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POÉSIES

Henri Rossier

 

 

1     HYMNE   [personne du Seigneur — adoration]

2     AVENIR   [attente du Seigneur]

3     La REINE de SÉBA   [personne du Seigneur — adoration — 1 Rois 10]

4     RÉVEILLE-TOI   [appel à l’Église pour se réveiller]

5     La NUIT et le JOUR   [attente de la résurrection]

6     In MEMORIAM   [deuil d’une mère, d’une épouse — perspective chrétienne]

7     JOURS  d’ÉPREUVE   [consolations — soins divins pour le croyant]

8     DERNIER CHANT   [le Seigneur souffrant et manifestant amour et grâce]

9     VERTU   [encouragments à surmonter les obstacles — en voie vers le jour nouveau]

10          CHERCHER Sa FACE   [deuil, consolations par la vie du Seigneur]

11      Le LABOUREUR   [travailler dans l’espérance]

12      Le REPOS   [le vrai repos de l’âme par la croix de Christ — déceptions en dehors]

12.1    I

12.2    II

12.3    III

12.4    IV

13      LE VOIR   [attente du Seigneur en pensant à ce qu’Il est]

14          REBECCA   [Genèse 24]

15          LUMIÈRE — AMOUR   [appel à se réveiller]

16          L’HOMME  de  DOULEURS   [humanité et souffrances de Christ — adoration]

17      ÉTOILE du SOIR — ÉTOILE du MATIN   [pour ranimer l’espérance]

18          ANNIVERSAIRE d’un VIEILLARD   [soins du Seigneur]

19          HOMMAGE   [souffrances et exaltation de Christ — adoration]

20      AMOUR   [l’Amour en Christ, ni dans la création ni dans l’homme]

21      Le DERNIER LISERON   [vanité des plans humains]

 

(résumés en italique ajoutés par Bibliquest)

1                    HYMNE   [personne du Seigneur — adoration]

Décembre 1886

 

Quand, aux palmiers d’Élim, un vol de tourterelles

S’est abattu le soir près des sources jumelles,

La troupe virginale, en repos, sur le bord

De leurs douze bassins, se blottit et s’endort...

 

Soudain le peuple ailé s’éveille de son rêve

Sous le pressentiment de l’aube qui se lève ;

Mais, entre les palmiers nulle rougeur ne luit ;

Nul rayon précurseur n’a traversé la nuit

Dont le voile alourdi dans les cieux flotte encore ;

Et cependant un astre a devancé l’aurore :

L’étoile du matin, ce pur globe argenté,

Inonde le désert de sa fraîche clarté.

 

L’astre c’est toi, Seigneur, dont le regard de flamme

Dans la nuit de ce monde a pénétré mon âme,

Me remplit de l’espoir de ton prochain retour,

Et, dans un coeur qui t’aime, a devancé ton jour.

Aussi sur tes splendeurs en secret je médite

Et devant ton amour tout mon être palpite,

Quand ta clarté m’inonde, et fait vibrer en moi

Des chants mélodieux qui remontent vers toi.

 

*               *               *

 

Je sais, au bord des fontaines,

Un arbre au tronc généreux

De qui naissent, par centaines,

Des rejetons vigoureux.

 

La puissance avec la grâce

Décorent sa royauté,

Nul arbre ne le dépasse

Et ne l’égale en beauté.

 

Pour lui, les cèdres superbes

N’ont pas, sur leurs monts altiers,

Plus de valeur que les herbes

Qu’on voit ramper à ses pieds.

 

Ses fleurs, aux essaims d’abeilles,

Offrent un miel savoureux ;

Il tend, à pleines corbeilles,

Ses fruits mûrs aux malheureux ;

 

Il abrite la faiblesse

Des plus humbles vermisseaux

Et protège avec tendresse

Les nids des petits oiseaux.

 

Ô Seigneur ! cet arbre immense

C’est toi seul: tu sais unir

La grâce avec la puissance

Pour sauver et pour bénir.

 

Pourtant la souffrance amère

Étreignit, navra ton coeur,

Plus tendre qu’un coeur de mère,

Sensible à chaque douleur !

 

Haine, injures, calomnie

T’ont assailli de leurs flots ;

Des méchants, contre ta vie,

Ont ourdi d’obscurs complots ;

 

Toi, tu portais en silence

Leurs insultes, nuit et jour ;

Même leur indifférence

Ne lassait point ton amour !

 

Tu fus la sainte Victime

Qui, partageant notre sort,

Pour nous tirer de l’abîme

Et nous sauver de la mort,

 

Malgré la honte et l’outrage,

Se chargea de nos tourments

Et sombra dans le naufrage

Au sein des flots écumants...

 

Cher Sauveur ! depuis l’étable

Jusqu’aux douleurs de la croix,

Pas un regard charitable

Ne s’abaissa jusqu’à toi !

 

Tu fus seul, quand la puissance

De l’ennemi déchaîné

Sur ton âme sans défense

Fondait en Gethsémané,

 

Dans l’horreur de la nuit sombre

Qu’à genoux seul tu sondas,

Où tu fus trahi dans l’ombre

Par le baiser de Judas ;

 

Seul, en cette heure terrible

Où tu marchais à la mort

Opposant un front paisible

Aux fureurs de l’homme fort !

 

Seul, sans armes, sans cuirasse,

De mille flèches percé,

Tu subis, à notre place,

L’arrêt d’un Dieu courroucé ;

 

Oui, tout seul !... Mais c’est ta gloire !

Seul, fort et faible à la fois,

Tu remportas la victoire

Immortelle de la croix !

 

*               *               *

Aussi Dieu t’a béni dans les cieux, sur la terre :

Pour toi l’aube du jour distille son trésor,

Et, sous l’enchantement du soleil millénaire,

Le monde pour toi seul porte ses gerbes d’or.

 

À toi, dont la funèbre et douloureuse voie

Eut pour terme un gibet, entre deux criminels,

Le fruit des pampres mûrs, symbole de la joie,

Qui rougit jusqu’au bout des coteaux éternels !

 

À toi l’escorte sainte, entrant par les portiques,

Dans les temples d’azur aux dômes de cristal,

En foule, avec les luths, les danses, les cantiques,

Comme des fils de roi dans leur palais natal !

 

À toi, dans sa jeunesse et son charme et sa grâce,

Une Épouse sans tache aux vêtements royaux,

Portant sur son front pur le reflet de ta face,

Perle sans prix parmi tes plus riches joyaux !

 

*               *               *

Ô ma louange, monte encore,

Monte jusqu’au troisième ciel !

Cet être que le monde abhorre,

C’est le Seigneur, c’est l’Éternel !

 

Cet homme, couronné d’épines,

Battu de verges, souffleté,

Remplit de ses gloires divines

Les trois cercles d’Éternité !

 

Ce malfaiteur, jugé sans cause,

Crucifié, de tous honni,

Est le Dieu fort, sur qui repose

Tout le fardeau de l’Infini !

 

*               *               *

Célèbre, ô ma lyre,

Celui que j’admire :

Il est tout pour moi !

Accord magnifique,

Céleste cantique,

Monte, élève-toi

Jusqu’aux pieds du roi !...

Mon coeur, tu débordes ;

Tu brises tes cordes,

Trop plein pour chanter ;

Mais, qu’en Sa présence

Au moins mon silence

Serve à l’exalter...

 

L’hymne recommence,

Se déroule, immense,

Dans les cieux ouverts.

À cette harmonie

Croissante, infinie,

De tout l’Univers,

Les mille phalanges

Des saints et des anges

Joignent leurs concerts.

 

*               *               *

L’Alléluia se tait, mais, de leur chant sonore,

Les harpes dans le ciel l’accompagnent encore ;

Et l’hommage muet parle par tous les yeux.

 

Et le choeur, captivé par ce spectacle unique,

Sur le trône divin voit un Agneau mystique,

Autrefois immolé, maintenant glorieux.

 

Sa face a les splendeurs de l’aube printanière,

Et toujours et sur tous il verse sa lumière,

Comme les lampes d’or aux voûtes du Saint Lieu.

 

Sa voix se fait entendre : il nous parle, il se nomme,

Et nous reconnaissons Jésus, le Fils de l’homme,

En contemplant ravis les traits du Fils de Dieu !

 

2                    AVENIR   [attente du Seigneur]

Décembre 1881

 

Quand un monde nouveau, recommençant l’histoire,

Vers les temps éternels aura pris son essor,

Et t’aura vu surgir, éblouissant de gloire,

Fils de l’homme, nimbé de l’auréole d’or ;

 

Les séraphins voilés, brûlants de tes louanges,

De l’hymne au triple choeur salûront le saint Roi,

Et, pour te contempler, des myriades d’anges

S’empresseront autour de tes saints et de toi.

 

Eux, revêtus d’un lin dont la blancheur efface

Celle des monts neigeux dans leur virginité,

Heureux de te servir, porteront sur leur face

Le resplendissement de ta divinité ;

 

Mais toi, sur tes élus versant ta plénitude

Et les faisant asseoir au festin du grand jour,

Tu les abreuveras de ta béatitude ;

Tu les inonderas de lumière et d’amour.

 

*               *               *

Livre de l’Avenir dont nos bouches épellent,

Comme un timide enfant, quelques mots détachés,

Régions de splendeurs que nos désirs appellent,

Jardins de l’Eternel au fond des cieux cachés ;

 

Cité, parvis de Dieu, enceinte défendue

Aux yeux impurs, aux coeurs profanes des mortels ;

Temple mystérieux, où l’âme confondue

Se prosterne en silence aux marches des autels ;

 

Tabernacles secrets de la maison du Père,

Banquet universel ordonné par l’Époux ;

Invisibles trésors que notre coeur espère,

Le jour est près de luire, où vous serez à nous !

 

*               *               *

Et l’épouse qui veille aux heures ténébreuses

Et qui pressent déjà ton lever matinal,

Tressaille, et saluant tes clartés glorieuses,

Jette au devant de Toi son appel virginal.

 

Et voici qu’un vent frais, précurseur de l’aurore,

Soufflant des monts sacrés, annonce Ton retour.

Écoutez ! des sommets descend un cri sonore...

Il éclate soudain. — Hosanna ! C’est le jour !

 

Hosanna ! l’Époux vient ! l’Église est transmuée !

Pour les saints endormis, c’est le jour du réveil !

Nous montons, emportés vers Toi sur la nuée,

Comme une goutte d’eau qui retourne au soleil !

 

3                    La REINE de SÉBA   [personne du Seigneur — adoration — 1 Rois 10]

Décembre 1888.

 

Venu de l’Inde lointaine

À la cité du saint roi,

Le cortège d’une reine

Défilait en grand arroi.

 

Au prince clément et sage,

Au Fils dont l’aube avait lui,

Elle pensait faire hommage

De trésors dignes de lui.

 

Mais, admise en sa présence,

Quand elle vit de ses yeux

Toute sa magnificence

Et son palais glorieux,

 

Et qu’un seul homme sur terre,

Salomon, roi d’Israël,

Était le dépositaire

Des secrets de l’Éternel,

 

Oubliant l’or et l’ivoire,

Et les parfums de Séba.

Oubliant sa propre gloire,

À ses pieds elle tomba.

 

«Jusqu’à ce jour, noble prince,

J’étais aveugle. — Je vois !

Ton grand nom, dans ta province,

Est loué par mille voix ;

 

»Maintenant une étrangère

Va devenir, à son tour,

La fidèle messagère

Des merveilles de ta cour.

 

»Ah ! si ton humble servante,

Que ta grâce captiva,

Déjà se prosterne, et vante

En toi l’Oint de Jéhova,

 

»Le monde entier, roi seul sage,

Seul juste, seul grand, seul bon,

Bientôt dira d’âge en âge

Les vertus de Salomon !

 

»Ô peuple de la promesse,

À ses lèvres suspendu,

Qui recueilles la sagesse

Comme un parfum répandu,

 

»Foule, à son trône asservie,

Je donnerais comme toi

Ma personne avec ma vie

Pour un regard de ton roi !»

 

*               *               *

Bientôt, Seigneur, sur ta face,

Tes saints aussi pourront voir

Le sourire de la grâce

Joint à l’éclat du pouvoir.

 

Le haut vol de l’âme humaine

Qui s’élève au firmament,

Ô Jésus ! effleure à peine

Le bord de ton vêtement,

 

Et la sublime louange

De tes saints glorifiés,

N’est que le nard sans mélange

Choisi pour oindre tes pieds.

 

Bientôt luira sur la terre

Le jour, où les nations

Iront à ton sanctuaire

Porter leurs oblations

 

Et boire aux sources du fleuve

Qui, jaillissant du saint lieu,

De ses flots vivants abreuve

La Jérusalem de Dieu.

 

Il retentira sans cesse,

Agneau royal, à ta cour,

L’hymne divin d’allégresse,

L’éternel hymne d’amour.

 

Bientôt l’Église qui t’aime,

Muette dans sa ferveur,

Jettera son diadème

Devant ton trône, ô Sauveur !

 

 

4                    RÉVEILLE-TOI   [appel à l’Église pour se réveiller]

 

Appel à l’Église.

Décembre 1890.

 

Voici, je viens ! L’oiseau gazouille et l’agneau bêle,

Dans les prés, sous les bois, tout est las du sommeil ;

Un souffle matinal, passant à grands coups d’aile,

Donne aux champs d’épis mûrs le frisson du réveil ;

Le chien, que l’homme attache au seuil de sa demeure,

A salué le jour de son joyeux aboi ;

Elle seule, aujourd’hui, paraît oublier l’heure...

Réveille-toi !

 

L’aube teint de ses feux les collines lointaines.

Ainsi resplendissait l’aube de son amour,

Hélas ! trop tôt semblable aux lueurs incertaines

D’un ciel d’hiver, manquant de chaleur et de jour.

Quand, la première joie inondant tout son être,

Elle brisait ses dieux dans l’ardeur de sa foi,

Son coeur eût tressailli, rien qu’au nom de son Maître...

Réveille-toi !

 

Faible amour que le sien ! mais, de quelle tendresse

J’entourai cette enfant qui s’en allait périr

Réponds ! n’ai-je pas su consoler ta détresse,

Couvrir ta pauvreté honteuse, et te guérir ?

De mes trésors pour toi je fis le sacrifice,

Abdiquant, sans regret, jusqu’au titre de roi ;

Pour toi, j’eus à subir un douloureux supplice.

Réveille-toi !

 

Quoi ! je te trouve ici, sur le sol accroupie,

Tes cheveux dénoués, couverte de haillons,

Et, par les voluptés d’une coupable vie,

Ton visage marqué de précoces sillons.

Quel ennemi menteur, t’amorçant par ses charmes,

Sut te pousser au mal et t’en cacher l’effroi ?

Est-ce le repentir qui t’arrache ces larmes ?

Réveille-toi !

 

«Coulez mes pleurs, aux pieds de Celui qui pardonne ;

»Tu m’as aimée, et moi j’ai causé tes douleurs !

»En te déshonorant, j’ai perdu ma couronne ;

»J’ai péché contre toi...»

 

Laisse couler tes pleurs ;

Quand je t’aurai lavée aux flots de l’eau lustrale,

Des reines, à ta cour briguant un humble emploi,

Brûleront d’escorter ta pompe nuptiale.

Prépare-toi !

 

Bientôt je sortirai de mon palais d’ivoire,

Et des milliers d’enfants, ravis de mes splendeurs,

Foule immense, entonnant des hymnes à ma gloire,

Sèmeront devant moi des palmes et des fleurs.

Et, lorsque des clairons la fanfare sonore

Aux quatre vents des cieux proclamera ma loi,

Comme le faon timide aux portes de l’aurore,

Avance-toi !

 

Avance-toi, novice aux fêtes solennelles,

Entre les rangs pressés de mon peuple à genoux ;

Viens, et dans la fraîcheur des tentes éternelles

Assieds-toi confiante auprès de ton Époux.

C’est le jour sans nuage, où l’épreuve s’achève ;

Viens, tu verras ma face et tu seras à moi ;

Viens, sous les ailes d’or du soleil qui se lève

Prosterne-toi !

 

5                    La NUIT et le JOUR   [attente de la résurrection]

Décembre 1894.

 

Par les plaines embrasées

Un homme a marché sans fin.

Ses forces sont épuisées ;

Il meurt de soif et de faim.

 

Déjà le sort homicide

Atteint cet infortuné...

Il voit une tente vide

Près d’un parc abandonné.

 

Sur une terre stérile

Un peu d’ombre... Quel bienfait !

Ah ! devant cet humble asile,

L’espoir en son coeur renaît ;

 

Tout chancelant il s’y traîne,

Et, dans ce réduit poudreux,

S’endort, oubliant sa peine,

Et rêvant qu’il est heureux.

 

Soudain, sur la tente frêle

Fond le simoun ! Déchaîné

Il brise, au premier coup d’aile,

Cet abri momentané ;

 

Et la mort, épouvantable,

Hurlante au milieu du vent,

Des flots embrasés du sable

Lui fait un linceul mouvant.

 

Comme lui marchant sans trêve,

Voyageur craintif et las,

Si le repos que je rêve

Offre un asile à mes pas,

 

Si j’entre, fermant la porte

Au spectre qui me poursuit,

La mort surgit, et m’emporte

Désespéré dans la nuit !

 

Même la terre, où je passe

Dans le deuil et le tourment,

Est un volcan que menace

Un subit effondrement.

 

L’heure est proche, où cieux et terre,

Croulant avec un grand bruit,

Sombreront dans le mystère

Du néant et de la nuit !

 

*               *               *

Salut, salut, fraîche aurore !

Aurore d’un jour nouveau !

À ton lever s’évapore

L’obscurité du tombeau !

 

Salut, aurore splendide !

Tes feux vainqueurs ont relui

Au seuil de la tombe vide

Du Sauveur enseveli !

 

Adieu nuit, péché, misère,

Anéantis sans effort,

En ce jour anniversaire

Du triomphe sur la mort.

 

Salut, aurore propice !

Jour de Christ ressuscité,

Du grand Soleil de justice

Tu présages la clarté !

 

Et déjà l’astre du monde,

Par les siècles attendu,

Lumière sainte et féconde,

Dans nos coeurs est descendu,

 

Et soudain y naît la vie,

Comme, en des tons éclatants,

Fleurit l’herbe après la pluie,

Au doux soleil du printemps !

 

Parfois la tendre rosée

Tremblant sur le pré vermeil,

Demeure, au gel exposée,

Jusqu’au lever du soleil.

 

Pauvre captive, elle aspire

À la pleine liberté...

L’astre paraît et l’attire

À lui, dans l’immensité.

 

 

 

Frères, la nuit se termine !

Regardez, ô voyageurs !

Déjà le ciel s’illumine

De virginales rougeurs.

 

Oui, frères, l’heure est prochaine !

Vers le but pressons nos pas !

Rompons la dernière chaîne

Qui nous retient ici-bas !

 

 

 

Mais si, dans la tombe austère,

Nos corps devaient se coucher,

Aux entrailles de la terre

Dieu saura les arracher.

 

La forme fruste et mortelle,

Dépouille des rachetés,

Renaîtra, céleste et belle,

En des corps ressuscités,

 

Exempts d’humaine faiblesse,

Purs miroirs du beau, du bien,

Resplendissants de jeunesse,

Seigneur, semblables au tien !

 

Et le monde qui soupire

Sous le joug originel,

Salûra de son sourire

L’heureux printemps éternel !

 

 

6                    In MEMORIAM   [deuil d’une mère, d’une épouse — perspective chrétienne]

Décembre 1836.

 

Sous les ombres mystérieuses

Elle dort. Ses enfants en deuil

Déposent de leurs mains pieuses

Son pauvre corps dans le cercueil ;

 

Puis, tour à tour, sur ce front blême,

Sur ce visage inanimé,

Chacun met son adieu suprême

Avec un sanglot réprimé.

 

«Laissez tarir la source amère

De vos regrets devant sa mort ;

L’âme sainte de votre mère

Est enfin recueillie au port.

 

»Ce dernier jour d’un long voyage,

Pour atteindre au pays connu

Qui l’attirait sur l’autre plage,

N’était-il pas le bienvenu ?»

 

Laisse-nous pleurer son absence !

Ce coeur, plein d’exquise bonté,

Se prodiguait à notre enfance,

Charmait notre maturité ;

 

Il unissait à la tendresse

La fermeté dans le conseil...

Jamais l’hiver de la vieillesse

N’eut un rayonnement pareil !

 

Comme les jeunes hirondelles

Qu’un retour précoce du froid

Pousse tremblantes sous les ailes

De leur mère, au nid du vieux toit,

 

Ses enfants, au jour difficile,

Sachant l’accès ouvert à tous,

Se réfugiaient dans l’asile

De ce coeur sympathique et doux.

 

Loin des vains bruits de cette terre,

Du pas affairé des mortels,

Elle était le lys solitaire

Qui fleurit au pied des autels.

 

Vers la cité sereine et haute

Au delà de nos horizons,

Nous montions souvent côte à côte

En de muettes oraisons,

 

Et chaque jour, dans la prière,

Nos deux coeurs n’avaient qu’une voix

Pour louer la bonté du Père

Et les merveilles de la croix.

 

Ce grand esprit, prompt à comprendre,

S’élevait au divin amour,

Tout aussi prompt à redescendre

Aux humbles soins de chaque jour ;

 

Cette âme planant dans l’espace

Parmi les splendeurs du saint lieu,

En silence occupait la place

De Marie aux pieds de son Dieu.

 

*               *               *

Son couchant semblait une aurore.

Le temps aux mortels mesuré,

Croyant le matin près d’éclore

Respectait ce front vénéré,

 

Quand, hélas ! en pleine allégresse

D’un jour de printemps radieux,

Le voile d’une nuit épaisse

Tomba brusquement sur ses yeux...

 

Ô nuit de trois mois, morne et sombre !

Ô longue nuit d’obscurs combats !

Ô silence glacé de l’ombre

Avant-courière du trépas !

 

Mais de la main dispensatrice

Qui frappe afin de mieux guérir,

Elle accepta l’amer calice,

Ne désirant vivre ou mourir

 

Que pour saluer la victoire

Du grand jour de l’Éternité

Où les saints paraîtront en gloire

Avec Jésus ressuscité ;

 

Et quand s’ouvrit, plein d’épouvante,

Le gouffre où l’homme se dissout,

Au bord de la tombe béante

Elle n’eut qu’un mot: «Est-ce tout ?»

 

*               *               *

Oui, c’est tout, mère bien-aimée !

La mort a perdu son pouvoir.

Ta paupière, ici-bas fermée,

S’ouvre là-haut, et tu peux voir.

 

Oui, ton âme aujourd’hui contemple

Le puissant Vainqueur de la mort ;

Tu te reposes dans son temple,

Logée à l’ombre du Dieu fort ;

 

Et le Sauveur incomparable,

Posant sur toi sa tendre main,

Te confie un nom ineffable

Ignoré du langage humain,

 

Le nom dont son amour t’appelle,

Ton nouveau nom dans l’avenir,

Car à ta substance immortelle

L’ancien ne saurait convenir ;

 

Et toi, jointe aux saintes cohortes,

Dans tout l’éclat de sa faveur,

Jeune, sans ride, au front tu portes

Le nouveau nom de ton Sauveur ;

 

Ce grand nom que le ciel acclame

Par ses myriades de voix :

Séraphins aux lèvres de flamme,

Concerts de flûte et de hautbois,

 

Alleluias de bienvenue,

Trompettes, cymbales et cors,

Doux cantique emplissant la nue,

Harpes aux merveilleux accords...

 

De près, de loin, partout, sans trêve,

Monte à Lui le chant solennel,

Vagues sonores que soulève

Le grand souffle de l’Éternel,

 

Brûlantes actions de grâces,

Hymne aux échos prodigieux

Répercutés dans les espaces

Incommensurables des cieux.

 

7                    JOURS  d’ÉPREUVE   [consolations — soins divins pour le croyant]

Février 1899.

 

Homme divin, parfait modèle,

Tu connus le sombre chemin,

Et maintenant, ta main fidèle,

Pour m’y guider presse ma main.

 

Comme la mère vigilante

Conduit, soutient de ses deux bras,

L’enfant et sa marche tremblante,

Tu surveillas mes premiers pas.

 

Plus tard, à l’âge où l’âme ploie

Sous des fardeaux multipliés,

Jours sans rayon, labeur sans joie,

Sables déserts, lassant les pieds,

 

Ta voix consola ma détresse :

«Va, ne crains pas, me disais-tu,

»Car c’est au sein de ta faiblesse

»Que je déploirai ma vertu ;

 

» L’épreuve te fera connaître,

» Que nul don, du monde prisé,

» Que nul mérite, aux yeux du Maître,

» Ne peut valoir un coeur brisé.»

 

Dès lors, que le monde déchaîne

L’âpre tumulte de ses flots,

Attise le feu de sa haine,

Trame en secret d’obscurs complots,

 

Que j’y doive mourir ou vivre,

Seigneur, tu conduiras mes pas ;

Je m’attache à toi pour te suivre,

Faible — mais Toi, tu ne l’es pas !

 

Je te suis. — Si ma chair frissonne

Au souffle glacé de la mort,

Je sème en deuil, mais je moissonne

Avec allégresse et transport !

 

Je te suis. — La vallée obscure

Soudain s’illumine à mes yeux ;

Paré de fleurs et de verdure,

Le printemps y naît radieux !

 

Je te suis. — Quel souffle m’emporte !...

Je vois monter à l’horizon

Les toits connus. Voici la porte...

Je touche au seuil de la maison !

 

Me voici dans les bras du Père,

Objet du même amour que toi ;

Tu daignes m’appeler ton frère ;

Je suis le compagnon du roi !

 

Dans la salle aux mille portiques,

Assis au somptueux festin,

Où les concerts et les cantiques

De toutes parts montent sans fin,

 

Revêtu de pourpre et de soie,

Je te vois prendre, ô Rédempteur,

Pour me verser le vin de joie

L’humble appareil du serviteur !

 

 

8                    DERNIER CHANT   [le Seigneur souffrant et manifestant amour et grâce]

Décembre 1903.

 

Encore un chant pour Toi, mon Sauveur et mon Dieu,

Peut-être le dernier de ma bouche mortelle,

Car j’aperçois déjà, pèlerin du saint Lieu,

À l’Orient lointain, où luit l’aube éternelle,

Les splendides contours de la cité nouvelle.

 

Mais si, désespérant d’atteindre avant la nuit

Les palais radieux de la ville promise,

Je traîne un pas lassé, ton amour me conduit

Au rocher d’où jaillit la source de Moïse,

Afin d’y retremper ma force qui s’épuise.

 

Là je vais retrouver les hymnes d’autrefois

Aux pieds de mon Sauveur qui mourut à ma place,

Battu, frappé, meurtri, cloué sur une croix,

D’où son sang précieux, comme un fleuve de grâce,

Répand sur l’Univers sa divine efficace.

 

Je me souviens du jour où mon coeur se fondit

Lorsque, silencieux devant ton agonie,

Je vis dans son éclat, sur le gibet maudit

Où chacun tour à tour t’insulte et te renie,

Ton Amour, s’abaissant à cette ignominie.

 

Les ténèbres sur Toi tombaient comme un linceul ;

Le ciel même était sourd au cri de la victime ;

Des méchants t’outrageaient et tu demeurais seul

Dans cette obscurité sinistre de l’abîme,

Innocent, écrasé sous le poids de mon crime !

 

Quel amour que le tien ! Tu t’offres, tu te perds

Pour sauver des pécheurs, et nul ne te délivre ;

Comme un Agneau muet sous la main des pervers,

Conduit à l’abattoir, tu meurs pour faire vivre !

Qui donc pourra jamais t’imiter ou te suivre ?

 

 

 

Mais je vis maintenant, et, des yeux de la foi,

Habile à découvrir, ô Sauveur débonnaire,

L’empreinte de tes pas, je veux suivre après toi

La route douloureuse, obscure et solitaire,

Que tu traças pour moi de la crèche au Calvaire.

 

Dans cet humble chemin, compatissant Berger,

Incomparable Ami, tu me sers de modèle ;

Tes soins devant mes pas écartent le danger ;

Tu restaures mon âme ; à l’abri de ton aile

Je sens battre ton coeur sympathique et fidèle.

 

Que de perfections sur ton étroit sentier !

Horreur du mal, amour du bien, beauté sereine

De l’homme obéissant se livrant tout entier,

Abandonnant ses droits, sa gloire souveraine,

Aux mains de ses bourreaux aveuglés par la haine !

 

Mais ta grâce... Dieu seul a pu la mesurer !

Près du puits de Jacob, une Samaritaine

N’a pas même un peu d’eau pour te désaltérer,

Tandis qu’un mot de toi l’attire à la fontaine

Qui jaillit de ton coeur, d’eau vive toute pleine !

 

Ta grâce éclate aux yeux du pharisien surpris,

Propre juste orgueilleux, lorsque la pécheresse

Répandait sur tes pieds le parfum de grand prix,

Les larmes, les baisers, témoins de sa tendresse

Pour Celui dont la grâce à son niveau s’abaisse.

 

Aux pauvres en haillons ta grâce tend la main ;

Le sourd-muet retrouve et l’ouïe et la parole ;

L’aveugle mendiant, posté sur le chemin

Où du passant distrait il implore une obole,

T’appelle, et de ses yeux le voile noir s’envole.

 

Ta grâce purifie et guérit les lépreux

Aux regards stupéfaits du prêtre et du lévite.

Sans craindre leur contact, à tous ces malheureux

Tu dis : «Je veux, sois net,» et le fléau les quitte.

Et, témoins de ta grâce, ils marchent à ta suite.

 

Ta grâce a le pouvoir de réveiller les morts.

Au sépulcre fatal elle arrive, s’écrie

D’une puissante voix : «Lazare, sors dehors !»

Et rend, plein de santé, l’ami de Béthanie

Au foyer tout en pleurs de Marthe et de Marie.

 

Un malfaiteur obscur à la croix condamné,

Voit en levant les yeux, lui, meurtrier farouche,

Sur une même croix le Juste abandonné.

Soudain l’immensité de la grâce le touche ;

L’insulte et le blasphème expirent dans sa bouche ;

 

Il t’invoque. À son cri d’espérance et de foi

Répond ce mot divin de la grâce adorable

«Au Paradis ce soir tu seras avec moi.»

Et l’homme que le juge a déclaré coupable

Va rejoindre le Juste au séjour ineffable.

 

 

 

Grâce toute puissante ! Ô triomphe infini

De l’Amour, dans un monde où le péché domine,

Mais où le jugement qui condamne et punit,

Fait tomber sans merci la colère divine

Sur un front juste et saint que la grâce illumine !

 

 

 

Ta grâce m’a sauvé ; ta grâce me conduit,

M’entoure à chaque instant de soins que rien ne lasse,

Exhorte ma faiblesse à porter plus de fruit,

Me reprend, m’encourage à suivre en paix ta trace...

Ah ! je ne puis vouloir, je ne veux que ta grâce !

 

 

9                    VERTU   [encouragments à surmonter les obstacles — en voie vers le jour nouveau]

Décembre 1904.

 

Il nous a appelés par la gloire et par la vertu... Joignez à votre foi la vertu...

(2 Pierre 1:3, 5.)

 

Suis les appels de ta jeunesse !

Pars, abandonne la sagesse

Aux froids de ses mornes hivers ;

 

Va chercher les tièdes haleines,

Les chauds climats d’îles lointaines,

Charmants Édens, issus des mers !

 

Là planent sur les asphodèles

Des papillons aux larges ailes,

D’un bleu vif, bordé de carmin ;

 

Les beaux fruits, dont la chair vermeille

Retient longtemps l’errante abeille,

S’offrent tout mûrs à notre main ;

 

Des oiseaux le plumage éclate

En reflets d’or et d’écarlate,

Quand le soleil vient l’effleurer ;

 

Le soir, les femmes sous les palmes

Chantent en choeur des chansons calmes

Sur des airs qui nous font pleurer ;

 

La lune féerique, aux fontaines

Qui jaillissent des vasques pleines

Prête les feux du diamant,

 

Tandis que, parfumés de roses,

Des esclaves aux nobles poses

Nous éventent nonchalamment.

 

L’oubli rêveur de nous s’empare,

Pareil au son d’une guitare

Mourant en un dernier soupir ;

 

Autour de nous, chaque pétale

Plein d’arômes subtils exhale

Son odeur pour nous assoupir...

 

*               *               *

Sens-tu la brise qui se joue

Au duvet naissant de ta joue ?

Heureux enfant, suis son appel:

 

Déjà l’Océan te soulève

Pour t’emporter vers le doux rêve

De ce merveilleux archipel !

 

Fuis les appels de ta jeunesse,

Mon fils ; écoute la sagesse :

Pars promptement, franchis les mers ;

 

Vers le Pôle tourne ta proue.

Déjà la vague la secoue ;

Va braver les gouffres amers !

 

Romps l’amarre, quoi qu’il t’en coûte.

N’as-tu pas, pour régler ta route,

L’aimant, connu des matelots ?

 

Il ne faut, pour gagner le Pôle,

Que l’énergie et la boussole.

Va, pousse au large sur les flots.

 

- Eh quoi ! partir ! quand la tourmente

Creuse dans la mer écumante

Un abîme, aux enfers pareil ?

 

- Va ! demain brillera sur l’onde

Dont l’écume aujourd’hui t’inonde,

La face claire du soleil.

 

- Demain !... Le Nord m’ouvre ses portes.

Tombeau glacé des choses mortes...

 

- Va, la boussole te conduit.

 

- J’entends des plaintes sépulcrales

Qui s’élèvent, comme des râles,

Dans le silence de la nuit.

 

- Va, mon fils ! vogue à pleines voiles ! —

L’une après l’autre les étoiles

S’éteignent dans les cieux blafards ;

 

Autour de moi se cristallise

La sombre mer, et la banquise

Vient m’enserrer de toutes parts.

 

Hélas ! comment échapperai-je ?

Sans fin je vois tomber la neige...

Que ce voile blanc semble noir ! -

 

Soudain sur ma barque impuissante

Fond la rafale mugissante !

 

- Vas-tu, mon fils, perdre l’espoir ?

 

-- Du vaisseau la coque se brise...

 

-- Charge un traîneau de ta valise

Que tirera le chien du bord.

 

- De faim, de froid, mon chien succombe !

 

- Ne gémis pas sur ce qui tombe,

Mon fils ; tente un dernier effort

 

En route, par les champs de glaces

Et les hummocks, et les crevasses

Couvertes d’un épais linceul ;

 

Raidis tes reins ; tends la corde ; hale

Ton traîneau !

 

- Mon traîneau dévale

Vers le gouffre. Me voilà seul !

 

*               *               *

Ô miracle ! le brouillard s’ouvre !

Une vaste mer se découvre

À mes regards émerveillés !

 

Son eau, qu’aucun zéphir ne ride,

Pourpre fondue, azur liquide,

Vient doucement baigner mes pieds.

 

Là-bas, où le ciel bleu commence,

Je vois blanchir une île immense,

Et sur l’île une cité d’or.

 

Ses palais montent dans la nue.

Des chants lointains de bienvenue

M’arrivent de cet autre bord.

 

Toute la ville semble en fête.

Sur chaque tour, sur chaque faîte,

Je vois flotter des étendards.

 

Le soleil qui se lève inonde

Cette cité d’un autre monde,

Et le cristal de ses remparts.

 

Pourrai-je atteindre ce rivage ?

 

- Courage, ô mon enfant, courage !

C’est le triomphe de la foi !

 

Dans la mer libre et sans limite

Dont la transparence t’invite,

Libre comme elle, plonge-toi !

 

Plonge-toi dans l’onde sacrée,

Limpide, et toute pénétrée

Par les rayons vivants du jour.

 

Plus de nuit ; plus de déserts mornes !

Va, porté par la mer sans bornes

De la Lumière et de l’Amour !

 

 

10               CHERCHER Sa FACE   [deuil, consolations par la vie du Seigneur]

1906.

 

À un affligé.

 

Devant le deuil irréparable

Qui succède au suprême adieu,

Tu dis qu’un voile impénétrable

Te cache la face de Dieu !

 

Pourquoi donc retourner le glaive

Dans la blessure de ton coeur ?

Pourquoi te lamenter sans trêve

Sous l’aiguillon de ta douleur ?

 

Impose silence, ô mon frère,

Aux révoltes de ton esprit.

Loin des orages de la terre

Porte les yeux sur Jésus Christ.

 

Cet homme, en son pèlerinage,

Marchait en deuil, et dans le ciel

Contemplait sans aucun nuage

Le sourire de l’Éternel.

 

Tout au long de ses tristes voies,

De douleurs, d’angoisses chargé,

Il trouvait d’indicibles joies

Au fond de son coeur affligé.

 

Les hommes accablaient de haine

Ce coeur divinement humain ;

Lui, plein d’amour, tendre à leur peine,

Sur leurs lèpres posait sa main.

 

Guetté par la tombe ennemie

Il n’y voyait point le trépas,

Mais l’unique sentier de vie

Que le Père ouvrait à ses pas ;

 

Et poursuivant la route étroite

Qui monte aux sommets radieux,

Il anticipait à Sa droite

L’ineffable repos des cieux.

 

Mais, ô mystère de la grâce !

Dans les ténèbres de la nuit,

Son Dieu, dont il cherchait la face,

Détourna sa face de Lui ;

 

Car il fallut que la colère

Dont Jésus seul porta le poids,

T’ouvrit l’accès du sanctuaire

Par les souffrances de la croix !

 

Ne pleure pas, bannis le doute

Les purs rayons de son amour

Luiront sur ta funèbre route

Comme les feux naissants du jour.

 

Sa face inspire le courage,

Soutient la foi, nourrit l’espoir,

Éclaire au matin du voyage,

Console à l’approche du soir,

 

Adoucit les amers calices

Et te conduit jusqu’au Saint Lieu,

Où coule un fleuve de délices

Devant la face de ton Dieu !

 

11               Le LABOUREUR   [travailler dans l’espérance]

Octobre 1906.

 

À mes fils

 

Par ses vents froids, son ciel de brume, Octobre à peine

Inaugure les mois pluvieux ou glacés,

Que, dès le petit jour, sans trêve, dans la plaine,

Le laboureur s’acharne aux sillons commencés.

 

Courbé, de ses deux mains dirigeant la charrue,

Il suit péniblement les grands boeufs accouplés,

Et songe... Devant lui s’étale, forte et drue,

L’opulente moisson des seigles et des blés ;

 

L’immense tapis fauve a des frissons superbes ;

Des chants, au gai soleil, s’élèvent dans l’azur ;

L’essieu des chars fléchit sous le fardeau des gerbes.

Et les vastes greniers regorgent de fruit mûr.

 

 

12               Le REPOS   [le vrai repos de l’âme par la croix de Christ — déceptions en dehors]

1906

 

12.1                   I

 

Notre siècle aveuglé, conduit par la Chimère,

Rêvant de conquérir le repos sur la terre,

S’épuise à cet effort, au malade pareil

Qui s’agite fiévreux sur un lit sans sommeil.

Ô frère malheureux, si tu poursuis encore

Cet espoir sans issue où ton coeur se dévore,

Prête quelques instants l’oreille à mes propos :

Ils t’apprendront comment j’ai trouvé le repos.

 

Espérant le goûter au sein de la nature

Que nos débats fiévreux laissent paisible et pure,

Je parcourais les monts, dont la virginité

Se drape chastement sous les plis de ses voiles,

Étale ses blancheurs aux regards des étoiles,

Et laisse, en un repos plein de sérénité,

Passer, comme la nue aux ailes déchaînées,

Sans ternir son front pur les fuyantes années.

J’errais parmi les bois aux troncs majestueux,

Où le silence est plein de bruits mystérieux ....

Bien des fois j’entendis, des mousses échappées,

Leurs sources ébaucher de vagues mélopées,

Et je m’assoupissais, par leurs rythmes bercé.

D’autres fois, près d’un lac, où les vagues furtives

Baisaient languissamment le sable de ses rives,

J’écoutai leur soupir mollement cadencé.

Tantôt, à l’heure calme où l’ombre s’évapore,

J’épiai les rougeurs de la naissante aurore,

Que tout être vivant célèbre à l’unisson ;

 

Tantôt, quand le midi brûlant flétrit les herbes,

Je vis le moissonneur, la tête sur ses gerbes,

S’endormir de fatigue au jour de la moisson.

À l’heure où dans l’extase expire la parole,

Où le soleil couchant semble éteint sans retour,

Où le lys des jardins cache dans sa corolle

Ses parfums, les meilleurs, pour le lever du jour,

Sous l’aile de la nuit couvrant le ciel immense,

Lorsque tout l’univers se recueille et s’endort,

Je crus avoir trouvé, dans l’ombre et le silence,

Le repos désiré, si voisin de la mort.

 

Mais ce calme apparent n’éteignit point la flamme

Qui s’agitait sans cesse au foyer de mon coeur,

Car ces tableaux divers n’apportaient à mon âme

Qu’un vain accord de sons, de forme et de couleur.

 

Alors j’interrogeai les sciences humaines,

Espérant y trouver le repos de mes peines.

J’y consacrai mes jours et mes nuits. Le matin

Me surprit bien des fois, dans le passé lointain

D’un peuple fabuleux consultant les usages,

Cherchant pour quels démons il tailla ses images,

Quels dieux il fit sortir des attributs divins.

Je comptai les héros que l’homme déifie,

Les temples somptueux que son faste édifie,

Les oracles menteurs rendus par ses devins.

           Lassé de ces travaux, je désirai connaître

Le mystère final de la vie et de l’être,

Son germe inconscient, son but et son pourquoi.

J’explorai l’océan, je remuai la terre ;

Observant dans les cieux les sources de lumière,

Je sus, pour les sonder, les rapprocher de moi.

De l’animal vivant je scrutai les organes

Entrailles, coeur, cerveau, j’en sus tous les arcanes,

Mais, quand je découvrais une nouvelle loi,

Un problème nouveau, me remplissant d’effroi,

M’acculait sans espoir au mur infranchissable

Qui cache à notre esprit l’inconnu redoutable.

De ces travaux ardus l’interminable cours,

Contre mes voeux secrets, me ramenait toujours

Au présent incertain, au passé sans remède,

À l’avenir voilé dont la crainte m’obsède,

À la tombe muette... Et, le coeur agité,

Sentant de mes efforts l’amère nullité,

Jusqu’à l’écoeurement j’en étais dégoûté.

 

Alors je m’efforçai de poursuivre la gloire,

Et, dans le vaste essor d’un vol prodigieux,

M’élevant aux sommets pour atteindre les cieux,

Je voulus acquérir un grand nom dans l’histoire,

Pour qu’aux piliers d’airain du temple de mémoire

On vit se dérouler mes sublimes exploits.

Mais, si ce but rêvé, caressé tant de fois,

Par son éclat trompeur m’attirait comme un phare,

Je n’eus, pour y voler, que les ailes d’Icare.

 

Alors je m’avançai dans les chemins ombreux

Où s’égaraient jadis les sages de la Grèce,

Désireux d’acquérir la divine sagesse.

Vêtus de laine blanche, ils devisaient entre eux,

Tandis que des lauriers aux branches tutélaires

Versaient sur le sentier leurs ombres séculaires.

En sinueux détours ils marchaient pas à pas,

Cherchant la vérité qu’ils ne rencontraient pas,

Mais, s’ils puisaient l’oubli dans leur vaine science,

Jamais un vrai repos n’endormit leur souffrance,

Aussi j’abandonnai leur travail décevant :

Ils semaient l’inconnu pour moissonner le vent !

 

Et je me dis enfin: Ne pense plus qu’aux autres !

Combats ton égoïsme et cherche à devenir

Le bienfaiteur de l’homme et l’un de ses apôtres,

Notre temps, nos labeurs, nos biens, ne sont pas nôtres

Meilleur que le passé, construisons l’avenir !

Le monde est opprimé ; ce grand peuple de frères

Désire avec angoisse un baume à ses misères ;

À nous de l’affranchir ! La débauche et le vin

Le courbent sous un joug contraire à sa nature ;

Faisons, en nettoyant sa fange et son ordure,

Reparaître les traits de l’ouvrier divin.

À son relèvement il n’est pas de barrière :

Le mourant peut revivre en de nouveaux milieux ;

L’insecte, déchirant la toile meurtrière,

Retrouvera son vol, pour monter dans les cieux.

La moisson mûrira, pacifique et superbe ;

Chacun à la récolte apportera sa gerbe ;

Partout l’heureux repos ! Le vice ayant vécu

Ne sera désormais qu’un ennemi vaincu !

           Mais moi, pauvre rêveur, qui me flattais d’atteindre

Au triomphe du bien dans l’homme, qu’ai-je vu ?...

Quand il semblait banni, le vice, habile à feindre,

Sous un masque d’emprunt simulait la vertu ;

L’apparence régnait en tous lieux ; l’hypocrite

De sa religion se faisait un mérite ;

L’avare, dévoré par la cupidité,

Annonçait au public ses dons de charité ;

L’abstinent se vêtait de sa propre justice ;

La femme, chaude encor de son impureté,

D’un voile virginal enveloppait son vice !

Enfin de mon travail je vis l’inanité...

Et moi qui prétendais, dans mon orgueil suprême,

En me sacrifiant sauver l’humanité,

Je ne cherchais, au fond, qu’à m’exalter moi-même !

 

12.2                   II

 

Alors quelqu’un me dit: «Viens visiter ton coeur !»

Aussitôt une main invisible, spectrale,

Me saisit, m’entraîna, glacé, tremblant de peur,

Par un sombre escalier, descendant en spirale,

Dans un gouffre où régnait une nuit sépulcrale

Dont pas un seul rayon ne tempérait l’horreur.

Le mur suintait ; mes pieds sur les marches gluantes

Glissaient ; j’étais saisi d’angoisse et d’épouvante.

Oh ! que j’aurais voulu retourner sur mes pas !

La main qui m’étreignait ne me le permit pas.

Et l’inconnu me dit: «Descends, descends encore,

Je le veux... Maintenant écoute, vois, explore

Cet abîme inconnu ; sonde-le jusqu’au fond.»

Et je me tins transi sur la dernière marche...

Des pas multipliés, comme d’un peuple en marche,

Sortaient incessamment de ce gouffre profond.

Des êtres ténébreux, me frôlant au passage,

De l’étroit escalier remontaient le circuit,

Et chacun d’eux tenait un masque à son visage

Comme s’ils eussent craint de se voir dans la nuit.

Tous, sur un écriteau, portaient au côté gauche,

À la place du coeur, un mot gravé: Débauche,

Adultère, impudeur, soif de la volupté,

Avarice, courroux, trahison, jalousie,

Parjure, ambition, mensonge, cruauté,

Égoïsme, blasphème, orgueil, hypocrisie !

Leur foule à l’infini déroulait ses anneaux...

Chacun d’eux me disait au passage, à voix basse,

Des mots fangeux, des mots de honte et de menace,

Et ces mots me figeaient la moelle dans les os.

           Alors je fus saisi d’une sourde colère :

«Spectre injuste et cruel, pourquoi m’ôter l’espoir ?

Tout coeur est un champ clos où le monde peut voir

En lutte, tour à tour, la nuit et la lumière,

Le vice et la vertu. Le mien est-il plus noir ?

Il veut faire le bien...»

 

La voix dit: «Désespère !»

 

Et je restai saisi par le doute, à l’écart...

Sous mes yeux défilait l’interminable foule ;

Mon espoir s’enfuyait comme une eau qui s’écoule,

Et pas une vertu n’arrêtait mon regard

Dans les rangs de la tourbe impure et pécheresse...

Enfin, n’y tenant plus, je criai ma détresse :

Réponds, spectre ennemi, me faudra-t-il sans cesse,

Vaisseau désemparé, malgré tout mon effort,

Naviguer sans espoir sur une mer sans port ?

Et la voix répondit :

 

«Ton repos, c’est la mort !»

 

Et depuis ce moment, comme un sinistre rêve,

Le masque affreux du roi des épouvantements

Me hante. En y pensant je n’ai repos ni trêve ;

Comment y trouverais-je un terme à mes tourments ?

Suis-je certain, du moins, de ne pas me survivre,

De dormir sans réveil dans le tombeau glacé ?

Mais qu’est-ce qu’un repos où viendraient me poursuivre,

Dans l’abîme sans nom, les remords du passé ?

Un repos où, devant l’affreuse certitude

Que l’avenir jamais ne changerait mon sort,

J’exécrerais Satan qui, par la servitude

De la corruption, m’a conduit à la mort ?

Qu’est-ce que ce repos fatal où l’être existe,

Où l’âme cherche en vain le bonheur qui la fuit,

Où, misère sans nom, le corps même subsiste,

Rongé d’un ver hideux dans l’éternelle nuit ;

Où, comme en un tableau, se présente à la vue

Le repos des élus dans le sein du Seigneur,

Tandis que, maudissant l’occasion perdue,

L’âme, en de vains sanglots, jalouse leur bonheur ?

 

Philosophes d’un jour, à la foule aveuglée

Proclamez hautement que l’âme annihilée

S’absorbe, ou se disperse aux quatre vents des cieux :

Enseignez le néant à l’humaine folie

Qui croit que l’Éternel n’est pas, quand on l’oublie,

Qu’il fait nuit si l’on porte un bandeau sur ses yeux.

Voici, le jour approche où l’échafaud se dresse ;

Le Justicier brandit la hache vengeresse :

Ouvrant enfin les yeux à la réalité,

Vous croirez, mais trop tard, à l’immortalité !

 

12.3                   III

 

Ô frère ! écoute encor la fin de mon histoire :

— Dans un vaste désert je m’étais égaré.

Brûlé par le soleil, glacé par la nuit noire,

J’errais depuis sept jours, morne, désemparé.

 

De ces incultes lieux toute vie est absente :

Pas une goutte d’eau, pas d’ombre ni d’abris,

Et, si le pâtre errant vient y dresser sa tente,

Pas d’herbes à brouter pour ses maigres brebis.

 

Voici que dans la plaine un chant lointain s’éveille...

Un air distinctement parvient à mon oreille.

On dirait les accents de modestes pipeaux

Aux lèvres d’un berger conduisant ses troupeaux :

 

Partout je réclame

Ma brebis perdue ;

Sa plainte entendue

Déchire mon âme.

Ma brebis, pourquoi

Ne réponds-tu pas ?

Je t’ouvre mes bras,

Viens à moi !

 

Souffrante, harassée,

Viens que je t’apaise,

Ta douleur me pèse,

Ô brebis lassée.

Ma brebis, pourquoi

Ne réponds-tu pas ?

Je t’ouvre mes bras,

Viens à moi !

 

Du fond de la plaine

Ton salut s’approche ;

Accours, nul reproche

N’aigrira ta peine.

Cesse tes sanglots,

Je t’ouvre mes bras ;

Viens, tu trouveras

Le repos !

 

Et moi, pauvre insensé, dominé par la crainte,

Au lieu d’aller à lui, je m’enfuis éperdu,

Pour la seconde fois, dans ce désert perdu,

Désirant à tout prix éviter son étreinte,

Tandis que, dans la nuit, son appel incessant

Me parvenait encor, plus tendre et plus pressant !

 

Qu’est-ce donc qui t’agite ?

Ton pauvre coeur palpite.

Veux-tu savoir pourquoi ?

Viens à moi !

 

Semblable à l’hirondelle,

Toujours battant de l’aile

Et toujours en émoi,

Viens à moi !

 

Viens, pauvre âme agitée,

Tu seras abritée

Comme au palais d’un roi.

Viens à moi !

 

Vagabonds sans asile,

Pauvres sans domicile,

Ont accès sous mon toit.

Viens à moi !

 

C’est l’instant favorable !

Pauvre être misérable,

Viens ! J’ai souffert pour toi

Viens à moi !

 

À ces accents d’amour qui vibraient dans la plaine

Je ne répondis point. La voix se fit lointaine,

Puis, peut-être, jugeant ses appels superflus,

Elle cessa... Du moins je ne l’entendis plus.

 

12.4                   IV

 

Encor sept jours... Soleils brûlants, froides ténèbres...

Sur ces champs de la mort où meurt même le bruit,

Le ciel traînait les plis de ses voiles funèbres,

Et moi, j’errais toujours au milieu de la nuit.

 

Des yeux phosphorescents me surveillaient dans l’ombre.

Je soupçonnais partout d’invisibles dangers,

Et ces guetteurs muets, dont grandissait le nombre,

Rôdaient, suivant de loin ma piste à pas légers.

 

Et comme je fuyais cette horde sauvage,

Je vins heurter du front un obstacle imprévu.

Un sinistre gibet tendait sur mon passage

Son bras noir, dans la nuit vaguement entrevu.

 

La potence était vide. Aucune forme humaine

N’y pendait, balançant aux souffles de la plaine

Ses restes décharnés, pâture des vautours.

 

Et je m’en étonnais : Quel est donc ce mystère ?

Un obscur malfaiteur, en ce lieu solitaire,

Dans les siècles passés a-t-il fini ses jours ?...

 

Ou bien, à ce gibet, la justice implacable

Livre-t-elle aujourd’hui quelque nouveau coupable ?...

 

Soudain, au souvenir de ces jours d’autrefois,

Où j’avais entendu l’impitoyable voix

Qui dans mon propre coeur m’obligeait à descendre,

Ouvrant enfin les yeux pour voir et pour comprendre,

Je ne me cachai plus que j’avais mérité

Un arrêt sans merci, pour mon iniquité !

 

Et comme je pleurais, une voix bien connue

Monta dans le silence, au milieu de la nuit

«Je te rejoins enfin ! Quoi donc ! À ma venue

Ma brebis s’épouvante et loin de moi s’enfuit ?»

 

Un homme se tenait au pied de la potence.

Ses traits, illuminés d’une étrange lueur,

À mes regards surpris trahissaient la présence

D’un foyer de lumière allumé dans son coeur.

 

«Me voici, disait-il : J’ai quitté pour te suivre

Un pays merveilleux que tu ne connais pas,

Et, pénible labeur, comme on épelle un livre,

J’ai lu toute ta vie aux marques de tes pas.

 

Je me suis abaissé pour souffrir de ta peine ;

Plein de compassion j’ai partagé ton sort,

Désirant, à tout prix, t’arracher à la mort.

Mon grand amour pour toi jusqu’en ces lieux m’amène.»

 

Comme il parlait ainsi, cette étrange clarté,

Reflet mystérieux sur ses traits projeté,

Monta, se répandit, et dissipant les ombres

Qui de l’obscur gibet noyaient les contours sombres,

Me fit voir, se dressant dans ce rayonnement,

L’image d’une croix sur le noir firmament.

 

«Ne crains pas, me dit-il. Cette croix homicide

Restera désormais éternellement vide.

Un condamné jadis y fut pendu pour toi ;

Cet homme réprouvé, le sais-tu ? C’était moi !

 

Te souvient-il encor de ce mot: «Désespère !»

Pauvre égaré, combien il te parut sévère !

Et quand l’arrêt de mort te remplissait d’effroi,

Ton juge, le sais-tu ? ton juge, c’était moi !

 

Lorsque, dans ce désert, fuyant loin de ma face,

Tu pensais te soustraire au glaive de la loi,

Celui qui t’appelait avec des chants de grâce,

T’offrant paix et repos, le sais-tu ? C’était moi !

 

Le monde m’a cloué sur cette croix infâme,

M’accablant sous les coups de sa brutalité,

Mais Dieu, pour te sauver, y versa sur mon âme

Tout le bourbier fangeux de ton iniquité.

 

Ne crains pas désormais, pauvre brebis errante ;

Tu ne connaîtras plus l’angoisse ou l’épouvante.

Ton péché m’atteignit et j’en portai le poids ;

Qui te condamnerait une seconde fois ?

 

Ne crains pas, ne crains pas, ma brebis retrouvée ;

Je saurai te défendre, ô toi que j’ai sauvée !

Comment, guidé par moi, perdrais-tu ton chemin ?

Quel ennemi pourrait te ravir de ma main ?

 

Aucun fardeau ne pèse à ma puissante épaule.

De mes labeurs sans fin ton salut me console.

Au prix dont je t’acquis j’estime ta valeur...

— Maintenant, pose en paix ta tête sur mon coeur !»

 

Et, serré contre lui, je sentais son coeur battre,

D’un rythme égal et fort, paisible et triomphant,

Et le mien aussitôt cessa de se débattre

Comme l’oiseau captif dans la main d’un enfant.

 

Oh ! comme du Berger je partageai la joie,

En trouvant ce repos cherché jadis en vain !

L’Amour à l’Adversaire avait ravi sa proie

Et me portait, paisible, au grand Repos divin.

 

13               LE VOIR   [attente du Seigneur en pensant à ce qu’Il est]

1908.

 

Ô Seigneur, dans la nuit sombre,

Mes désirs volent vers toi.

Tes compassions sans nombre,

Seigneur, reposent sur moi.

Devant ta miséricorde

Qui m’entoure à chaque pas,

Mon coeur attendri déborde...

Pourtant je ne te vois pas.

 

En toi, j’ai bien plus, sans doute,

Que le Jésus d’autrefois

Poursuivant la sainte route

Qui le menait à la croix.

Oui, certes, mon coeur préfère

T’avoir, non pas ici-bas,

Mais au ciel devant mon Père...

Pourtant je ne te vois pas.

 

Par la foi, cet oeil de l’âme,

Montant plus haut que les cieux,

Je te contemple et j’acclame

Mon Rédempteur glorieux.

Dans l’extase je t’adore.

Une seule chose, hélas !

À mon bonheur manque encore...

Seigneur, je ne te vois pas.

 

Mais aujourd’hui, dans l’attente

De l’avenir éternel,

Prêt à déposer ma tente,

Je vais te rejoindre au ciel.

Adieu donc ce qui m’entrave

Dans ce monde triste et noir

Où Satan fait l’homme esclave...

Oui, bientôt je vais te voir !

 

Abandonnant cette terre

Pour entrer au Paradis,

Et laissant à la poussière

Le corps mortel de jadis,

Loin des langes de l’enfance,

Qui limitaient mon savoir,

Digne enfin de ta présence,

Seigneur, je pourrai te voir !

 

Près de toi je vais attendre

Ce jour, de tous le plus beau,

Où ta voix puissante et tendre,

Ouvrant aux morts le tombeau,

Des vivants, qu’elle rassemble,

Enfin comblera l’espoir.

Nous partirons tous ensemble ;

Seigneur, nous allons te voir !

 

14               REBECCA   [Genèse 24]

Décembre 1909.

 

Le soir tombe. La lune, en un ciel diaphane,

Montre son fin croissant. Toute la caravane —

Dromadaires, chameaux, debout, agenouillés,

Ou tendant leurs longs cous sur le sol dépouillé –

Près du puits de Nacor, ombragé de trois palmes,

Se repose. Les gens sommeillent.

 

Dans l’air calme

S’élève l’oraison d’un vieillard prosterné :

«Toi qui jusqu’en ces lieux, Seigneur, m’as amené,

» Daigne, ô Dieu d’Abraham, écouter ma prière.

» Les bergers, de ce puits vont enlever la pierre ;

» Les filles du hameau sortiront pour puiser.

«Celle à qui je dirai: J’ai soif ; veuille abaisser,

» Jeune vierge, ta cruche emplie à la fontaine,

» Et qui me répondra, penchant son urne pleine :

«Bois étranger ; je puiserai pour tes chameaux ;

» Qu’elle soit, Tout-Puissant, l’épouse forte et belle

» Qui fasse au tronc d’Abram, dépourvu de rameaux,

»Pousser et reverdir mille branches nouvelles !»

 

Ainsi, plein de ferveur, priait Eliézer.

Il avait tout bravé: les ardeurs du désert,

 

Les assauts imprévus de brigands redoutables,

L’ouragan qui soulève un Océan de sables,

L’aiguillon de la soif, les tourments de la faim,

Les haltes sans sommeil durant des nuits sans fin,

Puis, après de longs mois, semés de tant d’épreuves,

Cet homme avait atteint le pays des deux fleuves,

Et rencontré, bien loin des chênes de Mamré,

Le peuple, la cité, la race de Taré.

Serviteur d’Abraham, il s’était mis en marche

Pour trouver une épouse au fils du patriarche.

Tout l’avenir d’Isaac dépendait de ce choix.

Isaac était le fils, désiré tant de fois,

Qui naquit, apportant le rire et l’allégresse

Au foyer de son père, accablé de vieillesse,

Et fut, nouveau miracle, allaité par Sara,

Au temps qu’avait prédit l’ange de Jéhova.

Et pourtant Abraham offrit ce fils unique,

À l’appel de son Dieu, sur le mont prophétique ;

Mais, prêt à l’égorger, la voix de l’Éternel

Fit tomber de sa main le glaive paternel,

Et, mettant pour toujours un terme à sa détresse,

Sauva d’entre les morts le fils de la promesse.

 

Tandis qu’Eliézer, se confiant en Dieu,

Attendait, plein d’espoir, la réponse à son voeu,

Sur le sentier désert qui sortait du village,

Une vierge parut, fort belle de visage,

Parente d’Abraham, par Nacor et Milca.

Comme un jeune dattier, sur sa tige élancée,

Porte une grappe d’or, mollement balancée,

Déjà bonne à cueillir, telle était Rebecca.

D’un pas souple elle vient, sa cruche sur l’épaule,

La remplit, du vieillard écoute la parole,

Abaisse jusqu’à lui l’amphore aux arcs jumeaux,

Puis, dans le frais bassin de la fontaine obscure,

La plonge et la replonge, et fournit d’onde pure

L’auge de pierre étroite, abreuvoir des troupeaux.

 

Éliézer la suit des yeux ; son coeur tressaille ;

Il prend dans un coffret, tiré de son trésor,

Un cercle d’or poli, gage des fiançailles,

Et, pour ces jeunes bras, deux lourds bracelets d’or ;

Puis, tout ému : «Vierge, dis-moi quel est ton père ?»

«Il a nom Béthuel ; mon aïeul est Nacor.»

 

Le vieillard se prosterne en une humble prière :

«Béni soit, à jamais, le Dieu de mon Seigneur !

» Je ne suis, Tout-Puissant, que ton esclave indigne,

» Mais aujourd’hui, tu viens m’annoncer par ce signe

» Que mon voeu répondait au dessein de ton coeur.

» C’est Toi qui m’as conduit -puis-je le méconnaître ? —

» À ce foyer lointain des parents de mon maître !»

 

Et Rebecca, confuse et joyeuse à la fois,

Court à sa mère et de loin crie: «Ô mère, vois !

«Un homme, un étranger généreux et prodigue,

» M’a donné ces joyaux. L’âge ni la fatigue,

» Rien ne l’a retenu pour venir de Mamré.

» Il adore le Dieu par Abram adoré.»

Et puis tout bas, songeant à tant de bienvenue :

«Pourquoi ce voyageur, accouru de si loin,

» Me choisit-il, moi fille obscure, une inconnue ?»

 

Mais, pendant ces discours, Laban son frère, a soin

Du vieillard: «Mon esclave, à tes ordres docile,

» Te lavera les pieds, oindra ta tête d’huile,

» Fournira la litière à tes chameaux ; mais toi,

» Serviteur d’Abraham, viens loger sous mon toit».

Éliézer refuse. Avant tout autre chose,

Il veut, de son Seigneur absent, plaider la cause.

Rebecca captivée écoute ses discours

Et voudrait jusqu’à l’aube en prolonger le cours ;

Il vante d’Abraham les troupeaux innombrables,

Brebis, moutons, taureaux au joug infatigables,

Les esclaves soumis, empressés à sa voix ;

Il décrit ses trésors, dignes de ceux des rois,

Raconte qu’à son fils, héritier des promesses,

Fruit deux fois merveilleux de sa blanche vieillesse,

Rejeton verdoyant, plein de sève et d’espoir,

Abram, avant sa mort, donne tout son avoir.

Il dit qu’à son Seigneur, par une nuit sans voiles

Où l’été dans les cieux fait naître des étoiles,

Dieu promit que leur nombre, en son infinité,

N’atteindrait pas celui de sa postérité.

Alors à Béthuel : «Chef de cette famille,

Au fils de mon Seigneur daigne accorder la fille.»

«Dieu parle par ta voix, prends-la», dit Béthuel ;

» Qui suis-je, pour braver l’ordre de l’Eternel ?»

 

Ployé sous le fardeau de la reconnaissance,

L’heureux Éliézer, pour la troisième fois,

Devant le Tout-Puissant se prosterne en silence ;

Puis, parmi ses trésors, fait un rapide choix :

Parfums que Galaad distille en ses collines,

Ambre luisant, roulé par les vagues marines,

Perle, née en secret au fond de l’Océan,

Turquoise que l’Horeb recèle dans son flanc,

Voiles d’azur, où l’or en paillettes ruisselle,

Comme, au soleil levant, l’eau d’un fleuve étincelle.

Tapis d’Élam, formés d’une molle toison,

Vêtements somptueux, orgueil de la maison,

Pourpre, attribut des rois, qu’en de lointains rivages

Les marchands de Sidon tirent des coquillages,

Fin coton de l’Égypte, et ce tissu changeant

Où Damas, avec art, trame des fils d’argent...

Il donne, de quoi rendre une reine jalouse.

 

Ainsi l’époux absent dota sa jeune épouse.

 

Le vieillard, grâce aux soins par Laban prodigués,

Détend par le sommeil ses membres fatigués,

Puis devant Béthuel se hâte de paraître.

«Renvoyez-moi,» dit-il, «aux tentes de mon maître ;

» Ses ans, à mon départ, s’inclinaient vers la nuit ;

» De mon absence, Isaac aussi ressent l’ennui...»

Mais Laban et Milca voudraient retarder l’heure

De ces adieux. Quel vide affreux dans leur demeure !

Son plus bel ornement disparu pour toujours !

«Vieillard, attends encor, laisse-la nous dix jours !»

Mais lui: «Vous avez fait accueil à mon message,

» Sans retard, à l’époux j’en veux porter le gage.»

«Appelons Rebecca. Si sa bouche y consent,

» Nous y verrons l’arrêt certain du Tout-Puissant.»

«Avec cet étranger iras-tu, jeune fille ?»

Elle répond: «J’irai».

Le deuil de sa famille,

Les larmes, les baisers, les sanglots maternels,

Du père, tout courbé, les adieux éternels,

Les esclaves, sans voix pour crier leur détresse,

Les chiens soumis, léchant la main de leur maîtresse

Puis un dernier regard vers les foyers lointains,

Puis le morne silence, étendu sur la terre,

Où le ciel borne seul la plaine solitaire,

Puis les fauves, rôdant autour des feux éteints,

Non loin de l’eau saumâtre où l’on se désaltère,

D’avance elle voit tout ; mais elle a dit: «J’irai.»

L’attente de l’époux domine son regret ;

Son désir s’ouvre à lui, comme l’oeil à l’aurore ;

Elle le voit déjà, quoique invisible encore !

 

Pendant ce long voyage à travers le désert

Les jours coulent sans peine auprès d’Eliézer.

Il vante les vertus du fils qu’il a vu naître,

Le port majestueux et les traits de son maître ;

Il conte l’heure auguste, où se voyant déjà

Tout près d’être immolé sur le mont Morija,

Victime humble et soumise, offerte en sacrifice,

Son âme filiale accepta le supplice,

Et que, par un serment, le Dieu d’éternité

Confirma la promesse au fils ressuscité.

Oui, disait le vieillard, déjà l’heure est prochaine

Où le vaste univers deviendra son domaine ;

Aux regards de ma foi déjà ces temps ont lui.

Les peuples courberont le genou devant lui !

Pour hérauts de sa gloire il aura des prophètes !

Au fond du ciel serein qui s’étend sur nos têtes,

Vois ces abeilles d’or, cet innombrable essaim :

Ainsi des nations vont naître de ton sein !

Et Rebecca levait les yeux vers l’étendue ;

Les temps futurs s’ouvraient à son âme éperdue...

«Dis, me jugera-t-il digne de son amour ?»

«Craintive ou faible il t’aime — et t’aimera toujours !»

 

Pareilles aux ruisseaux traversant des prairies,

Les étapes du jour, les veilles de la nuit,

Paisibles, s’écoulaient en longues causeries.

Chaque instant qui succède à l’instant qui s’enfuit

Lui faisait désirer sa nouvelle patrie,

De son amour naissant resserrait les liens,

Grandissait à ses yeux cette image chérie...

Elle voyait Isaac, et son coeur disait: «Viens !»

 

Or Isaac habitait au pays du Midi,

Non loin du puits fameux, où l’ange répondit

À la plainte d’Agar, par Sara maltraitée,

Lorsque, fuyant en pleurs sa maîtresse irritée,

De l’avenir tomba soudain le voile obscur.

Ce puits touche à Kadès par le chemin de Sur.

 

Isaac, de ces lieux saints avait suivi la route,

Car Dieu s’y révélait.

Pour comparer, sans doute

Le destin d’Ismaël avec son propre espoir,

Il sortit dans les champs à l’approche du soir.

 

Voici qu’à ses regards, sous la brume lointaine,

La longue caravane apparaît dans la plaine.

À son tour Rebecca voit soudain, s’approchant,

Isaac enveloppé des rayons du couchant.

Elle pressent déjà celui que son coeur nomme...

«Regarde, Éliézer ; dis, connais-tu cet homme ?»

Il dit: «C’est mon Seigneur !»

À ces mots Rebecca

D’un voile se couvrit: telle autrefois Sara

Par cet humble symbole aimait à reconnaître

Abraham son époux, comme Seigneur et Maître.

Isaac est là ! Craintes, soucis, sont oubliés ;

Un long regard d’amour aussitôt l’a charmée ;

 

De sa monture elle descend, tombe à ses pieds ;

Elle ne doute plus d’être toujours aimée !

 

Sur le camp, tout à l’heure affairé, plein de bruit,

Un paisible repos descend avec la nuit.

Assis devant la tente, Éliézer commence

Son récit, que tous deux écoutent en silence.

Il décrit longuement les déserts parcourus,

Montre ses gens et lui constamment secourus.

Comme l’aigle royal, en traversant les nues,

Y suit audacieux des routes inconnues,

Et porte ses petits, trop timides encor

Pour affronter l’orage ou prendre leur essor,

Ainsi le Tout-Puissant, dans sa bonté fidèle,

L’avait conduit, gardé, soutenu de son aile,

Pour qu’enfin, déposant son précieux fardeau,

Il le remît aux mains d’un protecteur nouveau.

Éliézer s’arrête, et la vierge attentive

Sent monter à ses yeux une larme furtive,

Mais comment s’attrister quand Isaac lui sourit ?

Sans la voir il l’aimait ; présente, il la chérit.

 

Elle fut sa compagne, et jusqu’à la vieillesse

Habita, voyageuse aux lieux de la promesse,

La tente que Sara préférait mille fois

Aux merveilleux palais où demeurent les rois.

 

15               LUMIÈRE — AMOUR   [appel à se réveiller]

 

APPEL

 

Dédié à mon cher Francis.

28 Juin 1909.

 

Au moment de quitter la terre

Pour m’envoler en plein azur

Vers les parvis de la Lumière,

Calme séjour de l’esprit pur,

Je voudrais vous lancer encore

Un appel vibrant et sonore :

«Secouez votre lourd sommeil ;

Frères ! c’est l’instant du réveil !»

 

Que ne puis-je atteindre vos âmes,

Ouvrir enfin vos yeux au jour,

Vous réchauffer aux vives flammes

De la Lumière et de l’Amour,

Vous transporter dans l’autre monde

Qu’un glorieux Soleil inonde,

Où l’on voit le Fils éternel

Reposant au sein Paternel !

 

Un arc-en-ciel, sublime aurore,

S’épanouit dans le Saint Lieu ;

La troupe séraphique adore

Le Tout-Puissant, l’Éternel Dieu ;

Les sept Esprits, devant Son trône

Qu’un peuple royal environne,

Hérauts divins de Sa splendeur,

Brûlent d’une immortelle ardeur.

 

L’Agneau, dans ces lieux pacifiques,

Captive les regards de tous ;

Devant ses gloires magnifiques

Tout être courbe les genoux.

À la louange de sa grâce

Le chant nouveau remplit l’espace.

Prosternez-vous, c’est le grand jour,

L’infini repos de l’Amour !

 

16               L’HOMME  de  DOULEURS   [humanité et souffrances de Christ — adoration]

1909

d’après l’anglais

 

Dans la nuit mémorable où tu vins t’appauvrir

Pour naître parmi nous, une foule distraite,

Comme berceau royal pour y poser ta tête,

N’eut, ô divin Ami, qu’une crèche à t’offrir,

 

Mais de pauvres bergers, visités par les anges,

Écoutaient, éblouis et se voilant les yeux,

Sous le grand ciel serein, paré de mille feux,

L’écho multiplié des célestes louanges.

 

«L’homme est l’objet béni du bon plaisir de Dieu,»

Chantait leur troupe sainte, anticipant l’histoire

Des siècles à venir :

«Gloire dans les cieux ! Gloire,

«Gloire à Lui ! Paix à vous sur la terre, en tout lieu !»

 

Leur hymne surpassait, merveilleuse et féconde

En beauté, les concerts, où l’innombrable choeur

Chantait à son matin la naissance du monde,

Sorti resplendissant de la main du Seigneur.

 

*               *               *

Entrons, joints aux bergers, dans cette obscure étable,

Car ce petit enfant, que le monde pervers

Bannit de sa maison, repousse de sa table,

Est le Dieu Créateur de l’immense Univers !

 

Pour cet humble étranger quel début dans la vie !

Il rencontre partout mépris, haine ou froideur,

Mais son abaissement nous dit la profondeur

Du gouffre où peut descendre une grâce infinie.

 

Ce pauvre nouveau-né, manquant de tout, hélas !

Inaperçu, n’ayant pour palais que l’étable,

Pour berceau que la crèche, ouvre ses faibles bras

Pour faire au monde entier un accueil favorable.

 

Sorti, pour nous servir, du glorieux séjour,

Il revêt, sans péché, notre nature humaine,

Et nous choisit, pécheurs, objets dignes de haine,

Pour chanter les vertus de l’éternel amour !

 

*               *               *

Cet amour... Est-il rien sous les cieux qui l’égale ?

Dieu lui-même, venu se révéler à nous,

Non comme un Souverain, en pompe triomphale,

Mais comme un humble enfant, obéissant et doux.

 

Petit enfant, tu m’as gagné par ta faiblesse

Qui va, depuis la crèche, aboutir à la croix,

Et ta soumission m’encourage sans cesse

À porter ici-bas mes fardeaux avec toi.

 

Oui, je veux te prêter une oreille attentive,

Venir à toi pour boire à la source d’eau vive

Et contempler l’éclat de ta divinité

Que tempère ici-bas ta sainte humanité.

 

Mon coeur s’attache à toi pour te suivre, ô mon Maître,

Dans le sentier divin que tes pieds ont tracé ;

Je veux t’accompagner, oui, je veux te connaître,

Toi qui, portant mes maux, n’en fus jamais lassé.

 

Il n’était qu’un enfant de port et de croissance,

Mais déjà sa sagesse attirait tous les yeux

Vers le secret béni de sa double présence

Dieu vivant ici-bas, l’Homme vivant aux cieux.

 

Connu du Père seul, dans sa double nature,

Il attendait, en paix, sa mission future,

Et suivait, pas à pas, le modeste chemin

Où chaque jour semblait pareil au lendemain.

 

Mais, où trouver des mots humains pour vous dépeindre

Dévouement sans égal, sainte offrande d’amour

De ce coeur, rayonnant comme l’éclat du jour

Et qu’une ombre de mal ne pouvait même atteindre ?

 

Pareille aux monts neigeux sous un soleil d’été,

On voyait resplendir sa sereine bonté.

Les hommes, accablés du poids de leurs tristesses,

Trouvaient, auprès de lui, d’ineffables tendresses.

 

Esclaves de Satan, privés de tous leurs biens,

Ils allaient sans espoir, dans le deuil et les larmes ;

Tu parus... Dépouillant l’homme fort de ses armes

Sur ses poignets crispés tu serras les liens.

 

À chaque occasion, ta main rompait les chaînes

Dont ce tyran cruel avait chargé leurs bras.

Partout les yeux s’ouvraient ; infirmités et peines,

Comme la feuille au vent, s’envolaient sous tes pas ;

 

Les morts ressuscitaient à l’appel de ta grâce ;

Les esprits infernaux fuyaient devant ta face ;

Ainsi l’ombre des nuits disparaît, au retour

De l’astre glorieux qui domine le jour.

 

Ce même amour qui se chargea de notre crime

Afin de l’expier devant Dieu sur la croix,

Offrait, durant ta vie, un pardon magnanime

À tous les repentirs qui s’approchaient de Toi.

 

Hélas ! ton coeur divin, plein de sollicitude,

Pitoyable à nos deuils, à nos cris, à nos pleurs,

Apportant un remède à toutes nos douleurs,

Ne rencontrait chez nous que noire ingratitude ;

 

Et toujours, malgré tout, comme un rare parfum,

Il répandait la paix, allégeait la souffrance,

Et, jamais rebuté par notre indifférence,

Au festin de la grâce il invitait chacun.

 

*               *               *

Silence ! arrêtons-nous... Un jour, un jour terrible,

Se lève menaçant, plein de trouble et d’effroi :

Tu portes du péché la souffrance indicible

Et le courroux de Dieu vient s’abattre sur toi !

 

La clameur d’un abîme appelle un autre abîme

Dans l’Océan profond sur ta tête amassé,

Les angoisses, la mort étreignent leur victime,

Et d’un fardeau sans nom ton coeur est oppressé !

 

Ô jour d’écrasante peine,

Jour d’insondable douleur !

Des tourments de la géhenne

Ton âme éprouve l’horreur,

 

Et tu subis la colère

Que rien ne petit alléger,

Sans qu’un seul regard du Père

Consente à te soulager !

 

Ô jour où, méprisant ta charité suprême,

L’homme, spectacle affreux, cherche ton déshonneur,

Et vomissant l’insulte à flots sur son Sauveur

Voudrait, dans sa folie, avilir Dieu Lui-même !

 

Jour de confusion pour tout le genre humain,

Où Satan nous plongea dans une nuit profonde,

D’un sinistre bandeau couvrit les yeux du monde,

Contre le Dieu Sauveur excita notre main !

 

Ah ! tu cherchais en vain la parole attendrie,

Le coeur compatissant à ton affliction,

Pour veiller avec toi durant ta passion,

Le bras pour soutenir ta marche endolorie.

 

Nul, parmi les passants, ne s’arrêta surpris

Pour lire l’écriteau témoin de ta justice,

Et nul ne protesta, quand l’abjecte malice

Souillait tes traits divins des crachats du mépris.

 

Pilate, indifférent à l’injustice humaine,

De ton arrêt de mort croit se laver les mains ;

Les sacrificateurs, endurcis par la haine,

Pour mieux te condamner cherchent de faux témoins ;

 

Pierre, de son amour se vante, et te renie ;

Tes compagnons ont fui devant ton agonie ;

Par un baiser d’ami, Judas, traître à sa foi,

Donne aux Juifs un signal pour s’emparer de toi !

 

Ah ! nous faut-il encore une preuve nouvelle

Du péché révoltant contenu dans nos coeurs,

Et ne s’exclut-il pas de la vie éternelle,

Le monde qui dressa le gibet du Sauveur ?

 

Mais lui... captif aux mains de la tourbe farouche,

À son décret d’amour rien ne le fait surseoir.

Pour achever son oeuvre, il va, fermant la bouche,

Comme un agneau muet qu’on mène à l’abattoir.

 

Le voici sur la croix, marqué pour l’infamie !...

Mais un brigand, témoin de son ignominie,

Condamné par la loi sans espoir de retour,

Trouve, en criant à lui, le pardon de l’amour !

 

Voyez-le, dans cette heure où son obéissance

Accomplit jusqu’au bout le dessein du Dieu Fort :

Son amour, s’alliant à la Toute-Puissance,

Annule par la mort le Prince de la mort !

 

Entendez-le sceller, au cours de son supplice,

Le moindre mot divin, par le prophète écrit,

Et dire, ayant fini l’oeuvre libératrice :

Mon Père, entre tes mains je remets mon esprit !

 

*               *               *

De ta grâce, ô Jésus, la merveilleuse histoire

Émeut mon être entier, jusqu’en ses profondeurs,

Et, tout illuminé des rayons de ta gloire,

Je me tais, prosterné devant tant de douleurs...

 

Portant ma part des maux dont le pécheur soupire,

Je sens qu’il m’appartient à peine de décrire

Les tourments inouïs dont tu fus accablé,

Les traits envenimés dont l’homme t’a criblé,

 

Mais je baise tes pieds douloureux, dont la trace

Fraya résolument le chemin de l’amour ;

Avec tes rachetés, témoins de tant de grâce,

Mes voeux multipliés appellent ton retour :

 

Viens, Sauveur attendu, notre seule espérance,

Viens te montrer à nous, entouré de splendeurs,

Dans l’éblouissement de ta magnificence !

Viens, toi l’Agneau de Dieu, toi l’Homme de douleurs !

 

17               ÉTOILE du SOIR — ÉTOILE du MATIN   [pour ranimer l’espérance]

Décembre 1911.

 

La source où je puisais semble à jamais tarie...

En vain je fais appel aux rythmes du passé :

Le ruisseau qui chantait sur sa pente fleurie

N’est plus qu’une eau sans voix, sous un manteau glacé.

 

Pourquoi m’obstinerais-je à conserver l’extase

Dans un vaisseau vieilli, dont le grès s’est usé ?

Si quelque goutte encor filtrait au flanc du vase,

Elle me prouverait que le vase est brisé...

 

Sous mes yeux, les sommets s’enveloppent de brume ;

Plaine, fleuve, forêts, effacent leur contour,

Et même la splendeur du couchant qui s’allume

Semble déjà porter le deuil voilé du jour.

 

Les mille bruits joyeux, épars dans la nature :

Sauterelles, grillons, chantres des prés touffus,

Sifflement de la faux qui couche l’herbe mûre,

Ne sont plus qu’un soupir monotone et confus.

 

Aux chemins coutumiers, où se plait la vieillesse,

Quelque ami m’accompagne et surveille mes pas ;

Même avec un bâton, soutien de ma faiblesse,

J’évite les sentiers que je connais pas.

 

Vers la nuit du tombeau ma carrière s’incline...

Mais l’Étoile du soir, au coucher du soleil,

Dans le ciel pâlissant, là-bas, sur la colline,

Brille, gage assuré de mon prochain réveil !

 

Vieillard, je t’arrête !

Cet astre s’apprête

À passer le faîte

Des monts, pour mourir.

L’espoir qui t’anime,

Derrière leur cime

Comme en un abîme

Ira s’engloutir.

 

Vois, quand la vieillesse

Te courbe et t’affaisse,

La morne tristesse

Des derniers instants,

Sans plainte stérile.

Au néant tranquille

Demande un asile

Pour tes cheveux blancs.

 

Homme insensé ! ne sais-tu pas que cette Étoile,

En nous quittant, des vastes cieux, à pleine voile,

Fera le tour ?

 

À l’Occident, pâle et paisible elle s’abaisse,

Mais renaîtra dans tout l’éclat de sa jeunesse

Au point du jour.

 

Pour paraître demain, ce soir elle se couche.

Alors des chants nouveaux monteront à ma bouche,

Comme aux petits oiseaux leurs doux gazouillements,

Lors qu’éveillés soudain, sur les rameaux tremblants,

Par l’apparition de la pure lumière

Qui blanchit l’horizon, avant l’aube première,

En des accords sans fin, ils égrènent joyeux

Leurs notes vers les cieux.

 

Dans l’Étoile du soir, oui, c’est toi que j’adore,

Étoile du matin ! Tu présages l’aurore

D’un jour éblouissant que rien ne peut ternir.

Au moment où l’on dit ma course terminée,

Je vais inaugurer l’éternelle journée

Dans les calmes splendeurs du céleste avenir.

 

Étoile du matin, vers toi, sur les nuées,

En un clin d’oeil, parmi les foules transmuées,

Je monterai, ravi par ton éclat soudain.

Comme un robuste aimant la paille qu’il attire,

Par l’invincible attrait de ton divin sourire,

Tu vas, Astre puissant, m’enlever dans ton sein !

 

Étoile du matin ! Ineffable lumière !

Du grand palais d’azur où demeure le Père,

Ta face merveilleuse inonde les parvis,

Reçois l’hommage ardent d’un faible coeur qui t’aime,

Humble, mais transporté par ta beauté suprême,

Étoile de l’Amour, astre du Paradis !

 

Adieu vieillesse, adieu combats, peine endurée ;

Vous n’avez plus pour moi que la brève durée

D’un jour !

Oui, je vais retrouver là-haut, dans ma patrie,

La paix et le repos, la lumière, la vie,

Et le règne sans fin de l’indicible Amour !

 

18               ANNIVERSAIRE d’un VIEILLARD   [soins du Seigneur]

 

Des ans comptés j’ai dépassé le nombre.

L’hiver sur moi jette son froid manteau ;

Saison lugubre, âge morne, où tout sombre

Pour le pécheur, dans la nuit du tombeau ;

Mais moi, vieillard, je trouve sous son ombre,

Pour mon corps las, un paisible sommeil,

En attendant le jour où ce lieu sombre

Resplendira d’un glorieux réveil.

 

Mes jours passés sont témoins de la grâce.

Qui donc, Seigneur, a gardé, consolé,

Encouragé mon âme faible et lasse,

Lorsque j’errais dans les lieux désolés ?

Quand, tout en pleurs, et me voilant la face,

Je gémissais sous les deuils d’ici-bas,

Qui donc, Seigneur, me disait à voix basse :

Ne pleure pas, enfant, ne pleure pas ?

 

Et maintenant, voici, le jour va poindre

Où toute larme aura fui de mes yeux.

Aucun danger ne sera plus à craindre,

Ô tendre ami, dans le repos des cieux,

Quand tes deux bras s’ouvriront pour m’étreindre

Et me presser sur ton coeur fraternel,

Coeur sans rival, où rien ne peut éteindre

Le feu sacré de l’amour éternel.

 

19               HOMMAGE   [souffrances et exaltation de Christ — adoration]

Décembre 1914.

 

Mon âme, prends ton vol ! Vois, les cieux sont ouverts !

Arrive en un clin d’oeil au but de ton voyage.

Va, jusqu’au pied du Trône offrir ton humble hommage ;

Prosterne-toi devant l’Agneau, visible Image

Du Créateur de l’Univers !

 

Mais que vois-je, Seigneur ! Ces marques sur tes mains !

Quand tout nous parle ici des splendeurs de ta gloire !

Vas-tu de nos forfaits nous rappeler l’histoire ?

Non ! tu veux consacrer l’éternelle mémoire

De ton amour pour les humains !

 

Ah ! devant cet amour je reste confondu

Et j’adore à genoux tes mains et ta blessure,

Tes mains, qui porteront toujours la flétrissure

Qu’au Sauveur, abaissé devant sa créature,

Infligeait un monde perdu.

 

Homme parfait, ton coeur ému de charité,

Comme un vase trop plein cherchait à se répandre.

Les pécheurs accouraient en foule pour t’entendre,

Et sur les plus souillés, tes mains daignaient s’étendre

Pour guérir leurs infirmités.

 

Mais l’heure vint, où seul, assailli par l’effroi,

Tu les tendis vers Dieu. L’angoisse déchirante

Couvrit ton front glacé d’une sueur sanglante.

Tes disciples dormaient — dans la nuit d’épouvante

Pas un ne veillait avec toi.

 

Devant la sombre mort, tu cherchais à genoux,

Pleurant, criant à Dieu, les clartés de sa face.

Abba, lui disais-tu, ta volonté se fasse !

Et ton âme portait d’avance, à notre place,

Le poids entier de son courroux.

 

Le traître, ton ami, reçoit pour te livrer

Le prix de l’infamie. Une meute qui gronde

T’entoure, te condamne, et de sa bave immonde

Souille, en poussant des cris de mort, Sauveur du monde

Ton front, d’épines déchiré.

 

Leur haine t’associe avec les malfaiteurs,

Perce de clous tes mains sur le bois du Calvaire...

Toi, d’outrages abreuvé, jouet de leur colère,

Tu n’exhales vers Dieu qu’une ardente prière

Pour tes lâches persécuteurs !

 

Voici l’heure où l’Agneau sans tache est immolé...

Tu pénètres tout seul, chargé de notre crime,

Dans le puits ténébreux de l’insondable abîme,

Sans qu’une voix réponde à ton appel sublime

Du fond du gouffre désolé.

 

Le ciel épouvanté se voile en plein midi,

Un funèbre linceul enveloppe la terre ;

L’homme désemparé cherche en vain la lumière

Le sol tremble ; des rocs éclatent en poussière

Sous le poids du gibet maudit !

 

Un grand souffle de mort a passé — le flambeau

S’éteint — Satan triomphe et garde son empire.

Plus d’espoir... le croyant mène deuil et soupire...

Le Fils du Dieu vivant descend dans le tombeau...

Le Christ expire...

 

Mais voici que soudain le sépulcre s’éveille !

Un cri, par les échos mille fois répété,

Vole de bouche en bouche: Ô prodige ! ô merveille !

Jésus-Christ n’est pas mort ; il est ressuscité !

 

Il est ressuscité ! Voyez la tombe ouverte !

Sa croix, de l’Adversaire a consommé la perte !

L’homme victorieux, Jésus, Fils du Dieu fort,

A vaincu le pouvoir du Prince de la mort !

 

Devant ses bien-aimés Il monte sur les nues,

Il monte... il disparaît à leurs yeux, mais, ravis,

Bientôt ils le suivront aux glorieux parvis !

 

Gardant, pour nous bénir, ses deux mains étendues,

Lui, le second Adam, va rejoindre au Saint Lieu,

Son Père, notre Père, et son Dieu, notre Dieu !

 

20               AMOUR   [l’Amour en Christ, ni dans la création ni dans l’homme]

Janvier 1915.

 

Personne n’est monté au ciel, sinon Celui qui est descendu du ciel (Jean 3 :13)

 

Un soir je suis monté sur les sommets. La plaine,

Lorsque de ces hauteurs le regard s’y promène,

Est pareille au jardin de légende, où tout dort.

Là-bas, sur les forêts, les coteaux, les vallées,

S’assemblent des vapeurs, tristement étalées

Comme un vaste linceul étendu sur un mort.

La rumeur des cités n’atteint pas mes oreilles

Du sein de ce désert, dont aucun bruit ne sort ;

 

Mais le ciel, constellé d’innombrables merveilles,

Déploie à mes regards, ô splendeurs sans pareilles !

L’orbe glacé voguant sous les astres en feu.

La fraîcheur de l’espace inonde ma poitrine ;

Mon esprit, transporté par la beauté divine,

S’envole dans les airs au sein du gouffre bleu,

Et fend d’un trait hardi ses impalpables ondes,

Explorateur ailé des oeuvres du grand Dieu.

 

Planant toujours plus loin dans ces sphères profondes,

Il contemple le jeu formidable des mondes,

Qui roule à l’infini dans le ciel sidéral ;

Ah ! comme du milieu des régions sereines,

Il méprise l’enfer des villes et des plaines

Et des humains, porteurs du stigmate fatal,

Condamnés par leur sort à croupir dans la vase,

Sans pouvoir s’affranchir de leur bourbier natal.

 

Tout mon être ravi, dans cette nuit d’extase,

Débordait de bonheur, pareil à l’eau du vase

Qui sort en bouillonnant de sa prison d’airain,

Et je criais, devant cette immense nature :

«S’il est, contre le mal, une retraite sûre,

C’est ta Création, ô Maître Souverain !»

Mais aussitôt la voix de Dieu se fit entendre

Et me parla tout bas, du fond du ciel serein :

 

L’Amour n’est pas ici, mon fils. Pour le comprendre,

Là-bas, dans ces brouillards, je t’invite à descendre,

Car il ne monte pas dans les airs comme toi.

Descends ! Qu’entendras-tu ? Des hurlements de rage,

Des cris de désespoir ; tu verras le carnage

De femmes et d’enfants... Du sang jaillit sur toi !

Horreur ! un sang tout chaud qui t’éclabousse, et monte

Jusqu’aux mors des chevaux qui reculent d’effroi !

 

Et tu devras ouïr ce que chacun raconte :

Les atroces forfaits, dont rougirait de honte

Le visage endurci du plus vil criminel ;

Sous le rugissement des canons, des fusées,

Tu verras se ruer les foules abusées,

Conduites à la mort par le Maître cruel

Qui souffle aux coeurs sa haine, et, nourris de mensonges,

Pousse à s’entr’égorger les meurtriers d’Abel.

 

Et, devant ces horreurs dont la liste s’allonge,

Cauchemar d’épouvante, entrevu comme un songe,

Une immense pitié te remplira le coeur.

Oui, gémis sur eux tous, pleure, prie, intercède

À genoux devant moi ! Mon Amour seul possède

Le baume souverain qui guérit la douleur ;

Lui seul fera mûrir une moisson future

Sur les champs de carnage où le monde se meurt !

 

Mon Amour peut laver toute cette souillure,

Arracher à Satan sa triste créature,

Dans la nuit de son coeur faire briller le jour !

Va, du sang de l’Agneau proclamer l’efficace ;

Descends vers eux, mon fils ; va, dis-leur que la grâce

Descendit elle-même en cet affreux séjour ;

Dis-leur, qu’en sa bonté, pour expier leurs crimes,

Dieu livra sur la croix le Fils de son Amour !

 

Puis tu remonteras jusqu’à moi sur les cimes

Heureux d’avoir goûté des choses plus sublimes

Que ma Création, aux immuables lois.

Si les astres des cieux, te prouvent ma puissance,

De l’Univers entier dirigeant l’ordre immense

Dans ce monde souillé, tu peux lire à la fois

Ma grâce souveraine, et la victoire unique

Dont la grandeur sans borne éclate sur la croix !

 

Parmi les rangs pressés de la foule angélique

Mes séraphins émus entonnaient leur cantique

Au jour où, d’un seul mot, l’Univers fut formé ;

Mais je garde à mes fils les sphères éternelles :

L’Esprit, pour y monter, te donnera des ailes ;

Mon Eden va s’ouvrir devant tes yeux charmés !

Vole, viens jusqu’à moi ; plus près, plus près encore,

Sur mon coeur paternel, mon enfant bien-aimé !

 

«Comme un petit oiseau gazouille avant l’aurore,

Sur mes lèvres déjà les chants voudraient éclore ;

Je cherche à moduler de timides accents...

Oui, Père, près de toi je vivrai d’âge en âge ;

De ton Fils glorieux je porterai l’image ;

Mais, abrité déjà dans tes bras tout-puissants,

Je puis, à mon Sauveur, offrir un faible hommage,

Et devant son autel brûler mon peu d’encens ?»

 

21               Le DERNIER LISERON   [vanité des plans humains]

Septembre 1915.

 

Le dernier liseron qui reste à ma fenêtre

Se reploie et se ferme à l’approche du soir.

Demain, sous le soleil il ne pourra renaître ;

Pour lui, la nuit prochaine est la mort sans espoir.

 

Dans ce débris fané, reconnais ta chimère,

Tes plans, sitôt déçus, de bonheur et d’amour.

Le dernier liseron, c’est ton rêve éphémère

Qui naît, s’épanouit, se flétrit en un jour.