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HISTOIRE DE LA BIBLE EN FRANCE

 

 

 

ET FRAGMENTS RELATIFS À L'HISTOIRE GÉNÉRALE DE LA BIBLE

 

Daniel LORTSCH, Agent général de la Société Biblique Britannique et Étrangère

 

Préface de M. le pasteur Matthieu LELIÈVRE

 

1910

Le texte publié par Bibliquest contient tout le livre original, hormis quelques illustrations, la partie relative au colportage, des remerciements et un sonnet de R.S. ; les errata, corrections et additions publiés à part et séparément, ont été pris en compte. Bibliquest partage la plupart des opinions de l’auteur, mais pas toutes.

 

Partie 3 : Oeuvre Biblique en France au 19° siècle — Versions non protestantes

 

Table des matières :

Retour à la table des matières générale de l’Histoire de la Bible de D. Lortsch

16       Chapitre 13 — L'œuvre Biblique en France au 19° siècle

16.1     Disette de Bibles — Premiers efforts — La Société biblique britannique — Frédéric Léo — Oberlin et Henri Oberlin — Daniel Legrand

16.2     Société biblique protestante de Paris — Société biblique française et étrangère — Société biblique de France

16.3     Agence française de la Société biblique britannique et étrangère

16.3.1      En France

16.3.2      Dans les colonies

16.3.3      Pour nos missions françaises

16.3.4      Société nationale pour une traduction nouvelle des livres saints en langue française

17       Chapitre 14 — Versions catholiques

18       Chapitre 15 — La Version de Sacy

18.1     Historique

18.2     Caractéristique

18.3     Pouvons-nous répandre cette version?

19       Chapitre 16 — Versions Israélites

20       Chapitre 17 — Nombre des manuscrits Bibliques, des Traductions et des Éditions de la Bible en France

21       Chapitre 18 — Le prix de la Bible autrefois

21.1     Ce qu'elles coûtaient

21.2     Comment faire pour les lire

21.3     Depuis l'invention de l'imprimerie

21.4     Chez les protestants

22       Comparaison de quelques versions

23       Sonnets pour servir d'Introduction aux Fragments et à l'Aperçu sur le colportage biblique

23.1     Les copistes

23.2     Les imprimeurs

23.3     Les traducteurs

23.4     Les colporteurs

23.5     Le nerf de la guerre

 

 

 

16                  Chapitre 13 — L'œuvre Biblique en France au 19° siècle

16.1                      Disette de Bibles — Premiers efforts — La Société biblique britannique — Frédéric Léo — Oberlin et Henri Oberlin — Daniel Legrand

 

La disette de Bibles, en France, avant ou même au commencement du Réveil, était effrayante.

«Depuis plus de cent-vingt ans, a écrit M. Frank Puaux, on n'en avait pas fait paraître en France en raison de l'effrayante persécution qui avait atteint les réformés. Celles qui avaient échappé aux persécuteurs se conservaient dans les familles, et la Sainte Écriture était devenue un livre de bibliophile qui se rencontrait çà et là dans les ventes. Cette disette était si grande que, dans nombre d'Églises, il y avait des recueils manuscrits de passages des Écritures».

Stouber, pasteur au Ban de la Roche avant Oberlin, avait fait venir de Bâle cinquante Bibles françaises, mais estimant ce nombre insuffisant, il partagea chaque Bible en trois parties, qu'il fit relier chacune en fort parchemin, si bien qu'avec ses cinquante Bibles il en eut cent cinquante. Il les plaça dans les écoles, et permit aux élèves de les emporter chez eux, dans leurs villages (*).

 

(*) Un catholique romain entrant dans une maison de l'un de ces villages, aperçut à la fenêtre un livre épais muni d'un fermoir. Sachant que les Bibles étaient ainsi faites, il prit le volume, en regarda le titre, et demanda si l'on pouvait se procurer une Bible pareille pour deux écus. Celui à qui cette Bible appartenait lui ayant répondu que cela était possible, le catholique lui jeta deux écus et s'enfuit en emportant la Bible.

 

Oberlin, lui, s'y prit un peu autrement, mais fut paralysé, lui aussi, par la disette de Bibles.

Il acheta à grands frais trois Bibles et les confia à trois pauvres villageois qui allaient les lire de chaumière en chaumière, les prêtant pour un jour ou pour quelques heures. C'étaient de véritables colporteurs. Leurs travaux ne furent interrompus que lorsque les trois Bibles furent usées, à force de passer par tant de mains plus accoutumées à conduire la charrue qu'à feuilleter des livres.

(Il faut remarquer l'importance attachée par le grand pasteur missionnaire à l'Évangélisation par la Bible).

En 1802, des chrétiens anglais délégués par la Société des Missions de Londres pour faire une enquête à Paris, ne purent pas, malgré trois jours de recherches, mettre la main sur un seul exemplaire des Écritures.

En 1825, à Saint Hippolyte-du-Fort (Gard), pour une population protestante de 5.300 âmes, il n'y avait que 100 Bibles ou Nouveaux Testaments. En 1828, à Montcaret (Dordogne), il y avait 3.000 protestants sans une seule Bible. En 1831, à Saint-Jean-duGard, pour 3.464 protestants, il n'y avait que 74 Bibles. Que peut être la vie chrétienne et la vie missionnaire là où il y a une telle disette de la Parole de Dieu?

C'est l'action de la Société biblique britannique et étrangère, «mère et modèle, a dit M. Douen, de toutes les associations du même genre», qui a fait cesser cette disette. Il y eut cependant des efforts remarquables qui précédèrent ou accompagnèrent les siens.

Une Société biblique française s'était constituée à Londres en 1792. «Le but qu'on se propose, disait le prospectus qu'elle envoya aux chrétiens de France, est de procurer autant qu'il sera possible des Bibles françaises aux Français dans une langue intelligible pour eux». Il y eut une correspondance commencée avec des chrétiens de Paris, et un traité passé avec un imprimeur, auquel 4.000 francs furent avancés. Mais les événements politiques mirent un terme à ces efforts : l'imprimeur fut ruiné, et les 4.000 francs avancés disparurent dans la tourmente révolutionnaire. La Société, découragée, appliqua les fonds qu'elle avait à la distribution de Bibles anglaises parmi les catholiques pauvres de la Grande-Bretagne et de l'Irlande.

Un nouvel effort fut tenté par la Société des Missions de Londres. Elle travailla d'abord à réunir, pour les distribuer, tous les exemplaires des Écritures sur lesquels on put mettre la main à Bâle, à Genève, et peut-être en Hollande. Elle n'en avait pas trouvé à Paris, comme nous l'avons déjà dit. La distribution fut confiée à un comité, sous la surveillance du Consistoire de l'Église réformée de Paris. En 1802 cette Société fit imprimer chez Smith 10.000 Nouveaux Testaments français. C'était la première édition protestante des livres saints imprimée en France depuis 1678, donc depuis cent vingt-quatre ans. En 1805 la même Société fit imprimer une édition de la Bible, à 5.000 exemplaires, qui furent répandus en France sous le couvert et au nom de la Société biblique de Bâle, à cause des relations troublées entre la France et l'Angleterre. Le pasteur Soulier de Paris et Oberlin furent les principaux distributeurs de ces volumes.

Le 7 mars 1804 fut fondée la Société biblique britannique et étrangère, qui, en groupant les chrétiens de toutes les églises en vue de ce but unique : la diffusion des Écritures, devait donner à l'oeuvre biblique une impulsion extraordinaire.

Oberlin, qui avait vu s'user rapidement les trois Bibles qu'il faisait lire de chaumière en chaumière, écrivit à la Société nouvellement fondée et en obtint un don de 720 francs qui dépassa ses espérances, car il le qualifie d'inattendu. «Telle fut, dit M. Douen, la première munificence de la Société biblique britannique et étrangère envers un pays qu'elle allait combler de ses dons». La lettre de remerciements d'Oberlin (*), qui parle avec une émotion communicative de trois nobles femmes auxquelles il destinait une des Bibles données, produisit une impression profonde, et inspira à un membre du comité, M. Dudley, la pensée de former des Sociétés bibliques auxiliaires de dames. En quatre ou cinq ans, il en fonda cent-quatre-vingts. Ces associations de dames furent une grande force pour la cause biblique. Ainsi Oberlin rendit avec usure à la Société ce qu'il avait reçu d'elle. C'était, comme on l'a dit, le petit ruisseau des montagnes donnant naissance à une rivière majestueuse.

 

(*) Nous avons reproduit cette lettre en appendice dans notre brochure La Bible dans le monde.

 

Nous retrouverons Oberlin tout à l'heure. Mais, pour suivre l'ordre historique, il nous faut le quitter et mentionner les éditions nombreuses dont la Société britannique prit l'initiative. Il y en eut une, au lendemain même de la fondation de la Société qui nous intéresse, comme Français, à un titre spécial. En 1805, le comité, touché par le triste sort des prisonniers de guerre français et espagnols qui gémissaient sur les pontons anglais, décida de faire imprimer pour eux un Nouveau Testament espagnol et une Bible française. En attendant que le cliché de la Bible fût terminé, elle consacra 2.500 francs à l'achat de Nouveaux Testaments qui furent distribués aux prisonniers français.

Ces distributions se continuèrent de 1806 à 1813 et furent souvent accueillies avec des effusions de reconnaissance. Quelques églises de France y contribuèrent par leurs dons.

En 1840, un colporteur rencontrait un de ces anciens prisonniers que la lecture du Nouveau Testament reçu sur les pontons en 1813 avait amené à la foi.

Des distributions de livres saints se firent également dans les onze dépôts de prisonniers anglais en France. Le ministre de la marine et les diverses administrations facilitèrent ces envois.

De 1811 à 1814 la Société publia en Angleterre deux éditions de la Bible française et quatre éditions du Nouveau Testament français.

De 1808 à 1813 se succédèrent à Bâle plusieurs éditions, pour lesquelles la Société alloua une somme de 27.500 francs. En 1815, elle votait un subside de 22.500 francs à une Société biblique récemment fondée à Strasbourg.

Les efforts réunis des Sociétés de Londres et de Bâle firent pénétrer la Bible dans un grand nombre d'églises du midi, de l'est et du nord. En 1810, par exemple, deux mille Nouveaux Testaments étaient envoyés à Nimes, et neuf cents à Montbéliard. En 1815, le pasteur Larchevêque, de Walincourt, en reçut deux cents exemplaires par l'intermédiaire de l'aumônier d'un régiment anglais. Il les partagea avec son collègue Colani, de Lemé, et tous deux les distribuèrent dans leurs vastes paroisses, qui embrassaient chacune presque tout un département.

Le doyen Encontre, de Montauban, prit, en 1809, l'initiative d'une publication de la Bible Martin (*), dont deux éditions parurent en 1819, l'une à Montauban, tirée à 6.000 exemplaires, l'autre à Toulouse, tirée à 10.000 exemplaires. Celle-ci parut par les soins du pasteur Chabrand, de Toulouse. La Société britannique contribua aux frais de ces deux éditions.

 

(*) Dans le projet qu'il rédigea alors, on lit: «Il n'existe point de Société biblique dans le midi de la France. Les efforts qu'on fit pour en établir une, il y a trois ans, furent sans succès. Quelques pasteurs et professeurs se proposent de donner une nouvelle édition de la Bible Martin, sans notes ni commentaires..». Dans les Archives du christianisme (II, 62), Encontre explique ainsi le choix de Martin: 1° Cette édition semble plus conforme aux originaux; 2° elle s'accorde plus que les autres avec les versions anglaise, hollandaise, allemande; 3° elle est supérieure pour le style aux autres versions françaises» (Qu'était donc le style de ces autres versions?) Tout le monde ne favorisa pas cette entreprise. Encontre se plaint, dans une lettre à M. Steinkopff, de ce que la plupart des actionnaires de Montauban, membres du comité, y prennent un médiocre intérêt, et de ce que certains pasteurs, au lieu de la seconder, travaillent secrètement à la faire échouer. Il avoue son isolement depuis le départ de plusieurs frères, qui l'ont laissé presque mourant. Il mourut en effet peu après, sans avoir eu la joie de voir la publication de cette Bible, dont il se préoccupa jusque sur son lit de mort.

 

C'est ici qu'il faut parler de l'effort colossal accompli en vue de la diffusion de la Bible en France, par un jeune théologien allemand, M Frédéric Léo, arrivé à Paris en 1811 pour exercer les fonctions de suffragant à l'église des Billettes. Il y prêchait en allemand. Le blocus continental le retint en France et lui permit d'y faire une oeuvre admirable. Dès le début il fut frappé de la pénurie de livres saints en France, de l'ignorance et de l'indifférence des protestants vis-à-vis du saint volume (Il ne se vendit en 1813, à Paris, que quelques psautiers et une seule Bible). Consacrant toutes ses ressources personnelles à répandre la Parole de Dieu, il fit venir de Bâle de nombreux exemplaires de la Bible, et les offrit aux consistoires luthérien et réformé pour être distribués. Ces Bibles, marquées du sceau de l'église, étaient prêtées à vie. Mais ces distributions n'étaient pas en proportion des besoins, et les ressources de M. Léo furent bientôt épuisées. Il prit alors (en 1812) l'initiative d'une vaste souscription pour créer un fonds qui permit d'imprimer les Écritures. Il se fit collecteur et frappa à toutes les portes, même à celle des rois. L'empereur de Russie lui donna 500 francs, le roi de Prusse, 120 francs, le général Rapp, 500 francs, Oberlin, 200 francs. Il reçut aussi des souscriptions de la duchesse de Courlande, de M. Bartholdi, des consistoires de Lille, Nancy, Colmar, Strasbourg. Il collecta en Écosse, en Angleterre, en Hollande, en Allemagne, en Norvège, en Suisse et en France. Que ne peut inspirer l'amour de la Bible, l'amour de Jésus-Christ? En 1815, après trois ans d'efforts, il avait réuni 15.500 francs.

Les cinq pasteurs de Paris, parmi lesquels, Marron, Rabaut Pommier et Jean Monod, patronnèrent l'entreprise, et le ministre des cultes l'autorisa. La maison Didot fournit les planches pour un tirage de 250.000 exemplaires du Nouveau Testament d'Ostervald, et ces planches furent offertes aux deux consistoires de Paris, réformé et luthérien, à la condition qu'ils s'engageraient à les utiliser et à couvrir par de nouvelles collectes les frais des tirages subséquents. Chaque consistoire devait garder et utiliser les planches pendant deux ans. Pour aider à de nouveaux tirages, la Société britannique envoya aux consistoires la somme de 12.500 francs. Les clichés servirent aux premiers approvisionnements de la Société biblique de Paris.

En 1820, il y avait eu huit tirages, et 34.011 exemplaires imprimés, au prix de 52.430 francs. 991 avaient été donnés, les autres vendus au prix de revient. En 1831, le comité de la fondation plaça à intérêts le capital qu'il possédait. En 1868, le revenu était de 1.100 francs. C'est avec ce revenu que les Nouveaux Testaments de première communion sont encore aujourd'hui fournis aux catéchumènes de Paris, luthériens et réformés.

Tout ceci avait été fait en vue des protestants, mais M. Léo songea aussi aux catholiques. Il se remit en campagne, et fit pour le Nouveau Testament de Sacy ce qu'il avait fait pour celui d'Ostervald. Le ministre de l'intérieur, Laîné, souscrivit pour une somme de 1.000 francs. Le ministre des cultes et de l'instruction publique, l'abbé Frayssinous, et d'autres prêtres, applaudirent à l'entreprise. La Société britannique souscrivit pour 6.125 francs. Mais il y eut mieux que cela. Les efforts de Frédéric Léo aboutirent à la formation, en 1816, d'une Société catholique pour la distribution du Nouveau Testament, qui lança un prospectus et ouvrit une souscription

 

...pour faire une édition du Nouveau Testament d'après la version de Sacy, telle qu'elle a été publiée ci-devant avec l'approbation de Nosseigneurs les archevêques de Paris. Elle sera distribuée par un comité qui devra en délivrer les exemplaires au plus bas prix. Le prix sera réduit selon la nécessité pour ceux qui ne pourront y atteindre. Enfin des exemplaires seront distribués gratis aux pauvres par les membres du comité.

 

Il faut dire qu'à ce moment-là, sous la Restauration, le retour de l'ancien clergé avait ramené quelques traditions gallicanes et jansénistes, et que les liens étaient quelque peu relâchés entre le Saint-Siège et le clergé français.

Le Nouveau Testament de Sacy, fruit des efforts de Frédéric Léo, parut en 1816. La Société catholique pour la distribution du Nouveau Testament ne dura que huit ans.

C'est ici que nous retrouvons Oberlin. Avec lui nous rencontrons d'autres personnalités qui firent preuve, elles aussi, d'un zèle biblique extraordinaire, Henri Oberlin et Daniel Legrand (*), le grand chrétien et le grand philanthrope de Fouday. Un jour, au printemps de 1816, Oberlin avait à sa table frugale, avec la famille Legrand, trois étrangers : Spittler, de Bâle, secrétaire de la Société chrétienne allemande, un baron livonien et un vicaire catholique. On s'entretenait des moyens d'étendre le règne de Dieu et de répandre l'Évangile en France. «Mais, dit Spittler, voici un comité : M. Oberlin, président; Henri Oberlin, secrétaire; Daniel Legrand, trésorier». Le comité se constitua. Henri Oberlin se mit aussitôt en campagne et parcourut la France de long en large pour éveiller l'intérêt en faveur de la diffusion de la Bible. Il alla à Marseille, à Nîmes, à Montauban, à Bordeaux, à Nantes, à Orléans, ensemençant la France de Sociétés bibliques. Un incendie ayant éclaté dans une des villes qu'il traversait, Valence, il se mit à la chaîne et fut pris d'un refroidissement dont il ne se remit pas. Il revint mourir, en 1817, au Ban de la Roche. Ainsi l'amour de la Bible ne fait pas seulement des mystiques, il fait des hommes qui savent servir, il fait les vrais socialistes. Daniel Legrand se mit à son tour en route dans le même but et visita le midi et l'ouest. Pénétré du désir de répandre partout l'Écriture, il allait trouver les catholiques comme les protestants, et tous l'accueillaient. Les doyens Encontre et Bonnard (de Montauban), les pasteurs Chabrand (de Toulouse), Lissignol (de Montpellier), Colani (de Lemé), lui prêtèrent un concours actif. Des curés, des directeurs de séminaires, lui demandaient des exemplaires du Nouveau Testament, ceux-ci pour leurs élèves, ceux-là pour leurs paroissiens. Des marins, des militaires, recevaient le saint volume avec reconnaissance. L'évêque d'Angoulême lui en demandait deux cents exemplaires, et l'archevêque de Bordeaux, vieillard octogénaire, lui promettait de placer des Nouveaux Testaments dans son diocèse. Ces Nouveaux Testaments demandés par les catholiques ou répandus avec leur agrément, étaient les Nouveaux Testaments de Sacy qui avaient été imprimés par l'initiative de Frédéric Léo, et sous les auspices de la Société catholique pour la distribution du Nouveau Testament. Des collaborateurs, enflammés sans doute par le zèle de Legrand, surgissaient. Un cultivateur, Benèche, vendit à lui seul, muni de l'autorisation de l'évêque de Montauban, douze mille exemplaires. Il fut, en France, le premier colporteur biblique au 19° siècle. Deux commis négociants, Lhuillier et Gerber, placèrent près de quinze mille Nouveaux Testaments tout en voyageant pour les affaires de leur maison.

 

(*) Ce Daniel Legrand était possédé par l'amour des âmes. Lors du mariage du duc d'Orléans, il se sentit ému de sollicitude pour la princesse protestante qui entrait dans une cour aux mœurs et aux croyances si nouvelles pour elle. Dés lors il lui envoya chaque année les meilleurs ouvrages religieux publiés en France et en Allemagne. Ces volumes lui arrivaient régulièrement, par une main inconnue, la veille de Noël, comme un souvenir de son enfance et de sa première patrie. Intriguée par ces envois, la duchesse aurait voulu connaître le donateur. Une fois, le nom et l'adresse de M. Legrand, restés égarés dans un des livres envoyés, le trahirent. Elle voulut le voir, et, lorsqu'il vint à Paris, l'invita aux Tuileries. M. Legrand et la duchesse devinrent grands amis. Celle-ci ayant formé le projet, en 1832, de s'arrêter au Ban de la Roche, à son retour d'une cure aux eaux de Plombières, le duc d'Orléans lui dit : «Va, je t'y laisserai oberliner tout à ton aise». La visite ne put avoir lieu, à cause de la mort du prince.

 

 

La Société biblique britannique contribua pour une grande part à cette large diffusion des Écritures en France, d'abord et surtout par l'enthousiasme qu'elle créa pour la cause biblique, puis par les éditions des livres saints dont nous avons parlé plus haut (en 1817 elle avait fait imprimer en français 13.000 Bibles et 79.000 Nouveaux Testaments), et par les secours qu'elle accorda aux distributeurs des Écritures. Ainsi, en 1817, elle faisait en sorte qu'Oberlin fût régulièrement approvisionné d'exemplaires selon les besoins de ses distributions. D'autres pasteurs français, en grand nombre, avaient coutume de s'adresser à elle pour obtenir des Bibles. C'est à ses frais qu'Henri Oberlin (et probablement aussi Daniel Legrand) parcourut la France pour éveiller l'intérêt en faveur de la Bible et fonder des Sociétés bibliques.

Ainsi, par ses publications de livres saints en langue française, par ses dons de livres saints aux Français, soit en France (à Oberlin et à tant d'autres), soit hors de France (aux prisonniers français en Angleterre), par l'impulsion et le concours qu'elle donna à l'oeuvre biblique en France, oeuvre qui, comme nous allons le voir, fut la souche féconde de toutes les autres, la Société biblique britannique et étrangère est la première Société religieuse qui ait évangélisé la France au siècle dernier. Elle a puissamment contribué à créer le sol dans lequel ont pris naissance toutes nos oeuvres de mission et d'évangélisation. Elle a sa part considérable de maternité dans l'existence de notre protestantisme français des 19° et 20° siècles, avec toute son expansion missionnaire en France et au dehors (*).

 

(*) «Sans vous», disait en 1904, aux fêtes du Centenaire de la Société à Londres, M. le pasteur J. de Visme, délégué de la Société Biblique de France, «le protestantisme français ne serait pas ce qu'il est!»

 

Quel admirable spectacle offre cette oeuvre biblique en France au début du 19° siècle ! Ce sont les années où l'hostilité entre la France et l'Allemagne, entre la France et l'Angleterre, est à son maximum d'intensité, et c'est dans ces années mêmes, c'est en 1805, en 1812, en 1814, que l'on voit une Société anglaise et un particulier allemand, celui-ci aidé des deniers du roi de Prusse et de l'empereur de Russie, répondre aux invasions napoléoniennes par une contre-invasion, une invasion de la Parole de Dieu ! Jusque-là l'Angleterre et la France ne s'étaient rencontrées que sur les champs de bataille, pour s'entr'égorger, et voici tout à coup réalisée entre elles, pour la Bible et par la Bible, l'entente cordiale ! Si l'on voulait une preuve que l'humanité n'est pas livrée à elle-même, mais que Dieu besogne au milieu d'elle, on l'aurait dans ces hommes qui, au milieu du cliquetis des armes, apparaissent porteurs du rameau d'olivier.

 

16.2                      Société biblique protestante de Paris — Société biblique française et étrangère — Société biblique de France

 

L'entreprise de M. Léo avait un caractère trop individuel et trop restreint. Une Société biblique s'imposait. En présence du bien accompli ailleurs par l'oeuvre biblique, quelques chrétiens éminents de Paris s'entretinrent, au commencement de 1818, de la fondation d'une Société biblique à Paris, mais sans aboutir. Quelques mois après, le Révérend J. Owen, secrétaire de la Société biblique britannique, était de passage à Paris. Grâce à son intervention, le projet fut repris, et cette fois suivi d'exécution. Au mois de novembre, la Société biblique protestante de Paris, — la première de toutes nos Sociétés religieuses, — se constitua avec l'autorisation du gouvernement. L'article premier de son règlement limitait son action aux chrétiens protestants, limitation sans laquelle l'autorisation n'eût pas été obtenue (*). Le marquis de Jaucourt fut nommé président.

 

(*) En 1820, le duc d'Estissac (probablement un chef militaire) écrivit au marquis de Jaucourt, président de la Société, qu'il avait fait saisir à Orléans un certain nombre de Bibles entre les mains des soldats de la garnison, auxquels elles avaient été distribuées clandestinement, et qu'il les avait fait remettre chez M. Lagarde, pasteur de la ville, à la disposition de la Société. Informations prises, il se trouva que ces Bibles étaient trente-six Nouveaux Testaments distribués aux soldats d'un régiment étranger à la ville par une personne étrangère à la Société.

 

Le ministre, le duc Decaze, souscrivit pour mille francs en faveur d'«un objet, disait-il, auquel devraient concourir toutes les communions chrétiennes». Le préfet du Gard souscrivit pour cent francs.

À peine née, la nouvelle institution fut l'objet de violentes critiques. L'abbé Lamennais fit une charge à fond contre le mouvement biblique, qu'il appela «la dernière convulsion d'une secte expirante». «Les crimes, disait-il, se sont multipliés en Angleterre depuis la fondation des Sociétés bibliques». La Société put répondre dans le Moniteur, l'organe officiel du gouvernement. M. de Bonald fit une critique plus malheureuse encore en prétendant que l'oeuvre nouvelle n'était qu'une adroite spéculation de commerce (*). Tant de colère chez les adversaires était un hommage à la Société.

 

(*) En 1819, Joseph de Maystre écrivait ceci : «Bien qu'elle renferme de grands caractères, des hommes pleins de foi et d'illustres protecteurs, la société biblique, entreprise protestante, est la plus anti-chrétienne qui ait jamais été imaginée». Elle produit un mal immense, à savoir la communication de l'Écriture Sainte en langue vulgaire, sans explication, sans distinction de personne».

 

Dès sa fondation, la Société eut une action et un rayonnement extraordinaires.

Au bout d'un an environ, elle comptait déjà en France 113 comités auxiliaires, dont 17 à Paris seulement. La fondation de ces Sociétés fut due en grande partie aux voyages de M. Pinkerton, secrétaire de la Société britannique.

En 1821 un plan d'organisation divisa la France protestante en trente-trois départements bibliques ou sociétés auxiliaires qui devaient correspondre, pour les achats, avec la Société de Paris, et lui verser l'excédent de leurs recettes. À ces sociétés auxiliaires se rattachaient les sociétés branches, situées dans leur circonscription, et les sociétés branches, à leur tour, devaient étendre partout leurs ramifications en associations bibliques dont les membres s'engageraient à verser deux sous par semaine. On recommandait de composer les auxiliaires et les branches d'une douzaine de personnes. La présidence devait appartenir à un laïque.

En 1829, le nombre de ces divers comités auxiliaires s'élevait à 663. À douze personnes par comité (beaucoup en comptaient davantage), cela faisait huit mille personnes qui, du nord au sud de la France, s'occupaient activement de répandre la Bible (*).

 

(*) Le trait suivant, raconté par les Archives du Christianisme en 1822, montrera quel enthousiasme soulevait partout la cause biblique.

«En 1822, les enfants de l'école d'enseignement mutuel, établie par M. le pasteur Rosselloty, à Châtillon-sur-Loire, ont formé entre eux une petite Société biblique d'école et donnent 1 ou 2 liards par semaine, ce qui produit ensemble de 15 à 19 sous. Ils ont pour but de répandre la Sainte Bible dans toutes les familles, en la présentant aux nouveaux époux à chaque bénédiction de mariage dans le temple. L'un des enfants les plus sages a le bonheur d'offrir de sa main le Livre saint aux mariés à la fin de la prière ou de l'exhortation nuptiale».

 

Les membres les plus importants du comité — M. Stapfer, l'amiral Verhuell, le comte Pelet de La Lozère, le pasteur Frédéric Monod, etc., etc. et des pasteurs amis, — payaient largement de leurs personnes, et n'hésitaient pas à entreprendre de longs et fatigants voyages à travers la France pour éveiller l'intérêt en faveur de l'oeuvre et fonder des Sociétés. C'étaient de vrais missionnaires de la cause biblique.

À côté du comité directeur, il y avait un comité auxiliaire de vingt dames de l'aristocratie protestante, dont chacune était chargée d'un des vingt arrondissements de Paris, pour visiter les familles protestantes, y distribuer les Écritures, y exciter le zèle pour la cause biblique, former des associations de douze membres au plus, avec cotisation de cinq ou dix centimes par semaine. En 1826, toutes les familles protestantes connues étaient visitées par ces dames. En 1827, ces associations comptaient six cent trente membres.

«Les assemblées annuelles de la Société mère, dit M. Douen, étaient des fêtes auxquelles les protestants, disséminés et sans lien commun, accouraient souvent de très loin, apprenaient à se connaître, à se compter et à s'aider mutuellement». Pendant les premières années, on vit à ces assemblées de hauts personnages politiques catholiques, députés, pairs de France, ministres d'État, ministres étrangers, savants, par exemple le duc de Broglie, le duc de La Rochefoucauld, le duc Decaze, Maine de Biran. Il n'a été donné à aucune autre Société, que nous sachions, d'avoir de tels auditoires à ses assemblées. Après 1828, on n'y vit plus, en fait de notabilités, que les députés protestants, ce qui était encore quelque chose. Les temps ont bien changé.

La Société devint non seulement un centre de ralliement mais un foyer d'action d'où sortirent les Sociétés des Traités religieux (1822), des Missions (1822), de Prévoyance (1823), la Société pour l'encouragement de l'instruction primaire (1829), et d'autres encore.

La Société jouissait d'une popularité extraordinaire, et son influence s'étendait bien en dehors des cercles protestants. Ses rapports, tirés à 5.000 exemplaires, étaient lus avec ardeur. Cinquante exemplaires tirés sur vélin, bien reliés, étaient présentés ou envoyés par le marquis de Jaucourt aux ducs d'Angoulême, de Richelieu, de La Rochefoucauld, Decaze, de Broglie, au préfet de la Seine, au préfet de police, au directeur des douanes, au directeur des postes, à plusieurs députés, à la Chambre des pairs, à la Chambre des députés. Bien plus, accompagné du comte Pelet de la Lozère, vice-président de la Société, le marquis de Jaucourt allait présenter chaque année le rapport au duc d'Orléans, et continua de le faire lorsque le duc d'Orléans fut devenu le roi Louis-Philippe.

Il faut croire que ces rapports étaient lus et n'étaient pas sans exercer quelque influence et provoquer des sympathies, car peu de temps après la fondation de la Société, le gouvernement suspendit les droits de douane pour tous les livres saints envoyés à la Société de l'étranger. Vraiment, ici, tout est unique.

La période de développement de la Société s'arrête vers 1830. Cependant, il y eut encore dans son histoire bien des faits intéressants. Nous en citerons quelques-uns par anticipation.

En 1840, le préfet de l'Aisne demanda à la Société le don d'un nombre de Nouveaux Testaments proportionné à celui des détenus du département. La Société ne put accorder les volumes demandés que pour les détenus protestants. À la même époque, le ministre de l'instruction publique souscrivit pour 300 francs en vue de l'impression d'une Bible in-4 qu'il se proposait de placer dans les établissements de l'Université pour la célébration du culte protestant. En 1846, le ministre de la guerre fit transporter gratuitement les Bibles et les Nouveaux Testaments envoyés aux troupes d'Algérie, et la duchesse d'Orléans joignit à cet envoi une Bible in-folio richement reliée qu'elle destinait à la chaire du temple protestant d'Alger.

C'est en 1831 que le comité de la Société décida de mettre à la disposition des pasteurs des Nouveaux Testaments pour être offerts aux catéchumènes et des Bibles pour être offertes aux nouveaux époux (*).

 

(*) La première Bible protestante de mariage, dit M. Douen, a été donnée en 1822 par le pasteur Née, de Marsauceux.

 

La Société britannique aida largement la Société de Paris par des dons qui, de 1819 à 1831, s'élevèrent à 228.310 francs, dont 83.000 francs en argent et le reste en volumes. Aussi, à chaque assemblée annuelle, des remerciements étaient votés par la Société de Paris à la Société britannique.

Il y eut de très bonne heure deux tendances opposées au sein du Comité de la Société de Paris. Les divergences apparurent sur divers points.

D'abord sur la question des traductions. Les uns étaient conservateurs, ils voulaient l'unité de version, ils tenaient à Ostervald, qui avait édifié tant de générations; les autres attachaient plus de prix à une version aussi exacte que possible, fallût-il innover. Déjà en 1822, un membre du comité proposa l'adoption d'une révision toute récente d'Ostervald (Lausanne, 1822), et sa proposition fut repoussée.

Puis, sur la question des Apocryphes. Les uns étaient défavorables, les autres favorables à la publication de ces livres.

Enfin, sur la question de la distribution des livres saints aux catholiques. On se demande, puisque le comité du dépôt de la Société britannique, dont nous parlons plus loin, pouvait distribuer des livres saints aux catholiques, pourquoi la Société de Paris n'aurait pas pu le faire. Pourquoi l'autorisation du gouvernement lui était-elle plus nécessaire qu'au comité du dépôt britannique? Sans doute pour être une Société reconnue. Cette restriction fut certainement une faiblesse. Plusieurs membres — ceux qui dirigeaient le dépôt britannique — le sentaient, et, après la révolution de 1830, proposèrent au comité de supprimer cette restriction. Se basant sur le manque de ressources, la majorité se prononça pour son maintien. Il s'ensuivit des tiraillements, des élections de combat, et finalement la démission de quatre membres, M .M. Stapfer, Lutteroth, Juillerat et Frédéric Monod. Faut-il chercher ailleurs la cause de l'arrêt dans le développement de la Société à partir de 1830 ?

En 1833, les membres démissionnaires fondèrent la Société biblique française et étrangère, dont le premier président fut M. P.-A. Stapfer. C'est l'amiral Verhuell qui lui succéda. Cette Société répandit la Bible, sans les Apocryphes, parmi les catholiques romains comme parmi les protestants. C'est elle qu'aida dorénavant la Société biblique britannique. Elle lui alloua pendant les trente-deux années de son existence 169.250 francs.

Les deux tendances dont nous avons parlé allèrent s'accentuant au sein du comité de la Société de Paris. La question des traductions toujours remise et toujours éludée, s'imposa en 1862, soit à cause d'une proposition formelle de M. Eichhoff demandant l'adoption du Nouveau Testament de Genève (1835), soit parce que la presse religieuse intervint avec vivacité et porta le débat devant les églises. Le Lien fit une campagne très vive contre Ostervald. L'Espérance, de son côté, condamnait le Nouveau Testament de Genève «qui a affaibli les principaux passages qui se rapportent à la divinité de notre Seigneur Jésus-Christ», et ajoutait que si cette version était publiée, «tous les fidèles attachés à la saine doctrine devraient retirer leur concours de la Société». Les conférences pastorales de 1863 se prononcèrent contre cette version, «qui soulève des objections très graves au point de vue de la fidélité». Soixante-dix églises se prononcèrent dans le même sens. D'autre part, une centaine d'églises avaient exprimé le voeu de recevoir des Nouveaux Testaments de Genève. On peut penser si la lutte fut vive au sein du comité. La majorité était pour l'adoption de la version de l'Ancien Testament de Perret-Gentil et de celle de Genève pour le Nouveau. La minorité était contre cette dernière version, «de tendance socinienne», et pour Ostervald. Elle estimait la liberté réclamée périlleuse pour les églises et pour l'oeuvre biblique elle-même. La logique, disait-on, nous entraînera à publier des traductions faites par des incrédules tels que M. Strauss et M. Renan. L'article du règlement en vertu duquel la Société répandait les Écritures dans les versions reçues et en usage dans les églises fut soumis à des interprétations contraires. Au commencement de 1863 une commission conclut à l'adoption du Nouveau Testament de Genève, mais après un long débat M. Guizot refusa de mettre la proposition aux voix, comme contraire au règlement, et il semble bien qu'elle l'était en effet. Toutefois, M. Guizot offrit, mais inutilement, de céder le fauteuil de la présidence à l’un des vice-présidents.

La lutte reprit, l'agitation au sein des églises devint plus vive. 213 églises se prononcèrent, et parmi elles 193 étaient en faveur du Nouveau Testament de Genève. La question revint devant le comité à la fin de l'année, par le rapport d'une nouvelle commission, et le comité, à une grande majorité, prit la résolution de donner satisfaction à tous ceux qui demandaient soit la version de Genève (1835), soit le Nouveau Testament d'Arnaud, soit, si les circonstances le permettaient, à ceux qui demanderaient l'Ancien Testament de Perret-Gentil.

À la suite de ce vote, six membres, MM. F. Delessert, Berger, Léon de Bussière, Bartholdi, Martin-Rollin, Pelet de la Lozère, donnèrent leur démission. «Les deux fractions de ce comité, dit M. Lambert, n'avaient en commun ni les mêmes croyances, ni les mêmes principes, ni les mêmes vues. Elles représentaient deux esprits essentiellement différents, tranchons le mot, deux partis religieux. Une rupture était fatale. La question de la version de Genève en a été non la cause, mais l'occasion».

Le schisme qui se produisit en 1863 au sein du comité de la Société biblique de Paris, à la suite de l'adoption du Nouveau Testament de Genève de 1835, aboutit, en 1864, à la fondation de la Société biblique de France. Voici les deux premiers articles du règlement qu'adopta la nouvelle Société:

 

ART. 1. — La Société biblique de France est fondée sur la foi en l'inspiration divine des Écritures saintes et en leur autorité infaillible en matière religieuse.

Cette Société a pour but de répandre les Écritures saintes.

ART. 2. — Les versions françaises répandues par la Société sont, pour le moment, celles d'Ostervald et de Martin, sans Apocryphes. Toutefois, si la majorité des Églises demande d'autres versions fidèles, celles-ci pourront être distribuées par la Société (*).

 

(*) Depuis, le mot infaillible, dans l'article premier, a été remplacé par le mot souveraine, et l'article second a été modifié comme suit:

Outre les versions d'Ostervald et de Martin, d'autres versions pourront être distribuées par la société, si elles sont reconnues fidèles et demandées par les Églises protestantes...

 

Trois ans après le schisme, la Société biblique de Paris, pour éviter à l'avenir une interprétation semblable à celle qui avait amené le schisme, modifia le premier article de son règlement. Il est actuellement ainsi conçu :

 

La Société a pour but de répandre parmi les chrétiens protestants les Saintes Écritures, sans commentaires, dans les versions demandées par les Églises.

 

On le voit, la ligne de conduite est différente. L'une des deux sociétés consacre, en fait de distributions des Écritures, la liberté absolue; l'autre exerce un contrôle, elle ne répand que les versions qu'elle estime fidèles et qui sont réclamées ou sanctionnées par des corps autorisés, autrefois «la majorité des églises», aujourd'hui, le synode.

Il y eut donc en France, un moment (au commencement de 1864), quatre Sociétés bibliques : La Société biblique protestante de Paris, la Société biblique britannique et étrangère, la Société biblique française et étrangère, la Société biblique de France. Mais ces quatre Sociétés furent bientôt réduites à trois. Entre les deux dernières, il n'y avait de différence ni quant à la foi, ni quant à la ligne de conduite. L'union répondait aux voeux de tous comme à la réalité de la situation. Aussi fut-elle bientôt un fait accompli. Le 24 avril 1864, la Société biblique française et étrangère tint sa trente-deuxième et dernière séance (après avoir distribué 750.000 volumes et dépensé 2.400.000 francs), et annonça sa fusion avec la Société biblique de France. «On peut affirmer, dit M. Lambert, que jamais fusion ne fut plus complète, plus heureuse, plus bénie, et que jamais les différences d'origine des membres du comité biblique ne laissèrent la moindre trace».

 

Cette fusion facilita certainement les débuts de la nouvelle Société. Dès qu'elle fut fondée, 119 églises, dont les églises réformée et luthérienne de Paris,se rattachèrent à elle. Ses recettes de la première année s'élevèrent à 46.000 francs.

La Société biblique de France offre gratuitement la Bible à tous les couples qui font bénir leur union par un pasteur, le Nouveau Testament à tous les catéchumènes, un Nouveau Testament petit format à tous les jeunes soldats protestants appelés sous les drapeaux. Elle met à la disposition des pasteurs des Nouveaux Testaments pour distribution gratuite à différentes catégories de personnes, indigents, vieillards, malades dans les hôpitaux.

La Société publie Ostervald et Ostervald revisé. Nous avons parlé précédemment avec détail de ses travaux de traduction.

Depuis 1864 jusqu'en 1909 inclusivement, la Société biblique de France a répandu 1.191.675 volumes (264.960 Bibles, 540.774 Nouveaux Testaments, 385.941 portions).

Ses recettes se sont élevées pendant le même temps à 2.030.727 francs et ses dépensess à 2.059.680 francs.

Les distributions de la Société biblique de Paris se sont élevées, depuis sa fondation à 1909 inclusivement, à 1.058.729 volumes. Les Bibles figurent sur ce chiffre pour trois huitièmes, les Nouveaux Testaments pour cinq huitièmes environ.

Les dépenses se sont élevées pendant le même laps de temps à 3.471.809 francs. Les recettes, à la même somme, plus une soixantaine de mille francs.

Les versions publiées par la Société biblique de Paris ont été, pour la Bible: Ostervald (épuisé); Segond; pour l'Ancien Testament: Perret Gentil (épuisé), et Segond, avec les livres rangés dans l'ordre du canon hébreu; pour le Nouveau Testament : Ostervald (épuisé); Arnaud (presque épuisé), Oltramare, Oltramare révisé, Stapfer. En 1909, les Livres apocryphes. En 1910, l'Évangile de Marc, dans le texte duquel ont été insérés les discours de Jésus tels que les donnent Matthieu et Luc, avec une préface tout à fait propre à montrer au lecteur moderne, étranger aux choses de Dieu, combien l'Évangile est moderne, humain.

La Société publie une Bible Segond-Oltramare, une Bible Segond-Segond, une Bible Segond-Stapfer.

Elle publie aussi une petit Guide pour la lecture de la Bible qui a eu un vif succès. Il figure en tête de toutes les Bibles de mariage. Il a été aussi publié à part.

Les présidents de la Société biblique de Paris ont été : Le marquis de Jaucourt (1818-1852), M. Guizot (1855-1874), M. le pasteur Montandon (1876-1877), M. le baron F. de Schickler (1878-1909).

Les présidents de la Société biblique de France ont été : M. François Delessert (1864-1867), le général de Chabaud-Latour (1867-1885), M. le pasteur Dhombres, faisant fonction de président de 1885 à 1888, puis président en titre (1888-1895), M. le professeur A. Matter (1895-1905), depuis 1905 M. le pasteur Camille Soulier.

 

 

 

16.3                      Agence française de la Société biblique britannique et étrangère

16.3.1    En France

 

La Société britannique ne se borna pas à aider la Société de Paris. Celle-ci, comme nous l'avons dit, limitait son action aux protestants. La Société britannique voulut rester fidèle, en France comme ailleurs, à la catholicité de son programme et étendre son activité à tous. Elle fonda en 1820 un dépôt à Paris, sous la direction de M. Kieffer (*1), laïque luthérien, professeur au Collège de France et interprète pour les langues orientales au Ministère des affaires étrangères. M. Kieffer était assisté d'un comité formé par quelques membres de la Société de Paris. Telle fut l'origine de l'agence française de la Société biblique britannique et étrangère (*2).

 

(*1) M. Kieffer était un savant. Tout en travaillant à la diffusion de la Bible en France, il rendit de grands services en révisant la Bible turque et en surveillant l'impression, à Paris, des livres saints en basque, en breton, en italien, en arménien, en syriaque et en carschoun.

(*2) Il semble qu'il y ait eu quelque hésitation quant au meilleur nom à donner en français à la Société. Sur une Bible de 1807, elle porte le nom de Société pour l'impression de la Bible en langue anglaise et en langues étrangères, et sur une Bible de 1819 elle porte le nom d'Association anglaise et étrangère de la Bible.

 

En 1826, sous la pression de l'opinion publique et à la suite de polémiques retentissantes, la Société britannique cessa de distribuer les Apocryphes et de subventionner les Sociétés qui les distribuaient, parmi elles la Société de Paris.

À M. Kieffer succéda, en 1834, M. Victor de Pressensé (*); à M. Victor de Pressensé, en 1871, M. Gustave Monod, administrateur admirable, vrai père pour les colporteurs; à M. Gustave Monod, en 1901, l'auteur de ces lignes.

 

(*) Directeur de l'agence française de la Société de 1833 à 1871, M. Victor de Pressensé (père d'Edmond de Pressensé, grand-père de M. F. de Pressensé), a été l'une des personnalités les plus marquantes du protestantisme français au siècle dernier. Fils d'un père catholique et d'une mère protestante, il fut élevé dans la religion catholique, comme les fils devaient l'être d'après une convention mutuelle. Toute la famille émigra en Hollande lors de la Révolution. Le fils devint élève des Jésuites, et fut rebaptisé par eux en grande pompe. La famille s'étant transportée à Lausanne, le jeune Victor se trouva sous une influence protestante, et surtout sous celle d'une soeur plus âgée que lui, qui, toujours maladive, toujours étendue dans un fauteuil, ne trouvait de consolation que dans la Bible de famille, constamment ouverte devant elle. Chaque jour elle faisait venir son frère auprès d'elle pour lui parler, avec une onction et un ravissement qui auraient ému le coeur le plus dur, de ses espérances et de ses joies spirituelles. Sentant sa fin approcher, elle parla à son frère avec plus d'énergie que jamais. Elle lui lut plusieurs passages des plus frappants de l'Écriture, et le supplia de donner son coeur au Seigneur. On l'entendit fréquemment implorer le Seigneur pour que son frère devint un serviteur de sa Parole. Cependant, celui-ci devait rester dans l'indifférence religieuse jusqu'en 1830. Le beau mouvement religieux qui se produisit alors à Paris et fut un véritable réveil des âmes, l'entraîna et le gagna pour toujours. Ce fut la consécration exclusive de sa vie au service de Dieu et de Jésus-Christ. Dans son grand zèle, il collabora à toutes les fondations qui surgirent alors au sein des Églises.

 

 

La Société se proposait de répandre la Bible parmi les catholiques. À plusieurs reprises, le croirait-on, ce fut le gouvernement lui-même qui lui en fournit l'occasion.

En 1831, le ministre de l'instruction publique lui commanda 20.000 Nouveaux Testaments pour être employés dans les écoles comme livres de classe, et les paya 10.000 francs. L'année suivante, les membres du conseil royal demandaient, aux mêmes conditions, 20.000 Nouveaux Testaments, et un membre de ce conseil, inspecteur des écoles primaires, en demandait 20.000 autres pour être distribués dans les écoles de seize départements.

Dans le rapport de l'année 1834, nous relevons cette phrase : les sommes reçues par M. de Pressensé s'élèvent à 41.350 francs (*1), dont 15.000 reçus du ministre de l'instruction publique. Cette dernière somme était évidemment destinée à payer les volumes envoyés cette année-là aux écoles : 239 Bibles et 23.683 Nouveaux Testaments. L'année suivante la Société disposa en faveur des écoles de 14.560 exemplaires (*2).

 

(*1) Il semble donc qu'alors on donnait largement en France pour la Société. Une autre année. M. de Pressensé reçut pour la Société un don de 25.000 francs.

(*2) Qui dira tout le bien dont ces exemplaires distribués dans les écoles furent le moyen? Nés catholiques, le père et la mère de M. Sainton, l'évangéliste bien connu, ont été convertis par la lecture d'un Nouveau Testament, qui, à l'école primaire, avait servi de livre de classe à M. Sainton.

 

La Société ne cessa d'aider les oeuvres bibliques locales. Dans le rapport de 1834, nous relevons les affectations suivantes :

Pour un nouveau dépôt à Nancy, 50 Bibles, 500 Nouveaux Testaments.

Société évangélique de Genève, 170 Bibles, 1.942 Nouveaux Testaments.

Nouvelle Société biblique, à Lille, 102 Bibles, 350 Nouveaux Testaments.

MM. Courtois, à Toulouse, 154 Bibles, 4.200 Nouveaux Testaments.

Pasteur Saulter, Marseille, 175 Bibles.

Pasteur Frédéric Monod, 250 Bibles.

 

Comme distributions, signalons 71.612 Nouveaux Testaments aux soldats français pendant la guerre de Crimée; 6.000, aux troupes en partance pour le Mexique; un million de volumes aux soldats français et allemands pendant la guerre de 1870; 200.000 Nouveaux Testaments aux familles françaises et allemandes qui avaient perdu l'un des leurs pendant cette même guerre; 400.000 Évangiles distribués à l'Exposition universelle de Paris en 1900; 4.500 volumes aux victimes des inondations de 1875; 10.500, aux victimes des inondations de 1907; plus de 35.000 aux victimes des inondations de 1910; 400 Évangiles aux forçats de la Guyane en 1909, etc.

À la suite d'une souscription spéciale, 602 Nouveaux Testaments furent envoyés, pour le 1er janvier 1906, aux gardiens des phares de France, et 24 aux gardiens des phares de Belgique.

Toutefois, le principal moyen d'action de la Société, ce fut le colportage biblique. À peine l'agence française est-elle fondée, qu'on voit à l'oeuvre un peu partout des colporteurs bibliques par lesquels elle répand la parole de Dieu parmi les catholiques. Dans plusieurs départements du nord, il y en avait qui travaillaient sous la direction des pasteurs protestants, par exemple de M. Guillaume Monod, à Saint-Quentin. Dans le midi, les frères Louis, Frank et Armand Courtois de Toulouse, dirigeaient une oeuvre étendue de colportage, et répandaient les livres saints que leur fournit la Société pendant des années (*) dans tout le midi de la France, dans les Pyrénées, et jusqu'en Espagne, dans les campagnes, dans les villes, parmi les pauvres, parmi les prisonniers, parmi les soldats, parmi les forçats. À Paris même, des colporteurs travaillaient avec succès. Les gens les appelaient parfois de leurs boutiques et leur achetaient avec joie. Plus tard, il y eut des concierges qui acceptaient des livres saints en dépôt et les vendaient. Les colporteurs qui n'étaient pas sous une direction particulière gagnaient leur vie par le bénéfice réalisé sur la vente des volumes que la Société leur laissait avec une forte remise.

 

(*) De 1832 jusque, sans doute, à 1848, année où le rapport de la Société mentionne les frères Courtois pour la dernière fois. En 1832, M. Frank Courtois écrivait: «Le grand nombre d'exemplaires du Nouveau Testament répandus parmi les couches inférieures de la Société ont positivement agi sur l'opinion publique».

 

Aussitôt fondée, en 1830, la Société évangélique de Genève employa treize colporteurs, et depuis lors ne cessa de développer le colportage biblique. Elle s'est toujours pourvue de livres saints auprès de la Société britannique.

C'est sous M. Victor de Pressensé et par son initiative que commença, en 1837, le colportage organisé et surveillé par la Société. Sous sa direction, le nombre des colporteurs varia de 80 à 110. Il faudrait un volume pour parler des résultats de l'oeuvre du colportage. Que de conversions de bon aloi dues à la lecture des livres saints vendus par les colporteurs! Un seul trait suffira à donner une idée du nombre d'âmes ainsi amenées à Jésus-Christ : Plus de la moitié des 1.800 ou 1.900 colporteurs employés pendant ces trente dernières années, écrivait M. de Pressensé en 1863, étaient d'anciens catholiques, et c'est par la lecture d'une Bible ou d'un Nouveau Testament acheté à un colporteur qu'ils ont été convertis à Jésus-Christ. Depuis lors, le ministère des colporteurs n'a pas cessé de se poursuivre avec labeur, mais avec bénédiction (*).

 

(*) On lira avec intérêt l'appréciation de Vinet sur les premiers succès du colportage en France. Elle date de près de quatre-vingts ans. Vinet parle des encouragements obtenus par les premiers colporteurs bibliques employés par la Société évangélique de Genève :

Voilà ce qui se passe, sans bruit, au milieu des événements qui en font tant, des craintes et des espérances vaines qui en font davantage encore. Je ne sache pas que nos journaux, à l'affût des moindres nouvelles, aient fait la plus légère mention de ce mouvement religieux, qui, s'il se soutient, prépare à la France la plus bienfaisante et la plus radicale des révolutions. Il révélerait aux hommes d'État, s'ils y voulaient prendre garde, dans l'esprit national, un élément caché, inaperçu, dont on peut tirer le plus grand parti; il leur ferait voir que la religion, traitée par eux avec trop de légèreté, vit, du moins sous forme de besoin, dans les coeurs de la multitude, et qu'il y a encore dans cette nation, qu'on a tant travaillé à rendre frivole et légère, l'étoffe d'un peuple sérieux, par conséquent d'un peuple paisible et d'un peuple libre (L'Éducation, la Famille et la Société, p. 153).

Voir plus loin : Aperçu sur le colportage biblique en France.

 

Il y a eu plus que l'action sur les individus. Bien souvent, le colportage biblique a été l'instrument principal d'un réveil religieux et de la fondation d'une église. En 1844, M. Victor de Pressensé écrivait, à propos d'un mouvement religieux en Saintonge : «Plus de soixante communes réclament des pasteurs évangéliques. Ce mouvement, qui est vraiment extraordinaire, est le résultat des travaux d'un colporteur». Des indications de ce genre reviennent souvent sous sa plume. Les églises de Thiat, de Rouillac, de Limoges, de Villefavard, d'Auxerre, de la Chapelle-aux-Neaux (près Tours), de Fleurance, de Madranges, de Malataverne, de Notre-Dame-de-Commiers (Isère), de Monteynard (Isère) (*), sont dans une mesure plus ou moins grande, et pour quelques-unes très grande les fruits du colportage biblique ou de la distribution des livres saints. Ceci dit sans songer à diminuer en rien la part importante que d'autres oeuvres et d'autres hommes ont eue à ces conquêtes.

 

(*) Voir plus loin le récit : Le Père Jacob.

 

En 1909, la Société avait répandu en France, depuis 1804, 13.143.031 volumes, dont 5.844.643 par le colportage biblique.

 

 

 

16.3.2    Dans les colonies

 

Comme la Société britannique a été la première Société qui ait évangélisé la France, elle a aussi été la première Société qui ait travaillé à l'évangélisation des populations européenne, arabe, kabyle, de l'Algérie, de la Tunisie et de la Tripolitaine. Lorsque, en 1882, la Société établit une agence à Alger, et commença à employer des colporteurs dans le nord de l'Afrique, il n'y avait en Algérie et en Tunisie que deux Sociétés missionnaires anglaises à l'oeuvre parmi les juifs. Quand M. Pearce commença son oeuvre parmi les Kabyles, la Société avait déjà fait traduire dans le dialecte berbère une partie de l'Évangile selon saint Luc.

De 1882 à la fin de 1908, l'agence de la Société a répandu 275.000 livres saints en Algérie, en Tunisie et dans la Tripolitaine.

De même, la Société biblique britannique et étrangère aura été la première et est actuellement la seule Société à évangéliser les païens de l'Annam (*1). Lorsque M. Ch. Bonnet s'établit à Tourane en 1902, il arrivait dans ce pays comme le premier représentant de l'Évangile apostolique et non romain. En 1898, la Société britannique avait déjà fait un essai en Cochinchine. Les missionnaires catholiques sont dans ce pays depuis 1620. Pendant les six ans et demi (1902 à 1909) que M. Bonnet vient de passer en Indo-Chine, il a fait avec deux aides indigènes des tournées de colportage, non seulement en Annam, mais jusqu'à Hanoï au nord et jusqu'au Cambodge au sud, et a vendu 97.741 volumes. Il a pu lire et expliquer l'Évangile partout, dans les maisons, sur les marchés, chez les maires, chez les préfets et jusque dans les pagodes bouddhistes (*2).

 

(*1) Précédemment, les missionnaires de l'Église presbytérienne des États-finis ont travaillé sur la rive gauche du Mékong, puis dans la partie française du Siam. Les indigènes convertis ont émigré depuis dans la partie siamoise.

Une station missionnaire a été fondée en 1902 à Song-Khône (Laos) par MM. Willy et Contesse. Les missionnaires de Song-Khône et l'agent de la Société britannique sont donc actuellement les seuls représentants de l'Évangile établis parmi les païens de l'Indochine française.

(*2) Voir plus loin . Aperçu sur le colportage biblique en Indo-Chine.

 

De même, la Société biblique britannique et étrangère sera la première à évangéliser le Soudan français. Un jeune proposant méthodiste, M. Mesnard, a été nommé, en 1908, comme sous-agent pour répandre les Écritures dans la vallée du Niger, et éventuellement jusqu'à Tombouctou.

 

 

16.3.3    Pour nos missions françaises

 

Il faut aussi parler de ce que la Société fait pour les missions françaises. Elle les fournit gratuitement (sauf à rentrer par la vente des volumes dans une partie de ses débours) de ces livres saints sans lesquels on ne peut former ni des chrétiens ni des évangélistes indigènes, sans lesquels il n'est pas de mission prospère. Aussi, il faut voir avec quel enthousiasme, avec quelle reconnaissance, les missionnaires, sans exception, parlent de la Société! (*). Le service rendu, incommensurable au point de vue spirituel, n'est pas à dédaigner à un point de vue inférieur. Quel surcroît de dépenses se trouve ainsi épargné à la direction de la Mission! Quelle charge, s'il avait fallu débourser, par exemple, 100.000 francs pour la publication de la Bible en sessouto (c'est ce qu'elle a coûté à la Société), et à l'avenant pour les Écritures en d'autres langues!

 

(*) Voir le Fragment : La Bible au Lessouto.

 

Aux missionnaires français, la Société fournit la Bible en sessouto (elle a envoyé au Lessouto, de 1881 à 1908, 165.944 exemplaires des Écritures, soit 36.244 Bibles, 125.700 Nouveaux Testaments, 4.000 portions), en malgache, en tahitien, en maréen; le Nouveau Testament en kabyle; Matthieu et Marc en pahouin, le Pentateuque, les Psaumes et le Nouveau Testament en galwa, la Genèse et Matthieu en fang (Congo); Matthieu en wolof, les quatre Évangiles en mandingue (Sénégal); Marc, Jean, en annamite; Luc en cambodgien; Jean en laotien (le premier livre imprimé au Laos. Luc est en préparation); Matthieu en ongom (Congo); Marc et Jean en Houaïlou (Nouvelle Calédonie); Marc en Ponérihouen (id.).

 

16.3.4    Société nationale pour une traduction nouvelle des livres saints en langue française

 

Cette Société fut fondée en 1866. Son but était de donner, en se plaçant sur le terrain philologique et littéraire, une traduction qui pût être acceptée par toutes les communions. Sa création fut le fruit des efforts de M. le pasteur Emmanuel Petavel, efforts dans lesquels il se trouva efficacement secondé par M. l'abbé Étienne Blanc, du clergé de la Madeleine, et par M. Lévy Bing, savant hébraïsant. Pendant plusieurs mois, ces messieurs accompagnèrent M. Petavel dans un grand nombre des visites qu'il fit aux personnes dont il sollicitait l'adhésion. Une feuille de propagande (*) indiquait dans les termes suivants le but de la Société:

 

(*) Cette feuille donnait le nom des soixante-huit membres de la Société, parmi lesquels le prince Louis-Lucien Bonaparte, MM. Saint-René Taillandier, Saint-Marc Girardin, de Vogue, professeur au séminaire israélite, Montalembert, le prince Albert de Broglie, Amédée Thierry, les pasteurs Edmond de Pressensé, Théodore Monod, Rognon, Louis Vernes, A. Matter, le grand rabbin Astruc, quatorze prêtres dont le père Gratry, MM. Alfred André, Chabaud Latour, Rosseuw Saint-Hilaire, Munk, membre de l'Institut, Oppert, membre de la Société asiatique, ces deux derniers orientalistes célèbres, et M. Egger, de l'Institut, le prince des hellénistes français.

 

Un membre de l'Institut, professeur au Collège de France, faisait naguère la remarque suivante : «Une lacune sérieuse existe dans la littérature française; on y chercherait en vain une traduction satisfaisante de la Bible». Les versions en usage pèchent par leur inexactitude, ou par l'incorrection et la vulgarité du style. Pour l'honneur de la France et de sa langue, dont la mission est universelle, l'indifférence relative à cette lacune ne doit pas se prolonger. À quelque point de vue qu'on se place, on reconnaîtra que les textes bibliques ont droit à une traduction nouvelle, aujourd'hui surtout que les questions morales et religieuses occupent tous les esprits. Depuis quelques années, il est vrai, on s'est mis à l'oeuvre de plusieurs côtés à la fois. Mais, sans contester les mérites respectifs des essais mis au jour, ne faut-il pas regretter la dissémination et l'insuffisance de tant d'efforts dont la combinaison et l'union pourraient donner le succès? Nous demandons une entente des hommes de bonne volonté, se rencontrant sur le terrain commun de la philologie et des études littéraires. Que les savants hébraïsants ou hellénistes de l'Institut de France, de la Sorbonne, de la Société asiatique, se réunissent pour la formation d'une Société ou d'une académie nouvelle; qu'ils s'adjoignent les érudits et les littérateurs les plus compétents. Sous l'égide d'un gouvernement favorable aux recherches de la science, ils érigeront ensemble un monument national, digne de la belle langue que nous parlons, digne de la science philologique qui a réalisé de si importants progrès, digne surtout des immortelles vérités dont l'Écriture nous a transmis l'inépuisable trésor».

Un comité fut constitué, avec M. Amédée Thierry pour président, MM. l'abbé Martin de Noirlieu, curé de Saint-Louis d'Antin à Paris, le pasteur Vallette, Astruc, grand rabbin, et Paulin Paris, membre de l'Institut, pour assesseurs, et M. Petavel, secrétaire. L'archevêque de Paris se montra sympathique à l'entreprise qui, d'après les Archives du christianisme, obtint son approbation.

La séance d'inauguration eut lieu, le 21 mars 1866, à l'amphithéâtre de la Sorbonne, prêté par le ministre de l'instruction publique, M. Duruy, sous la présidence de M. Amédée Thierry, sénateur et membre de l'Institut. Près de 2.000 personnes étaient présentes. On entendit, outre le président, qui appela la Bible «le livre universel, le livre de la civilisation même», M. Petavel, secrétaire, le pasteur Vallette, l'abbé Martin de Noirlieu, l'abbé Bertrand, chanoine de la cathédrale de Versailles, M. Aristide Astruc, gradué grand rabbin, l'abbé Théodore Loyson, curé de Sainte-Clotilde, frère de M. Hyacinthe Loyson, un autre israélite: M. Lévy-Bing, membre de la Société asiatique, et M. Eichhoff, membre du consistoire luthérien (donc, trois protestants, dont deux réformés et un luthérien, quatre catholiques, deux israélites). Voici un extrait du discours de l'abbé Bertrand.

 

J'ai été pendant vingt ans à la tête d'une commune rurale assez importante. Or cette paroisse, composée presque uniquement de cultivateurs, était, sans contredit, l'une des plus religieuses des environs de Paris, malgré les relations journalières des paysans avec la capitale. Je me félicitais un jour de cet état de choses en présence d'un membre éminent du consistoire central de Paris. — Ne serait-ce pas, me dit-il, que votre paroisse était autrefois protestante? — En aucune façon, lui répondis-je : ses habitants étaient au contraire du parti de la Ligue.

Je ne viens pas ici, Messieurs, rechercher quelles ont été les causes de cette heureuse exception d'une paroisse chrétienne au milieu de communes irréligieuses. Je me contenterai de vous apprendre qu'il y avait une Bible à peu près dans chaque famille et qu'elle était lue tout haut pendant les veillées de l'hiver. Je me suis demandé si ce n'était pas là le secret de la conservation de la foi dans cette paroisse? Nous lisons en effet dans Isaïe 55, 11 : «Ainsi en sera-t-il de la parole qui sera sortie de ma bouche; elle ne reviendra pas à moi sans effet». La Parole de Dieu est donc féconde par elle-même...

 

L'abbé Loyson prononça un discours remarquable. Il parla de «l'avantage que pourrait créer, au point de vue de la controverse religieuse, cette version commune» :

 

Sans doute, elle ne franchirait le seuil de chaque communion religieuse qu'avec l'assentiment, l'approbation de l'autorité qui la gouverne... Mais enfin, le texte serait là, dans sa pureté originelle, dégagé des paraphases et des tournures plus accentuées ou plus adoucies que de part et d'autre on y a souvent introduites (*).

 

(*) C'est nous qui soulignons ici et plus loin.

Il est intéressant de voir un ecclésiastique catholique, un docteur en théologie, reconnaitre le caractère tendancieux de certaines traductions catholiques.

 

Le passage suivant mérite aussi d'être reproduit.

 

C'est ma croyance intime qu'un jour tous, sur cette terre, dans l'unité d'une seule et même Église, nous nous donnerons la main, formant une guirlande glorieuse autour de Celui qui règne dans l'éternité. Mais en attendant, sur ce champ de bataille où nous sommes divisés, le seul accord possible, avec celui de la charité, c'est le choix, consenti de tous, du terrain et des armes les plus propres à faire sortir de la lutte le triomphe final de l'unité. Le temps n'est plus où de part et d'autre on tentait d'atteindre les âmes en frappant sur les corps. À ces combats, d'autres ont succédé : les combats de l'esprit, les controverses pacifiques, le choc lumineux de convictions opposées. C'est avec ces armes que les hommes d'aujourd'hui doivent se mesurer, se vaincre, ou plutôt, par la vérité communiquée et reçue, se couronner mutuellement (*).

 

(*) Malheureusement, l'abbé Loyson n'autorisa pas la publication de son discours dans la brochure qui rendait compte de la séance. Son confesseur ne le lui permit pas, et la cause de cette interdiction avait, parait-il, pour cause le désaveu implicite formulé par l'orateur de la répression violente de l'hérésie et des procédés de l'Inquisition. M. Petavel s'inclina, bien que le discours étant déjà imprimé et la brochure paginée, il eût eu le droit légal de passer outre.

 

Un témoin oculaire, le pasteur Ad. Duchemin, écrivait dans les Archives du Christianisme du 30 mars : «Rien de plus étrange que l'aspect de cette réunion. Sur l'estrade, des prêtres, des pasteurs, des rabbins, et la plus fraternelle entente établie entre tous : les prêtres applaudissant à la parole du pasteur, et tous ensemble exaltant le rabbin qui venait d'exalter les Écritures divines. Dans l'assemblée, même mélange et même enthousiasme. De tous les côtés, la cordialité s'est montrée sans que l'individualité fût sacrifiée, sans que les divergences de croyances fussent voilées. Les prêtres ont parlé en prêtres, les pasteurs en pasteurs, les rabbins en rabbins juifs. Tous ont revendiqué leur pleine indépendance dogmatique, et déclaré qu'ils restaient ce qu'ils sont, et demeuraient fidèles à leur foi. Il n'y a point eu confusion; il y a eu fusion d'efforts pour arriver à un but nettement défini : produire une traduction des livres saints, fidèle, exacte, française».

Quarante et un journaux, parmi lesquels les Débats, le Temps, le Siècle, le Times, rendirent compte de la séance ou de ce qui suivit. Ce qui suivit, malheureusement, ce fut la retraite des prêtres catholiques. Au lendemain de la réunion parut dans la Semaine religieuse de Paris une note anonyme, glissée par une main inconnue, d'après laquelle le pape désavouait l'entreprise. C'était faux, mais, malgré la désapprobation de Mgr Darboy, qui avait accueilli et accueillit encore M. Petavel avec la plus grande bienveillance, cette note ne fut pas démentie, et les ecclésiastiques catholiques qui avaient donné leur adhésion se virent contraints de se retirer. «Avez-vous vu, dit un journal, les moineaux du Palais-Royal s'envoler au coup de canon de midi? Ainsi se sont éclipsés nos prétendus libéraux catholiques». La Société cessait ainsi d'être nationale. Elle eut, un an après, le 27 mars 1867, une seconde séance, que présida M. Amédée Thierry, et qui réunit une élite de savants hébraïsants et hellénistes de Paris. Mais cette seconde séance fut la dernière. Bientôt la Société nationale pour la traduction des livres saints en langue française ne fut plus qu'un souvenir. Tout ce qui en resta, comme traduction, ce fut un essai de traduction des trois premiers chapitres de la première épître de Pierre présenté par M. Petavel, essai que publièrent les Archives.

Ce fut donc un échec. Mais quelle grandeur dans cet accord, même éphémère, de trois confessions religieuses réunies sur le terrain biblique! Ce fut une manifestation passagère de l'unité éternelle des croyants. Ce fut dans la nuit comme un éclair prophétique. Plût à Dieu qu'il y eût beaucoup d'échecs de ce genre ! L'initiative du pasteur Petavel mérite d'être saluée comme l'un des plus nobles efforts qu'enregistre l'histoire religieuse de notre pays.

 

 

17                  Chapitre 14 — Versions catholiques

Parlons d'abord des révisions catholiques de la Bible de Lefèvre d'Étaples. Les théologiens catholiques, comme nous l'avons dit (*), ne pouvant empêcher qu'on lût cette Bible, préférèrent la publier révisée. Cette révision fut l'oeuvre de François de Leuse et de Nicolas de Larben. Ils ne la modifièrent que légèrement, l'expurgeant surtout de ses notes, d'une saveur trop protestante. Cette révision parut en 1550 et circula sans empêchement parmi les catholiques français, grâce, en grande partie, au prestige de l'université de Louvain, et malgré le mécontentement de la Sorbonne. Celle-ci n'osait s'attaquer à une Université qui était le principal rempart du Saint-Siège aux Pays-Bas. Cette Bible, dite de Louvain, jouit d'une demi-autorisation et dura plus d'un siècle. Elle eut, sous diverses formes, environ 200 éditions, imprimées notamment à Anvers, à Paris, à Rouen, à Lyon. Elle fut, à diverses reprises, plus ou moins révisée, soit tout entière, en 1572 par de Bay, en 1608 (édition illustrée) par Besse (Bible illustrée. Dédiée à Henri IV), en 1613 par Deville, en 1621 par Frizon (Bible dédiée à Louis XIII), — soit le Nouveau Testament seulement, en 1647, par Véron.

 

(*) Voir derniers paragraphes du point 12 (chapitre 9) du texte global = point 12 de la Partie 1 «Jusqu’au 16° siècle».

 

Ce dernier Nouveau Testament vaut la peine qu'on s'y arrête. Ces différentes Bibles firent souvent le tourment des polémistes catholiques. Ils ne pouvaient les récuser, et dans maints passages elles donnaient gain de cause à leurs adversaires. François Véron, prédicateur et lecteur du Roi (Louis XIV) pour les controverses, sentit vivement ce désavantage. Curé à Charenton, il avait de vives discussions à soutenir avec les ministres protestants, qui le battaient parfois par leurs citations bibliques. Impatienté, le P. Véron se décida à faire paraître, en 1646, une nouvelle traduction du Nouveau Testament, toujours sous le pavillon de Louvain. Il déclare qu'il a dû corriger plusieurs erreurs préjudiciables à la religion catholique. Il reprend ses prédécesseurs de ce qu'ils n'ont pas assez repurgé les traductions protestantes de leurs ordures. Veut-on savoir comment il «repurgeait» les traductions hérétiques de leurs «ordures»? Dans sa traduction, on lit à Actes 13, 2, au lieu de pendant qu'ils servaient le Seigneur dans leur ministère : EUX DONC DISANT LA MESSE (traduction qu'on trouve déjà dans la Bible de Corbin de 1643, dont nous aurons à reparler). Trois pages (in-4) de la préface sont consacrées à justifier cette traduction, que le traducteur déclare indiscutable, en rabrouant d'importance les contradicteurs. Dans un Nouveau Testament publié à Bordeaux en 1686, les mots le sacrifice de la messe se trouvent même dans le titre du chapitre (*). On lit dans cette dernière édition, à 1 Corinthiens 3, 15: «ainsi toutefois comme par le feu du purgatoire», et à 1 Timothée 4, 1 : «quelques-uns se sépareront de la foi romaine».

 

(*) Nous avons vu des exemplaires de ces deux Nouveaux Testaments à la bibliothèque de Genève. L'exemplaire du Nouveau Testament de 1686 offre une particularité qui en fait une curiosité bibliographique. Le commencement de Actes 13 s'y lit à la page 364. Or, les pages 363 (recto) et 364 (verso) se trouvent deux fois à la suite. Sur la deuxième page 364 se trouve dans le titre : Le sacrifice de la Messe, et au verset 2 : Pendant qu'ils offraient le sacrifice de la Messe. La première page 364 (carton très habilement collé), porte la traduction normale : pendant qu'ils servaient le Seigneur. On pense qu'elle a été insérée dans cet exemplaire, et peut-être dans d'autres, par un ami de la vérité, qui sait? par un ouvrier huguenot de l'imprimeur du volume, qui aura voulu confondre et flétrir la traduction mensongère en conservant à côté la traduction exacte.

 

On mentionne d'autres éditions semblables du Nouveau Testament, deux à Bordeaux, avant celle de 1686 : en 1661 et 1663, et plusieurs de Girodon (1661, 1662, 1672, 1688, 1692) (*).

 

(*) Girodon, dit M. Douen, a réussi à découvrir, c'est-à-dire à mettre dans le Nouveau Testament, non seulement la pénitence et la messe, mais le culte de latrie, les pèlerinages, les processions, le purgatoire, les péchés véniels, le sacrement du mariage, etc..... Livre destiné aux protestants nouveaux convertis, comme si la scandaleuse falsification du texte sacré eût été de nature à affermir des conversions obtenues par la violence (Article Versions modernes de la Bible, dans l'Encyclopédie.

 

À cause des modifications de la langue, il vint un moment où la version de Louvain tomba en désuétude. Aucune autre version approuvée ou tolérée par l'Église ne la remplaça.

 

Voici l'énumération des traductions catholiques de la Bible, données comme originales (*), depuis la Réformation jusqu'à aujourd'hui. Cette énumération, dans sa sécheresse apparente, nous paraît singulièrement éloquente. Elle montre, en effet, combien la Bible s'est imposée même à ceux qui n'encouragent pas, pour dire le moins, la lecture de la Bible par les fidèles. Et puis, en présence de cette longue liste, en présence de ces Bibles commentées parfois en vingt-trois, en vingt-huit volumes, en présence de ces éditions multiples, en présence de ces Écritures répandues si abondamment par un de Barneville, et sûrement par d'autres, comment ne pas reconnaître dans cette Église, malgré tout ce qui nous sépare d'elle, un élément de piété véritable attesté par cet amour, par cette pratique des Écritures? Pour parler le langage des mathématiques, si on compare les deux Églises à deux cercles, ces cercles ne sont pas concentriques, puisque le siège de l'autorité n'est pas le même, mais ils ont un segment commun, et ce segment, c'est la Bible.

 

(*) Nous ne garantissons pas qu'elle soit complète. Nous l'avons établie d'après la Bible en France, de E. Petavel, l'Extrait du catalogue de la bibliothèque de la Société biblique protestante de Paris, le Historical Catalogue of printed Bibles, British and Foreign Bible Society, et l'article de O. Douen sur les Versions modernes, dans l'Encyclopédie.

 

En 1566, la BIBLE, par René Benoist, curé de Saint-Eustache, confesseur de Marie Stuart et de Henri IV. Elle était dédiée à Charles IX. Elle reproduisait en grande partie la version protestante. L'auteur avait-il voulu, comme on le prétendit, se donner l'air de faire une oeuvre originale et s'était-il approprié la version de Genève sans la démarquer suffisamment? De plus la préface recommandait la dissémination de la Bible en langue vulgaire pour combattre l'hérésie. C'était assez pour la rendre suspecte. Elle provoqua un tollé général. La Sorbonne condamna l'oeuvre en 1567. La chose vint devant Rome et devant le Roi. L'auteur fut déposé. Il finit par se rétracter, et au bout de vingt ans fut réhabilité. Chose curieuse, pendant la controverse même dont la Bible de René Benoist fut l'objet, son Nouveau Testament sans notes fut souvent réimprimé, malgré la censure. En 1568, la Bible de René Benoist est éditée trois fois à Paris, par trois libraires différents.

En 1643, la BIBLE traduite par Jacques Corbin. Nouvelle traduction très élégante, dit le titre, très littérale et très conforme à la Vulgate du pape Sixte Quint, revue et corrigée par le très exprès commandement du roi. Malgré le patronage de Louis XIII, qui avait chargé Corbin de ce travail et auquel il était dédié, cette Bible fut condamnée par la Sorbonne. On ne peut le regretter quand on sait que Corbin a traduit, Actes 13, 2 : Or eux célébrans au Seigneur le sainct sacrifice de la messe.

En 1649, le NOUVEAU TESTAMENT traduit par Michel de Marolles, abbé de Villeloin, sur la traduction latine d'Érasme. Michel de Marolles voulut publier aussi l'Ancien Testament. Il obtint l'autorisation du chancelier Matthieu Molé. Mais, en 1671, comme l'imprimeur en était à Lévitique 24, le successeur de Molé, Séguier, interdit l'impression, qui ne put jamais être reprise.

On voit par le sort de ces trois publications combien fut extraordinaire et vraiment providentielle la demi-autorisation accordée à la Bible de Louvain, malgré son origine hérétique.

En 1666, le NOUVEAU TESTAMENT du P. Amelote, publication entreprise à la requête de l'Archevêque de Toulouse et de l'évêque de Montauban, que l'assemblée générale du clergé de France de 1655 avait chargés de faire paraître une nouvelle version. Réédité en 1733, 1738, 1771, 1781, 1793 (on imprima donc la Bible en France en pleine Terreur. Cette édition est de Saint-Brieuc), 1813. 1824, 1834. C'était le Nouveau Testament de Port-Royal, dont le P. Amelote s'était procuré une copie, et qu'il publia, avec peu de changements, un an avant que parût l'original. Ce Nouveau Testament contient de graves erreurs, qui y ont été introduites peut-être après la mort du traducteur. On l'opposait au Nouveau Testament de Port-Royal. Félix Neff a trouvé ce Nouveau Testament entre les mains des protestants des Hautes-Alpes, dont les ancêtres l'avaient sans doute adopté pour apaiser leurs persécuteurs.

En 1667, le NOUVEAU TESTAMENT dit de Port-Royal, traduit par de Sacy, et en 1696, la BIBLE entière, du même traducteur (*).

 

(*) Nous consacrons le chapitre suivant à cette version célèbre.

 

En 1671, le NOUVEAU TESTAMENT EN FRANÇAIS AVEC DES RÉFLEXIONS MORALES sur chaque verset par le P. Quesnel (dont le nom n'est pas sur le titre). Ouvrage justement célèbre. Ces commentaires seront toujours une nourriture de choix pour les âmes pieuses. La traduction est celle du Nouveau Testament de Port-Royal, mais avec des modifications. Voici comment Quesnel traduit Luc 15, 18 : Il faut que de ce pas je m'en aille trouver mon père et que je lui dise : «Mon père, j'ai péché…». Cet ouvrage a été réédité notamment en 1693, 1696, 1702, 1705, 1727.

 

En 1668, le NOUVEAU TESTAMENT traduit par Antoine Godeau, évêque de Vence, traduction paraphrastique, remarquable en ce qu'elle adopte le tutoiement en usage chez les protestants, car «il y aurait indécence à ce que Dieu parlât au diable par vous». En 1686, il publia une traduction des Psaumes.

De 1697 à 1703 le NOUVEAU TESTAMENT traduit par le père Bouhours, aidé par les Pères jésuites Le Tellier et Besnier, une autre version d'opposition à la version de Sacy.

De 1701 à 1716, la BIBLE traduite par L. des Carrières, révision de la version de Port-Royal. Elle a été rééditée en 1750, puis, en quinze volumes, en 1825 et en 1833, ensuite en 1846 à Québec, et en 1847 à Paris, six Volumés. Saint-Matthieu a été réédité en 1890.

En 1702, à Trévoux (près de Bourg), une nouvelle version du NOUVEAU TESTAMENT, sans nom d'auteur, mais que M. Reuss dit être indubitablement du savant oratorien Richard Simon. Cette traduction fut attaquée par Bossuet dans ses Instructions parues en 1702 et 1703.

En 1702, le NOUVEAU TESTAMENT traduit par Charles Huré, ancien professeur de l'Université de Paris, un laïque. Réédité en 1709, 1712, 1728.

De 1707 à 1716, la BIBLE, commentée par Dom Calmet, en 23 volumes in-4. Une troisième édition paraissait de 1724 à 1726, une quatrième en 1771. Cette Bible reproduit et modifie par endroits la traduction de Sacy. Dont Calmet avait appris l'hébreu d'un pasteur protestant, tout en faisant ses études à l'abbaye de Munster (Alsace).

De 1713 à 1715, la BIBLE, version de Port-Royal révisée, avec réflexions, par Mme Guyon. Vingt volumes in-8. Rééditée en 1790.

De 1713 à 1725, les RÉFLEXIONS SUR LE NOUVEAU TESTAMENT du P. Lallemant, avec la traduction du P. Bouhours, révisée, douze volumes in-12. La traduction a été rééditée en 1748, 1823, 1829, 1830, 1845, 1847, puis, révisée et corrigée par l'abbé Herbet, en 1848, 1860 (Évangiles), 1866.

 

En 1719, le NOUVEAU TESTAMENT traduit par l'abbé de Barneville, oratorien. Ce Nouveau Testament vaut la peine qu'on s'y arrête.

Vers 1719, à l'instigation de l'abbé de Barneville, — qui commença son activité biblique à l'âge de soixante ans, et la continua jusqu'à sa mort, pendant vingt ans environ — il se forma une Association catholique, la première Société biblique française, pour répandre, au moyen de dons, le Nouveau Testament, sans notes ni commentaires. C'est à elle qu'est dû ce Nouveau Testament de 1719, traduit par de Barneville lui-même et imprimé à Paris avec les approbations des évêques d'Auxerre, de Lectoure, de Rodez, et d'un docteur en Sorbonne, Pinsonnat, censeur royal des livres. Douze éditions successives de ce Nouveau Testament parurent de 1719 à 1753. Celle de 1731 est annoncée comme revue à nouveau sur tout ce qu'il y a eu de versions de ce divin Livre faites en notre langue, non seulement en France, mais encore dans le reste de l'Europe. Ces éditions étaient précédées d'admirables préfaces dont la Société des traités religieux a imprimé de nombreux extraits dans le numéro 107 de ses publications. Voici quelques citations de ces préfaces:

 

PRÉFACE DE 1719 : Des personnes qui s'intéressent sincèrement au besoin des âmes ayant appris par différents missionnaires que la Parole de Dieu n'était ni prêchée ni lue que fort rarement en certains cantons du royaume, qu'ainsi des milliers de baptisés y croupissaient dans une profonde ignorance de leurs devoirs de chrétiens, elles ont été tellement touchées d'un mal si digne de larmes aux yeux de la foi, qu'elles se sont portées comme de concert à en chercher le remède et à le faire appliquer incessamment.

Après avoir imploré le secours du souverain Pasteur, ces personnes ont fait représenter à quelques prélats, sensibles aux maux de l'Église, que s'ils le trouvaient bon, elles se joindraient à eux pour faciliter l'instruction de leurs peuples par le moyen des livres de piété et surtout par celui du saint Évangile...; elles ajoutaient qu'afin d'en avoir les exemplaires plus commodément et à meilleur marché, elles feraient volontiers des avances pour plusieurs éditions de ce divin livre... La Parole de Dieu ainsi distribuée à des pauvres et à des riches de tout le royaume aura désormais ce cours magnifique que lui souhaitait le grand apôtre dans sa seconde épitre aux Thessaloniciens, chapitre III :

«Que la Parole de Dieu ait son cours et qu'elle soit glorifiée», et ce cours ne sera pas seulement glorieux à cette divine Parole, mais encore honorable à toute l'Église gallicane, laquelle recevra un surcroît de gloire qui la distinguera jusqu'à la fin des siècles des autres églises, pour avoir su mieux qu'elles trouver le secret de prodiguer le saint Évangile dans des pays incultes.

 

PRÉFACE DE 1728 : Comme la principale fonction du sacerdoce de Jésus Christ consiste à faire connaître aux hommes les Saintes Écritures, selon l'expression du septième concile de Nicée, et que les ministres évangéliques en sont redevables aux personnes de tout âge et de toute condition, après avoir donné une édition d'un Nouveau Testament portatif en faveur des jeunes gens, on a cru devoir faire celle-ci en beaux et gros caractères neufs, plus correcte

que les précédentes, pour donner moyen aux personnes de l'un et de l'autre sexe, qui sont plus avancées en âge, ou qui ont la vue faible, de puiser avec plus de facilité les eaux claires et vives des fontaines du Sauveur.

 

PRÉFACE DE 1731 : Nous devons rendre ce témoignage au zèle de quelques personnes d'une fortune fort médiocre, qu'elles donnèrent très volontiers selon leur pouvoir, et même au delà de leur pouvoir, pour contribuer à ce moyen de répandre l'Évangile. Il y eut aussi des gens riches et charitables qui voulurent bien y entrer. Ils ne se contentèrent pas de faire provision pour eux et pour leur famille de cet ouvrage : ils firent donc encore la dépense d'en acheter un grand nombre qu'ils ont fait distribuer gratuitement aux pauvres, à Paris et dans les provinces. On n'a rien négligé pour faire qu'il fût au plus bas prix qu'il était possible...

 

UNE AUTRE PRÉFACE : Tout ce que l'on peut dire à la louange de la Parole de Dieu ne la fait pas si bien sentir qu'elle se fait sentir elle-même, quand on la lit avec un esprit docile et avec un coeur humble... Il en est d'elle comme du miel auquel le Saint-Esprit la compare et dont une goutte qu'on met sur la langue fait mieux goûter la douceur que ne pourraient jamais le faire les discours les plus amples et les expressions les plus vives.

 

A-t-on jamais mieux parlé de l'Écriture que dans ces dernières lignes?

 

Nous reprenons notre énumération

En 1729, le NOUVEAU TESTAMENT de Mésenguy, prêtre janséniste ardent, traduction remarquable par la pureté du style comme par l'esprit de piété qu'elle révèle chez son auteur. Rééditée en 1752 et 1764.

En 1732, les PSAUMES traduits par l'abbé d'A..... Brux.

De 1738 à 1743, la BIBLE de l'abbé Vence, révision de la Bible du P. de Carrières, dite Bible de Vence, vingt-deux volumes in-12, rééditée de 1767 à 1773 en dix-sept volumes in-4, en 1820 en vingt-cinq volumes in-8.

En 1739, la BIBLE de Nicolas le Gros, version originale jusqu'à Nombres xxxtl, ensuite révision de Sacy, reprise par d'autres après la mort de l'auteur et achevée en 1753, cinq volumes. L'abbé Glaire a dit de cette Bible qu'elle «est sans contredit la meilleure que nous possédions dans notre langue, tant sous le rapport du style que de la fidélité». Il fait des réserves sur ses tendances protestantes.

En 1760, le NOUVEAU TESTAMENT de l'abbé Valart, réédité en 1789.

En 1760, ÉSAIE, par Deschamps.

En 1762, les PSAUMES, traduits par Laugeois. En 1788, ÉSAIE, du P. Berthier, cinq volumes.

En 1804, le PSAUTIER de Laharpe, réédité en 1811, en 1820 et en 1829.

En 1819, la BIBLE par Desoer, deux éditions différe