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À propos des Apocryphes de l’Ancien Testament
Comment ces livres sont entrés dans la Bible.
Pourquoi ils n’auraient pas dû y rester.
Comment ils en sont sortis.
Par Daniel Lortsch, Pasteur.
Librairie Delachaux & Niestlé, 1917
Le texte doit être tiré de la Parole de Dieu. — « Si quelqu’un parle, qu’il parle selon les oracles de Dieu » 1 Pierre 4:11 … D’après ce que nous venons de dire, les textes pris dans les livres apocryphes sont exclus de notre choix. (VINET, Homilétique, p. 115)
Table des matières :
2 Occasion et sujet de cette brochure.
3 Qu’est-ce que les Apocryphes ?
4 Coups de sonde dans les Apocryphes
4.1 Passages Bibliques ou quasi-Bibliques
4.2 Traits non Bibliques ou Anti-bibliques
4.2.1 Point d’espérance messianique
4.2.2 Pages sans inspiration religieuse
4.2.3 Pages qui exaltent l’homme
4.2.4 Passages qui contredisent ou dépassent l’enseignement de la Bible
4.2.5.1 Pour un père de famille (Bétail, Femme, Filles)
4.2.6.1 Il ne faut pas trop pleurer les morts
4.2.6.2 Le riche doit se bien traiter
5 Ces livres sont « utiles », mais leur place est hors de l’Église
6 Pourquoi ces livres sont restés si longtemps dans la Bible — Attitude de l’Église à leur égard
6.4.1 En pays de langue allemande
6.4.2 Dans les pays de langue française
7 Comment ces livres sont sortis de la Bible
7.1 Du rôle de la Société biblique britannique et étrangère dans la suppression des Apocryphes
7.2 Cette suppression fut une résultante autant qu’un point de départ
7.5 Ni cet excès d’honneur, ni cette indignité
8 À propos des ciseaux qui coupèrent le boulet
8.2 De bons ciseaux devaient-ils couper davantage ?
8.3 Pas d’interprétation particulière
8.5 Considérations sur les livres parfois comparés aux Apocryphes
8.5.2 Sur le Cantique des Cantiques
8.5.5 [Conclusion sur les livres Bibliques parfois comparés aux apocryphes]
(préface de Ch. PORRET)
C’est avec le cœur bien serré que nous annonçons le dernier travail qui soit sorti de la plume de notre ami ; nous avons eu le privilège de le posséder plusieurs heures de son dernier jour de santé ; il nous avait communiqué, avec cette chaleur de conviction qu’il mettait à tout ce qu’il faisait, ses vues sur les Apocryphes, qu’il devait exposer quelques jours plus tard à la Convention de Morges, et nous avait demandé d’introduire par une préface la publication qui devait en résulter. Le lendemain il s’alita, et huit jours après, le 23 août 1916, il s’en allait à Dieu, après avoir rendu témoignage à son Sauveur qu’il a servi fidèlement jusqu’à la fin.
C’est donc pour répondre à un vœu suprême de notre ami, que nous écrivons ces lignes.
La question des Apocryphes, et de leur place dans nos Bibles françaises, paraît être définitivement tranchée ; il peut sembler inutile d’y revenir. Et cependant d’excellents esprits continuent d’exprimer des regrets sur leur retranchement, et formulent des accusations d’étroitesse contre ceux qui les ont supprimés. C’est surtout envers la Société biblique britannique et étrangère que l’on s’est montré sévère. On comprend dès lors que le représentant de cette Société en pays français ait cru devoir rouvrir le débat et plaider contre le maintien des Apocryphes dans nos Bibles. Cela devient, si l’on veut, une oratio pro domo. Mais d’autre part c’est bien la cause de la Bible elle-même que l’auteur veut défendre. Cette Bible, à laquelle il a consacré le meilleur de sa vie, il veut la maintenir dans sa pureté, et c’est par amour pour elle qu’il réclame la proscription de livres qui ne lui appartiennent pas.
Il importe d’ailleurs de bien s’entendre. Si l’on se place au point de vue purement historique et rigoureusement scientifique, on comprend très bien qu’on déplore l’absence des Apocryphes. Car ce sont des livres très utiles à connaître à celui qui veut se rendre compte de l’état des esprits en Palestine dans la période qui s’écoule entre l’Ancien et le Nouveau Testament. Leur étude est indispensable au théologien, comme aussi au laïque qui désire comprendre le milieu dans lequel a paru Jésus-Christ. Mais il n’est pas nécessaire pour cela que ces livres fassent partie du volume des Saintes Écritures. Il suffit qu’on puisse les trouver ailleurs, et l’on doit se réjouir de ce qu’ils aient été publiés à part de façon à être facilement accessibles.
Mais la Bible est autre chose qu’un document d’histoire. Elle a été donnée par Dieu à l’Église comme la source à laquelle celle-ci doit alimenter sa foi et sa vie. Or à ce point de vue, nous estimons que l’argumentation de M. Lortsch est péremptoire. Pour l’édification et la vie chrétienne, nos Bibles ont plus à perdre qu’à gagner à posséder les Apocryphes. Il suffit d’ailleurs de laisser parler les textes. S’agit-il de ceux-là mêmes qui nous ont transmis ces écrits à côté des livres canoniques, des anciens protestants en particulier ? Ils déclarent à l’envi qu’ils ne font en cela que suivre une tradition qu’ils déplorent, et ils multiplient les avertissements pour mettre en garde contre leur influence ; en sorte que le retranchement nous apparaît comme un retour à l’esprit du vrai protestantisme. — S’agit-il des Apocryphes eux-mêmes ? Ils n’ont décidément pas de quoi nous attendrir en leur faveur. Les quelques beaux passages que l’on en peut citer sont loin de compenser l’énorme poids mort que constitue leur ensemble.
Cet opuscule contient d’ailleurs nombre de documents très intéressants qu’il est toujours précieux d’avoir sous la main, des appréciations de théologiens d’opinions très libérales, qu’il est utile de connaître, et beaucoup de citations fort heureusement choisies qui sont une vraie jouissance pour le lecteur, et dont plusieurs prennent une saveur piquante par le contraste qu’elles présentent avec l’esprit de la Bible. Bref, il y a là de quoi instruire et intéresser. Et la conclusion finale sera de nous faire apprécier d’autant plus les Écritures telles que nous les possédons.
La question des Apocryphes a jadis passionné les esprits. Elle a provoqué, au siècle dernier, des controverses ardentes et sans fin, l’une en 1820, qui se poursuivit surtout en Angleterre, en France et en Suisse, et fut suivie d’un schisme retentissant, l’autre en 1851, qui se poursuivit surtout en Allemagne. C’est une des questions qui séparent les protestants des catholiques. Quiconque s’intéresse aux destinées de la Bible ne peut l’ignorer. Si nous retenons la Bible telle que nous l’avons actuellement, si nous renonçons à lui adjoindre des livres qui l’ont accompagnée pendant tant de siècles, des livres qui se trouvaient dans les Bibles de nos pères, il vaut la peine de savoir pourquoi. Nous ne devons pas être seulement les fils de la tradition.
D’ailleurs il n’est pas rare, aujourd’hui, d’entendre des théologiens protestants exprimer le regret que les Sociétés bibliques aient complètement cessé d’imprimer les Apocryphes dans les Bibles qu’elles publient (*). Ce blâme est-il justifié ? La Bible que nous avons est-elle ou n’est-elle pas celle que nous devons avoir ? C’est à cette question que nous voudrions essayer de répondre.
(*) Sans doute, on ne saurait imposer la règle de ne jamais publier de Bibles sans apocryphes : cette manière de faire serait trop exclusive. Mais il ne faudrait pas tomber dans l’extrême opposé, et il serait désirable que les Sociétés bibliques publiassent des Bibles à apocryphes... (Lucien Gautier, Introduction, Histoire du Canon).
....Votre Comité a pris une importante décision : la réimpression des livres apocryphes de l’Ancien Testament.... Il n’appartenait pas à notre société d’exclure de la Bible des livres qui, pour l’immense majorité des chrétiens en ont toujours fait partie. Le tribunal de l’histoire a prononcé sur eux un jugement définitif et sans appel (F. Stapfer, Rapport de la Société biblique de Paris, 1907). Nous verrons plus loin dans quel sens ce jugement de l’histoire est définitif et sans appel.
M. H. Vuilleumier, dans sa brochure : Les origines de la Société de Bible du canton de Vaud (1915), et M. Frédéric Chavannes, dans son article : La Question biblique, paru dans la Revue théologique de Montauban, du 1° mai 1912, blâment également la suppression des apocryphes.
On appelle livres apocryphes un certain nombre d’écrits postérieurs à Esdras (*) qui n’ont jamais appartenu à la Bible hébraïque, mais qui se trouvent dans la traduction grecque de l’Ancien Testament dite des Septante.
(*) En voici l’énumération, d’après l’ouvrage récent intitulé : Les livres apocryphes de l’Ancien Testament, traduction nouvelle avec notes et introductions. Société biblique de Paris, 1909 (L’auteur est M. le pasteur Randon) :
Macchabées, I, II, III ; Tobie ; Judith ; Additions à Esther ; Les trois pages de Darius ; Suzanne ; Bel et le Dragon ; La prière d’Azarias ; La prière de Manassé ; Baruch ; Lettre de Jérémie ; la Sagesse de Jésus, fils de Sirach, ou l’Ecclésiastique ; La Sagesse de Salomon ou la Sapience.
D’autres livres (les Pseudépigraphes) qui confinent à cette catégorie d’écrits sont : Macchabées IV, Psaumes de Salomon, Hénoch, Esdras IV, l’Apocalypse de Baruch ; l’Assomption de Moïse, etc. Il y a dans les Septante un psaume 151, soi-disant composé par David après son combat avec Goliath, que le Concile de Trente n’a pas admis comme canonique.
La Prière de Manassé se trouve généralement insérée dans la Vulgate, sous forme de supplément après le Nouveau Testament, ainsi que III et IV Esdras, qui n’ont pas été admis dans le canon.
Nous recommandons l’ouvrage de M. Randon à ceux qui voudraient étudier les Apocryphes. Les conclusions de M. Randon diffèrent des nôtres, mais il expose et apprécie impartialement le contenu des Apocryphes dans les Introductions qui accompagnent son excellente traduction. C’est cette traduction que nous citons dans ces pages.
À consulter aussi : Les Apocryphes de l’Ancien Testament par L. E. Tony André, docteur en théologie, avec un résumé et une appréciation de chacun de ces livres, et un tableau synoptique de l’Histoire du Canon, qui montre l’attitude prise vis-à-vis d’eux par les divers docteurs de l’Église et les divers traducteurs de la Bible.
Articles : Apocryphes de l’Ancien Testament et Canon de l’Ancien Testament ; par M. Nicolas, dans l’Encyclopédie Lichtenberger.
Introductions de M. Ed. Reuss aux divers livres apocryphes, dans sa Bible.
Notice sur les livres apocryphes de l’Ancien Testament en réponse à la question : Faut-il les supprimer ? par C. E. F. Moulinié, Genève, 1828.
Signalons encore : À propos des Apocryphes et du Nouveau Testament, quelques rapprochements intéressants, par Théodore Naville chez Paul Richter, Genève, 1901.
Mais qu’entend-on par « apocryphes » ?
Il est impossible d’indiquer pour ce terme un sens précis et unique. Il a été pris, en effet, dans des acceptions variées.
Des livres furent successivement qualifiés d’apocryphes :
1. — Comme n’étant pas propres à la lecture en public dans la Synagogue (ainsi le Cantique des Cantiques). Ceci n’emportait aucune idée d’infériorité, comme cela ressort de Dan. 12:4, 9.
2. — À cause d’une valeur particulièrement grande.
3. — À cause d’une valeur moins grande, soit que l’exemplaire en fût défectueux, soit que le contenu en fût suspect ; et le contenu pouvait être suspect, ou parce que le livre était mal copié, ou parce que ses enseignements n’étaient pas conformes aux doctrines admises.
4. — À cause d’une origine inconnue.
Or comme les hérétiques en appelaient à des documents dont l’origine était telle (documents qu’ils estimaient renfermer la tradition secrète des apôtres, faite pour être communiquée non à tout le peuple chrétien, mais aux seuls pneumatiques), le mot apocryphe passa aisément du sens de « inauthentique » au sens de « faussé, dangereux, pervers, hérétique». Ainsi le quatrième sens se confondait avec la seconde nuance du troisième. C’est le sens qui prévalut à partir du quatrième siècle.
5. — À cause de sa non-canonicité
Du sens précédent à celui-ci, il n’y avait qu’un pas. Et de la non-canonicité une fois admise, on concluait à la non-valeur. C’est ce sens de la non-canonicité qui a prévalu chez les Réformateurs et dans les temps modernes.
Comme la Bible des Septante, les Bibles latines, notamment la Vulgate, continrent les Apocryphes. Nous les retrouvons dans toutes les éditions catholiques de la Bible, et de même, à de rares exceptions près, dans les Bibles protestantes, jusqu’au commencement du siècle dernier. En 1826, la Société Biblique britannique cessa de prêter son concours aux Sociétés qui les publiaient. Depuis lors ils ont fini par disparaître des Bibles protestantes françaises.
Faut-il le regretter ? Pour répondre à cette question, il faut en poser une autre : Quelle est la valeur de ces livres ? Essayons de nous en rendre compte. Jésus-Christ a dit : Pourquoi ne discernez--vous pas de vous-mêmes ce qui est juste ? (Luc 12:57). Et saint Paul : Examinez toutes choses, retenez ce qui est bon (1 Thess. 5:21).
Il est difficile de porter sur les Apocryphes un jugement uniforme. Trois d’entre ces livres sont, de l’aveu général supérieurs aux autres : l’Ecclésiastique (190 à 170 avant J.-C.) ; la Sagesse de Salomon, ou Sapience (premier siècle avant J.C.) ; Baruch (vers l’an 100 avant J.-C.). Voici quelques coups de sonde, pour nous orienter (*). Tout jugement défavorable porté sur ces livres, les meilleurs, atteindra a fortiori les autres.
(*) Comme vues d’ensemble, voici les appréciations de M. Nicolas :
Sur l’Ecclésiastique : La Sagesse de Jésus.... recueil de préceptes moraux, fait à l’imitation du livre des Proverbes. Ces conseils ne sont pas tous d’une morale bien élevée ; il en est même dans lesquels l’intérêt bien entendu tient un peu trop de place ; mais en somme les intentions de l’auteur sont droites et pures.
Sur la Sapience : La Sagesse de Salomon est un livre qui, par lui-même, a une certaine valeur et qui nous fait connaître l’influence que le platonisme avait exercée sur les Juifs alexandrins.
Sur Baruch : Les cinq chapitres qui forment le livre de Baruch ne sont qu’une assez pauvre imitation des écrits des anciens prophètes, et plus particulièrement de ceux de Jérémie.
Sur 2 Macchabées : Le second livre des Macchabées, bien inférieur au premier.... Les diverses lettres contenues dans 11, 16-38 sont probablement authentiques. Tout le reste n’est qu’un tissu de déclamations, de récits, d’aventures, sans la moindre vraisemblance....
Sur Tobie : Tobie n’est qu’une fiction dans laquelle on a voulu imiter, mais sans grand succès, le poème de Job. L’unique intérêt qu’il ait pour nous, c’est de nous donner quelque idée des superstitions des Juifs de la Palestine à cette époque, et probablement aussi de ceux de la Babylonie, touchant les anges et les démons.
Sur Judith : Le livre de Judith a été inspiré par le sentiment patriotique. L’héroïne (Judith, la Juive), est la personnification de la race d’Israël. L’auteur de cette fiction n’a su éviter ni les invraisemblances, ni les erreurs historiques et géographiques.
Nous lisons dans les Introductions de la Bible de M. Ed. Reuss :
Sur l’Ecclésiastique : En fait de théologie, l’auteur n’a pas devancé son siècle. Il n’attend pas encore de Messie et ne croit pas à la résurrection (Philosophie et morale, p. 345).
Sur la Sapience, qui « sera toujours un document précieux pour l’histoire des idées philosophiques » :
L’auteur fait à l’Académie et au Portique des emprunts dont la provenance est manifeste..., Platon est représenté par des éléments plus caractéristiques encore. En général, tout ce qui tient à la psychologie porte le cachet d’une origine extra-biblique. Mais la morale même porte un caractère exotique.... D’un bout à l’autre et presque sans interruption, c’est de la rhétorique étudiée (plus loin : un peu guindée), comme l’affectionnait en général la littérature des siècles macédoniens. Ici elle est même quelquefois outrée et peu naturelle. Le lecteur se convaincra facilement que nous restons dans le vrai quand il aura eu sous les yeux ces tirades qui, au gré de l’auteur, étaient autant d’ornements de son ouvrage et dans lesquelles nous reconnaissons volontiers un certain talent, bien qu’elles ne soient pas toujours de notre goût, à cause de leur pathos même, surtout le récit où l’auteur brode sur le récit mosaïque des plaies d’Égypte (Ibid. p. 514).
C’est surtout dans les livres que nous venons de nommer qu’on trouve des passages intéressants, mais on en trouve aussi dans les autres. Tels de ces passages renferment de précieux éléments de vérité, ou font entendre de fort belles exhortations à la vie selon Dieu.
Ainsi, on rencontre dans le livre de la Sapience l’affirmation nette et réitérée de l’immortalité de l’âme :
Dieu a créé l’homme pour l’immortalité,
Et l’a fait à sa propre image....
Les âmes des justes sont dans la main de Dieu,
Et le tourment ne peut les atteindre.
Les insensés les tiennent pour morts....
Et pourtant ils sont en paix....
Les justes vivent éternellement,
Et auprès du Seigneur est leur salaire (2:23 ; 3:1, 3 ; 5:15, etc).
Dans le second livre des Macchabées la résurrection est clairement affirmée. Un des martyrs torturés par Antiochus lui répond avant d’expirer :
Scélérat, tu nous ôtes la vie présente, mais le Roi du monde, quand nous serons morts pour ses lois, nous ressuscitera pour la vie éternelle (7:9).
Le même chapitre contient d’autres affirmations semblables. Le récit du martyre des sept frères et de leur mère est très beau. L’auteur de l’épître aux Hébreux y fait certainement allusion (11:35).
Voici un passage où s’exprime une morale admirable, et où l’on retrouve incontestablement ce qu’on peut appeler la saveur biblique :
Celui qui se venge trouvera la vengeance auprès du Seigneur,
qui retiendra soigneusement ses péchés.
Pardonne ses torts à ton prochain,
et ensuite, quand tu prieras, tes péchés te seront pardonnés.
Un homme pourrait-il conserver contre un autre de la colère
et implorer sa guérison auprès de Dieu ?
Il n’aurait pas pitié de son semblable,
et il prierait pour ses propres péchés !
Si, tout mortel qu’il est, il garde rancune,
qui lui pardonnera ses péchés ?
Songe à ta fin, et cesse de haïr,
à la corruption et à la mort, et abstiens-toi de pécher.
Songe aux commandements et n’aie pas de rancune contre ton prochain,
à l’alliance du Très-Haut, et oublie les offenses (Ecclésiastique 28:1-7).
Comme dit M. Nicolas, l’auteur, par ces paroles, est sur le seuil du christianisme.
La prière de Tobie (8:5-8), au moment où il vient de s’unir à une jeune femme, est très belle. Il y a là un langage d’une pureté admirable, qui montre ce qu’était, au point de vue des mœurs, de la vie de famille, le milieu formé par la Révélation.
Mentionnons les exhortations à l’aumône et à la bienfaisance (Tobie 4:6-9 ; Ecclésiqatique 4:1-6 ; 7:33-36 ; 29:11-17).
Voici le second de ces passages :
Mon fils, ne prive pas le pauvre de ce qu’il lui faut pour vivre,
et ne fais pas languir l’indigent dont les yeux t’implorent.
N’attriste pas celui qui a faim,
et n’aigris pas celui qui est dans la misère.
N’augmente pas l’amertume du cœur aigri ;
et ne sois pas lent à donner à l’indigent.
Ne repousse pas le malheureux qui t’implore,
et ne détourne pas ton visage du pauvre....
Le désespéré crierait dans l’amertume de son âme,
et son Créateur écouterait sa plainte.
Voici encore quelques belles paroles :
Il ne savait pas que la victoire remportée sur des frères est le pire désastre (2 Macc. 5:6).
Parce que tu es maître de toutes choses, tu es, pour toutes, indulgent.
Toi qui es le maître de la force, tu juges avec douceur (Sap. 12:16, 18).
Sois d’autant plus humble que tu es plus grand,
et devant le Seigneur tu trouveras grâce ;
Car la puissance du Seigneur est grande,
Et il est glorifié par les humbles (Eccl. 3:18, 20).
Grande est la vérité, c’est elle qui l’emporte (Les trois pages de Darius, 4, 41).
Qu’il y ait, çà et là, dans les Apocryphes des passages, comme tel de ceux qu’on vient de lire, qui ne feraient point disparate dans la Bible, qu’il y ait de l’or dans la fange, pour citer Jérôme par anticipation (la fange, on va la voir), nous n’en disconvenons pas. Nous allons plus loin. Dans la littérature profane elle-même, on rencontre de ces paroles où brille un rayon de la vérité et même de la charité éternelle. Par exemple dans l’Antigone de Sophocle, cette réponse d’Antigone à Créon, qui lui reproche d’avoir inhumé, contre les lois d’État, un ennemi de la patrie : « Je suis faite pour aimer, et non pour haïr ».
« Tout ce qui est vrai, a dit Vinet, est chrétien » (*).
(*) Citons le passage en entier. Quoique Vinet ne pensât pas aux Apocryphes en l’écrivant, on peut le leur appliquer :
« Toutes ces idées, chrétiennes à leur insu, font un pas vers la grande vérité. Tout ce qui est vrai est chrétien. Toutes les vérités sont dans le monde, et la grande vérité chrétienne est un centre qui leur est montré, un confluent où toutes ces vérités, séparées les unes des autres et impuissantes dans leur isolement, se dirigent comme autant de rivières pour se réunir et faire un tout » (Études sur la littérature française au 19° siècle, I, p. 32).
Ceci dit, nous constatons :
1° Qu’une bonne partie de ce que ces livres ont de mieux est fait de réminiscences bibliques plus ou moins délayées. Le passage de la Sapience sur la vie future cité ci-dessus ne procède-t-il pas de la fin du psaume 73, bien plus grandiose ? Ésaïe 26:19 et Daniel 12:2 affirment aussi la résurrection.
2° Que les passages où l’on trouve ce que nous appelons la saveur biblique sont rares. Le passage de l’Ecclésiastique sur le pardon des offenses, que nous avons cité ci-dessus, nous paraît, au moins comme passage de quelque étendue, unique en son genre. Pour un passage comme celui-là, que de pages banales, qui trahissent, par leurs amplifications, celui qui compose ! On cherchera en vain dans l’Ecclésiastique la concision lapidaire des Proverbes.
3° Qu’on rencontre dans les Apocryphes, comme on va le voir, à côté de quelques traits bibliques, beaucoup plus de traits qui ne le sont pas.
Cette espérance est absolument étrangère aux Apocryphes. Il n’y a pas une parole messianique dans ces 159 chapitres. C’est d’autant plus étonnant qu’à l’époque où ces livres furent écrits, et qui fut en grande partie pour les Juifs une époque de détresse, l’espérance messianique existait, formulée par les prophètes. Sans doute, il y a dans la Bible des pages où la note messianique ne se fait pas entendre. L’espérance messianique n’est pas tout, mais chez Israël elle était au centre de tout, elle était sa raison d’être, et son absence totale dans toute cette littérature, reflet du milieu qui l’a produite ou acceptée, suffit à prouver que l’inspiration religieuse de ce milieu était d’ordre inférieur.
On comprend qu’un Israélite qui écrit quelques pages sur un sujet tout spécial, comme l’auteur de l’Ecclésiaste ou du Cantique, ne parle pas du Messie. Mais pour qu’un Israélite, comme l’auteur de l’Ecclésiastique ou de la Sapience, donne son opinion de omni re scibili, parcoure tout le champ de la religion, de la morale et de l’histoire, sans dire un mot de l’espérance de son peuple, il faut qu’il soit bien peu israélite, il faut, qu’il soit bien « exotique », pour parler avec M. Reuss.
« Au nombre des causes, dit M. Randon, qui semblent avoir tari chez les Apocryphes la source de l’enthousiasme religieux, il faut placer leur abandon presque (*) absolu des espérances messianiques » (page 29).
(*) Les lignes qui suivent expliquent ce passage : « Quelques textes affirment sans doute le retour dans la mère patrie des Israélites dispersés.... mais il n’est plus question d’une renaissance de la maison de David, ni de la personne du Messie ».
« Vous devriez parler du Messie.... Je ne vous parle point en chrétien, mais en Juif.... votre religion est pleine d’un Messie. Le Messie est la clef de votre Loi, la justification de votre histoire, la lumière de vos destinées. Sans le Messie, tout cela est une énigme. Sans le Messie, vous ne savez ni pourquoi vous souffrez, ni pourquoi vous existez. C’est l’attente du Messie qui vous tient réunis. Ôtez le Messie, ce que vous avez de mieux à faire et de plus pressé, c’est d’abdiquer comme nation, et de vous perdre le plus tôt possible parmi les Goïm, comme une rivière dans l’océan.... Si vous y croyez, pourquoi n’en parlez-vous pas ? Si vous n’y croyez pas, qu’est-ce alors que la nationalité et la religion juives ? Un vain mot, un non-sens » (Vinet, Lettre à un jeune rabbin, Lettres I, 380).
À propos du premier livre des Macchabées, considéré comme l’un des meilleurs Apocryphes, M. Randon fait la réflexion suivante :
« Notre livre est très peu riche d’éléments religieux. L’auteur, .... s’il admet l’intervention de Dieu dans le monde, cherche peu à la mettre en relief.... Cela ne témoigne guère en faveur de l’intensité de sa foi ».
Quelle peut donc être la valeur religieuse de ce livre ?
Si l’inspiration divine est absente du premier livre des Macchabées, elle semble l’être encore davantage du second, à en juger par ses dernières lignes :
Si mon récit est beau et bien ordonné, j’ai atteint mon but ; s’il est faible et médiocre, j’ai fait ce que j’ai pu. De même que le vin et l’eau pris à part sont un vilain breuvage, tandis que le vin mêlé d’eau procure une vive jouissance, de même un récit bien composé charme les oreilles de ceux qui l’écoutent. J’ai fini.
Ceci est bien « purement humain » pour parler avec nos pères (voir plus loin).
Quelle différence avec les écrivains bibliques, qui ne se sont jamais demandé s’ils écrivaient bien ou mal ! Chez eux, aucun souci de la forme. Celle-ci leur a été donnée par surcroît, et à leur insu. Ici, au contraire, l’écrivain s’est écouté parler, il s’est regardé dans la glace. Ce morceau, si on le trouvait dans la Bible, ne jurerait-il pas étrangement avec elle ?
À la fin de l’Ecclésiastique, sept chapitres (44-50) sont consacrés à l’éloge des pères. C’est un panégyrique des héros nationaux. Nous sommes ici aux antipodes de la Bible, qui ne connaît pas le panégyrique, qui raconte sobrement les faits, sans célébrer personne, et n’exalte que Dieu seul. Voici comment commence ce morceau :
Louons donc ces hommes illustres,
nos pères - en suivant l’ordre des générations.
Le Seigneur leur a donné beaucoup de gloire,
et ils sont grands depuis les temps anciens.
Ailleurs on a vu des rois habiles à gouverner....
Relevons ce trait, à propos de Josué :
Qu’il était superbe, quand il étendait la main
et brandissait le javelot contre la ville !
Ceci encore, assurément, est « purement humain ». Et même, dans l’ordre humain, il ne serait pas difficile de trouver mieux.
Ce sont ceux qui semblent dire que tous n’ont pas péché, qui enseignent le mérite des œuvres, la préexistence des âmes, encouragent la prière pour les morts, approuvent le suicide.
On lit dans la Prière de Manassé, 7:8 :
Tu as ouvert aux pécheurs la voie du repentir....
Mais, Seigneur, Dieu des justes, tu n’imposes pas le repentir aux justes
À Abraham, Isaac et Jacob,
Qui n’ont pas péché contre toi.
Comme nous sommes loin du psaume 14 : Il n’en est pas un qui fasse le bien, pas même un seul. Et, ce Jacob qui n’a pas péché contre Dieu, c’est tout de même un peu raide !
Ecclés. 47:10, 11, l’auteur célèbre David, et raconte tout ce qu’il fit pour donner de l’éclat et de la pompe au culte :
Il donna de l’éclat aux fêtes,
et de la pompe aux solennités, tous les ans,
Il chantait le saint nom du Seigneur
et dés le matin il faisait retentir son temple :
Aussi Dieu lui remit-il ses péchés,
et éleva-t-il à jamais sa puissance.
C’est la négation de la grâce. Dieu remettant ses péchés à David parce qu’il donnait de l’éclat aux fêtes, et organisait le chant, on peut dire, au point de vue biblique, que c’est un comble. Comme nous sommes loin du psaume 51 ! Même observation à propos, dans le même livre, du passage 3:3, 14 :
Celui qui révère son père expie ses péchés....
Le bien fait à un père n’est pas effacé,
et s’implante à la place du péché.
et du passage 3:30 :
De même que l’eau éteint un feu ardent,
La bienfaisance efface le péché.
C’est le salut par les œuvres.
Sapience 8:19-20, nous lisons :
J’étais un enfant de bon naturel
et j’avais reçu en partage une bonne âme,
ou plutôt, comme j’étais bon, j’étais entré dans un corps pur,
mais sachant que je ne pourrais garder ma bonté naturelle sans le secours de Dieu…
Je m’approchai du Seigneur et je le priai
Bon naturel, bonne âme, corps pur. L’auteur n’est pas mécontent de lui. Encore ici, nous sommes aux antipodes du psaume 51 (je suis né dans l’iniquité). C’est une déviation flagrante de l’enseignement biblique.
En outre, nous trouvons ici un enseignement étranger à la révélation, celui de la préexistence des âmes.
2 Macchabées 12:40-45, nous lisons :
Ils trouvèrent, sous la tunique de chaque mort, des objets consacrés aux idoles.... choses que la loi interdit aux Juifs ; tous comprirent que c’était pour ce motif qu’ils avaient été tués. Ils bénirent le juste Juge, le Seigneur qui fait découvrir ce qui est caché ; puis ils firent un service religieux et prièrent pour que le péché commis fût complètement effacé.... S’il n’avait pas cru que ceux qui avaient été tués ressusciteraient, il eût été superflu et ridicule de prier pour des morts. Il songeait donc à la grâce magnifique réservée à ceux qui meurent pieusement, et par suite il fit un sacrifice expiatoire pour ceux qui étaient morts, afin qu’ils fussent absous de leur péché.
Ce passage qui enseigne que l’on peut prier pour les morts dépasse, pour dire le moins, l’enseignement biblique. Il en dit plus que les apôtres, plus que Jésus-Christ. Il soulève le voile que la Bible ne soulève pas. C’est ce passage que les théologiens catholiques invoquent en faveur de leur dogme du purgatoire. On voit tout ce qu’on peut bâtir sur ce « sacrifice expiatoire pour ceux qui sont morts ».
Dans le second livre des Macchabées (14:41-46), le guerrier Razis se donne la mort pour échapper à de mauvais traitements. Sans doute pour un tel acte, dans de telles circonstances, il y a des circonstances atténuantes. Mais Razis est célébré comme un héros. Ceci encore est « purement humain ».
« L’histoire de Razis, dit M. Randon a souvent exercé sur les chrétiens une mauvaise influence ; dans les temps de persécution, principalement, elle a poussé plusieurs fanatiques au suicide ».
Voici quelques-uns de ces passages, qu’on peut assurément qualifier de « purement humains » :
As-tu du bétail ? surveille-le,
et s’il t’est utile, garde-le....
Marie ta fille, et tes soucis s’en iront.
Mais donne-la à un homme intelligent.
As-tu une femme, ne la prends pas en horreur,
et si tu la hais, ne te fie pas à elle (Ecclésiastique 7:22, 25, 26).
Une fille est pour un père un trésor qui lui cause des veilles,
et le souci qu’elle lui donne lui ôte le sommeil :
Quand elle est jeune, il craint qu’elle ne trouve pas à se marier,
et quand elle est mariée, qu’elle ne soit pas aimée ;
quand elle est vierge, qu’elle se laisse séduire ;
quand elle a un mari, qu’elle ne devienne infidèle ;
quand elle est dans la maison paternelle, qu’elle ne devienne enceinte,
et quant elle est mariée, qu’elle ne demeure stérile (Ibid. 42:9, 10).
L’homme qui a voyagé a de vastes connaissances,
et celui qui a beaucoup d’expérience parle avec sagesse.
Celui qui n’a pas d’expérience a peu de connaissances,
et celui qui voyage amasse beaucoup de savoir.
J’ai vu bien des choses dans mes voyages et j’en sais plus que je n’en dis.
Souvent j’ai été en danger de mort,
et c’est mon savoir qui m’a sauvé (Ibid. 34:9-13).
Mets de l’amertume dans tes gémissements et de la chaleur dans tes plaintes,
et porte le deuil qu’il mérite,
un jour ou deux pour éviter la médisance ;
puis console-toi pour vivre,
car du chagrin peut sortir la mort,
Et l’affliction du cœur épuise les forces....
Ta tristesse ne servirait de rien au défunt et te ferait souffrir.
Quand le mort a cessé de vivre, cesse de penser à lui,
et console-toi dès qu’il a rendu l’âme (Ibid. 38:17, 18, 21, 23).
Ceci est-il même « purement humain » ? N’est-ce pas moins qu’humain ?
Pour l’homme chiche, la richesse est sans valeur,
et pour l’avare, à quoi bon la fortune ?...
L’avare se plaint le pain,
et meurt de faim à sa propre table....
Mon fils, traite-toi bien selon tes moyens,
et, autant que tu peux, fais bonne chère ;
souviens-toi que la mort ne tardera pas....
Donne, prends et réjouis-toi,
Car dans l’Hadès il n’y a plus de plaisir à attendre.
(Ibid. 14:3, 10-12, 16.
Ici on peut bien dire : « purement humain ». Encore est-ce d’une humanité passablement inférieure.
Évidemment, dit M. Randon, de telles exhortations manquent d’élévation morale. La sagesse de notre écrivain est assez terre à terre. Elle ne craint même pas de se commettre en des sujets mesquins, et non contente de nous enseigner la politesse, elle nous offre des prescriptions jusque sur l’indigestion et la colique ».
Les douleurs de l’insomnie, des vomissements
et des tranchées sont le lot de l’intempérant.
Si tu t’es laissé entraîner à trop manger,
lève-toi, évacue, et tu auras du soulagement (Ibid. 31:20, 21).
On comprend que Jérôme, en parlant des Apocryphes, ait parlé de fange.
À remarquer que tous ces passages sont empruntés à l’un des trois Apocryphes reconnus comme supérieurs aux autres. Même remarque à propos du passage de la Sapience cité au point 4.2.4.3.
L’ange lui dit : …Quand tu entreras dans la chambre nuptiale, tu prendras de la braise d’encens, tu y mettras le cœur et le foie de poisson, et tu feras de la fumée ; l’odeur fera fuir le démon, qui ne reviendra plus jamais. — .... Lorsque le démon en sentit l’odeur, il s’enfuit dans la Haute Égypte, où l’ange le lia (Tobie 6:17, 18 ; 8:3).
Non, nous ne retrouvons pas dans ces livres le souffle divin, la brise du large, qui traverse les livres de l’Ancien Testament, ce quelque chose qui vous donne le frisson de l’infini et de l’éternité, ce quelque chose qui vous abat et qui vous relève ; qui, comme on disait au seizième siècle, vous « point ». Et puis, la Bible exalte Dieu : les Apocryphes exaltent l’homme. La Bible est le livre de la grâce, du droit de Dieu, de l’œuvre de Dieu : les Apocryphes sont les livres de l’œuvre humaine. Ce n’est pas seulement un souffle moindre, c’est surtout par un contenu autre qu’ils différent des prophètes.
« Il faut reconnaître, dit M. Randon, qu’on ne retrouve pas dans les Apocryphes toute l’élévation spirituelle des grands prophètes.
Nos écrivains semblent avoir perdu le secret des initiatives créatrices, ils ne sont plus que des imitateurs. Ils ne savent plus s’élancer jusqu’à Dieu et puiser dans sa communion directe la flamme de la pensée et de la vie ».
Il n’y a à ceci rien d’étonnant, car ces livres n’ont pas paru à une époque ni dans un milieu de révélation. Dieu avait séparé son peuple des autres peuples de la terre, l’avait soustrait à toutes les influences païennes, pour en faire le peuple de la révélation. L’appel adressé à Abraham : « sors de ton pays et de ta parenté », le choix de la Palestine, située au centre du monde, mais entourée de barrières, mer, déserts, montagnes, n’avaient pas d’autre but.
Par la nature même des choses, on ne conçoit pas les « oracles de Dieu » confiés à une communauté juive établie en plein milieu païen et subissant ses influences. « La Sagesse de Salomon, dit M. Nicolas, nous fait connaître l’influence que le platonisme avait exercée sur les Juifs alexandrins. Des écrits composés sous l’influence de Platon peuvent être très intéressants pour l’histoire de la pensée humaine, mais ce n’est pas là un titre suffisant pour qu’ils doivent être rangés au nombre des documents de la Révélation (*) ».
(*) D’autres livres, comme l’Ecclésiastique, ont été composés en Palestine (c’est la traduction qui a vu le jour à Alexandrie). Mais la communauté étrangère était-elle plus compétente pour discerner les oracles de Dieu qu’elle n’était capable de les formuler ? Pourquoi ces livres qui ont vu le jour à Jérusalem, n’y ont-ils pas été ajoutés au recueil sacré ?
Est-ce à dire que ces livres ne méritent pas d’être lus ? Bien au contraire, du moins pour une bonne partie de leur contenu. Nous sommes loin de vouloir les dénigrer. Il ne faudrait pas juger de tout leur contenu d’après les passages surprenants que nous avons reproduits, et qui les déparent. Par endroits, nous l’avons dit, ils sont sur les confins de cette littérature créatrice qui est fille de la Révélation. Et même là où l’élément divin s’estompe, ils restent remarquables (*).
(*) Lire en particulier les neuf premiers chapitres de la Sapience.
Comparés à la littérature profane, ils sont « utiles », connue disaient les Réformateurs, et montrent quels fruits peuvent se cueillir sur le sol de la Révélation. Il y a ici et là des perles à recueillir.
Comparés à la littérature biblique, au contraire, ils fournissent la preuve palpable de son inspiration unique, et fortifient la foi à la Bible. Une maison de six étages entre une cabane et une cathédrale paraîtra tour à tour grande et petite, selon qu’on jettera les yeux sur la cabane ou sur la cathédrale.
Ajoutons qu’au point de vue historique, ces livres forment entre l’Ancien et le Nouveau Testament un chaînon qu’il faut connaître. Ils nous initient à la pensée et à la vie religieuse juives dans les siècles qui précédèrent la venue de Jésus Christ. Ils nous font connaître l’histoire héroïque du peuple juif pendant cette même période. Ils nous montrent quels hommes de fer, quels géants, avaient été formés par l’éducation divine, sous le régime de la loi. Cette loi, où la critique à la mode voit le triomphe du ritualisme, de l’opus operatum, la lettre tuant l’esprit, où elle croit discerner la première manifestation de l’esprit qui devait aboutir au pharisaïsme, cette loi, en courbant l’Israélite devant Dieu, en faisant de toute sa vie une obéissance, une possession de Dieu, le rendit indomptable aux hommes. Quand on lit le récit de ces luttes que nous retracent les livres des Macchabées, on croit rêver, en voyant ce petit peuple faire reculer les grandes puissances du monde. Devant les récits du siège de Jérusalem par Titus, on a la même impression. Le même phénomène s’est produit lors de la Réformation. Les hommes qui ont pris au sérieux le droit de Dieu, qui ont été possédés par Dieu, ont triomphé de tous les obstacles et de toutes les souffrances, ont « marché sur toute la puissance de l’ennemi » (Luc 10:19). On peut railler les Puritains pour leur piété légale, minutieuse. Mais ces hommes qui mettaient la conscience partout, même dans les plus petites choses, même dans le vêtement, ont été des côtes de fer, des invincibles, et ils ont fondé la République des États-Unis. À ce point de vue, les livres des Macchabées, comme l’histoire du peuple juif de Josèphe, comme les histoires de la Réformation, offrent le plus haut intérêt.
Mais si on demande : les Apocryphes doivent-ils faire partie de la Bible ? Nous répondrons sans hésiter : non. Sans doute, si on considère l’Ancien Testament comme « une sorte de bibliothèque d’écrits nationaux » (*1), comme un « tout y va», les Apocryphes peuvent y trouver place. Mais si la Bible est (à des degrés divers,) le livre qui nous apporte le message divin, la Parole de Dieu, le livre qui rend Dieu présent, Dieu sensible, si la Bible est la littérature des âges créateurs, alors il en est autrement (*2). Le bon sens, nous semble-t-il, devrait suffire à trancher la question. Comment insérer dans la Bible des livres qui si souvent, on vient de le voir par nos citations, jurent avec elle, soit par leur ton, soit par leur contenu ? Qu’on les place à côté de la Bible, si on veut, puisqu’ils en sont, historiquement, la suite, mais non dans la Bible, puisque, religieusement, à part quelques passages, ils ne la continuent pas.
(*1) Discours de M. Stapfer, dans le 85° rapport de la Société biblique de Paris, p. 13.
(*2) Les auteurs des Apocryphes auraient sans doute été, tous les premiers, bien étonnés de voir leurs ouvrages ajoutés à ceux des auteurs sacrés. Ils ne sont nullement conscients d’une inspiration prophétique. « Nos écrivains, dit M. Randon, ont conscience d’appartenir à une époque secondaire où l’Éternel a cessé de se révéler personnellement aux hommes ». Voici deux citations qui confirment ce jugement :
« Ils démolirent l’autel qui avait été profané, et placèrent les pierres.... dans un lieu convenable en attendant qu’il parût un prophète pour statuer sur leur sort » (1 Mac. 4:16).
« Pour moi, j’ai consacré mes veilles à l’étude, le dernier de tous, comme un grappilleur après les vendangeurs » (Ecclésiastique 33:16). Ce n’est pas là le langage d’un prophète.
Chose curieuse, on a parfois préconisé la publication d’une Bible expurgée, mais on n’a jamais parlé d’expurger les Apocryphes. Et ce sont en général les mêmes qui voudraient publier la Bible avec des coupures, et les Apocryphes dans leur intégralité. Pourtant, dans la Bible, les passages que. l’on trouve contestables sont l’exception, tandis que dans les Apocryphes, l’exception, ce sont les passages qui nous apportent des éléments de vérité. Ces passages tiendraient en quelques pages (*). Pour ces quelques pages, vouloir alourdir la Bible de tout ce poids mort, c’est incompréhensible.
(*) C’est notre impression personnelle. Ces passages pourraient s’ajouter sous forme de notes aux passages bibliques correspondants. Au point de vue de ceux qui voudraient ajouter les Apocryphes à la Bible (livre d’enseignement et d’édification), ce serait la seule manière de procéder que l’on pût comprendre.
À prendre les Apocryphes dans leur ensemble, nous les considérons comme un boulet que la Bible a traîné après elle pendant des siècles. C’est au commencement du siècle dernier que ce boulet a été coupé. Ce n’était pas trop tôt. C’était même, comme nous le verrons, juste à temps.
Pourquoi ce boulet n’a-t-il pas été coupé plus tôt ? Comment se fait-il que ces livres aient accompagné la Bible pendant tant de siècles ?
Nous répondons : C’est à cause de la tyrannie de la tradition.
Les Juifs d’Alexandrie ajoutèrent aux livres saints qu’ils avaient traduits de l’hébreu en grec d’autres livres qui provenaient de leur milieu. Cette Bible des Septante était, au commencement de l’ère chrétienne, la Bible populaire, en fait la Bible unique, car pour l’immense majorité des chrétiens, l’hébreu était une langue inconnue, et la comparaison entre l’Ancien Testament hébreu et l’Ancien Testament grec n’était pas possible (*1). Ainsi les livres ajoutés circulèrent avec les autres (*2). De la Bible des Septante ils passèrent dans les traductions latines, par exemple dans la Vetus Itala, puis dans la traduction de Jérôme. Celle-ci devint la Vulgate, qui fut pendant plus de mille ans la seule Bible de la chrétienté.
(*1) Même les docteurs chrétiens ignoraient l’hébreu. Aucun Père de l’Église, d’Origène à Jérôme, n’a su cette langue (Ed. Reuss, Histoire du Canon, p. 162). Cela aidait évidemment au règne incontesté de la Bible grecque.
(*2) Rien n’est moins prouvé que l’intention des Juifs d’Alexandrie de compléter le Canon par l’adjonction de ces livres aux livres saints de leur peuple. « Ces livres furent ajoutés, dit l’Encyclopédie de Herzog (première édition, article Die alexandrinische Uebersetzung), comme des productions du judaïsme de ces temps postérieurs. Le Canon proprement dit n’était formé que des 22 livres de l’Ancien Testament (Philon. cf. Josèphe, Contra Appionem, I, 8). Mais tandis que le texte hébreu, placé sous une surveillance spéciale, conservait son caractère stable, il en était autrement des Septante, tout d’abord entreprise purement privée, qui se laissait encore faire (welche zunächst nur Privatsache, ferner mit sich schalten liess). Ces adjonctions ne dénotaient nullement l’intention de falsifier le Canon, mais il put résulter de leur présence que leur relation au Canon demeura inconnue des ignorants et que plus tard on prit la collection entière pour canonique ».
Il est étrange de voir cette « entreprise privée» rencontrer une pareille fortune, et ces livres, ajoutés à l’Ancien Testament par les Juifs d’Alexandrie, soudés à la Bible partout, pendant tant de siècles. C’est un peu, avec d’autres proportions, ce qui advint des Réflexions d’Ostervald, imprimées pendant longtemps avec la Bible qui porte son nom, et que dans certaines Églises, il y a encore cinquante ans, on lisait du haut de la chaire après le chapitre qu’elles commentaient.
Jérôme (né vers 331, mort en 420) introduisit les Apocryphes dans sa traduction de la Bible. Il le fit à son corps défendant, et contre sa propre conviction, comme nous l’avons dit, les Apocryphes passèrent dans les premières traductions latines (*1), puis dans la Vulgate, contre la conviction du traducteur. Jérôme était nettement défavorable aux Apocryphes (*2). Il parle à plusieurs reprises de leurs inepties et de leurs extravagances. Il aurait pu couper le boulet ; mais il ne le fit pas ; il n’osa pas.
(*1) Les premiers chrétiens s’approprièrent la tradition juive ; mais comme ils ignoraient l’hébreu, ils reçurent l’Ancien Testament selon la version des Septante et l’adoptèrent sans examen, ne se doutant guère, vraisemblablement, des amplifications qu’ils y découvrirent un jour. Ce fut Jérôme qui leur ouvrit les yeux, trop tard pour que le fruit de ses études pût profiter. L’habitude était prise. On conserva le texte traditionnel des premiers siècles, parce qu’on l’avait admis au début (Tony André, Les Apocryphes de l’Ancien Testament, page 16). C’est nous qui soulignons. La tradition commençait à s’imposer, sur ce point comme sur beaucoup d’autres.
Pourtant les Apocryphes, même avant Jérôme, n’étaient pas mis sur le même rang que les livres du canon hébreu. Ils leur étaient adjoints, ils circulaient avec eux. Mais sur leur bon droit il semble qu’il y ait eu de l’incertitude et même quelque malaise.
Ainsi Méliton, évêque de Sardes au second siècle, entreprit un voyage en Orient tout exprès pour se renseigner sur le nombre et sur l’ordre des livres canoniques, et se convainquit que les Apocryphes n’en faisaient pas partie. Ce trait raconté par Eusèbe dans son Histoire (4:26) ne montre-t-il pas les scrupules qu’éprouvaient de bons esprits à considérer les Apocryphes comme bibliques ?
Origène (né en 185, mort en 254) oppose souvent les livres apocryphes (secreti, non vulgati) aux livres publics, communs (vulgati, publici, manifesti ; grec : Koïnoï. Epist. ad African, 9. Commentaire sur Matthieu 13:57 ; 23:37-39 ; 24:23-28 ; 27:3-10).
Dans sa préface du Cantique des Cantiques, il s’exprime ainsi :
« Quant aux Apocryphes, comme nous y trouvons beaucoup de choses corrompues et contraires à la vraie foi, nous n’avons pas cru devoir leur donner une place ni leur reconnaître une autorité. Il est au-dessus de nous de nous prononcer à leur sujet. Il est évident, toutefois, que les apôtres et les évangélistes ont introduit dans le Nouveau Testament beaucoup d’exemples étrangers aux Écritures que nous tenons pour canoniques, mais que nous trouvons dans les Apocryphes, et qui leur sont évidemment empruntés. Toutefois, cela même ne prouve pas qu’il faille donner une place aux Apocryphes, car il ne faut pas franchir Ies limites qu’ont établies nos pères. Il peut très bien se faire que les apôtres ou les évangélistes, qui étaient remplis du Saint-Esprit, aient su ce qu’il fallait prendre dans ces Écritures et ce qu’il fallait rejeter. Mais quant à nous, il ne serait pas sans danger d’oser en faire autant, car nous n’avons pas l’Esprit en aussi grande abondance ».
Ni Épiphane (né en 310, mort en 403), ni Cyrille de Jérusalem (né en 315, mort en 386), ni Athanase (mort en 373), n’admettaient les Apocryphes comme canoniques.
En fait, pendant les trois premiers siècles, les théologiens maintiennent, théoriquement, le Canon hébreu, mais utilisent les Apocryphes. Il y a chez eux quelque chose de flottant. Ils citent les Apocryphes, mais jamais comme I’Écriture sainte (Schürer dit, dans son article de l’Encyclopédie de Herzog-Hauck : « ceci peut n’être que fortuit». Ce serait bien extraordinaire). Les citations ne prouvent pas grand’chose. Que d’auteurs catholiques citent les Pères comme une autorité ! Les auteurs des premiers siècles s’inclinent donc en pratique, non en théorie, devant le fait accompli. On laisse ces livres avec les autres, parce qu’ils y sont, parce que le public y est habitué, parce qu’ils peuvent édifier, mais on ne leur reconnaît pas le caractère canonique. La tradition est à la fois contestée et acceptée.
(*2) Ce qui s’explique par le fait qu’il avait étudié l’Ancien Testament dans le texte hébreu. Il en sentait ainsi mieux que d’autres la grandeur incomparable et avait une notion plus précise du Canon.
Dans sa préface aux livres de Samuel et des Rois, après avoir énuméré les livres de l’Ancien Testament, il s’exprime ainsi :
Tout ce qui est en dehors d’eux doit être placé parmi les Apocryphes. Donc la Sapience, le livre de Jésus fils de Sirach, Judith et Tobie n’appartiennent pas au Canon.
Et dans sa préface aux livres d’Esdras et de Néhémie :
« Que personne ne s’émeuve de ce que nous n’avons publié qu’un livre [d’Esdras] et n’aille se complaire dans les rêveries du troisième et du quatrième [apocryphe d’Esdras]. Chez les Hébreux, Esdras et Néhémie sont réunis en un seul rouleau, et tout ce qui ne se trouve pas chez eux, et ne vient pas des vingt-quatre vieillards, doit être rejeté au loin ».
Dans son épître à Laeta, à laquelle il donne des conseils pour l’instruction de sa fille, il dit tout le bien que pourra lui faire l’Ancien Testament, puis il ajoute :
« Qu’elle se garde de tous les Apocryphes. Si pourtant elle veut les lire, non pour confirmer la vérité des dogmes, mais par un pieux respect, qu’elle sache bien qu’ils ne sont pas de ceux dont ils portent le nom, que plusieurs d’entre eux sont mêlés de choses mauvaises (vitiosa), et qu’il faut une grande prudence pour chercher l’or dans la fange » (C’est nous qui soulignons).
« Après avoir porté sur les Apocryphes un tel jugement, dit M. Randon, il ne restait plus, semble-t-il, à Jérôme qu’à les exclure de la traduction de la Bible, mais il n’osa pas rompre avec la tradition de l’Église ». C’est du reste ce qu’avoue sans détour Jérôme lui-même. Dans sa préface au livre de Daniel, il dit du cantique des trois jeunes Hébreux, de l’histoire de Suzanne, de celle de Bel et du Dragon :
« Je sais bien que ce sont des fables, mais comme elles ont été jusqu’à présent entre les mains de tout le monde, je n’ai pas osé les ôter, de peur que le peuple ignorant ne m’accusât d’avoir supprimé une partie des livres de ce volume ».
L’aveu est dénué d’artifice. Voilà comment les Apocryphes ont passé de la version des Septante, qui avait été la Bible du monde croyant pendant six cents ans, dans la Vulgate, qui fut la Bible de l’Église pendant plus de mille ans. Ils y sont entrés parce que Jérôme « n’a pas osé les ôter » (*).
(*) Jérôme ne peut se soustraire entièrement aux coutumes de son Église, et son attachement à la tradition est plus puissant que ses scrupules de savant, son dévouement plus grand que sa logique (Ed. Reuss, Histoire du Canon, p. 162).
Augustin (né en 354, mort en 430) se prononça pour la canonicité des Apocryphes (*), et sous son influence, les conciles d’Hippone (393) et de Carthage (397) les décrétèrent canoniques.
(*) Toutefois, chez lui aussi, il y a quelque chose de flottant. Personnellement, il était loin d’assimiler les Apocryphes aux livres canoniques. Il n’admettait pour les livres des Macchabées qu’une canonicité au second degré. « Ce deuxième livre des Macchabées, dit-il, les Juifs ne l’ont pas, comme la loi, les prophètes et les psaumes, auxquels le Seigneur rend témoignage, mais il a été reçu par l’Église non sans profit, si toutefois on le lit et si on l’écoute lire avec précaution » (Sobrie) (Contra cp. Gaudent, 1:31).
Sur la Sapience, il exprime des doutes (De doctina christiana, 2:8). Dans son Contra Faustum (11:2), il s’exprime ainsi :
« Ces livres sont appelés Apocryphes, non parce qu’ils devraient jouir d’une autorité secrète, mais parce que, n’étant manifestés par aucune lumière qui puisse les accréditer (nulla testificâ luce), ils ont été tirés au jour du fond de je ne sais quel lieu secret, par la présomption de je ne sais quelles gens » (de nescio quo secreto, nescio quorum praesumptione prolati sunt).
Voici encore un passage de saint Augustin, où les Apocryphes n’en mènent pas large :
« Le plus intelligent scrutateur des divines Écritures sera celui qui lit d’abord en entier celles-là seulement qui sont appelées canoniques, dût-il même ne pas les comprendre encore parfaitement. Une fois instruit dans la vraie foi, il lira les autres avec plus de sécurité et son esprit ne risquera plus de s’abandonner par faiblesse aux égarements et aux mensonges de l’imagination » (De doctrina christiana).
Pour reconnaître si un livre est canonique, voici, d’après saint Augustin, comment il faut s’y prendre :
« Pour savoir quelles sont les Écritures canoniques, il faut suivre l’autorité du plus grand nombre possible d’Églises catholiques, de celles-là surtout qui ont été fondées par des apôtres.... on préférera donc celles qui sont reçues dans toutes les Églises à celles que quelques-unes n’admettent pas. Parmi ces dernières, on préférera encore celles qui sont reçues par le plus grand nombre et par les Églises les plus considérables à celles qui ne réunissent que des suffrages de moindre importance et peu nombreux ».
« Nous aurions beau jeu, dit M. Reuss, si nous voulions critiquer une pareille méthode de s’assurer de la canonicité des livres saints ; il nous suffit de dire qu’elle était impraticable, parce que jamais un simple fidèle n’avait les moyens de recueillir, de compter et de peser les suffrages de toutes les Églises de la chrétienté... » (Histoire du Canon, 168, 169).
Au reste, saint Augustin a résumé son point de vue dans ce mot fameux : « Pour moi, je ne croirais pas à l’Évangile, si je n’y étais amené par l’autorité de l’Église catholique » (Contra Manich. 5).
« Mot diamétralement opposé, dit M. Reuss, à la base de toute théologie protestante ». Un protestant ne peut guère se réclamer de saint Augustin pour conserver les Apocryphes. L’argument prouverait trop : il faudrait alors conserver beaucoup d’autres choses !
Nous aimons mieux encore Jérôme qui accepte les Apocryphes en maugréant, malgré la tradition, qui laisse ainsi la porte ouverte à une réforme, que saint Augustin qui les accepte sans sourciller à cause de la tradition.
Malgré ces hauts patronages, et quoique les Apocryphes fissent partie de la Bible populaire depuis des siècles, la tradition a encore ses fluctuations, et l’unanimité ne se fait dans l’Église romaine qu’après quinze cents ans.
Le pape Eugène IV proclama leur canonicité au Concile de Florence, en 1442.
« Jusqu’au seizième siècle, dit M. Nicolas, la détermination du Canon de l’Ancien Testament resta indécise. Tous les conciles ne se prononcèrent pas dans le même sens sur cette question. Tantôt on penchait du côté de l’Ancien Testament hébreu, tantôt on adoptait l’Ancien Testament grec. Les protestants s’étant déclarés (*) pour le premier, l’Église catholique dut se prononcer définitivement, et le 8 avril 1546, le Concile de Trente déclara la Vulgate version authentique et approuvée, et reconnut pour Écriture sainte et par conséquent pour écrits inspirés par l’Esprit-Saint, tous les livres faisant partie de cette version, reproduction, sauf quelques modifications de détail, de celle des Septante ».
(*) Allusion, sans doute, à la manière dont Luther constitua le Canon, et à la pratique protestante. Le premier document ecclésiastique protestant qui donne une liste des livres canoniques est la Confession de foi de la Rochelle.
Cette décision ne fut prise qu’après de longues discussions, roulant sur des amendements divers, et à une majorité dont la proportion n’a jamais été indiquée (*), qui, par conséquent, doit avoir été faible. Il est à remarquer que le Concile ne s’en référa à aucune décision ecclésiastique antérieure. C’était reconnaître implicitement que les Apocryphes n’étaient pas encore canoniques et que la question entière était ouverte.
(*) Ed. Reuss, histoire du Canon, page 231.
En Orient, les Apocryphes ne furent joints qu’au quatrième siècle à la version syriaque, qui est du second siècle. Le concile de Laodicée, en 360, admit les livres hébreux comme seuls canoniques. Les catalogues de Léonce de Byzance (560) et d’Anastase, patriarche d’Antioche († 599) ne contiennent pas les Apocryphes. Jean Damascène, vers 720, et Nicéphore, patriarche de Constantinople, mort en 828, font encore la distinction. Ce dernier appelle les Apocryphes antilégomènes, c’est-à-dire contestés. En 1639, un autre patriarche de Constantinople, Cyrille Lucar, s’oppose à l’admission des Apocryphes dans le Canon. Ce n’est qu’au Concile de Jérusalem, en 1672, que leur canonicité fut proclamée.
Les Églises protestantes s’étaient prononcées pour le Canon hébreu, mais les Bibles protestantes, sauf de rares exceptions, ont, jusqu’au dix-neuvième siècle, toujours contenu les Apocryphes, ce que nul n’ignore, mais dans des conditions dont on ne se doute généralement pas.
Luther admit tous les Apocryphes dans la Bible (Éditions de 1534 et années suivantes). Il les rejeta à la fin du volume, en appendice, et les fit précéder non d’une préface, mais de cette indication : « Livres qui ne sont pas regardés comme ayant la même valeur que la Sainte Écriture, mais qui sont pourtant utiles et bons à lire ».
Des introductions spéciales pour chaque livre en font ressortir tout à la fois l’infériorité et les qualités.
Les Bibles de Zurich, les premières Bibles allemandes complètes (1529), contenaient pour les Apocryphes une préface où on lisait :
Nous avons imprimé ces livres, non qu’ils doivent être mis sur le même rang, comme valeur et comme considération, que la Sainte Écriture, mais afin que ceux qui aiment à les lire ne trouvent pas à dire et n’aient pas lieu de se plaindre, et afin que chacun puisse y trouver ce qu’il lui plaît (*) (das ein jetlicher funde das im schmackte). Et quoique ces livres ne soient mis au rang de la Sainte Écriture ni par les anciens ni par nous, ils contiennent pourtant beaucoup de choses qui ne contredisent nullement l’Écriture biblique, la foi et l’amour, et dont même quelques-unes trouvent leur fondement dans la Parole de Dieu.
(*) Tout ce qui est souligné dans les préfaces que nous citons l’est par nous.
Les préfaces générales reparurent plus tard dans les Bibles allemandes. Voici, à titre d’exemple, un résumé partiel de celle qui précède les Apocryphes dans la Bible imprimée chez Mangold, à Bâle, en 1665.
Voici les caractères auxquels se reconnaît un livre canonique : 1° Il doit avoir été écrit par un prophète, — 2° en hébreu, — 3° avoir été reçu par l’Église juive, — 4° ne rien contenir qui ne soit saint et véridique, rien qui contredise les enseignements des livres canoniques. Or ces caractères manquent aux livres apocryphes. Ce sont des livres humains, qui ne peuvent confirmer aucun article de foi, et qu’il faut éprouver à la pierre de touche des enseignements canoniques. Il eût été bon que ces livres, que ni l’Église israélite, ni l’Église chrétienne primitive, n’ont jamais joints aux livres canoniques, n’eussent jamais été ajoutés à la Bible, après ces temps-là, « car alors l’Église romaine n’en aurait pas adopté la plus grande partie » (*).
(*) Le passage entre guillemets est la traduction faite par Ed. Reuss du texte latin original (Histoire du Canon. p. 253).
Nous trouvons des préfaces semblables dans une Bible imprimée à Herborn (Nassau) en 1603, et dans une Bible imprimée à Nuremberg en 1652. Dans cette dernière, les Apocryphes sont déclarés non canoniques parce qu’ils racontent des choses déplaisantes et inacceptables (widrige und unverantwortliche Sachen), comme on le montrera chaque fois en son lieu.
La confession de foi de la Rochelle s’exprime comme suit au sujet du Canon, dans son article IV.
Nous connaissons ces livres (les 22 livres du Canon hébreu) être canoniques, et la règle très certaine de notre foi, « et cela non pas seulement d’après le sentiment unanime de l’Église, mais beaucoup plus d’après le témoignage du Saint-Esprit et la conviction qu’il nous donne intérieurement ; car c’est lui qui nous apprend à les distinguer d’autres écrits ecclésiastiques, sur lesquels, encore qu’ils soient utiles, on ne peut fonder aucun article de foi (*).
(*) Ce « utiles » de Luther, qu’on retrouve dans la Confession de la Rochelle est curieux, si c’est à ce titre qu’on veut ajouter ces livres à la Bible. S’il fallait ajouter à la Bible tout ce qui est « utile », la littérature chrétienne, de Chrysostome à Vinet, pourrait fournir beaucoup de pages plus « utiles » que la plus grande partie des Apocryphes (voir la citation de Ed. Reuss).
Malgré ce jugement sur les Apocryphes, les Bibles protestantes continuèrent à les contenir. L’exemple avait été donné par Olivétan, dans sa traduction de 1535. Voici sa préface :
Entendu que les livres précédents se trouvent en langue hébraïque, reçus d’un chacun et les suivants qui sont dits apocryphes.... ne se trouvent ni en hébreu ni en chaldéen, et aussi ne sont point reçus ni tenus comme légitimes tant des Hébreux que de toute l’Église, ainsi que réfère saint Jérôme, nous les avons séparés et réduits à part pour les mieux discerner et connaître, afin qu’on sache desquels le témoignage doit être reçu ou non (Suivent quelques témoignages historiques).
Pourquoi donc, quand tu voudras maintenir aucune chose pour certaine rendant raison de ta foi, regarde d’y procéder par vive et puissante Écriture en ensuivant saint Pierre qui dit : celui qui parle, qu’il parle comme parole de Dieu. Il dit parole de Dieu comme très véritable et très certaine manifestée par les prophètes et apôtres divinement inspirés, desquels nous avons témoignage plus clair que le jour. Les juristes aussi, ayant grand soin de confirmer et établir leurs opinions par la loi humaine, disent qu’ils ont honte de parler sans loi. Combien donc plus grande erreur et vergogne doit avoir celui qui se dit chrétien lequel ne se attend et ne se arrête ès lois du Dieu vivant, mais aux humaines, jugeant toutes choses selon sa fantaisie et jugement incertain. Par ainsi, nous édifiés sur le fondement des saints prophètes et apôtres (sur lequel ils se sont fondés et lequel ils ont annoncé qui est Jésus-Christ la pierre ferme), délaisserons les choses incertaines pour suivre les certaines, nous appuyant et nous arrêtant en icelles, et là fichant notre ancre comme en lieu sûr, car notre foi chrétienne ne consiste point ès choses douteuses, mais en pleine et très certaine assurance et très vraie persuasion prise et confirmée par vérité qui est infaillible. En laquelle Dieu nous doit cheminer perpétuellement afin que selon icelle (acceptant en nous sa sainte volonté et déjetant toute autre intention à lui contraire) puissions vivre à son honneur et édification de son Église. Ainsi-soit-il.
Vraiment, les Apocryphes, ici, sont mis dans un coin, et même dans un tout petit coin. Comment Olivétan, parlant ainsi des Apocryphes, les séparant des autres livres « afin qu’on sache desquels le témoignage doit être reçu ou non », les imprime-t-il dans la Bible ?
Toutes les Bibles genevoises de la première période contiennent une préface où on lit ce qui suit :
Ces livres qu’on appelle Apocryphes ont été de tout temps discernés d’avec ceux qu’on tenait sans difficulté être de l’Écriture sainte. Car les Anciens voulant prévenir le danger qu’aucuns livres profanes ne fussent entremêlés avec ceux qui pour certain étaient procédés du Saint-Esprit, en ont fait un rolle qu’ils ont appelé Canon, signifiant par ce mot que tout ce qui était là compris était règle certaine à laquelle il se fallait tenir. Quant à ceux-ci, ils leur ont imposé le nom d’Apocryphes, dénotant qu’on les devait tenir pour écritures privées, et non pas authentiques, comme sont les instruments publics. Par quoi il y a telle différence entre les premiers et les seconds, comme d’un instrument passé devant notaire et scellé pour être reçu de tous, et une scédule d’un homme particulier. Il est vrai qu’ils ne sont point à mépriser, d’autant qu’ils contiennent bonne doctrine et utile. Toutefois c’est bien raison que ce qui nous a été donné par le Saint-Esprit ait prééminence par dessus tout ce qui est venu des hommes (*). Parquoi, suivant le dire de saint Jérôme, que tous chrétiens les lisent et en prennent doctrine d’édification. Mais qu’ils soient cependant avertis qu’ils ne doivent point là prendre pleine assurance des articles de leur foi, pour ce que n’est pas témoignage suffisant.
(*) Ce qui suit disparaît à partir de 1559. On trouve sans doute que le conseil de lire ces livres est de trop.
Dans l’édition type de 1585, on lit :
Ce ne sont pas livres divinement inspirés comme le reste des Saintes Écritures.... Toutefois on peut s’en servir en particulier pour en tirer instruction, tant à cause de plusieurs beaux exemples qui nous y sont proposés, que de notables sentences qu’ils contiennent.
Dans la Bible imprimée à la Rochelle en 1616 on lit :
Étant de particulières déclarations, ces livres ne doivent point être reçus ou produits publiquement en l’Église comme pour servir de règle aux articles de notre foi, ni même aux points de la vérité de l’histoire sainte, attendu que quoiqu’il se trouve en iceux quelque vérité ainsi que le déclare Augustin, XV, Cité de Dieu, néanmoins à cause de plusieurs choses fausses, il n’y a aucune autorité canonique, c’est-à-dire laquelle puisse servir de règle certaine et irréfragable pour fonder quelque point de la religion chrétienne. Et combien que le bon personnage se serve quelquefois de certains passages, nommément du livre appelé la Sapience, sous ce nom de l’Écriture, si ce n’a pas été pourtant à autre intention que pour ce qu’il trouvait là plus clairement exprimé, selon le propos qui se présentait, ce qui était indubitablement conforme à la substance de l’Écriture. Au demeurant, cet avertissement nous servira de décharge envers les lecteurs, si outre la nouvelle revue est conférée sur les exemplaires grecs, hormis du 4 d’Esdras dont nous n’avons rien en grec, nous ne nous sommes assujettis à en dresser les sommaires livres et remarquer quelque chose des auteurs, et des temps, pour ne donner à penser que nous attribuons à ces livres quelque degré ou titre approchant de ceux qui sont les seuls saints et sacrés, en tout et partout authentiques.
Ici on prend bien de la peine pour excuser saint Augustin. D’autre part on en prend fort peu pour aider la lecture des Apocryphes ; on ne veut pas les soigner. Ils ne le méritent pas.
Dans la Bible imprimée chez Crespin à Genève, en 1664, on lit en marge, au début des Apocryphes :
Apocryphe est mot grec signifiant ce qui est occulte et secret. C’est donc à bon droit que les anciens ont appelé de ce nom ces livres desquels la doctrine ne fut oncques reçue pour faire foi publique, ni pour être authentique, mais a été tenue comme écriture privée. Et combien que la lecture d’iceux ait été reçue en l’Église par les anciens, ainsi que saint Jérôme récite au symbole de Ruffinus, et que plusieurs choses contenues en iceux aient été insérées au Nouveau Testament par les apôtres, toutefois d’autant qu’on y trouve beaucoup de passages dépravés et répugnants à vérité, de tout temps ils ont été rejetés pour n’avoir autorité ni approbation de soi comme ont les autres livres appelés Canoniques, desquels est certain que la doctrine est émanée du Saint Esprit. Voyez ce que saint Jérôme en a écrit. Homél. I au Cantique des Cantiques.
« Beaucoup de passages dépravés et répugnants à vérité ! » Si on a pu trouver sévère notre appréciation de certains passages de ces livres, comment trouvera-t-on celle-ci ?
Le Synode de Dordrecht (1618), dont les membres représentaient toutes les Églises réformées, discuta la question du maintien des Apocryphes. « La force de l’habitude était telle (*) que la majorité décida de les conserver » : Voici comment M. Reuss raconte et caractérise le débat du synode sur cette question. C’est nous qui soulignons :
(*) Ed. Reuss. La Bible. Introduction générale, p. 45
« Les dialecticiens rigoureux, à la tête desquels se trouvaient Gomar de Leyde et Diodati de Genève, et qui dominaient l’assemblée dans toutes les discussions capitales, demandèrent avec insistance qu’on en finît une bonne fois avec ce malencontreux mélange d’éléments hétérogènes. Ils saisirent cette occasion pour accumuler, contre les livres à proscrire, les arguments critiques de tout genre, bien qu’un seul, celui de la notion théologique du Canon, eût pu suffire, si la génération précédente avait réussi à l’élever à la dignité d’un axiome nettement défini. Ils restèrent en minorité. L’usage ecclésiastique, les habitudes du peuple, l’opinion des anciens Pères, la crainte du bruit que causerait une innovation, toutes les raisons que la routine et l’indécision jetèrent dans la balance du débat, finirent par emporter un vote conservateur, destiné à constater l’impuissance de l’Église et de la science à régler une question que l’une et l’autre s’obstinaient à placer sur un faut terrain. La nouvelle traduction de la Bible qu’on venait de décréter devait donc aussi contenir les Apocryphes ; seulement, pour consoler les vaincus, on offrait d’y mettre moins de soin qu’aux livres canoniques, de les imprimer en petits caractères, et de les placer tout à la fin du volume, après le Nouveau Testament » (*).
(*) Ed. Reuss. Histoire du Canon, page 300.
La préface qui précède les Apocryphes dans la Bible de Desmarets (1664) s’exprime ainsi :
Parce que cette suppression ou omission absolue n’avait été jusque là pratiquée nulle part par aucunes Églises protestantes et évangéliques aux autres pays, et que cela aurait été exposé à beaucoup de calomnies, il fut trouvé bon qu’on les traduisît de nouveau, et qu’ils demeurassent en la Bible, mais qu’au lieu de les placer entre les livres du Vieux et du Nouveau Testament comme autrement l’ordre du temps et de l’histoire aurait pu l’exiger, et la pratique assez constante jusque là des autres églises réformées, ils fussent placés derrière tous les canoniques tant du Vieux que du Nouveau Testament, imprimés d’autres lettres, comme faisant un corps à part, afin que le peuple reconnût mieux par là que ces pièces ne sont point du corps des Écritures
Ces pièces !... Vraiment « ces pièces » n’en menaient pas large dans l’estime des auteurs de la Préface. Cette même préface contient les lignes suivantes :
Outre les écrits canoniques, qui seuls, à le bien prendre, nous rendent vénérable la sainte Bible, il s’y est glissé quelques autres purement humains, de qui les auteurs n’ont point eu l’assistance immédiate et infaillible de l’Esprit de Dieu, tels par conséquent qu’ils ne peuvent servir de règle nécessaire à notre créance et à nos actions, et ceux-ci ont été appelés Apocryphes… Ils sont apocryphes et non canoniques, parce qu’ils sont destitués de toutes les marques par lesquelles les livres canoniques du Vieux Testament se distinguent des autres.... Il se trouve en ces livres quantité de choses absurdes, fausses, fabuleuses, contradictoires, et qui ne se peuvent concilier ni avec la vérité, ni avec ce qui s’enseigne dans les livres canoniques. Tout le 4 d’Esdras n’est qu’un tissu de fictions ridicules. Ce sont des livres purement humains, d’où on ne peut tirer d’assez solides raisons pour appuyer un dogme ou article de foi, la foi ne devant bâtir que sur le fondement des prophètes et des apôtres. Toutefois, parce qu’il s’y rencontre de belles sentences, de riches exemples et de bons enseignements, la lecture particulière n’en doit pas être négligée comme inutile, pourvu qu’on les soumette toujours à la pierre de touche. Il aurait été bien à souhaiter que ces livres apocryphes n’eussent jamais été joints avec les canoniques dans le volume de la Bible, car, par ce moyen, ceux de la communion de Rome n’auraient point été si facilement portés à les égaler mal à propos aux canoniques.
Cette même préface se termine par cette remarque inattendue :
Dans les petites remarques que vous trouverez semées par ci par là aux côtés du reste, nous avons suivi la résolution du synode de Dordrecht (session 10), qui portait qu’on annoterait et réfuterait soigneusement à la marge de ces livres tous les endroits qui répugnent à la Doctrine canonique et particulièrement ceux desquels l’erreur se voudrait prévaloir au service de la vérité.
Voici quelques-unes de ces notes, imprimées en marge du texte, réfutation ou raillerie à jet continu :
2 Macchabées 12:3. Tout ce qui suit en ce chapitre n’a ni bout ni queue et est tissu de faussetés. — 12:40 (Prière pour les morts) Copieuse réfutation — 12:42 (Suicide le Razis. Autrefois on disait Razias). Se tuer soi-même n’est pas une action de vraie vaillance, mais de lâcheté et de désespoir, et cet auteur se fait voir, en louant les procédures de Razias, qu’il était fort éloigné des véritables maximes de la piété et de la Parole de Dieu.
Tobie 4:11 (L’aumône délivre de la mort). C’est la mort de Jésus Christ qui nous délivre de la mort, et non pas l’aumône, qui même destituée de foi et de charité ne profite de rien. 1 Cor. 13:3. — 6:3. Ce poisson devait être bien hardi et bien grand pour entreprendre de dévorer un homme, et Tobie bien fort pour en venir si facilement à bout ; l’auteur n’a oublié pour enrichir le conte que de nommer ce poisson. — 6:17. Voici un esprit qui doit avoir les cinq sens corporels, puisqu’il est touché de l’amour des femmes.... et qu’il a bon nez pour flairer ce parfum. — 8:4 (Quand le malin esprit eut flairé l’odeur, il s’enfuit en la Haute Égypte, l’ange le lia là). C’était un long chemin pour une première traite. — 11:7, 8 (Frotte les yeux de ton père avec ce fiel et lui, senta