensuels qui se succédèrent jusqu'au mois d'août 1902. Il avait, pendant vingt ans, réuni et catalogué plus de 13.000 passages de la littérature chinoise pour établir son opinion. Et quand il termina ses articles, il estimait n'avoir pas épuisé le sujet! Cette difficulté n'est pas spéciale au wenli et au mandarin. Elle se reproduit dans toutes les langues provinciales.
En fait, le chinois n'a pas de mot pour désigner la divinité, pas de mot qui réponde à l'Elohim hébreu. Le mot propre manquant, trois termes se sont présentés:
Schang-Ti (maître suprême), Shen (esprit), et Tien-Tchéou (Seigneur du ciel). La majorité des missionnaires anglais ont été pour le premier de ces termes, et la majorité des missionnaires américains, pour le second. Le troisième, depuis le décret papal de 1704, a été adopté par les catholiques. La raison pour laquelle la controverse sur ce sujet a été si passionnée, c'est que Shang-Ti est le nom donné à certains dieux chinois et aux empereurs déifiés. Les adversaires de ce terme ne voulaient pas donner au vrai Dieu le nom d'une idole, afin de ne pas risquer de l'abaisser au niveau des images de bois qu'on trouve dans les temples païens des villes chinoises. Les partisans de Shang-Ti répondaient que ce terme appartenait à l'époque primitive, monothéiste, antérieure au bouddhisme et au taoïsme, qu'il désignait le maître suprême du ciel et de la terre, un dieu dont les attributs rappelaient ceux du Jéhovah de l'Ancien Testament, et qu'on pouvait l'adopter comme les apôtres avaient adopté le mot Théos, qui était loin de désigner le vrai Dieu des chrétiens.
L'entente ne pouvant se faire, ni parmi les traducteurs, ni parmi les missionnaires, il fallut imprimer des éditions diverses des mêmes traductions, afin que personne ne fût choqué en trouvant dans sa Bible le nom qu'il désapprouvait.
Actuellement la controverse touche à sa fin. Les missionnaires se sont mis d'accord pour adopter, dans la version en mandarin, Shen, comme terme générique pour Dieu, et Shang-Ti pour désigner le vrai Dieu.
Donner la Bible à un peuple où se parlent tant de langues, et de telles langues, quelle entreprise!
Qui donna le branle, au siècle dernier (*1) ? Un obscur pasteur non conformiste de l'Angleterre, du nom de Moseley. Moseley écrivit, en 1798, un traité où il plaidait pour la fondation d'une Société qui s'occuperait de faire traduire la Bible dans la langue des nations les plus considérables de l'Orient. «Jusqu'à ce que les Écritures, disait-il, soient traduites en chinois et répandues parmi les Chinois, les 330 millions de Chinois demeureront assis dans les ténèbres et dans l'ombre de la mort, et continueront à périr, faute de connaissance». Aussitôt les objections surgirent. On en fit une qui, aujourd'hui, parait inouïe, surtout lorsqu'on songe qu'elle était formulée par des hommes comme Sir William Jones, savant orientaliste, et par M. Charles Grant, un des directeurs les plus en vue de la Compagnie des Indes orientales : le caractère du chinois, d'après ces personnages, ne permettait pas qu'on fit dans cette langue aucune traduction. Moseley ne se laissa pas intimider par les savants; il persévéra dans son plaidoyer et dans ses recherches. Bientôt il découvrit au Musée britannique un manuscrit chinois totalement inconnu de tous, qui comprenait une harmonie des Évangiles, les Actes, et les épitres de Paul. C'était une réponse typique aux objections des savants! Ce qui était impossible à traduire était déjà traduit! La Société biblique britannique eut un moment l'idée d'imprimer ce manuscrit, mais, ne pouvant en contrôler la valeur, elle y renonça. Cependant, influencée par les appels de Moseley, la Société des missions de Londres nomma Morrison comme missionnaire pour la Chine, spécialement en vue de la traduction de la Bible. Morrison, avant de quitter l'Angleterre, étudia le chinois avec l'aide d'un Chinois. Il copia de sa main le manuscrit du Musée britannique qui, ainsi, rendit tout de même des services, quoique non imprimé, et emporta cette copie en Chine, où il arriva en septembre 1807. Il s'efforça de vivre au milieu des Chinois, adopta leur costume et porta même la queue. Néanmoins, il rencontra de grandes difficultés. Même après avoir été, au bout de deux ans, nommé traducteur de la Compagnie des Indes, il écrivait ceci : «Nous devons étudier en secret, nous avons souvent dû cacher nos livres et nos papiers. Nos aides, par peur, m'ont abandonné à réitérées fois. Les Chinois ne permettent pas qu'on apprenne leur langue. De là nos difficultés» (*2).
(*1) Avant le siècle dernier, plusieurs efforts avaient déjà été faits pour traduire les Écritures en chinois. Il y eut probablement une mission nestorienne en Chine dès 505. Elle dut traduire les Écritures de bonne heure. En tout cas, les Écritures étaient traduites au siècle suivant, car, d'après une inscription retrouvée en 1625, «des missionnaires nestoriens arrivèrent de Perse à Changan avec «les véritables livres sacrés». Les Écritures furent traduites pour la bibliothèque impériale, et des églises furent bâties. On pense qu'il s'agit au moins du Nouveau Testament tout entier. L'imprimerie, alors, n'était pas répandue dans toute la Chine, et il ne nous est rien parvenu de ces traductions. Mais il paraîtrait, par la relation de deux voyageurs arabes qui ont visité la Chine en 851 et en 878, que la connaissance des Écritures s'y perpétua longtemps. Le voyageur Plano Carpini, qui visita la Mongolie, envoyé par Innocent IV, écrivait en 1245 que les Chinois avaient, disait-on, l'Ancien et le Nouveau Testament.
Au quatorzième siècle, quand les Mongols eurent conquis la Chine, un moine franciscain, Jean Monte de Corvini, traduisit en langue mongole le Nouveau Testament et les Psaumes. Il écrivait en janvier 1306: «Voilà douze ans que je n'ai eu des nouvelles de l'Occident. J'ai vieilli et suis tout grisonnant, mais c'est plutôt l'effet de mes labeurs et de mes tribulations que celui de l'âge, car je n'ai que cinquante-huit ans. Je me suis rendu maitre de la langue et de la littérature tartares. J'ai traduit en cette langue le Nouveau Testament tout entier et les psaumes de David, et j'ai fait copier ma traduction avec le plus grand soin». On ne sait si cette traduction a jamais été imprimée ou publiée. Son histoire ressemble aux rivières de la Mongolie, qui se perdent dans le sable.
Il y eut plusieurs traductions partielles faites par les missionnaires catholiques aux dix-septième et dix-huitième siècles.
La première traduction protestante, chose curieuse, ne fut pas faite en Chine mais en Inde. Elle fut l'oeuvre de deux missionnaires baptistes de Sérampore, Marshman et Lassar. Ce dernier était Arménien, et il traduisait le Nouveau Testament d'après le texte arménien. Commencé en 1805, le travail fut achevé pour le Nouveau Testament en 1816. et pour l'Ancien en 1822. Cette traduction parait n'avoir qu'un intérêt historique. La traduction qui servit de base à toutes les autres fut celle de Morrison.
(*2) Un Chinois qui aidait Morrison dans son travail de traduction portait toujours sur lui du poison, afin de mettre fin à ses jours, s'il venait à être découvert, et d'échapper ainsi aux tortures qui lui aurait été infligées pour le concours prêté par lui à l’étranger.
Malgré les obstacles, Morrison publiait en 1810, trois ans après son arrivée, une traduction des Actes, et, en 1814, du Nouveau Testament. Pour la traduction de l'Ancien Testament, il fut aidé par un collègue du nom de Milne. Terminé en 1819, le manuscrit fut soumis à une révision et parut en 1823, imprimé à Malacca, où Milne résidait, à cause de l'hostilité des Chinois. L'Ancien Testament, à lui seul, formait vingt et un volumes in-12. La Société britannique contribua pour 250.000 francs à cette première publication de la Bible en chinois, faite en wenli. Cette oeuvre colossale, qui semblait à elle seule au-dessus des forces d'un homme, fut cependant accompagnée d'autres travaux gigantesques. Morrison publia une grammaire chinoise de 300 pages in-4, et en 1823, la même année que la traduction de l'Ancien Testament, il publia un dictionnaire chinois dont l'impression coûta 125.000 francs à la Compagnie des Indes. On peut dire avec le Dr Pierson : «En vérité, il y a eu des géants, même dans nos temps modernes, et ils ont fait face, intrépidement, à des ennemis plus formidables que les Anakim avec leurs chariots de fer». Morrison, par ses travaux, a jeté les bases de toute l'oeuvre de mission et de civilisation qui depuis lui s'est poursuivie en Chine. C'est un Atlas qui porte un monde.
Cette première traduction ne pouvait pas être définitive. Une révision du Nouveau Testament parut en 1837, pu