[ Page principale | Nouveautés | La Bible | la Foi - l'Évangile | Plan des sujets | Études AT | Études NT | Index auteurs et  ouvrages | Centres d'intérêt ]

 

Les découvertes archéologiques de la mer Morte :

 

 

Fantaisie ou histoire ?

 

André Lamorte

 

Docteur en théologie + Docteur de l’Université de Strasbourg (Lettres)

 

 

© Édition originale, A.C.R.P.T. 1968

 

5° édition 1993 par permission de Radio Réveil et Paroles de Vie, site chrétien existant depuis 1996 diffusant les émissions de Radio-Réveil et toute sorte de littérature chrétienne — 2022 Bevaix (Suisse)

 

 

Tables des matières :

1     Préface

2     Propos Liminaire

2.1      1947

2.2      1951

3     Bilan Négatif

3.1      Comment s’est édifiée la thèse de la Communauté essénienne de Qumran ?

3.1.1             La construction de la thèse

3.1.2             La thèse utilisée pour ruiner la portée du christianisme

3.2      Une hypothèse

3.3      Quelles sont les sources historiques de ce que nous appelons : L’hypothèse de Qumran ?

3.3.1             Les sources elles-mêmes

3.3.2             (In)cohérence des sources

3.3.3             Autres insuffisances de l’hypothèse

3.3.4             Mais alors, direz-vous, que représente l’établissement de Qumran ?

3.3.4.1             Première supposition :

3.3.4.2             Deuxième supposition :

4     Bilan Positif

4.1      Les manuscrits bibliques

4.1.1             Lot du couvent Saint-Marc (Acquis par les États-Unis).

4.1.2             Lot de l’Université hébraïque. À Jérusalem.

4.1.3             Lot du Musée Rockfeller à Jérusalem

4.2      Le manuscrit complet d’Ésaïe

4.2.1             Comment se présente le rouleau d’Ésaïe ?

4.2.2             L’ancienneté

4.2.3             L’état de conservation

4.3      Le manuscrit d’Ésaïe et la Bible

4.3.1             Qualité du texte massorétique

4.3.2             Le manuscrit complet d’Ésaïe postule l’unité d’auteur.

4.4      Les cinq petits fragments du Lévitique

4.5      Science et foi

5     Appendice et Conclusion

5.1      Orthographe des noms de rois

5.2      Les tablettes de Tell el Amarna

5.3      Le chapitre 14 de la Genèse

5.4      Les fouilles de Jéricho

5.5      Les Hittites

5.6      Ras Shamra

5.7      Sodome et Gomorrhe

5.8      Conclusion générale — L’archéologie ne fait que confirmer l’Écriture

 

 

 

1                        Préface

 

L’honneur qui m’est fait d’écrire une préface pour l’édition du présent ouvrage me rappelle un souvenir : il y a quelques années, je faisais une conférence au quartier Latin et une auditrice qui avait vaguement suivi quelques cours du professeur Dupont-Sommer soutenait hautement que le Nouveau Testament n’était qu’une adaptation de la doctrine de Qumran et n’avait donc rien de surnaturel. Un tel exemple montre quels malentendus peuvent obscurcir l’esprit et constituer un obstacle à la foi en Jésus-Christ. Le Professeur Lamorte, avec la compétence que lui donnent ses nombreux travaux, écarte ici la théorie d’une origine essénienne du christianisme. Sans doute, tout n’a pas encore été dit sur la nature des occupants du site de Qumran en bordure de la mer Morte. L’auteur lui-même ne s’associe qu’avec réserve aux solutions proposées. Il ne lui est pas possible non plus dans le cadre restreint d’une brochure populaire d’examiner en détail les oppositions qui existent entre l’enseignement de Jésus-Christ et les textes de Qumran. Mais en lisant ces lignes, le croyant est conforté dans ses convictions : la foi chrétienne n’est pas une doctrine sectaire(*) qui aurait réussi, mais bien le résultat d’une intervention divine.

 

(*) Selon la fameuse phrase d’Ernest Renan : « Le christianisme est un essénisme qui a largement réussi ». (cité par André Dupont-Sommer, Les écrits esséniens découverts près de la mer Morte, Paris,1959, rév. 1980).

Dans une seconde partie, nous sommes mis en présence des confirmations que les heureuses trouvailles faites dans les grottes donnent à notre confiance dans la valeur de l’Ancien Testament. Vu leur ancienneté, les rouleaux complets d’Ésaïe sont une preuve frappante de l’exactitude remarquable du texte tel que nous l’avons reçu et constituent un sérieux argument pour la rédaction du livre entier par le prophète au 8° siècle.

Diverses autres découvertes récentes sont ensuite passées en revue et complètent utilement les exposés précédents.

On accuse les évangéliques de choisir dans les résultats archéologiques ce qui va dans le sens de leurs convictions et de laisser de côté les autres. Il est certain que bien des récits bibliques n’ont pas reçu jusqu’à ce jour de confirmation — mais nous ne savons pas ce que l’avenir nous réserve —, que certains rapprochements que l’on avait crus concluants se sont révélés mal fondés et qu’occasionnellement, vu notre insuffisance, une découverte pourrait soulever des problèmes plutôt que d’en résoudre.

Nous ne ferons jamais l’économie de la foi lorsqu’il s’agit de croire à l’inspiration des Écritures. Il n’en reste pas moins que les découvertes de ces dernières années ont fait écrouler bien des théories avancées par certains critiques de la Bible.

Il est bon que le public le sache et nous sommes reconnaissants au Professeur Lamorte de nous aider à le savoir.

Nous devons être toujours plus convaincus que la Bible est d’un bout à l’autre la Parole de Dieu et que dans ces conditions elle est la vérité.

 

Jules Marcel Nicole

 

 

2                        Propos Liminaire

 

Il convient de rappeler les faits ; deux dates sont, à cet égard, à retenir.

 

2.1   1947

Au mois de mars de l’année 1947, un jeune Bédouin, Muhammad ed-Dib, de la tribu Ta’amireh, lance quelques cailloux dans la fente située au flanc d’une des falaises de la région tourmentée et rocailleuse de Quirbeth-Qumran, au nord-ouest de la mer Morte, à 12 kilomètres au sud de Jéricho ; il entend un bruit spécial, comme celui de quelque chose qui se casse. Il venait de découvrir l’une des nombreuses grottes affectant cette région, la grotte d’Ain-Feshka, absolument inexplorée jusque-là, et, dans cette grotte, quelques jarres scellées et intactes, renfermant de très précieux manuscrits.

Le jeune berger, ignorant l’importance et la valeur de sa découverte, ne la divulgua pas. Le temps passa, mais l’affaire ne devait pas rester longtemps cachée, et, dès avril 1948, la publicité faite autour d’elle devait susciter un énorme mouvement d’intérêt ; d’autres découvertes eurent lieu entre 1947 et 1957, et, sans doute, cette région n’a-t-elle pas fini de livrer ses secrets : 180 grottes ont été explorées, dont une quinzaine constituaient des « cachettes à manuscrits » roulés dans des jarres selon le procédé indiqué dans le livre de Jérémie pour préserver de la destruction des documents précieux (Jérémie 32:14). De ces découvertes le grand archéologue américain W. F. Albright devait déclarer qu’elles étaient « les plus sensationnelles des temps modernes »; l’on a pu souligner à leur sujet l’une des miraculeuses rencontres de l’Histoire, et parmi les plus extraordinaires, car c’est au moment même où le « peuple du Livre » retrouvait, avec sa terre, son indépendance nationale, que Dieu permettait la mise à jour de ces antiques manuscrits des Saintes Écritures.

Avec de nombreux fragments littéraires divers, furent trouvés des centaines de textes se rapportant à la plupart des livres de l’Ancien Testament. En dehors de la grotte A ou grotte 1 (Ain-Feshka), qui est la plus intéressante en raison de l’importance des manuscrits qui y ont été trouvés, dont un rouleau complet du Livre d’Ésaïe avec ses 66 chapitres, des fragments de ce même livre prophétique et du Lévitique, des portions de la Genèse, du Deutéronome, des Juges, de Samuel, d’Ézéchiel, des Psaumes, un commentaire des deux premiers chapitres d’Habakuk... La quatrième grotte déblayée en 1952 s’avérait, elle aussi, particulièrement riche ; on y découvrait également de nombreux textes représentant tout l’Ancien Testament, à l’exception du livre d’Esther, avec des commentaires sur les Psaumes, Daniel, plusieurs petits prophètes...

On comprend, dès lors, que ne se soit pas éteinte la vague d’enthousiasme qui, en 1947-1948, accueillit la découverte des manuscrits de la première grotte. Avec M. André Parrot, Directeur du Musée du Louvre et chef des Missions archéologiques de Mari et de Larsa, les archéologues et les hébraïsants déclaraient alors : « Il faudra sans doute réviser bien des conclusions de la Haute Critique ». Les amis de la Bible exultaient, ceux qui fidèles à la tradition juive et chrétienne se refusaient à accepter certaines présuppositions subversives de la science historique. Les Manuscrits de la mer Morte n’allaient-ils pas sonner le glas des détracteurs du texte sacré ?

 

2.2   1951

Hélas ! la critique, un moment bouleversée, veillait. Elle ne pouvait avouer sa défaite. S’il lui était difficile de s’inscrire en faux contre des documents trop clairs, du moins devait-elle tout tenter pour détourner les croyants, et les théologiens d’abord, de l’étude sérieuse de ces documents en créant un autre centre d’intérêt. L’occasion lui fut donnée en 1951 — c’est la seconde date à retenir — par la découverte des ruines du Quirbeth Qumran, à 3 kilomètres de la grotte d’Ain Feshka. Les fouilles commencèrent là en novembre 1951 et se poursuivirent jusqu’en 1956, mettant à jour un bâtiment communautaire comportant, avec tout un système d’approvisionnement en eau (aqueduc, citerne), un ensemble de pièces : une grande salle allongée considérée comme le scriptorium, le lieu de la rédaction des manuscrits, une salle de réunion, à la fois salle à manger et salle utilisée pour les ablutions, une « blanchisserie », et plusieurs chambres ; à proximité de là, un cimetière.

C’est en fonction de ces ruines que dès lors allait être interprété tout le contexte archéologique de la mer Morte. Le site de Qumran, déclarait-on, devait être un monastère, le monastère d’une secte juive, la secte des Esséniens, dont on irait jusqu’à faire l’inspiratrice du christianisme, et, dans cette ligne, les manuscrits de la grotte A (Ain-Feshka) et des autres grottes devaient sans doute constituer la bibliothèque dudit monastère.

Ainsi fut édifiée l’hypothèse à laquelle deux historiens notoires, l’anglais John Allegro(*) et le professeur André Dupont-Sommer, de la Sorbonne, ont attaché leur nom.

(*) Philologue et membre de la première équipe du Père R. de Vaux dont il se démarquera, John Marco Allegro suscitera une vive polémique dont il ne sortira pas indemne, sa thèse du Champignon sacré et la Croix — où il met en cause l’existence même de Jésus-Christ — finissant de le discréditer.

John Allegro va jusqu’à affirmer audacieusement, et sans la moindre preuve, que l’on peut ainsi replacer le christianisme dans ses véritables perspectives historiques et culturelles, en déclarant qu’il constitue « un épisode de l’extension de la religion des Mages depuis la Mésopotamie jusqu’à Rome »!(*)

(*) Planète N° 34, mai-juin 1967 pp. 156-157.

Dans cette hypothèse, remarquons-le, les Manuscrits n’interviennent que subsidiairement, dans la mesure seulement où ils peuvent apporter un atout plus ou moins plausible en faveur de la thèse ainsi développée. Des manuscrits d’une exceptionnelle importance, comme celui d’Ésaïe, ne sont même pas mentionnés en références.

Cette conception rejoint la conception déjà soutenue en 1921 par Edouard Schuré, qui imaginait Jésus, avant le début de son ministère, être allé longuement s’initier auprès des Esséniens : « Cela ressort, affirme cet auteur, non seulement des rapports intimes entre la doctrine de Jésus et celle des Esséniens, mais encore du silence même gardé par le Christ et les siens sur cette secte »(*).

(*) Edouard Schuré : Les grands initiés (Esquisse de l’Histoire secrète des religions), 1921, pp. 469-486.

L’ingénieuse hypothèse de John Allegro et du Professeur Dupont-Sommer ne viendrait-elle pas donner une apparence de vraisemblance à la conception de Schuré et lui communiquer comme un regain de jeunesse ? D’autre part, le grand public s’en tient encore le plus souvent à la troublante révélation de l’essénisme de Qumran, laquelle, à la faveur du mystérieux silence de nombreux archéologues sans passion et nettement sceptiques à son égard, comme à la faveur de la générosité de certaines revues à sensation, continue à semer le discrédit sur les origines du Nouveau Testament et du christianisme. Il n’existe absolument aucune preuve d’un contact quelconque entre une communauté essénienne et le Christ ou les premiers chrétiens. Il n’y a dans la doctrine essénienne aucune trace de ce qui forme la base du christianisme : l’incarnation, la rédemption par la mort de Celui qui était véritablement, et tout à la fois, le Messie, le Prophète et le Roi. C’est ainsi que l’Ancien Testament présente le Fils de l’Homme et le Serviteur souffrant(*). Divers ouvrages catholiques et protestants, même à l’usage de la jeunesse, n’en continuent pas moins à se faire l’écho de l’hypothèse de John Allegro et du professeur Dupont-Sommer.

(*) J. A. Thompson : La Bible à la lumière de l’Archéologie (Édition française, 1975), pp. 240-250.

« Dites-nous ce qu’il faut penser de la question de Qumran ? » « Expliquez-nous ce que peuvent bien devenir, dans l’affaire du monastère essénien, les grands manuscrits comme celui d’Ésaïe. » Ce sont des appels de ce genre qui nous sont fréquemment adressés. De son côté, un professeur catholique nous écrivait : « La question de Qumran est la plus importante qui puisse jamais être soulevée, puisqu’elle met en cause, avec la véracité de l’Évangile, la personne même du Christ... Et il y a des quantités d’hommes dont la foi demande à être assurée et rassurée. C’est pour cela qu’il importe de contrebalancer absolument l’influence néfaste des athées et même celle de certains exégètes et théologiens « dévoyés »… »

Nous sommes reconnaissants aux Éditions « PAROLES » de nous permettre de répondre, si imparfaitement que ce soit, à ces appels du grand public, et nous espérons que notre témoignage trouvera un écho et sera bénéfique à beaucoup de lecteurs, plus soucieux de la vérité que d’un parti pris pseudo-scientifique.

Dans cette démarche et ce témoignage, nous nous arrêtons d’abord sur l’hypothèse essénienne, c’est-à-dire sur ce que nous pouvons appeler le bilan négatif des découvertes de la mer Morte, pour envisager ensuite le bilan positif, autrement important : l’étude des manuscrits bibliques eux-mêmes, qui constituent une richesse non encore complètement inventoriée.

 

Professeur Daniel Vernet

 

 

3                        Bilan Négatif

3.1   Comment s’est édifiée la thèse de la Communauté essénienne de Qumran ?

3.1.1        La construction de la thèse

En opposition avec le judaïsme officiel caractérisé par une stricte discipline rituelle, sociale et morale, la communauté de Qumran se serait réfugiée dans cette région inhospitalière avoisinant la mer salée pour échapper à la fois à la persécution romaine et à la vindicte du Temple de Jérusalem.

La grotte A et les autres grottes aux manuscrits ne constituaient-elles pas les bibliothèques de la secte, refuges naturels d’ouvrages sacrés écrits ou copiés à Qumran, et qu’il s’agissait de mettre à l’abri de la destruction romaine ?

Appuyés sur le manuscrit : « Le Manuel de Discipline », daté du Ier siècle avant Jésus-Christ, qui fait état largement des règles d’une communauté juive sans l’identifier ; appuyés sur les fragments de l’Écrit de Damas qui, par leur conformité avec un écrit du même genre déjà connu depuis soixante-dix ans, permettrait d’identifier le chef de la secte, nos historiens n’avaient-ils pas découvert cette communauté essénienne, jusque-là fort mystérieuse, dont avaient écrit Philon, Pline l’Ancien et Flavius Josèphe ?

Les ruines mises à jour depuis 1951 ne permettent-elles pas de reconnaître, nous dit-on, les piscines aux ablutions rituelles, d’immenses salles de travail avec les vestiges d’un scriptorium et, à côté de ces témoins de la vie religieuse et intellectuelle, des silos et des magasins, un four de boulanger, une laverie, des ateliers, des fours de potiers, des citernes et les canalisations destinées à les alimenter, en y conduisant l’eau d’Aïn Feshka ; bref, toutes les installations nécessaires à la vie matérielle d’une communauté isolée dans le désert ?

C’est Eléazar Sukenik, grand archéologue et autrefois Directeur au département d’archéologie de l’université hébraïque, qui a lancé la thèse de l’essénisme de Qumran. Mais c’est M. Dupont-Sommer, professeur à la Sorbonne, qui, par plusieurs ouvrages plus ou moins considérables, dont celui intitulé « Les Écrits esséniens découverts près de la mer Morte » et publié en 1959, a réussi à donner à la thèse de Sukenik son étai historique et littéraire apparemment très habile et séduisant.

D’abord plus ou moins réservés sur les interprétations audacieuses qu’elle suggérait, les fouilleurs de l’École dominicaine (École biblique et archéologique de Jérusalem : RR. PP. de Vaux, Milik, Barthélémy, etc.) et des historiens catholiques ou protestants comme MM. Vermès, Vincent, Oscar Cullmann, adoptèrent cette thèse à partir de 1952.

Aujourd’hui, en dehors de quelques revues spécialisées, il est rare de découvrir dans nos journaux, ou dans des articles de vulgarisation, une note qui fasse opposition à M. Dupont-Sommer. Diverses personnalités du monde catholique ou protestant semblent avoir accepté, sans discussion, les conclusions du professeur de la Sorbonne.

 

3.1.2        La thèse utilisée pour ruiner la portée du christianisme

Si, selon l’avis du R. P. Barthélémy, la secte de Qumran ne se présentait que comme un mouvement précurseur assez distant du christianisme, son existence serait assez banale et inoffensive. Et nous pourrions, à la rigueur, laisser à ceux qui l’ont édifié la responsabilité d’un édifice dont les bases historiques apparaissent singulièrement contestables.

Mais nous nous trouvons en présence d’une thèse qui, si elle s’avérait exacte, ruinerait purement et simplement la portée intrinsèque du christianisme, sa propre originalité et, partant, le caractère spécifique de la révélation chrétienne.

Écoutons plutôt les déclarations de M. Dupont-Sommer, déclarations empruntées à diverses communications et à trois ouvrages : Aperçus préliminaires sur les Manuscrits de la mer Morte (1950), Nouveaux aperçus sur les Manuscrits de la mer Morte (1953), et enfin : Les Écrits esséniens découverts près de la mer Morte (1959, révisé en 1980).

M. Dupont-Sommer nous apprend que le christianisme est lié à l’essénisme par ses croyances et ses rites, et par la relation entre Jésus et un mystérieux Maître de Justice, chef de la secte de Qumran, qui serait mort martyr sous le grand prêtre Hircan II vers 64 avant Jésus-Christ, victime donc des autorités religieuses officielles de Jérusalem.

Il conviendrait de reconnaître entre le christianisme et l’essénisme une identité d’inspiration, ce qui signifie une influence essénienne sur le christianisme (celui-ci étant postérieur).

Certains thèmes spirituels du « Manuel de Discipline »(*) auraient été repris par le quatrième évangile, en particulier celui de la lutte entre les fils de la lumière et les fils des ténèbres ; le paulinisme aurait exploité les notions chères à la secte : héritage, péché, chair, armes spirituelles, tentation, vérités, ténèbres et lumière. La justification par la foi se trouverait chez les Esséniens : « Si je tombe par la faute de ma chair pécheresse, ma justification subsistera néanmoins par celle de Dieu et par sa justice éternelle. Par la justice et la vérité, Dieu m’a rendu juste et il expiera tous mes péchés par la plénitude de sa bonté » (Extrait du « Manuel de Discipline »).

(*) « Manuel de discipline » ou « Règle de la Communauté » de la secte, l’un des grands manuscrits de la grotte A. — La secte n’est pas identifiée.

Ressemblances frappantes, nous dit-on. Mais, remarquons au passage que c’est à Christ et à son oeuvre que Paul rattache notre justification et non à un Dieu caché auquel on refuse d’être le Dieu de Jésus-Christ.

Le modernisme, négateur de la Révélation chrétienne, rattachait le prologue de Jean sur le Verbe fait chair à la philosophie alexandrine. Désormais, nous dit-on, il faudrait le rattacher à la pensée judaïque de Qumran ; mais étant entendu que c’est Qumran qui est tributaire de la philosophie alexandrine.

Rien donc ne serait changé, et, soit directement soit par une secte interposée, le christianisme serait un corollaire de l’hellénisme.

Une telle assertion n’est-elle pas en flagrante opposition avec l’enseignement de saint Paul, et en particulier avec la première épître aux Corinthiens : « Les Juifs demandent des miracles, les Grecs cherchent la sagesse ; nous, nous prêchons Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les Grecs » (1 Corinthiens 1:22-23) ?

On nous dit encore que Jean-Baptiste (comme Jésus d’ailleurs), aurait subi l’influence des moines de Qumran. Sans doute n’aurait-il jamais été lui-même un Essénien de Qumran ; il ne vivait pas en communauté ; il ne pratiquait pas les purifications quotidiennes... mais il vivait dans la pauvreté et l’ascétisme, il résidait dans le désert proche de Qumran. Issu d’une famille sacerdotale, comme les Qumraniens, il fut hostile au culte établi. Son baptême, sur les bords du Jourdain, ne fut-il pas un rite d’initiation pareil aux bains mystiques pratiqués à Qumran ?

L’Église, que le Nouveau Testament déclare fille de la résurrection, mystiquement fondée par Jésus-Christ (Matthieu 16:18) et réellement née le jour de la Pentecôte, « l’Église chrétienne, écrit M. Dupont-Sommer, s’enracine, à un degré que nul n’aurait pu soupçonner, dans la secte juive essénienne » (Les Écrits esséniens découverts près de la mer Morte, pp. 28-29). « Elle a emprunté à celle-ci, ajoute-t-il, une bonne part de son organisation et de ses rites, de ses doctrines et de ses « modèles de pensée », de son idéal mystique et moral » (op. cit. p. 386).

Qu’il s’agisse de la vie communautaire, de la constitution de la primitive Église, de la conception même de l’Église, des rites fondamentaux du baptême et de l’eucharistie, du Sermon sur la montagne, des écrits de l’apôtre Paul ou de l’Evangile johannique, des doctrines fondamentales de la justification et de la prédestination, des croyances au Messie et à la fin du monde, c’est dans la secte de Qumran — et non dans le Nouveau Testament — qu’il faudrait en chercher l’origine (op. cit. p. 387). On est même allé jusqu’à soutenir, à propos de la date de la dernière Cène, que Jésus et ses disciples, pour la célébration des fêtes religieuses, suivaient non pas le calendrier de la synagogue officielle, mais un calendrier tout à fait différent, le calendrier même qui réglait la vie liturgique de la communauté de Qumran (Cf. A. Jaubert, La Date de la Cène, Paris 1957 ; Dupont-Sommer, op. cit. p. 388).

Il semble qu’on ne peut guère aller plus loin pour tenter de prouver les affinités étroites entre Jésus et ses disciples d’une part, et la secte des Esséniens d’autre part.

Il y a pourtant plus fort encore : le Maître de Justice de la secte, personnage exceptionnel par sa piété, par ses souffrances subies de la part des prêtres officiels, et par sa mort héroïque (on nous demande de nous rapporter ici au manuscrit appelé commentaire d’Habakuk), ce personnage mort martyr vers 64 avant Jésus-Christ, serait le véritable héros d’Ésaïe 53. Jésus n’aurait pu, 95 ans plus tard, que s’attribuer une prophétie qui s’appliquait directement au chef de Qumran.

M. Dupont-Sommer, à l’endroit de ce Maître de Justice, n’hésite pas à parler d’incarnation, de rédemption et de parousie. Il ne manque guère que la résurrection et l’ascension ! « Le Maître galiléen (Jésus), déclare M. Dupont-Sommer, apparaît, à bien des égards, dans le Nouveau Testament, comme une étonnante réincarnation du Maître de Justice » (Nouveaux Aperçus, 1956).

On croit rêver ! Et nous saisissons ici jusqu’à quel point la thèse de l’essénisme de Qumran, qui fait de Jésus un simple imitateur du chef de la secte, est tendancieuse et subversive.

Coéquipier des quelques spécialistes chargés de déchiffrer et diffuser les manuscrits à Jérusalem,

M. John Allegro a apporté le concours de son autorité à M. Dupont-Sommer. Nous ne pouvons le passer sous silence.

M. Allegro est un théologien qui s’intéresse à la religion « en tant que phénomène humain ». Il a écrit de nombreux articles ainsi qu’un livre faisant la synthèse de ses conclusions sur l’essénisme et le christianisme. Bornons-nous à signaler un article paru sous sa signature dans la revue « Planète ». N° 32, pp. 73 à 89 : « Le Nouveau Testament serait un document faussé ».

J. Allegro a adopté la thèse de Dupont-Sommer sur la communauté essénienne de Qumran, et son article est un réquisitoire impitoyable contre la spécificité des origines du Nouveau Testament. Se fondant exclusivement sur les manuscrits de son choix, il se donne beaucoup de mal pour tenter de démontrer les apports esséniens relevés dans le Nouveau Testament, et pour prouver que les apôtres et Jésus lui-même portaient des noms esséniens. « On doit donc voir, écrit-il, dans la secte dont sont issus les manuscrits des grottes de Qumran la matrice même du christianisme »(*). Il s’étonne alors que cette secte soit passée sous silence dans les évangiles. C’est là pour lui la preuve du sectarisme du Nouveau Testament qui, par ailleurs, aurait travesti l’apport essénien, l’utilisant à des fins nouvelles(**).

(*) Planète, no 32, p 78.

(**) Planète, no 32, p 79.

L’abbé Carmignac, hébraïsant notoire, fondateur de la Revue de Qumran, a répondu avec pertinence à John Allegro. Voici quelques lignes de sa réponse. Nous les citons d’autant plus volontiers qu’elles émanent d’un savant qui accepte le principe d’une communauté essénienne :

« Un tel raisonnement, écrit l’abbé Carmignac(*), s’effondre de lui-même quand on sait que les textes de Qumran, eux non plus, ne parlent jamais des Esséniens et de l’essénisme... Quand il (M. Allegro) nous avertit que ses autres recherches aboutissent à « des résultats non moins spectaculaires », nous sourions. Et nous sourions plus encore quand nous lisons vers la fin de son exposé : « Avec l’essénisme, la chose est maintenant suffisamment éclaircie... nous sommes dans le monde de la magie noire, de la nécromancie, des rites de sacrifices, des techniques secrètes de ventriloquie »(**).

(*) Planète, no 34, p 152.

(**) Planète, no 32, p 82.

Dans tout son article, M. J. Allegro a voulu prouver que le christianisme se réduirait à l’essénisme. Maintenant il affirme, sans le prouver, que l’essénisme se réduit à la magie et au charlatanisme... Bien au contraire ! Quiconque lit avec soin les textes de Qumran est frappé par la pureté et l’intensité de la vie religieuse qu’ils expriment. Et quiconque possède une connaissance un peu approfondie de l’essénisme et du christianisme reconnaît sans peine que l’essénisme, si noble qu’il soit par certains aspects, est encore loin d’atteindre à la religion révélée par Jésus-Christ »(*).

(*) Planète, no 34, p 155.

Le texte de l’abbé Carmignac souligne les contradictions de la thèse de M. Allegro en même temps que le caractère fort subjectif de son argumentation historique et exégétique dont le but évident est de ruiner, avec la spiritualité de l’essénisme, la révélation néo-testamentaire qui en serait issue. Mais l’abbé Carmignac ne se contredirait-il pas lui aussi en posant, d’une part, la réalité d’une secte essénienne de Qumran et en affirmant d’autre part, que les textes de Qumran ne se donnent jamais comme des textes esséniens, et que « le terme essénien » ne nous est parvenu que par des sources grecques ?(*) Que divers courants dans le judaïsme contemporain, à l’instar de Sukenik, prennent à leur compte la thèse de MM. Dupont-Sommer et Allegro, rien de surprenant. D’autant que cette thèse, avec le fameux Maître de Justice de la secte, justifie pour les tenants exclusifs de l’ancienne alliance, l’économie de Jésus-Christ.

(*) Planète, no 34, p 152.

Mais que des croyants, catholiques et protestants, l’adoptent à leur tour sans discussion, voilà qui ne laisse pas de nous surprendre ! Car il s’agit, en définitive, de savoir si la construction extrêmement habile de l’essénisme de Qumran repose sur des bases historiquement inattaquables.

 

3.2   Une hypothèse

 

En réalité, et Dieu merci, la thèse de l’essénisme de Qumran n’est qu’une hypothèse, une séduisante construction de l’esprit. C’est ce que nous voudrions essayer de démontrer maintenant.

Disons d’abord que, en face des noms de savants que nous avons cités et qui partagent l’opinion de Sukenik et de Dupont-Sommer, il faut placer les noms d’autres savants notoires (archéologues, sémitisants, historiens) qui se sont toujours refusés à adopter cette hypothèse. Citons : Edouard Dhorme, l’orientaliste français ; Jérôme Carcopino, le grand historien du monde romain ; René Dussaud, qui l’a fortement combattue dans un article posthume paru dans Syria en 1958 ; André Parrot, directeur du Musée du Louvre, directeur des fouilles françaises de Mari (Cf. Le Musée du Louvre et la Bible, p. 149, note I) ; le professeur Millar Burrow ; enfin, pour ne citer que les plus éminents, Del Médico, le savant orientaliste qui découvrit le secret de la langue hittite, et dont les deux livres : L’Énigme des Manuscrits de la mer Morte (1957) et Le Mythe des Esséniens (1958), apportent, à l’encontre de la fameuse hypothèse, une argumentation solide et impressionnante.

 

 

3.3   Quelles sont les sources historiques de ce que nous appelons : L’hypothèse de Qumran ?

3.3.1        Les sources elles-mêmes

Ces sources se réduisent pratiquement à trois auteurs : le philosophe Philon d’Alexandrie, le naturaliste Pline l’Ancien, et l’historien juif Flavius Josèphe.

 

Que faut-il penser de ces références ?

 

- Philon (30 ans avant Jésus-Christ à 40 après Jésus-Christ), qui vivait en Égypte, qui ne savait pas l’hébreu et n’alla jamais en Judée, décrit les vertueux Esséens (c’est ainsi qu’il dénommait les Esséniens). Il les montre vivant en Palestine, dans les villages, fuyant les grandes villes à cause de l’immoralité des habitants. « Nul Esséen ne prend femme, écrit-il. Ce sont des apiculteurs ou des agriculteurs »(*)

(*) « Philonius Judaei Opera », édition Magney, London, 1742, pp. 457-459.

- Pline l’Ancien (qui mourut en 79 après Jésus-Christ). C’est lui qui inventa l’habitat des Esséniens dans la région la plus inhospitalière du monde(*), « à l’occident de la mer Morte » : « C’est là, dit-il, que des hommes, fatigués de la vie, venaient finir leurs jours à l’ombre des palmiers, dans une communauté sans femmes, ayant renoncé à tout ce qui touche à Vénus ».

(*) « Histoire naturelle » I. 17.

- Flavius Josèphe (qui écrivit son premier ouvrage : « Guerre juive »,vers 70 de notre ère), dans la traduction grecque de son oeuvre(*), nomme les Esséniens à côté des Pharisiens et des Sadducéens ; décrit surtout leur vie ascétique et communautaire à l’exception d’une catégorie spéciale, dont il fait aussi mention et qui pratiquait le mariage (cf. Guerre juive II, VIII). Et, s’il ne les condamne pas au célibat, en fait des misogynes « dressés contre le dévergondage des femmes et convaincus qu’aucune d’elles ne conserve sa foi en un seul homme ». Ils n’ont pas une ville unique, dit-il, mais en chaque ville, ils forment à plusieurs une colonie. Ils voyagent beaucoup. — Josèphe insiste longuement sur le programme de leur journée, sur leurs vertus, sur les livres qu’ils pratiquent, sur l’admission dans la secte, sur leur serment et leur discipline. Il parle de leurs croyances, sur l’immortalité de l’âme et l’au-delà.

(*) Par B. Niese, vol VI (Berlin 1895) ; traduction française par R. Harmand, in « Oeuvres complètes de Josèphe » p. 5. Paris, Leroux, 1901 : Flavius Joseph : « Histoire ancienne des Juifs » et « La guerre des Juifs contre les Romains 66-70 ap. J.-C ». (Réédition française 1968 aux Éditions LIDIS pp. 557 et 557 et 707-713).

3.3.2        (In)cohérence des sources

Ici, quelques observations s’imposent :

 

1. — Nous constatons un désaccord entre nos trois historiens quant à la profession des Esséniens et à leur habitat : pour Philon, il s’agirait d’agriculteurs ou d’apiculteurs dispersés dans les villages palestiniens. Pour Pline, il s’agirait de vieillards à la retraite qui achèveraient leurs jours « à l’ombre des palmiers », et cela dans une région malsaine et aride dont la fertilité au premier siècle ne saurait être prouvée. Pour Josèphe, il s’agirait bien d’une secte, avec sa discipline rigide et communautaire, mais d’une secte dispersée en plusieurs colonies à travers la Palestine.

Des trois auteurs, un seul donc, Pline l’Ancien, parle d’un habitat unique à proximité de la mer Morte.

 

2. — Il y a accord entre les trois auteurs sur un point seulement : la vertu des Esséniens, leur continence et leur célibat. Mais cet accord est très important.

Car si les Esséniens étaient célibataires, on ne comprend pas pourquoi le cimetière qui avoisine les ruines de Qumran (qu’on dit être leur cimetière), et qui contient 1100 tombes, compte un pourcentage important de femmes et d’enfants !

 

3. — D’après Philon, les Esséniens étaient voués à la pauvreté. Or, selon un rouleau de cuivre ramassé dans la grotte 3, les gens de Qumran auraient été à la tête d’une fortune colossale, quelque 200 tonnes d’or et d’argent ! (qu’on n’a d’ailleurs pas retrouvées).

 

4. — Quant au témoignage de Josèphe, il importe d’en constater les contradictions et de ne pas y ajouter foi sans contrôle sérieux.

Contradiction entre « La guerre juive », qui laisse entendre que certains Esséniens étaient mariés, et « Les Antiquités judaïques »(*) qui affirment qu’aucun ne prenait d’épouse.

(*) Livre XVIII, ch. 1 — texte grec du vol. III de l’édition Niese (Berlin 1882). Voir aussi réédition française des oeuvres de Flavius Josèphe 1968 : cf. 557 et 712.

D’autre part (et c’est ici que s’expliquent surtout nos réserves), des trois versions de l’œuvre de Josèphe, seule la version grecque, celle précisément qu’a utilisé M. Dupont-Sommer (*), fait mention des Esséniens. Le Yossipon hébreu n’en parle pas ; la version latine (l’Hégésippe) n’en parle pas davantage. N’est-il pas normal de présumer que la version grecque (la seule des trois qui parle des Esséniens) a subi des interpolations ? Et n’est-il pas pour le moins étrange que les partisans de l’essénisme de Qumran n’aient jamais fait état que de cette version ?

(*) Les Écrits esséniens, p. 37.

Voilà les sources dites historiques de la thèse de Qumran. Comprenez-vous que nous puissions la qualifier de « construction de l’esprit » ?

 

3.3.3        Autres insuffisances de l’hypothèse

Il convient d’ailleurs de formuler encore trois remarques :

 

1. — Les Esséniens ne sont jamais nommés dans les manuscrits où l’on prétend que se trouvent consignées les règles de leur communauté : Commentaire d’Habakuk, Manuel de discipline.

 

2.— Comment a-t-on pu identifier le Maître de Justice dont M. Dupont-Sommer fait un proto-Christ ? Cette identification repose sur des manuscrits (non en parchemin, mais sur papier) découverts en 1896 dans la genizah d’une synagogue qaraïte du Caire par Salomon Schecter, maître de conférences à Cambridge, et publiés par celui-ci en 1910. Ces manuscrits, appelés d’abord « fragments zadokites », reçurent plus tard le titre d’Écrit de la Nouvelle Alliance au pays de Damas, ou, en abrégé l’Écrit de Damas.

Cet écrit, déclare M. Dupont-Sommer, est pour nous le témoin d’une phase de l’histoire de l’église essénienne (je souligne le mot église) (p. 129, Écrits esséniens), de la phase où la secte, chassée de Judée par la persécution, avait trouvé refuge dans le pays de Damas avant de retourner dans son pays.

Or, cet Écrit de Damas, bien des spécialistes sérieux s’accordent depuis Zeitlin(*) à le dater du Xe ou du XIIe siècle après Jésus-Christ, et le rapportent, non pas aux Esséniens, mais à une secte qaraïte (secte juive médiévale vivant en Égypte).

(*) Zeitlin, Jewish quarterly Review, 1926, pp 429-474.

Échafauder une opinion à partir de l’Écrit de Damas mentionnant un « Maître de Justice », prophète d’une secte antérieure au christianisme, pour en faire un proto-Christ, n’est-ce pas quelque peu scabreux ? Scabreux même si, selon M. Dupont-Sommer, des fragments hébreux découverts dans les grottes 4 et 6, datés ceux-ci du 1er siècle de notre ère, présentent quelque conformité avec le texte des Écrits médiévaux.

 

3. — Enfin, nous posons la question : que penser du silence impressionnant du Nouveau Testament, des Apocryphes et du Talmud qui jamais ne font mention des Esséniens ?

 

Nous voilà fixés sur le caractère hypothétique de l’essénisme qumranien. Nous réalisons que les choses ne sont pas aussi simples qu’on voudrait nous le faire accroire. Si M. Del Médico est sans doute allé trop loin en affirmant qu’il « n’y a jamais eu d’Esséniens », en l’état actuel des recherches qumraniennes, il est dans la vérité en donnant à l’un de ses plus importants ouvrages ce titre suggestif : « Le Mythe des Esséniens » — entendu : des Esséniens de Qumran.

Dieu merci ! avons-nous dit déjà ! Car, si l’hypothèse de M. Dupont-Sommer s’avérait un jour être une vérité historique, le discrédit serait jeté sur l’originalité surnaturelle de la Révélation chrétienne. Pour une fois (sans doute la première fois), des découvertes archéologiques infirmeraient le témoignage de la Bible qu’elles confirment par ailleurs de façon éclatante. Mais, fondés sur l’expérience de 50 années de recherches archéologiques, sur la valeur historique des écrits du Nouveau Testament, comme sur la portée de l’inspiration de la Révélation scripturaire, nous pouvons avoir confiance. Les vues de l’esprit — surtout lorsqu’elles émanent de quelque autorité du monde scientifique — peuvent nous émouvoir ou nous déconcerter. Elles ne sauraient l’emporter sur l’autorité de la Parole de Dieu qui, tôt ou tard, doit reprendre ses droits. Déjà, trois spécialistes : Del Médico, Driver et Cecil Roth identifient le chef de la secte dont parle le Commentaire d’Habakuk, non plus avec un prêtre, antérieur à Jésus-Christ de 70 ans, mais avec Menahem martyrisé en 66 après Jésus-Christ. Si cela se confirmait, tout dans le contexte matériel de Qumran serait postérieur au christianisme, et ce serait l’écroulement sans phrase de l’hypothèse qui place à Qumran la véritable inspiration chrétienne.

En l’état actuel de la question, comment donc ne pas nous étonner lorsque nous lisons, sous la plume d’auteurs sérieux et même chrétiens, à propos des ruines de Qumran : « Le couvent essénien », ou « les manuscrits des Esséniens »? Les points d’interrogation que posent encore les manuscrits et le contexte du Quirbet Qumran ne devraient-ils pas, à eux seuls, inviter tout historien à une très grande réserve ?

Ainsi que l’écrivait M. Jérôme Carcopino à M. André Parrot (Evangile et Liberté, 9.7.1958) : « Le succès et la vérité iront à celui qui, s’armant de patience, attendra que tous les manuscrits (et ils sont légion) aient été publiés pour les confronter avec nos diverses traditions hébraïques et chrétiennes ».

 

3.3.4        Mais alors, direz-vous, que représente l’établissement de Qumran ?

On ne peut, en l’état actuel des choses, qu’émettre à cet égard des suppositions.

Je vous livre les deux plus vraisemblables.

 

3.3.4.1                 Première supposition :

 

M. André Parrot, à la suite de Dalman (1914) et René Dussaud (1958), reconnaît au Quirbet Qumran un fortin, dont la première installation remonterait au XVe siècle avant Jésus-Christ (date à laquelle on ne parlait pas d’Esséniens), et qui, après abandon et reconstruction, demeura en activité jusqu’à la première révolte juive, en 68 après Jésus-Christ. Réfugiés dans cette région, les patriotes juifs, luttant contre l’occupant romain, logeaient alors dans l’établissement voisin de la forteresse. Ainsi s’expliqueraient les fossés, les citernes des ruines de Qumran (réservoirs destinés à retenir l’eau amenée de l’Ain Feshka, ou de plus loin), et aussi les piscines utilisées par le poste militaire.

Quant aux manuscrits des grottes, et le fameux rouleau de cuivre découvert dans la grotte 3, qui donne l’inventaire des cachettes où était dispersé le trésor du Temple et mentionne la valeur colossale de ce trésor, tout ceci aurait été évacué de Jérusalem — ou d’ailleurs — à la veille de la terrible répression de Titus, en 70 de notre ère, et caché dans les grottes proches du fortin, et sous sa protection. Les Esséniens n’ont probablement rien à voir en tout cela.

 

3.3.4.2                 Deuxième supposition :

(qui d’ailleurs n’infirme pas la première)

 

Elle émane de M. Del Médico. Tout le contexte, déclare-t-il, est fonction du cimetière, de ce cimetière voisin des ruines de l’établissement de Qumran.

Pendant les persécutions romaines du Ier siècle avant Jésus-Christ et du Ier siècle après Jésus-Christ, quand les Romains vidaient les tombeaux juifs et leurs sarcophages pour en faire des écuries et des crèches pour leurs chevaux, bien des Juifs ont pu transporter leurs morts dans la région désolée et inhabitée de la mer Morte. À proximité du fortin israélite, leur sépulture devait être à l’abri de toute violation.

Telle serait l’explication du cimetière de 1100 tombes aux ossements des deux sexes et de tous âges. Et telle serait aussi l’explication des constructions voisines organisées pour des collectivités. Il fallait, en effet, des gardiens du cimetière. Ceux-ci (qui devaient être appelés à se relayer souvent à cause de l’ambiance malsaine de la région) logeaient dans les constructions établies là pour des soldats, et peut-être réorganisées pour eux-mêmes.

Les Esséniens n’auraient donc encore rien à voir en cette macabre histoire.

 

Ce qui est bouleversant, c’est de constater l’accueil que l’édifice de Dupont-Sommer — tout au moins durant un certain temps — a rencontré parmi des hommes pourtant habitués à la recherche rigoureuse : historiens, hébraïsants, théologiens, et chez des spécialistes catholiques et protestants qui, sans contrôle, ont accepté que soit jeté le discrédit sur l’originalité du christianisme. Un sur-spécialiste n’avait-il pas parlé et écrit ! Un tel accueil ne serait-il pas le signe d’une immense indifférence, d’un abandon préétabli de la Parole de Dieu et de la Vérité révélée ?

Car, nous avons essayé de le démontrer, il n’est pas difficile de s’apercevoir que l’édifice prétendument historique de l’essénisme de Qumran est loin de nous offrir les garanties scientifiques susceptibles d’emporter notre adhésion.

Avant de nous laisser conquérir par une théorie qui fait du christianisme une séquence de l’essénisme, et du Christ l’imitateur du chef d’une secte juive, ne convient-il pas de considérer de près ladite théorie ? On s’aperçoit alors que tout l’édifice de Qumran ne repose d’aplomb que sur l’imagination fertile de l’historien.

Les origines du christianisme, nous n’avons pas à les chercher dans les élucubrations des sectes, même judaïques, car ces origines sont en Dieu. Elles sont dans son intervention surnaturelle par la Parole Écrite de l’Ancien et du Nouveau Testament, et par la Parole faite chair en Jésus-Christ. Sauf à courir le risque de se fourvoyer dans des divagations intellectuelles, la science vraiment fondée sur l’histoire et l’archéologie n’infirmera sans doute jamais ces origines spécifiques.

 

 

4                        Bilan Positif

4.1   Les manuscrits bibliques

 

Pourquoi ne parle-t-on guère, à propos des découvertes archéologiques de Juda, que de l’hypothèse du « monastère essénien » et jamais, ou presque, des manuscrits ? N’y a-t-il que fort peu d’historiens, d’hébraïsants, d’archéologues chrétiens, assez sûrs de l’autorité des Écritures pour exploiter des documents, universellement reconnus, lesquels, sans aucun subterfuge, peuvent apporter à la tradition biblique le poids de leur témoignage ?

Il est troublant de constater que les conférences ou articles, consacrés aux découvertes de la mer Morte, laissent le plus souvent dans l’ombre les manuscrits bibliques pour n’évoquer que l’hypothèse de Dupont-Sommer sur les ruines de Qumran.

Pourtant, ce sont les manuscrits bibliques d’Aïn Feschka qui apportent aux découvertes archéologiques de Juda leur caractère positif et fécond. Trop positif, sans doute, au gré de la plupart des critiques habitués aux vues de l’esprit, et qui redoutent de voir infirmer par d’irrécusables documents une « science historique » qui n’a de scientifique et d’historique que le nom.

Nous rappellerons à cet égard la déclaration du savant archéologue américain Albright devant une photographie du célèbre rouleau d’Ésaïe, qu’il s’agissait de « la plus sensationnelle découverte des temps modernes ».

Nous nous bornerons à considérer ce rouleau complet d’Ésaïe, trouvé dans la grotte A en 1947, en compagnie de dix autres manuscrits importants, dont le Manuel de Discipline et le Commentaire d’Habakuk. Nous dirons quelques mots aussi des petits fragments du Lévitique, appartenant également au trésor de la grotte A. Ces deux documents apportent un désaveu impitoyable aux conclusions de la critique négative de ces cent cinquante dernières années.

Voici la liste des manuscrits découverts en 1947 dans la grotte A, et leur première distribution :

 

4.1.1        Lot du couvent Saint-Marc (Acquis par les États-Unis).

1) Copie du Livre d’Ésaïe (un rouleau) — Rouleau complet d’Ésaïe.

2) Commentaire du Livre d’Habakuk (un rouleau).

3) Manuel de Discipline (deux rouleaux).

4) Apocalypse de Lamech (un rouleau).

5) Fragments du Livre de Daniel et divers.

 

4.1.2        Lot de l’Université hébraïque. À Jérusalem.

1) La « Guerre des fils de la lumière et des fils des ténèbres » (un rouleau).

2) Recueils d’Hymnes et de Psaumes d’actions de grâces (4 rouleaux).

3) Copie du Livre d’Ésaïe (un rouleau incomplet et plus récent que celui du lot précédent).

 

4.1.3        Lot du Musée Rockfeller à Jérusalem

1) Fragments recueillis au cours de la fouille de la grotte, où ont été identifiés des textes canoniques (Genèse, Juges, Deutéronome, Lévitique) ou apocryphes (Jubilés, textes hébreux).

2) Fragments achetés depuis 1949 et qui complètent, semble-t-il, les rouleaux des lots A et B (Apocalypse de Lemech, Manuel de Discipline du Lot A et copie d’Ésaïe de l’Université hébraïque).

 

Les manuscrits les plus importants sont incontestablement les premiers de la liste A acquise par les Américains. Mais il faut dire que ces grands manuscrits sont revenus en Palestine en automne 1955, et sont depuis lors au nouveau musée des antiquités, et propriété d’Israël.

 

4.2   Le manuscrit complet d’Ésaïe

 

Ne revenons pas sur l’histoire de la découverte de la grotte A par un jeune bédouin dans le désert montagneux de Juda, à proximité de la mer Morte.

 

4.2.1        Comment se présente le rouleau d’Ésaïe ?

Un texte écrit sur parchemin en peau de brebis, organisé sur deux, trois ou quatre colonnes, et tenant sur dix-sept feuilles cousues bout à bout. Longueur : 7 m. 34 ; largeur : 0 m. 26. Écrit en hébreu carré, sans signe de vocalisation. Ce rouleau nous frappe extérieurement par son ancienneté et son état de conservation.

 

4.2.2        L’ancienneté

En dehors du papyrus Nash, découvert il y a soixante-dix ans en Égypte et datant du Ier siècle après Jésus-Christ (ne comportant que quelques fragments de l’Exode et du Deutéronome), les seuls manuscrits hébreux en notre possession étaient des documents très récents, du IXe ou du Xe siècle de notre ère : un manuscrit de la synagogue caraïte du Caire (895), et le Codex Babylonicus Petropolitanus (916).

Or, le rouleau complet d’Ésaïe est aujourd’hui définitivement reconnu comme antérieur à l’ère chrétienne. Les spécialistes catholiques ou protestants (Albright, Millar-Burrows, le Père de Vaux, André Parrot, etc.) oscillent entre la fin du second siècle et le début du premier siècle avant Jésus-Christ. Des spécialistes non croyants, comme Dupont-Sommer, ne descendent pas au-dessous du début du premier siècle avant Jésus-Christ.

On sait que deux procédés sont aujourd’hui à la disposition des savants pour fixer l’âge d’un manuscrit : 1) le procédé épigraphique, le plus précis, qui consiste à comparer le manuscrit avec d’autres manuscrits déjà datés ; 2) le procédé chimique, qui permet d’établir le rapport actuel de deux éléments : la quantité de carbone 12 (ordinaire) et de carbone 14 (radioactif), et de saisir par là le moment où toute assimilation de carbone 14 s’est arrêtée avec la vie. (N’oublions pas qu’on opère sur des éléments ayant appartenu soit à des animaux (parchemins), soit à des végétaux (toiles servant d’enveloppes aux manuscrits)). Ce second procédé est très approximatif.

Un élément supplémentaire très précieux pour la datation des rouleaux de la mer Morte a été l’étude de leur contexte archéologique, c’est-à-dire de tous les fragments de manuscrits épars dans la grotte, parmi les jarres brisées : fragments de poterie, une lampe romaine, des bols en argile, etc. En somme, des éléments remontant à deux périodes différentes : la période hellénistique (IIe siècle avant Jésus-Christ) et la période romaine (IIe à IIIe siècle après Jésus-Christ), mais rien de la période hérodienne (celle du Christ).

L’étude du contexte archéologique permet ainsi de présumer que la grotte fut fermée au premier siècle, vraisemblablement au temps de la ruine de Jérusalem, en 70, et ouverte au IIIe siècle (période romaine). À cette époque, une trentaine de jarres furent brisées. Une seule fut respectée, celle qui ne devait être violée qu’en 1947.

 

4.2.3        L’état de conservation

On est confondu quand on se penche sur ce rouleau d’Ésaïe, vieux de plus de 2000 ans, qui n’accuse que quelques petits trous, quelques traces de réparation et quelques marques de doigts. On est confondu quand on songe que ce manuscrit, qu’on peut lire presque sans aucune difficulté, pourrait être celui que Jésus lisait dans la synagogue de Nazareth, et qu’il a touché de ses mains (Luc 4:16-20).

Une telle conservation, absolument unique dans les annales paléographiques, s’explique : 1) par les soins apportés à l’enveloppement (rouleau enveloppé de toile recouverte de bitume et de cire) ; 2) par l’imperméabilité des jarres dans lesquelles les rouleaux étaient placés (jarres de terre cuite fermées par un enduit de poix) ; enfin 3) par les conditions atmosphériques exceptionnelles dans la région de la mer Morte.

Comment expliquer l’absence totale de manuscrits hébreux antérieurs au IXe siècle de notre ère jusqu’à la découverte d’Ain Feshka ? Cette explication nous est donnée par la coutume juive qui voulait qu’un manuscrit devenu impropre à une lecture aisée fût soigneusement caché. On le plaçait dans une génizath, c’est-à-dire dans un réduit annexe d’une synagogue. Lorsque la génizath était pleine, et surtout lorsque sévissaient la guerre ou la persécution, on en transportait le contenu, avec tous les rouleaux utilisés qu’on voulait sauver du désastre, sur un sol sacré où ils pouvaient être mis à l’abri de toute violation. Ils y furent si bien cachés que, jusqu’au XXe siècle de notre ère, aucun de ces documents anciens ne fut retrouvé.

Mais cette explication nous donne la clef de la destination des grottes aux manuscrits, et en particulier de la grotte A. Cette grotte ne fut certainement pas, selon les déclarations de Dupont-Sommer, la bibliothèque du monastère essénien que nous considérons comme une fiction ; elle fut plus vraisemblablement une de ces terres sacrées où les Juifs ensevelirent (peut-être à la veille de la persécution romaine du premier siècle) les rouleaux de leurs synagogues.

 

 

4.3   Le manuscrit d’Ésaïe et la Bible

 

Sur le plan de la tradition biblique, le texte du rouleau complet d’Ésaïe autorise deux observations de la plus haute importance :

 

4.3.1        Qualité du texte massorétique

Le manuscrit d’Ésaïe permet de présumer la conformité du texte hébreu traditionnel, appelé texte massorétique, avec le texte original perdu.

 

Jusqu’en 1947, la question se posait : est-ce que le texte hébreu que nous possédons de l’Ancien Testament, dont la transcription et la complète mise au point ne furent achevées qu’au Xe siècle de notre ère, n’a pas modifié, altéré le texte original ?

Or, voici un manuscrit antérieur de dix ou onze siècles à notre texte massorétique, qui accuse une similitude frappante avec celui-ci. Quelques variantes orthographiques, quelques corrections, comportant d’ailleurs, dans la marge, la signature de leurs auteurs. Mais ces variantes et corrections, en nombre très réduit, ne modifient en rien le sens du texte.

On peut présumer que le texte du manuscrit, tellement plus proche de l’original que le texte massorétique, est conforme à l’original. Mais la conformité entre le texte massorétique et le texte du manuscrit permet d’inférer la conformité entre le texte massorétique et le texte original.

 

4.3.2        Le manuscrit complet d’Ésaïe postule l’unité d’auteur.

Ceci est d’une importance capitale en ce qui concerne l’autorité des Écritures.

Ésaïe a signé son livre, et il a fixé l’époque de sa composition par des données historiques précises (Ésaïe 1:1). Ses prophéties ont été écrites au cours de quarante années, sous les règnes de quatre rois : Ozias, Jotham, Achaz et Ezéchias.

Or, depuis plus d’un siècle, la critique historique qui refuse à Moïse la paternité du Pentateuque, ne reconnaît à Ésaïe que les trente-neuf premiers chapitres de son livre, à l’exclusion de quelques passages. Elle déclare que les chapitres 40 à 55 sont d’un auteur anonyme, contemporain de l’exil, dénommé le second Ésaïe, et que les chapitres 56 à 66 sont d’un troisième auteur qui aurait écrit au IIIe, ou même au IIe siècle avant Jésus-Christ, et qu’on dénomme le troisième Ésaïe.

Sur quels arguments repose cette hypothèse des trois auteurs ? Sur une prétendue différence de style et de vocabulaire. Incontestablement, il y a des divergences de style et de vocabulaire entre les trois sections auxquelles on veut donner un auteur différent. Mais ces divergences ne sauraient justifier la théorie de trois auteurs. Car enfin, indépendamment des thèmes variés (histoire, menaces contre Juda ou contre les peuples païens, exil, prophéties eschatologiques) qui peuvent expliquer certaines variantes littéraires, comment ne pas concevoir des modifications de style et même de vocabulaire chez un auteur qui a échelonné son ouvrage sur quarante ans, entre le temps de sa jeunesse et celui de ses vieilles années ? On pourrait trouver tant d’exemples dans la littérature profane, chez des auteurs comme Victor Hugo, Milton, etc., dont l’oeuvre s’étale parfois sur plus d’un demi siècle.

À vrai dire, la critique historique ne nous donne pas son véritable argument. La vraie raison de l’hypothèse des trois auteurs, c’est la négation de l’inspiration de la Bible, c’est le refus du surnaturel.

Comment Ésaïe, qui vivait au VIIIe siècle, pouvait-il annoncer des événements qui devaient se produire deux siècles après lui ? À partir du chapitre 40, en effet, le prophète annonce le retour de l’exil de Babylone, il nomme même Cyrus, le roi perse qui signa l’édit de libération des Juifs. Est-ce possible ? C’est impossible, selon la critique, et il convient alors de postuler des auteurs contemporains des événements et des personnages rapportés.

Sur le plan purement matériel, le manuscrit d’Ésaïe infirme l’hypothèse de trois auteurs. Voici comment : le manuscrit date du IIe siècle avant Jésus-Christ. On ne peut attribuer à l’original une époque postérieure au IVe ou Ve siècle avant Jésus-Christ. (C’est la marge minima adoptée par les savants.) L’hypothèse du troisième Ésaïe, du IIIe et du IIe siècle tombe, car l’original ne saurait être postérieur au manuscrit.

Si l’hypothèse d’un troisième auteur s’avère scientifiquement inadmissible, celle du deuxième auteur, édifiée sur les mêmes principes que celle du troisième, ne saurait retenir notre confiance.

 

4.4   Les cinq petits fragments du Lévitique

 

Évoquons très brièvement les cinq petits fragments du Lévitique découverts aussi dans la grotte d’Ain Feshka, qui ne sont pas déposés au « Musée d’Israël » comme le Manuscrit d’Ésaïe, mais au Musée archéologique Rockefeller situé également à Jérusalem.

Bien peu de chose apparemment ! Et cependant assez pour bouleverser encore les conclusions de la critique en ce qui concerne cette fois le livre du Lévitique.

La critique historique date le Lévitique de l’époque du retour de l’exil, et les chapitres 17 à 26, appelés Code de Sainteté, n’auraient été écrits qu’au Ve siècle avant Jésus-Christ (dix siècles après Moïse).

Or, il se trouve que les cinq petits fragments, qui sont des manuscrits : 1) sont écrits en vieil hébreu (et non en hébreu postérieur, dit hébreu-carré, comme le manuscrit d’Ésaïe). Ils sont donc antérieurs au manuscrit d’Ésaïe. Ils dateraient du VIe siècle avant Jésus-Christ (André Parrot dit : « peut-être même du VIIe »). 2) Ces fragments portent précisément sur les chapitres 17 à 26 du Lévitique.

Devant un manuscrit du VIe ou du VIIe siècle avant Jésus-Christ, il serait désormais insensé de vouloir dater l’original du Ve siècle. Il faut postuler un original du IXe ou du Xe siècle. Et pourquoi pas du XVe ! c’est-à-dire de l’époque de Moïse.

Comme le manuscrit complet d’Ésaïe apporte une présomption scientifique de premier ordre à la thèse traditionnelle de l’unité d’auteur et de l’authenticité du livre d’Ésaïe, les cinq petits fragments du Lévitique apportent une aussi forte présomption en faveur de la thèse traditionnelle de l’authenticité mosaïque du Pentateuque.

 

4.5   Science et foi

 

Certes, les vérités surnaturelles : l’inspiration des Écritures, le sacrifice rédempteur, la résurrection, la vie éternelle..., ne se démontrent pas. Elles sont objets de la foi, et il serait fou de penser que l’archéologie pourrait nous faire faire un jour l’économie de la foi.

Néanmoins, nous remercions Dieu pour la mise à jour de ces documents extraordinaires d’un lointain passé qui nous apportent de si réconfortantes confirmations de l’autorité du Livre sur lequel repose l’édifice de notre foi et de notre espérance. Avec le manuscrit d’Ésaïe, avec les fragments du Lévitique, nous ne sommes pas dans le monde fictif et imaginaire de « l’essénisme de Qumran », nous sommes sur le terrain solide des textes, c’est-à-dire des faits. Et c’est sur ce terrain que se trouve précisément tout l’intérêt des découvertes de la mer Morte.

 

 

5                        Appendice et Conclusion

 

Bien avant les découvertes de la mer Morte, l’archéologie avait mis à jour dans le Moyen-Orient des quantités de manuscrits ou d’autres documents qui ont apporté leur imposant témoignage à l’historicité des récits bibliques comme à l’authenticité des textes scripturaires.

S’il est admis que l’histoire vise à la recherche rigoureuse et impartiale des faits du passé, l’historien qui veut avoir une connaissance exacte des peuples anciens qui furent en contact avec Israël : Égyptien, Hittite, Assyrien, Babylonien, Perse, Grec, Romain, ne peut négliger la Bible.

 

5.1   Orthographe des noms de rois

Le grand linguiste américain Dick Wilson a apporté la preuve, il y a soixante ans, que c’est à la Bible qu’il faut demander l’orthographe exacte des noms des rois étrangers à Israël dont elle fait mention.

Dans l’un des trop rares ouvrages qu’il a écrits : A Scientific Investigation of the Old Testament, Dick Wilson déclare : « L’exactitude avec laquelle sont orthographiés les noms des rois nous fournit une extraordinaire confirmation de la très soigneuse transmission des sources originales par les documents hébreux. Les 24 noms des rois d’Égypte, d’Assyrie, de Babylone et autres (qui se trouvent dans l’Ancien Testament) contiennent 120 lettres consonnes qui toutes occupent un ordre identique dans les inscriptions de ces rois eux-mêmes, ou dans celles de leurs contemporains. Que les écrivains hébreux nous aient transcrit ces noms avec une exactitude si parfaite, et selon les règles de la philologie, voilà qui nous donne une merveilleuse preuve des soins qu’ils ont apportés à leurs travaux, et de leur science ».

Le savant professeur montre les erreurs commises par les scribes de l’antiquité dans la transcription des noms de rois : par exemple, des rois d’Égypte conservés dans les listes de Manethon, d’Hérodote et de Diodore de Sicile ; des noms des rois d’Assyrie et de Babylone conservés par Africanus, Castor et le Canon de Ptolémée. Il montre l’impossibilité de s’appuyer sur les textes des historiens grecs et arabes en ce qui concerne les rois d’Égypte, d’Assyrie et de Babylone, et il écrit : « Nous avons donc, dans l’ordre dans lequel les rois sont cités, dans les époques mentionnées et l’orthographe des noms des rois, une base indestructible pour fonder notre foi en la véracité de l’histoire que donnent les livres de l’Ancien Testament ».

Que dire de l’éclatante confirmation que ne cesse d’apporter depuis un siècle l’archéologie à la véracité de nombreux récits bibliques considérés jusque-là comme légendaires par un très grand nombre de critiques !

Nous ne pouvons citer ici que quelques exemples.

 

5.2   Les tablettes de Tell el Amarna

Les critiques de l’Ancien Testament, jusqu’à la fin du XIXe siècle, déclaraient que l’écriture était inconnue des Hébreux avant le IXe siècle avant Jésus-Christ. Les livres du Pentateuque ne pouvaient être de Moïse. Même si l’Écriture affirme le contraire (*), ils prétendent que Moïse ne savait pas écrire. Le Pentateuque ne pouvait avoir été écrit qu’après le IXe siècle.

(*) Exode 24:4 ; Deutéronome 31:9 ; Actes 7:22.

En 1887, les archéologues découvraient en Haute-Égypte les tablettes gravées d’Amarna, au nombre de 350, qui apportaient un démenti formel à cette thèse en démontrant la haute antiquité de l’écriture.

Ces tablettes appartenaient aux archives de deux empereurs égyptiens contemporains de l’invasion de Canaan par les Hébreux : Aménophis III et Aménophis IV. Chose curieuse : elles ne sont pas écrites en égyptien antique, mais en cunéiforme introduit en Palestine par les Sémites. On y trouve également de l’hébreu. Elles furent écrites par les roitelets de Palestine et de Syrie à leur Pharaon, entre 1400 et 1360, c’est-à-dire à l’époque de la conquête de Canaan.

La preuve est faite que l’on savait écrire au temps de Moïse, et certainement beaucoup plus tôt, non plus en caractères idéographiques, mais en caractères phonétiques et syllabiques.

 

5.3   Le chapitre 14 de la Genèse

L’historien Wellhausen considérait le chapitre 14 de la Genèse comme une pure légende, aucune inscription profane n’ayant jamais confirmé l’existence des rois contemporains d’Abraham qui y sont mentionnés.

Depuis Wellhausen, grâce aux tablettes de Tell el Amarna, aux inscriptions d’Assurbanipal et à des tablettes babyloniennes, archéologues et épigraphistes ont identifié les rois dont il est question dans ce chapitre. Kédorlahomer, roi d’Elam, est une transcription de Koudour-Lagamar ; Arjoc, roi d’Ellasar, n’est autre que Rim-Sin, roi de Larsae, capitale importante de la Basse Chaldée ; Amraphel, roi de Schinear, ne peut être que Hammurabi, roi de Babylone, dont le fameux code du Musée du Louvre porte le nom ; Tidéal, roi de Goïm, serait un roi des hordes nomades (Goïm) qui avoisinaient Elam, au nord.

Avec Hammurabi et consorts, nous nous trouvons exactement à l’époque d’Abraham et le récit du chapitre 14 s’avère pleinement historique.

 

5.4   Les fouilles de Jéricho

Miracle stupide que celui de la prise de Jéricho par Josué (Josué 6), déclaraient les critiques. Comment admettre que les assaillants aient pu entrer dans une ville écroulée et écrasée sous sa puissante muraille, y dévouer par interdit les habitants et les animaux, entrer dans la maison de Rahab pour parlementer avec elle et sa famille, et s’emparer ensuite de tous les objets d’airain et de fer pour les faire entrer dans le trésor de l’Éternel ?

Les fouilles menées entre 1925 et 1934 par Garstang ont révélé que la muraille de Jéricho avait été renversée complètement vers l’extérieur. Ainsi les Israélites purent pénétrer à l’intérieur de la cité et y trouver des maisons debout et des habitants.

On a constaté également que, suivant les données bibliques, la ville fut systématiquement incendiée. Les briques calcinées en sont la preuve.

Par ailleurs, les fouilles de Garstang ont permis de vérifier l’exactitude de la chronologie biblique quant à l’époque de l’exode et de l’entrée du peuple d’Israël en Canaan.

La Bible situe l’événement vers 1410 avant Jésus-Christ. La chronologie courte adoptée par les historiens profanes depuis près de 100 ans, faisait de Ramsès II, pharaon tyrannique et prestigieux, le pharaon de l’exode. Mais Ramsès II régna entre 1295 et 1229 avant Jésus-Christ, donc environ deux siècles après l’époque donnée par la Bible.

Selon les scarabées à l’effigie des pharaons de la 18e dynastie qui régnèrent sur Canaan avant la conquête d’Israël, scarabées retrouvés dans la nécropole de Jéricho, Aménophis III est le dernier roi d’Égypte dont il soit fait mention. La prise de Jéricho et la pénétration en Canaan se produisirent donc au cours de son règne, lequel s’établit entre 1413 et 1377. Les tablettes de Tell el Amarna établissent les traces de la conquête entre les années 1407 et 1350. On sait que ces tablettes sont contemporaines d’Aménophis III et Aménophis IV (ou Akhenaton).

Nous avons là des indications historiques qui confirment les données chronologiques de la Bible sur le temps de l’exode. La date ne saurait en aucune façon être descendue jusqu’à Ramsès, c’est-à-dire jusqu’au XIIIe siècle.

 

5.5   Les Hittites

Il y a quelque soixante-dix ans, les historiens profanes déclaraient que les Hétiens (ou Hittites), dont il est question 49 fois dans l’Ancien Testament, n’avaient jamais existé. On n’avait trouvé aucune indication sur ce peuple dans l’histoire profane. La Bible, disait-on, avait simplement inventé.

Depuis 1906, des fouilles retentissantes ont mis à jour en Asie Mineure d’innombrables vestiges de ce qui fut l’immense empire hittite. De grandes villes ont été dégagées : Karkémish, et la capitale Bogatzcoï. Des tablettes d’argile en nombre considérable, des monuments avec inscriptions ont révélé la grandeur et la puissance de cet empire au milieu du deuxième millénaire, à l’époque de Moïse. Aujourd’hui, tout le monde connaît l’existence des Hittites. On sait que, pendant mille ans, ce peuple se mesura victorieusement avec l’Égypte ; que c’est une princesse hittite qui devint l’épouse de Ramsès II.

C’est à M. Del Médico que l’on doit la découverte du secret de la langue hittite, découverte qui permit le déchiffrement des inscriptions et la révélation du rôle historique joué par « ces fils de Heth » dont la Bible seule, depuis des siècles, évoquait l’existence.

5.6   Ras Shamra

Par les lettres de Tell el Amarna, ensuite par des inscriptions héthiennes, on savait l’existence d’Ugarit qui florissait au XVe siècle avant Jésus-Christ.

En 1929, des fouilles furent entreprises à Ras Shamra, près de la côte syrienne, qui ont contribué grandement à la connaissance de la région entre le Tigre et le Nil. Ras Shamra s’avéra être la ville du district d’Ugarit évoqué par les inscriptions égyptiennes et hittites.

L’importance des recherches à cet endroit se trouve surtout dans le fait de la découverte d’une bibliothèque renfermant des centaines de tablettes d’argile. L’écriture est cunéiforme, mais le langage de la plupart de ces tablettes ressemble beaucoup à l’hébreu. C’est ainsi que ces tablettes sont intéressantes non seulement pour l’histoire de la Syrie, mais aussi et surtout parce qu’elles projettent de sérieuses clartés sur l’hébreu biblique.

 

5.7   Sodome et Gomorrhe

Peut-on espérer retrouver un jour quelques vestiges des villes de la plaine anéanties à l’époque d’Abraham sous une pluie de soufre et de feu venant du ciel (Genèse 18:20 ; 19:24-26, 28)? Les Américains, jusqu’ici très optimistes à cet égard, semblent y avoir renoncé.

Au début du siècle, des chercheurs prospectèrent la vallée de Siddim, à l’extrême sud de la mer Morte, aux lieux mêmes indiqués par la Bible. On découvrit les vestiges d’une ville, encore appelée Tsoar. Mais ce n’était pas la Tsoar antique. Il s’agissait d’une cité moyen-âgeuse d’une certaine importance, peut-être bâtie sur l’emplacement de l’ancienne.

Aucune des quatre autres villes dont il est question dans Genèse 14:1 et 2, et parmi elles Sodome et Gomorrhe, ne furent découvertes.

Mais les travaux des géologues permettent de présumer que ces villes ont été enfouies sous les eaux de la mer salée après leur destruction. Au nord de la presqu’île de la Lisan qui entre largement dans la mer, la profondeur de la mer est de 400 mètres environ ; au sud, la profondeur décroît rapidement pour atteindre 20, 15, 10 mètres et moins à mesure qu’on se rapproche du rivage méridional. Il convient de penser qu’avant la destruction des villes, au temps d’Abraham et de la guerre des rois, qui se déroula dans cette région, la mer Morte ne dépassait pas au sud les limites de la Lisan. Il y avait donc une vaste plaine, la plaine de Siddim, entre la mer et les collines du Néguev.

Dans son ouvrage : La Bible arrachée aux sables, Werner Keller rapporte : « Quand on se dirige en barque vers la pointe méridionale de la « mer du Sel », on peut, si le soleil est dans une position favorable, faire une découverte ahurissante : à quelque distance de la rive, des forêts que le sel a conservées se profilent nettement sous l’eau. Les troncs et les restes d’arbres semblent fort anciens. Sans doute les troupeaux de Lot se réfugiaient-ils à leur ombre, lorsqu’ils étaient encore verts et vivants. Car cette partie étonnamment plate de la mer Morte qui va de la presqu’île eL-Lisan jusqu’à l’extrémité méridionale était autrefois la vallée de Siddim ! La Bible l’affirme d’ailleurs sans équivoque : « Ils (les rois) se rassemblèrent dans la vallée de Siddim, qui est la mer du Sel » (Genèse 14:3) » (p. 71).

La géologie a pu dater avec une relative précision l’époque de la submersion de la vallée de Siddim, et, de ce fait, l’époque de la ruine des villes de Sodome et de Gomorrhe. Le savant américain Jack Finegan écrit : « Il semble que c’est vers 1900 av. J.-C. que se produisit le cataclysme... Une étude de tous les témoignages littéraires, géologiques et archéologiques permet de conclure que les villes de la plaine (Genèse 19:29) étaient situées dans une région à présent recouverte par des eaux qui envahirent lentement la partie méridionale de la mer Morte, et que leur destruction résulta d’un grand tremblement de terre, sans doute accompagné d’explosions, d’éclairs, de dégagements de gaz naturel et d’un incendie généralisé ». (Cité par Werner Keller, La Bible arrachée aux sables, 1958, p. 73).

« Vers 1900 avant Jésus-Christ », souligne Werner Keller, donc au temps d’Abraham !

Sans doute, on ne retrouvera jamais Sodome et Gomorrhe. Mais en l’état actuel des recherches poursuivies depuis près d’un siècle, on peut approximativement présumer leur emplacement, et ce qui est particulièrement intéressant pour nous, c’est la confirmation que ces recherches apportent au temps que la Bible donne de la fin tragique des deux cités.

Nous pourrions multiplier les exemples. Tous, comme ceux que nous venons de citer, nous montreraient — si nous les laissions parler sans y rien mêler de notre imagination — combien la Bible est vraie. Sur le seul plan historique, la Bible mérite d’emporter notre adhésion autant, et plus sans doute, que n’importe quel ouvrage d’histoire.

 

5.8   Conclusion générale — L’archéologie ne fait que confirmer l’Écriture

 

Comme nous l’avons souligné plus haut, nous ne croyons pas que les découvertes archéologiques puissent jamais apporter une démonstration irréfutable des vérités révélées. En donnant sa Parole aux hommes, Dieu ne leur a pas fourni des preuves matérielles ou rationnelles. Il leur a offert son Saint-Esprit comme interprète seul qualifié pour les conduire, à travers son Livre, dans toute la vérité (cf. Jean 14:26 ; 16:13 ; 1 Corinthiens 2:9-16 ; 2 Corinthiens 3:12-17).

Mais nous ne pouvons que nous réjouir, comme chrétiens, lorsque l’archéologie, réfutant par les faits les graves assertions de la critique négative, vient confirmer l’autorité extrinsèque de l’Écriture Sainte.

Remettre en cause l’école de Wellhausen, qui a été largement dépassée entre temps, renoncer à ses prétentions et, par ailleurs, mettre en lumière, dans l’optique de l’histoire de l’Orient ancien révélé par les fouilles, certaines périodes de l’histoire biblique jusqu’ici fort mystérieuses, tel est le rôle positif de l’archéologie.

Déjà les textes de Ras Shamra sont devenus d’un extraordinaire intérêt pour la connaissance de l’arrière-plan cananéen sur lequel se profile l’histoire patriarcale. Ces textes qui, selon René Dussaud, « respirent l’esprit deutéronomiste », et qui remontent au XVIe siècle avant Jésus-Christ, sont la preuve que Wellhausen et ses émules, en abaissant la date du Deutéronome jusqu’au VIIe siècle, ont commis une bagatelle d’erreur de sept siècles.

Les archives de Mari, rigoureusement contemporaines des événements qu’elles rapportent (troisième millénaire avant Jésus-Christ), ont ressuscité la période patriarcale. « Les noms, les mots et les constructions grammaticales des tablettes de Mari, écrit Albright, sont beaucoup plus proches de l’hébreu biblique que ceux des tablettes beaucoup plus tardives d’Ugarit »(*). Cette appréciation souligne l’importance de ces archives pour l’exégèse du livre de la Genèse.

(*) W. F. Albright, in Journal of Biblical Literature, LVIII, part. II, p. 101. F. Les Tablettes de Mari et l’Ancien Testament, in Revue d’Hist. et de Phil. Relig., Strasbourg, 1950, N°1.

Aujourd’hui, les manuscrits de la mer Morte apportent une somme importante d’éléments favorables à la thèse biblique traditionnelle. Le texte complet d’Ésaïe, tandis qu’il constitue un remarquable plaidoyer en faveur de la tradition massorétique, jette le discrédit sur les conclusions aberrantes de la Haute-Critique.

On nous dira : « Mais vous partez en guerre contre des moulins à vent ! Il y a beau temps que la Haute-Critique n’intéresse plus les théologiens ! Lisez Karl Barth, lisez Bultmann, lisez Tillich, et vous constaterez que les hypothèses de l’Ecole de Wellhausen n’intéressent plus nos modernes théologiens ».

Certes ! Mais ce silence est d’autant plus dangereux qu’il sanctionne les résultats de la Haute-Critique sur certains points. Ces résultats sont considérés comme définitivement acquis. Ce sont des postulats sur lesquels il n’y a pas lieu de revenir. On en reste aux sources du Pentateuque, au second et au troisième Ésaïe.

Quant à la chronologie courte du temps de l’exode, la question reste ouverte. On n’a pas fini de tirer toutes les conclusions des révélations de l’archéologie qui conduisent à une objectivité sans cesse croissante.

Certains théologiens peuvent admettre que la Parole de Dieu soit dans la Bible ; ils n’acceptent pas que la Bible soit la Parole de Dieu. Ils s’y refusent au nom de la science.

Or, voici une science digne de ce nom, une science qui n’a rien d’hypothétique : la science archéologique. Pourquoi refuser de la suivre dans ses conclusions constructives ? Pourquoi ne pas reconsidérer à ses lumières le problème fondamental de l’autorité de la Bible ?

Un archéologue, dépouillé de tout parti pris dogmatique, n’a aucune peine à reconnaître que la Bible est la Parole de Dieu.

L’archéologie ne conduit pas automatiquement à la foi. Elle contribue avec éclat à faire grandir notre confiance en la Bible, en la véracité de ses données historiques.

En nous aidant à prendre au sérieux le Livre où Dieu nous parle, l’archéologie facilite grandement l’accès au message central de la Bible, message de l’amour insondable de Dieu manifesté en Christ. En définitive, c’est en fonction de Christ, hors de qui la Révélation biblique, dans ses pages historiques comme dans ses pages prophétiques, n’aurait aucun sens, que Dieu nous a donné sa Parole. Celle-ci est le moyen qu’il a choisi pour nous faire connaître le seul nom par lequel nous puissions être sauvés. C’est ainsi que la Bible est pour nous le viatique le plus précieux.

Et parce qu’elle apporte une contribution de premier ordre au crédit de la Bible, parce qu’elle chante ainsi à sa manière la gloire de Dieu, nous ne pouvons que rendre hommage au labeur désintéressé de la science archéologique.